‹ Mélanges et lettresChapitre 64 sur 67 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

AT MÊME

Coppet, 18 décembre 1842.

Sans doute, j'ai lu le discours de M. P... Je

l'ai lu tout entier, et après trois jours et trois nuits de marches, je suis arrivé au bout. J'ai vu des plaines sans fin, qui s'allongeaient devant moi; c'est un vaste jardin où l'on ne trouve que des plantes utiles ; les légumes y dominent. J'aime mieux ce potager que la rhétorique ténébreuse et étique d'un autre grand seigneur son collègue. La lecture du discours de M. Mignet m'a tout ranimé. Voilà M. Patin et M. de Barante qui vont venir à leur tour. Le discours de M. Patin, à ce que j'imagine, ressemblera à quelque jolie petite maison d'un consulaire modeste comme on en retrouve à Pompéi; un goût délicat, de justes proportions, des ornements sobrement distribués et un coin de mer bleue et de ciel bleu au fond. Quoi ! ce cyclope de Victor Hugo a tiré une tragédie de son absurde livre sur le Rhin? Il devrait bien laisser ces bords du Rhin à Gœthe et à Schiller, et ne pas charbonner ses extravagances sur la porte des vieux châteaux abandonnés. Lorsqu'un peu du mauvais esprit français se mêle à la rêverie romanesque de l'Allemagne, cela fait des abominations. C'est comme si l'âme d'un commis voyageur animait le fantôme de quelque jeune religieuse du moyen âge. Croyez-vous réellement que M. de Lamartine pense à faire un traité de

philosophie? Je ne me figure pas bien toutes ces vapeurs brillantes se condensant en neige métaphysique, mais, après tout, cela se voit sur le sommet des montagnes. Etvous,mon cher ami, que faites-vous le soir dans cette jolie chambre, que vous dites que vous ne quittez plus ? C'est avoir fait un grand pas dans la sagesse., que de ne pas avoir besoin de société le soir... Vous ne me dites plus rien de vos lectures. Je veux savoir exactement ce que vous lisez. Dis-moi qui tu lis, et je te dirai qui tu es. Moi, par exemple, je ne lis guère que Bossuet. J'ai repris l'histoire universelle : je vais des tentes d'Abraham et de Jacob aux palais de Charlemagne, dans Paderborn ou Aix-la-Chapelle. Il est assez agréable aussi de voir passer sous ses yeux tout le monde créé depuis six mille ans : Rachel, Rébecca, Sémiramis, Lucrèce, Zénobie, Irène, Joseph, Daniel, Lycurgue, Épaminondas, Scipion, et cela à travers les sables de l'Arabie, les montagnes de Syrie, les palmiers, les oliviers, les chênes. Je trouve toujours ce Bossuet supérieur à M. ***. Il n'est pas si superbe à beaucoup près ; il est vrai qu'il n'était pas à moitié si gentilhomme non plus.

Adieu. Dans une quinzaine de jours, je commencerai à agiter mes ailes pour franchir le fort

l'Écluse, et m'abattre sur Paris. Si vous ne me recevez pas bien, vous aurez tort, car vous ne comptez pas pour peu dans ce qui m'empêche de prendre Paris en horreur.

AU MÊME

Goppet, 25 décembre 1842.

Je vous souhaite, mon cher ami, pour l'an prochain, un correspondant aussi exact que moi. N'étant pas très-bien portant depuis deux ou trois mois, et entretenant une petite fièvre qui revient capricieusement, je ne réponds pas de mon exactitude pour l'année qui vient; je tâcherai pourtant de ne pas faire défaut...

J'ai lu avec plaisir dans la Revue des Deux- Mondes (car c'est toute la littérature du temps, si vous y faites attention), un tableau'de l'Afrique de saint Augustin, par Saint-Marc Girardin. J'ai pris à Genève un gros volume in-4°, relié en parchemin, qui fut autrefois un feuillet de plainchant, et j'y vais lire probablement le De ordine et le De vitâ beatâ, dudit saint Augustin. On était encore très-vivant en ce temps-là. Les dieux

singuliers de la mythologie étaient encore en présence des dogmes descendus des monts de Syrie. Quand un Romain regardait la lune trembler sur le lac de Génésareth, pendant qu'un pêcheur faisait glisser sa barque sur les eaux endormies, il pensait à Diane et au Dieu nouveau qui s'était montré sur ces rivages. Les grandes écoles de la Grèce avaient aussi leur écho dans son esprit, et, tandis que nous ne savons que croire, lui ne savait à quoi refuser sa croyance. J'aime saint Augustin quoiqu'il ait produit Jansénius. Pourquoi tant de sectaires sans imagination se sont-ils attachés à cette grande imagination, comme une nuée de moineaux d'un plumage terne, sur un bel arbre en fleurs? J'entends bien qu'il prenne fantaisie d'être sousdiacre dans l'église d'Hippone; j'aurais aimé à entendre parler saint Augustin de sa mère, de son séjour à Milan ; à le voir se promener dans la cour de sa maison, au bruit d'une petite fontaine qui rafraîchit l'air embrasé de l'Afrique. C'est tout autre chose que servir la messe de l'abbé de Genoude, ou même celle de l'abbé Grégoire. Mon ami, M. Edgar Quinet, n'a pas si bien fait que de coutume dans un petit factum intitulé Teutomanie. C'est contre la rage qu'ont MM. les Allemands de nous considérer comme

des singes et des maîtres à danser. Il avait beau jeu, mais il a voulu plaisanter et ce n'est pas sa destination. Que ne connaît-il le meilleur de ses amis ! Il lui donnerait de bons conseils.

Je suis bien fâché de n'être pas à Paris le jour de l'an. Je vous donnerais un saint Augustin, les deux volumes, attachés par un ruban rose, comme ce petit Homère de Weist, que Charlotte ou Albert donnait à Werther le jour de Noël. Vous êtes digne de lire saint Augustin, car, après tout, mon cher ami, il n'y a pas beaucoup de gens qui valent mieux que vous. Plus je vous connais, plus je dis : Et vidil quia erat bonum, moralement et intellectuellement.

On dit que les députés commencent à s'abattre sur toutes les chambres garnies de la capitale :

Ils vont trottant des bords de la Charente, De ceux du Lot, des coteaux champenois Et de Provence, et des monts francs-comtois, En botte, en guêtre et surtout en guenille.

Heureusement qu'il fait chaud dans la salle des conférences.

Dites-moi pourquoi je me moque de la misère de ces représentants? C'est, je crois, que de notre temps, les guenilles couvrent beaucoup

d'insolence jointe à un désir d'avoir un bon manteau, per fas et surtout per îiefas, car le nef m a un air de bravade qui plaît à l'orgueil. •

Comment trouvez-vous votre appartement à l'user? Les premiers moments sont toujours agréables ; et, pour vous le demander en passant, qu'est-ce que la nouveauté, et pourquoi produitelle cet effet sur nous ? Est-ce tout simplement parce que nous sentant ailleurs que là où nous étions, nous espérons qu'il en sortira quelque remède à notre ennui naturel? Croyons-nous que sous ce jour, avec de nouveaux rideaux, dans le lointain de ces jardins qui vont devenir verts, nous verrons passer la vérité qui nous tranquillisera pour toujours? Il me semble que je vous ai déjà fait ces questions, et il faut que vous ne les ayiez pas jugées dignes de réponse, puisque je ne me souviens pas de vos réponses.

Comment avez-vous trouvez Albert depuis son retour? Le pauvre garçon a des affaires et des études par-dessus la tête, mais il porte légèrement ce fardeau sur sa tête. Il n'a vu la Tamise qu'à travers une vapeur rougeâtre. Le monstre dormait dans son manteau de fumée au bord de son fleuve, et un pauvre petit Français, accoutumé à voir clair à midi, ne distinguait rien du tout. Je vous ai demandé l'autre jour, pourquoi

ces gens-là ont les clefs des portes de l'aurore ? Bonjour! Bonjour. Avez-vous froid ? Je crois bien mourir en route. Ne vous en embarrassez seulement pas. Vous verrez que cela sera bien vite oublié.

AU MÊME

Gurcy, mercredi, 12 juillet 1843.

Me voici au milieu des bois, mon cher ami, et j'aimerais bien à vous rencontrer au coin d'un bois ; mais vous n'êtes pas homme à me causer cette surprise, vous n'aimez pas l'inattendu. J'ai réfuté tous vos arguments,, mais j'y reviendrai dans chacune de mes lettres et je trouverai peutêtre le mollia fondi tempora, c'est-à-dire quelques moments où vous vous ennuierez bien fort à Paris, où M. Dumon vous aura moins plu que de coutume, un jour où le feuillage qui abrite votre petit appartement vous paraîtra moins vert, une heure où la jeune possédée en robe rouge qui brille dans votre tableau (ÏOrcagna ou de tout autre vous sourira moins doucement. Alors vous prendrez votre parti et vous verrez

comme vous serez bien reçu ici. Vous pourrez pêcher sept fois le jour dans une petite rivière qui est toute remplie de beaux poissons. Vous pourrez courir à pleines voiles sur un étang qui a partout trois pieds d'eau. Songez donc que vous n'êtes qu'à sept heures de Paris. D'un coup d'aile vous revenez au conseil d'État. Savez-vous ce que je fais dans mes moments de loisir? Je lis Buffon. Qui m'aurait dit que je relirais ce pédant éloquent? Enfin, il me parle de chien et cela m'attendrit. L'histoire naturelle dans sa raideur scientifique est aussi triste aujourd'hui que ces poissons décolorés qu'on garde dans l'esprit de vin. Je n'aime que Pluche, Valmont de Bomare et ceux qui n'ont pas besoin de disséquer les pauvres bêtes pour en parler. C'est une terrible chose que l'esprit des classifications rigoureuses. Ce n'est pas plus la nature que l'Almanach des 25,000 adresses n'est la société. .

13 juillet.

... Veuillez, mon cher ami, me rendre un peu compte de vos études. Vous vous enfoncez de plus en plus dans le passé et il viendra un moment où vous ne pourrez plus supporter la figure des vivants, sous prétexte qu'ils ne valent pas les anciens. C'est bien vous qui dites avec René :

Et les morts d'autrefois ont une vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui. Je vous dirai, pour abonder dans votre sens, que Buffon prétend que les animaux sauvages eux-mêmes ont dégénéré et que les tigres d'à présent ne valent pas les tigres d'un autre âge; ainsi, cette peste de la civilisation est comme l'amour dans les opéras de Quinault : Au haut des airs, elle atteint F oiseau rapide. Elle mine peu à peu les avocats, les singes, les conseillers d'État. Le service extraordinaire même a un peu de fièvre, comme à Paris. Il a la migraine ; il écrit mal parce qu'il s'est fait à l'index une énorme coupure à l'aide d'un rasoir qui n'a jamais pu couper que cet index, enfin, je ne suis pas des plus forts, et c'est sans doute la faute de la civilisation qui prog?*esse sans pouvoir rien sauvegarder. A propos, ne vous moquez pourtant pas trop des gens d'aujourd'hui. Je viens de relire des articles littéraires de M. de Fontanes, lesquels ne valent pas le diable. Il y a en particulier une critique de la littérature de madame de Staël, qui est à la fois parfaitement insolente et dépourvue d'esprit. Cela est déclamatoire, étroit, lourd. C'est pourtant un grand ami de l'antiquité que ce M. de Fontanes. Pour le quart d'heure je suis au plus haut des cieux avec le Dante. J'ai remarqué que Piccarda est dans le

Paradisaprès avoir quitté le voile etmené la vie du monde. Elle dit, à la vérité, qu'elle aurait eu une meilleure place si elle était restée toute sa vie mortelle au couvent ; mais toujours est-elle en Paradis, et ce n'est pas vous qui l'en retirerez avec vos principes inhumains.

Bonjour, mon cher ami, vous êtes bien aimable sous cet amas de préjugés qui vous couvre. Il y a des étincelles sous cette cendre, et j'espère qu'à force de souffler nous ranimerons la flamme.

CXLT.

A.U MÊME

Gurcy, 3 septembre 1843.

Je vous croyais quitte de toutes les joies de ce monde et j'étais convaincu que vous aviez marié tous les vôtres. Il paraît qu'il n'en est pas ainsi et les notaires sont là qui retardent tout et laissent brûler en pure perte les flambeaux d'hyménée.

Que vous avez raison d'aimer Les Fiancés de Manzoni! On n'a pas rendu justice à ce livre en France. Je n'ai jamais compris pourquoi on trou-

vait que les personnages de ce roman ne sont pas vivants. Lucie n'est-elle pas vivante? Sa mère n'est-elle pas très-vivante avec toutes ses pauvres petites préoccupations de ménage? Et le curé Abbondio, et sa servante, et le procureur, et le capucin? Je vois d'ici la maison du curé et les petits jardins derrière les maisons et le lac et le château du petit brigand féodal. Les conversations sont charmantes. C'est souvent Walter Scott, mais dans ces beaux paysages du Midi, avec des hommes que les coutumes n'ont pas modifiés des pieds à la tête parce qu'au midi la nature est plus vive et résiste mieux au travail de la civilisation. Lucie est bien plus une bonne et honnête fille selon le cœur de Dieu que toutes les petites figures pâles et blondes des héroïnes de Walter Scott. Ce n'est pas pour dire du mal de AVnlter Scott à qui j'élèverai une chapelle un de ces jours, mais pour rendre justice au Midi. J'aime mieux enfin des amandiers en fleurs qu'une haie d'ifs et de houx, si bien taillés que soient ces ifs et ces houx. Cependant que je parle si légèrement de l'Angleterre, voilà que sa petite Reine aux yeux bleus et aux cheveux blonds, avec son petit mari aux cheveux blonds et aux yeux bleus, vient visiter notre drôle de pays. C'est la visite de la reine de Saba à Salomon. Sa-

lomon va faire feu des quatre pieds. Tout l'appareil de guerre que l'on préparait il y a trois ans contre l'Angleterre va servir de parure dans le nouveau camp du Drap d'or. Les canons qu'a fait fondre M. Thiers vont tonner dans des fêtes toutes pacifiques. Qui vous aurait dit que la poudre qu'on fabriquait en hâte et en colère il y a trois ans, servirait à des feux d'artifice en l'honneur de la reine d'Angleterre? mais on ne peut pas toujours menacer et il faut bien aussi se réconcilier. Les journaux ne pourraient-ils pas recommencer leur tapage sur le droit de visite? C'est une idée comme une autre, car qu'est-ce que cette femme vient faire ici, si ce n'est exercer le droit de visite?

Inspectera domos venturaque desuper urbi,

comme il est dit du cheval de Troie...

Vous ai-je dit que j'avais lu avec plaisir un roman de Fielding que j'ai trouvé ici? C'est Amélia. L'avez-vous lu? Cela a dû être assez commun dans son temps, mais il commence à y avoir si longtemps que l'air de nouveauté lui est revenu. C'est la vie d'une pauvre famille dont le mari est officier en demi-solde, et la femme fort jolie et fort honnête. On y voit toutes les formes de

la misère et de la méchanceté humaines du xvnie siècle de l'Angleterre. C'est un tableau de l'Albane en comparaison des œuvres de M. Eugène Sue. J'ai remis le nez dans la Théodicée de Leibnitz. C'est un trésor d'idées de détail bien fines et qui vont loin ; il y a beaucoup à dire sur l'ensemble. Quoi qu'il en soit, il y a là dedans plus d'esprit que dans Candide, qui prétend le réfuter. Je suis sorti du Paradis du Dante ; je le relirai bientôt pour ramasser toutes les fleurs dont il a semé les parvis du ciel, mais les personnages ne sont point aimables.

Décrivez-moi donc ce cloître de moines que vous alliez visiter en finissant votre lettre. M. de Périgord a eu bien tort de le dévaster pour y bâtir un édifice moderne. Je ne sais rien de charmant et qui fasse plus rêver que ces longues galeries dans une cour intérieure. Le soleil y marque plus vivement qu'ailleurs la fuite de la journée par le jeu des ombres. J'ai vu de ces grands cloîtres avec un petit jet d'eau au milieu de la cour et des buissons de roses qui s'épanouissaient dans une grande solitude tout à l'entour ; la place Louis XV avec son faste paraîtrait petite et grotesque à côté. Pourquoi les architectes ne nous rendent-ils pas les cloîtres? Il est vrai que l'homme n'aura bientôt plus pour

se faire une demeure que l'espace qu'on donne à une paire de ciseaux dans un nécessaire. Je crois vraiment qu'il n'est pas bon que les hommes soient si près les uns des autres. Il leur faut autour d'eux des espaces inutiles, comme il faut du loisir à Fesprit. Les villes de province sont, sous ce rapport, supérieures à Paris, par exemple. Ce ne sont pas des fourmilières comme Paris. Il y a des jardins, des cours plus grandes qu'il ne faut, plus de chambres qu'on n'en habite. Il y a des chambres dont le souvenir du passé semble sortir et venir au-devant de vous quand on les ouvre. Comment voulez-vous que le sentiment du passé reste sur les six pieds de terre qui sont à peu près accordés à l'homme à Paris? Et puis, quand j'ai bien dit tout cela, je dois pourtant convenir que l'imagination ne brille pas dans les provinces de couleurs beaucoup plus vives qu'à Paris. L'engourdissement de l'habitude fait là son travail comme ailleurs. Rien ne vaut rien : voilà ce que je pense quelquefois du fond des choses humaines.

Vous écrivez bien, mais vous écrivez peu,, monsieur.

AU MEME

Gurcy, 6 septembre 1843.

Mon cher ami, faites le compte de vos œuvres et vous verrez que c'est vous qui êtes lent à répondre et cela est d'autant plus étonnant qu'il ne paraît pas à vos lettres que vous soyez ni triste, ni fatigué, ni abattu. Vos lettres sont lestes et pimpantes, et de temps en temps ont un petit air effronté, malgré de beaux endroits sur la philosophie de Platon. Vous tenez donc beaucoup à ce que les âmes soient rondes et à ce qu'elles tournent en cercle durant l'éternité. Pour le coup, Y Elysée antique, malgré Chateaubriand, paraît plus poétique. J'en ai mal à la tête que d'y penser. Il est certainement arrivé à Platon de dire beaucoup de sottises, et sous cette gaze d'or et de soie dont il, entoure toutes ses imaginations, il me semble voir s'agiter bien des formes qui n'ont ni queue ni tête. Vous me direz que c'est en effet la forme par excellence, le cercle parfait qui n'a ni queue ni tête, et je n'en disconviens pas. Le plus prudent est de ne

pas trop chercher le sens de beaucoup d'idées de l'antiquité ; nous ne voyons tout cela que dans le crépuscule, de loin. Il faut attendre le jour, mais quand viendra le jour? je n'en sais absolument rien.

Albert prétend que vous êtes à Paris et vous affirmez que vous êtes à Reims. Qui donc de vous deux a raison, mon cher ami? Je crois que c'est Albert. Il voit plus de monde et il doit être mieux informé que vous. Je suis bien aise que vous ayez terminé vos affaires de matrimonio. Je vois que ce ne sera pas le matrimonio segreto et que vous allez donner des fêtes comme à Eu. Il paraît donc que cette jeune reine d'Angleterre est charmante. Trouvez-vous respectueux de parler avec un si grand détail des dents, du col, des cheveux et du teint de cette reine des mers? Après tout, je crois bien qu'elle n'en est pas fâchée et on a beau régner depuis les environs de Lahore jusqu'au Canada, on n'est peut-être pas fâchée d'être trouvée jolie par les journaux de France. C'est un.agrément que n'aura pas eu la Reine de Saba dont vous parlez, car Salomon n'était pas homme à donner des journaux à ses peuples. Il n'y avait probablemeut alors dans ces montagnes ni Globe, ni Presse, ni National, ni peut-être même de Journal des Débats. Avez-vous

vu une analyse du Roman de la Rose par M. Ampère dans la Revue des Deux-Mondes? Notez que je parle incessamment de la Revue des Deux-Mondes. Donc cette analyse du Roman de la Rose n'est pas très-vivë, mais il y a des choses curieuses. On voit passer mille idées dans ces ombres du moyen âge, comme on voit tomber des étoiles dans la nuit. Les derniers venus n'ont-ils pas tort d'être si insolents? Peut-être que ces gens-là nous valaient bien. Voilà qui vous fait plaisir, j'espère? Vous ne m'accuserez pas, pour l'instant, de caresser vos idées à rebrousse-poil. Attendez pourtant, car je suis convaincu que dans une discussion réglée, M. Cousin battrait Abeilard et qu'un régiment d'artillerie mettrait en fuite toute la chevalerie du moyen âge. Je viens de relire une petite notice de M. Cousin sur Kant dans sa vieillesse. Cela est curieux quoiqu'un peu puéril. Vous y verrez comment le philosophe de Kœnigsberg attachait ses jarretières pour ne point gêner la circulation du sang; vous y verrez qu'il déjeunait tout seul, comme vous, et qu'un de ses amis étant venu lui demander à déjeuner, le pauvre Kant, qui n'avait pas été à pareille fête depuis cinquante ans, le pria de se mettre derrière lui pour manger, vu qu'il n'était accoutumé à voir personne

à l'heure qu'il était de la matinée. J'avoue que ces détails n'aident pas à comprendre la Critique de la raison pure, mais je ne peux pas me guérir de ma passion biographique. Si je savais où l'on voit combien de grains de sel César mettait dans son œuf, je partirais sur l'heure pour aller chercher ce précieux document ; je vous avertis que j'ai mauvaise idée des grands esprits qui n'aiment pas les petits détails — ce sont des pédants. Ils s'imaginent toujours qu'ils gagneront la bataille d'Arbelles ou d'Austerlitz ou qu'ils feront OEdiperoi, ouïe Novum organam, en faisant fi des détails. Ils mériteraient bien qu'on ne les fît dîner qu'en grand et qu'on leur fît grâce du détail. Pour moi, je regarderais une heure de suite l'aile d'une mouche; aussi ai-je la meilleure idée de moi-même. Sachez que je chasse fort bien le lapin, mais j'avoue que je fais les choses en grand. Je tire dans l'espace infini et mon plomb obéit à la double et sublime loi de la projection et de l'attraction, et les lapins se moquent de moi. J'en ai vu un l'autre jour de si près, que je suis bien aise de l'avoir manqué; il s'est élancé dans son terrier comme un lapin qui sent tout le prix de la vie et des plaisirs de la famille. Je vous ai peut-être raconté déjà cette existence de chasseur, mais c'est que j'ai tous les

jours des aventures qui se ressemblent. Elles n'en sont pas moins différentes quant au temps et cela vous doit suffire, puisque vous êtes philosophe. Ne dites à personne que je ne tire pas très-bien, il y a un tas de gens qui s'enhardissent à vous contredire quand ils savent qu'on ne tue pas à coup sûr un lièvre à vingt pas ; ainsi, que ces lapins manques soient entre vous et moi.

Est-ce que vraiment M. d'Haussonville ne vous a point encore écrit ? Il vous aime pourtant, mais il est beaucoup plus sensible à ce que vous avez d'aimable dans l'esprit et dans le caractère, qu'au plaisir d'écrire une lettre. Il a ses électeurs ; à ceux-là il faut bien leur écrire ; c'est que chacun d'eux a une si belle voix qu'on ne peut rien leur refuser. Où sont vos deux Espagnoles avec leur belle voix et leurs cheveux noirs et leurs grands yeux noirs et leurs grandes dents blanches? Voilà, mauvais sujet, les électeurs qu'il vous faut à vous. Ne seriez-vous pas revenu si volontiers à Paris, parce qu'elles ne sont pas à Reims? J'ai repris la vie de lord Byron. Vous direz tout ce que vous voudrez, j'aime à relire les mêmes livres. Vous me direz de relire saint Thomas d'Aquin; à quoi je réponds que j'aime mieux les mouvements de

l'homme dans sa méchante et orageuse liberté que cette momie toute enveloppée de bandelettes logiques, attachées de travers encore ; et puis, je cherche vainement le bleu du ciel dans la Somme de saint Thomas. Il fait tenir son univers sur des raisonnements qui n'ont pas l'air d'être d'aplomb, et l'on a une peur de tous les diables que cet univers tout gris ne vous tombe sur le dos avec une pluie de distinctions qui ont la forme triste de chauves-souris. Dans la vie de Byron, j'entends le galop des chevaux, je vois les maisons de Venise qui se mirent dans l'eau, l'Albanie et ses forêts sauvages, toutes les jeunes Anglaises d'alors, qui sont vieilles aujourd'hui. Voilà une leçon que je ne tirerais pas de saint Thomas d'Aquin, ni même de saint Thomas de Cantorbéry. Voyez comme le temps passe rapidement, et si c'est la peine d'avoir une jolie figure. Byron est d'hier et la face de la terre s'est renouvelée. Miss Chaworth est une vieille femme. Ada a trente ans. Ce n'est plus la peine de parler des cheveux blonds de madame Guiccioli. Sic transit gloria; mais je ne vois pas cette fuite du monde dans les ténèbres théologiques de saint Thomas, de saint Bernard, de saint Dominique. L'enseignement ecclésiastique a un inconvénient. Un bon prêtre vous prend affec-

tueusement par les deux mains, le dos tourné au monde, et il vous dit : Mon cher enfant, ne regardez pas derrière vous; c'est un spectacle très-séduisant, mais très-dangereux; à première vue, c'est plus beau que tout, et l'on croirait que c'est Dieu même qui a fait ces merveilles apparentes (ne vous retournez donc pas, mon enfant, quand je vous parle) ; c'est l'œuvre du diable, mais d'un coloris si trompeur ! (Voilà encore que vous vous retournez !)

En voilà assez du sermon. Vous savez le reste. Comment voulez-vous qu'on ne se retourne pas en effet? Prenez donc votre parti; regardez les séductions du monde et sa malice ; regardez les forêts où flotte un vent tiède. Quand l'hiver viendra et que vous verrez les pauvres feuilles emportées par l'ouragan, vous saurez mieux que tout cela est d'un jour. J'entends bien que vous me dites d'ici : « Mais si je vais dans ces jardins d'Armide, j'y resterai ; » et je conviens que c'est là la difficulté. Mais si vous voulez me faire toujours tenir le nez contre la muraille de l'église sans regarder d'où viennent tous les bruits que j'entends du dehors, je n'écouterai point les prières et je serai horriblement distrait. Laissezmoi donc me promener un peu. Je rentrerai de bonne heure, je vous le promets.

La morale de tout cela, c'est qu'on n'a goût à ce qui dure que quand on a éprouvé le peu de valeur de ce qui passe. J'ai vu à Cologne, sur un autel, des colliers, des bracelets, des couronnes que de grandes princesses étaient venues déposer là dans leurs soucis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ellesavaientvutoutesles splendeurs du monde et qu'elles ne valaient pas la sombre sérénité du temple? Encore faut-il avoir porté ces rubis, ces émeraudes, pour savoir qu'il arrive un moment où les yeux n'y prennent plus de plaisir.

Si vous ne lisez pas la vie de lord Byron, vous ne saurez pas bien que de beaux chevaux, un grand génie poétique, l'art de tuer au pistolet une mouche à vingt pas, les grands yeux de la Fornarina, les forêts qui pendent sur la vallée de Lacédémone, toutes les recherches de la civilisation et tous les plaisirs de la vie sauvage, laissent un grand ennui au fond de l'âme. Faites venir alors saint Thomas d'Aquin. Mais je trouve l'air bien pesant à cet ange de l'école. J'aime mieux saint François de Sales qui me parlera encore un peu des lis de la vallée et des oiseaux voyageurs.

Avez-vous jamais rien lu de plus ennuyeux que cette lettre? Je pourrais être jaloux aussi de M. de Ravignan comme M. de Montalembert dé-

clare que M. Cousin doit l'être de tous les curés de toutes les paroisses de Paris, lesquels ont eu, suivant lui, beaucoup plus de succès dans la dernière saison que pas un philosophe.

Adieu, monsieur le secrétaire général. N'êtesvous pas un peu superbe de ce grand titre? Mais cette gloire aussi passera, car

César n'a point d'asile où sa cendre repose,

et un secrétaire général lui-même, même par intérim, voit le bout des choses humaines.

A M. A. DE BROGLIE

Gurcy, vendredi, 8 septembre 1843.

Nil novi.. Nous vivons sur l'air idem, °.ademi idem; mais j'aime cette monotonie, excepté la lecture du soir, qui me fait un grand sentiment de froid, sans réaction, ce qui n'est pas très-bon pour la santé. Ton père est très-bien aussi ; je crois qu'il s'est remis à ses essais philosophiques. [1 écoute avec plaisir les idées fondamentales poussant chacune l'une contre l'autre le cri de

contradiction. C'est le contraire de l'harmonie dans laquelle se sont bercés tant de philosophes ; mais il paraît bien qu'on dort sur les contradictions comme sur les harmonies, sinere mandurn ire et contradicere de domino priore. Parmi les grands esprits, il est un de ceux qui auront fait battre ensemble le plus d'idées qui n'y pensaient pas.

Est-ce qu'on a causé à Eu du principe des contradictions? Ce ne serait pas, pour d'aussi grands princes, le moyen de s'entendre. Nous lisons attentivement le récit de ces grandes fêtes. Les descriptions plus ou moins poétiques du Journal des Débats sont trop dans le style de René et des Martyrs. Il faut parler plus simplement d'un goûter ou d'un déjeuner. Il y a pourtant dans Milton un déjeuner d'Adam et Eve décrit avec cette vivacité de couleurs et ce luxe de comparaisons ; mais c'était une des premières fois qu'on déjeunait dans ce monde. C'était le déjeuner dans le sens vraiment étymologique ; il y a six mille ans, suivant le calcul le plus modéré d'Ussérius, qu'on boit et qu'on mange tous les jours. La reine d'Angleterre s'en va, et nous allons rester tout seuls. Il faudra tâcher de se distraire les uns les autres. Nous sommes encore trente-trois millions; mais je gage que personne

ne va plus parler lyriquement du déjeuner de personne.

Quoi qu'il en soit, cette petite reine a l'air aimable. Les rédacteurs du Journal des Débats l'ont dévisagée avec leur admiration de détail ; on en parle comme on parlerait d'une bayadère. Il n'en paraît pas moins qu'elle est fort jolie. Pourquoi donc a-t-elle dit à M. Guizot : Je suis bien aise de vous voir? Si M. Guizot était réellement bon Français, n'était-il pas naturel que la reine d'Angleterre lui dît : Monsieur, votre visage me déplaît, et allez à tous les diables ? Voilà comme on s'exprime avec un bon citoyen. Tout Français que je suis, c'est ce que j'aurais envie de dire à M. Ledru-Rollin. Ainsi, M. Guizot est un traître, et M. Ledru-Rollin un citoyen de premier ordre, ou, pour parler comme lui, probablement, du premier numéro.

J'entrevois encore dans le Galignani que M. le ministre des affaires étrangères a porté le châle de la reine d'Angleterre dans une promenade. S'il avait le moindre sentiment de dignité, n'eûtil pas dit : Portez-le vous-même. Est-ce que je suis votre sujet ? Je ne suis le sujet de personne, entendezvous ?

Des chevaliers français, tel est le caractère.

Que diable!

A M. RAULIN

Vendredi, 2 décembre 1843.

Mon cher ami, vous êtes un homme parfait. Je crois même que vous en êtes à ce point de perfection qu'on nomme l'inamissibilité des saints, mais non nostrum est de disserter sur de pareilles matières.

Je relis toujours M. de Lamartine; je vis en Orient, et, comme j'ai un peu de fièvre, je prends cela pour l'effet du soleil du Liban. Quoi que j'aie pu dire, cet homme décrit bien parfois, mais il a toutes les imaginations, c'està-dire qu'il n'a pas d'imagination à lui. Il pense vert, ou rose, ou bleu, de dessein prémédité. On pourrait mettre en marge de ses peintures : Voyez le Dante, M. de Chateaubriand, M. de Lamennais, le Tasse, Pierre Leroux, lord Byron, Homère et la Bible. Voilà M. Pierre Leroux en bonne société, j'espère. Ce n'est pas que tous ces grands esprits aient passé dans le sang de M. de Lamartine. A ce titre, il serait dans son droit, et cette transmission est parfaitement légitime ; mais autre chose est avoir du sang du Dante par

transmission, autre chose est savoir qu'il y a eu un poëte de ce nom et imiter ses poses en écrivant. Racine était cousin de Sophocle ; mais ni M. de Jouy ni M. Etienne ne sont cousins de Voltaire.

Je suis terriblement de votre avis sur le pédantisrne. Il est certain que c'est l'habit qui fait le moine beaucoup plus qu'il n'est vrai que le moine fait l'habit. Certainement on connaît M. M"* dans tous les arrondissements de France, mais de vous et de moi, pardon ! peut-être qu'il n'y a pas cent personnes qui sachent notre existence. Après cela, dissertez sur la gloire ! On disait l'autre jour ici que le public, à la longue, était parfaitement juste. Il paraît qu'à la longue veut dire à la consommation des siècles.

Que cette lettre du comte est aimable ! et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ! Jamais vous n'écrirez de ce ton, ni moi. Aussi, il faut vous passer de gloire ; prenez - en votre parti.

532 Lkttkjss.

A. M. A. DE BROGLIE

Broglie, mercredi, 6 décembre 1843.

Mon cher ami, je reçois ce matin ta lettre de Bayonne... Te voilà donc au milieu de cette marmite encore bouillante? C'est une singulière chose toujours que de voir de ses yeux ce qui a occupé l'imagination. Tu ne dois trop savoir où donner de la tête dans un pays où tout t'est si nouveau, le ciel, la terre et tous ses habitants... J'ai tort de t' écrire dans les premiers moments de ton séjour au milieu de tant de nouveautés. Je ne sais rien de rien. Je devrais attendre que ton éblouissement fût passé. Ici, les dernières feuilles sont tombées ; on abat les derniers arbres de la grande allée qui est devant les fenêtres. Le soir tombe vite ; on se sent transi ; on a des idées d'un gris foncé pour le moins. On a tout le long du jour le malaise qui prend dans l'entre-chien-et-loup. Voilà le fond de la vie, tandis que vous avez couru triomphalement par toutes les Espagnes, qu'on vous a tiré du canon, qu'on vous a envoyé des escortes, que vous voyez peut-être le soleil, que vous allez haranguer une

jeune reine. Enfin, l'hiver est triste à la campagne, et j'ai peur qu'il ne soit pas beaucoup plus gai à la ville. Comment t'acclimates-tu? Depuis combien de jours n'as-tu fait aucun usage de la logique et de l'aimable figure qu'on nomme la réduction à l'absurde? Il me semble que j'ai fait là une grande découverte, et je crois bien que le raisonnement est une des supériorités qui fait le plus d'ennemis. J'ai trouvé cela depuis que j'ai perdu la vigueur de l'esprit, à ce que je crois. Je te prie, en tout cas, de ne pas croire que cette logique soit le seul souvenir que je garde du secrétaire de l'ambassade de France à Madrid ; mais j'ai toujours mieux aimé dire des choses désagréables que d'autres; c'est le moyen de n'avoir que des amis à toute épreuve.

As-tu lu, dans la Revue des Deux Mondes, un article de M. Cousin sur Vanini? Il est tout plein du sentiment que le feu brûle et que ce n'est pas toujours un métier très-sûr que celui de philosophe. Je crois pourtant qu'on ne brûlera encore personne ni cette année, ni Tannée prochaine.

Bonjour, mon enfant. Si je ne t'en dis rien, tu ne m'en manques pas moins à toute heure du jour.

Page 1