‹ Mélanges et lettresChapitre 65 sur 67 · A M. KAL'LIN · texte numérisé non relu

A M. KAL'LIN

Broglie, mardi, 12 décembre 1843.

Mon cher ami, voilà bientôt la fin de mon séjour ici. On ne sait jamais ce qu'on veut. Je serais bien aise d'être à Paris, et j'aimerais fort aussi à n'y être pas. Pourquoi je désire d'être à Paris, vous y avez une assez grande part pour vous en douter, et puis, avec cette stupide disposition à l'hypocondrie , je n'aime pas non plus à être au milieu des grands bois avec des communications si difficiles; mais, d'un autre côté, à Paris, les gens dont on ne se soucie presque pas vous boivent, comme les cousins, le meilleur de votre sang. On a à faire, à Paris, une foule de choses qui seraient faites si on n'y était pas, c'est-à-dire une foule de choses que personne ne vous demanderait de loin. On a fait une satire sur les embarras matériels de Paris, il reste à en faire une, en beaux vers, sur les embarras sociaux. Ces beaux vers, je ne les ferai pas ; peut-être que vous non plus vous n'y réussiriez pas du premier coup ; ce ne sera pas davantage M. de Lamartine ni M. Barbier ; peut-être

bien que M. de Musset ferait mieux, mais enfin j'enrage de revenir à Paris, et j'ai envie d'y revenir. Telle est la contradiction et la malice de cœur d'un pauvre diable habitant la Normandie. Cherchez dans saint Jean Chrysostome s'il n'y a pas quelque chose qui s'applique à ce fait particulier.

Je vois avec plaisir que vous avez pris du mauvais côté les discours du comte ***. Si le jeune écrivain entre en paradis, ce ne sera pas par la porte où passent les âmes humbles et pacifiques. Ce ne sera pas non plus par la porte aux esprits droits et simples. Avec ses airs délibérés, il pourra bien se faire qu'on lui fasse croquer le marmot dehors avec beaucoup de philosophes orgueilleux dont il n'a pas le talent.

Je suis bien aise que vous soyez content de la Vierge qui vient de si loin. La pauvre femme a déjà vu pleurer bien des gens probablement; elle a vu passer les troupes d'Ibrahim ; elle a vu de pauvres jeunes grecques, plus belles qu'elle, emmenées à Constantinople en esclavage ; elle a entendu le canon de Navarin ; elle a dormi pendant des siècles au fond de quelque église autour de laquelle on vivait, on se mariait, on mourait sous le bâton des Turcs. A-t-elle fait quelque

miracle pour la triste postérité de Philopœmen? J'aime aie croire aussi. Piscatory fait humainement des miracles. Il se conduit merveilleusement et son influence est excellente. C'eût été dommage qu'il restât à enrager dans la Chambre des députés. C'est Dieu qui faisait faire à ses électeurs cette grande sottise de ne pas le renommer... Si les électeurs de Piscatory eussent été des gens sensés et reconnaissants, Piscatory ne serait pas là à si bien faire. N'allez pas en tirer des conséquences extrêmes, ni faire vousmême, mon cher ami, des sottises en pensant que cela aidera peut-être quelqu'un à faire de grandes choses. Vous avez l'esprit si rigoureux que l'on a peur de ce que l'on vous dit... Il serait mieux de ne rien faire absolument- Adieu, mon cher ami, écrivez-moi avant que je parte. Une lettre qui arrive le matin quand le givre couvre tout ce qui est devant mes fenêtres, fait fondre cette gelée et dissipe les brouillards. Je parle de vos lettres et non de toutes les lettres, car j'ai toujours eu horreur de l'heure de la poste, qui vient souvent, à bride abattue, vous apporter de mauvaises nouvelles ou des désagréments. Quand j'ai reconnu votre écriture, je suis comme si je croyais rencontrer des voleurs sur le grand chemin et que je reconnusse un

ami qui aurait un bon château dans le voisinage, où l'on soupe auprès du feu et où l'on cause tard de toutes choses.

Bonjour encore. Je salue les Muses et tous vos saints, et en particulier la petite Byzantine.

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