Mélanges et pensées
La publication de ce volume est un suprême hommage rendu au mérite et aux vertus d'un homme de bien. En dehors des ouvrages considérables qui lui ont assuré un rang distingué parmi les historiens de notre littérature. M. Geruzez a laissé de nombreux écrits qui ne peuvent manquer d’être accueillis avec intérêt par le public et d’ajouter à la considération et à la sympathie qui entourent sa mémoire. On a réuni dans ce dernier recueil de belles et fortes études sur Calvin, sur Malherbe, sur Buffon, sur J.-J. Rousseau, sur saint Augustin, sur Voiture et sur quelques écrivains contemporains dont les noms ne déparent nullement cette illustre compagnie. Les qualités aimables et solides de l’esprit de M. Geruzez se retrouvent dans toutes ces pages et l’on croit encore l’entendre en les lisant; c’est toujours la même rectitude de jugement, la même modération intellectuelle et morale, la même finesse, la même bonté. Une excellente notice sur sa vie, écrite par la
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main fidèle d’un condisciple, l’ami de ses premiers et de ses derniers jours, M. Lesieur, nous aide encore à le mieux connaître et ajoute au prix de ce recueil ; mais si l'on veut voir M. Geruzez revivre tout entier, tel qu’il se laissait goûter et aimer dans la simplicité de sa vie et de sa conversation, surtout lorsqu’il s’abandonnait à sa pente naturelle et pensait tout haut avec ses amis, il faut aller droit à la fin de ce volume et parcourir les réflexions, piquantes ou touchantes, qu’on a recueillies sur ses cahiers d etudes et qu’il écrivait, au jour le jour, sans suite et sans dessein, uniquement pour causer un instant avec son propre esprit ou pour épancher sur le papier le trop-plein de son cœur.
Pour moi, la lecture de ces dernières pages m’a ramené de quinze années en arrière ; j’y ai retrouvé l’écho de ces libres et douces causeries qui précédaient nos conférences à l’École Normale, lorsque, avant de prendre place et d'écouter respectueusement le maître on s’entretenait un instant avec l’ami des choses de ce monde et des réalités de la vie. Je ne sais si la disposition des esprits a changé sur ce point, comme sur tant d’autres, mais la jeunesse d’alors était exigeante envers ses maîtres. La vive curiosité, la soif d’apprendre, la présomption qui porte à penser qu’on peut tout savoir, la résolution orgueilleuse de ne pas se payer de mots comme ses devanciers, et de voir toujours de près les choses mêmes, la vigueur enfin d’un esprit jeune que le travail a plus excité que rassasié, et qui ne souffre pas pluB de bornes à l’activité d’autrui qu’il ne met de limites à ses propres espérances, tout contribuait à
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rendre un tel auditoire sévère et parfois injuste à l’égard de ceux qui avaient accepté la tâche laborieuse de le guider et de l’instruire. La foule mêlée des cours publics est bien plus facile à satisfaire, bien autrement reconnaissante du moindre effort, bien plus sensible au moindre trait brillant ou heureux que cette réunion attentive, ardente et défiante en même temps, d’une vingtaine de jeunes gens, encore étrangers aux dégoûts de la science, à la lassitude de l’esprit et aux déceptions de la vie. Mais cette exigence, cette défiance, cette sévérité étaient désarmées devant M. Geruzez, parce qu’on l’aimait, parce que tout plaisait en lui, jusqu’à cette nonchalance aimable et digne d’un vrai sage que nous eussions sans doute appelée indolence ou négligence, si elle n’eût été relevée par tant d’esprit et de bonté.
Cette sympathie venait aussi d’ailleurs ; elle s’entretenait et se renouvelait, par l’échange d’impressions communes, sur la plupart des grands sujets qui échauffaient alors nos jeunes cœurs. L’âme élevée de M. Geruzez se plaisait au milieu des illusions généreuses ; elles étaient familières à son esprit et, pour tout dire, nécessaires à son bien-être moral. Il n’avait pas besoin d’efforts pour nous suivre dans la région des nobles chimères ; bien plus, la candeur de sa maturité était plus intacte et moins fragile que celle de notre adoles- * cence, et il est resté jeune quand beaucoup d’entre nous avaient déjà cessé de l’être. Ce n’est point que l’accord fût complet ni l’entente sans réserve entre M. Geruzez et la génération nouvelle. Le pur esprit de 1830 était resté vivant dans cet honnête homme, encore échauffé
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des luttes de sa jeunesse contre la réaction si malheureuse qui envenima les dernières années de la Restauration et qui fut si fatale à l’avenir de la liberté française. M. Geruzez était demeuré, sans altérationperceptible, ce même libéral et ce même philosophe qui avait salué avec joie la chute de la branche aînée et que les journées de Juillet avaient rempli d’espérance. Je me suis souvent demandé, avec une curiosité mêlée de tristesse, comment un régime qui reposait sur la Charte et qui offrait, avec tant de garanties pour la dignité humaine, une si large arène à l’inconstance légitime des passions politiques, avait réussi à se faire méconnaître à ce point et à se faite prendre en aversion véritable par des esprits aussi naturellement tempérés, par des cœurs aussi amis de la justice, aussi honnêtes, aussi sincèrement patriotes que l’étaient l’esprit et le cœur de notre digne maître. Pour ceux-là même qui n'ont point connu M. Geruzez, les pensées qjii terminent ce volume contiennent une explication suffisante de ce triste problème. C'est l’alliance déplorable de la religion avec des théories despotiques, c’est Je Secours plus bruyant qu’efficace donné par le gouvernement d’alors à des passions intolérantes et à des prétentions d’un autre âge qui ont jeté M. Geruzez, avec bien d ? autres, dans le camp des adversaires irréconciliables de la Restauration. Combien d’ennemis inutiles ce régime ne s’est -il point créés de la sorte parmi cette jeunesse libérale qui aurait dû former son appui naturel, qui pouvait seule assurer son avenir, qui n’avait aucun engagement avec le passé, et que la juste cause de la liberté sous Ja monarchie devait si aisément
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séduira ! M. Geruzez avait gardé, avec toute leur vivacité, ces premières impressions de sa jeunesse : la superstition intolérante, l’hypocrisie persécutrice étaient restées ses ennemis perpétuels ; il en était un peu hanté comme de fantômes ; il en redoutait jusqu’à l’ombre, et, confiant pour tout le reste jusqu’à l’innocence, il était sur ce point défiant jusqu’à l’ombrage : « Faites entrer chez vous, disait-il, le plus de religion et le moins de religieux que vous pourrez. » Et encore : L’aversion pour les médecins et pour les prêtres pourrait bien n’être au fond qu’un goût très-prononcé pour la santé et pour Dieu. -
Ce goût prononcé pour Dieu, M. Geruzez l’éprouvait dans toute la sincérité de son âme, et il nous offrait un de ces exemples, devenus si rares, du pur déisme, sûr de lui, aussi inaltérable et aussi tranquille qu’il pouvait l’être dans l’âme de Socrate ou de Cicéron. Au milieu de cette jeunesse curieuse et hardie qui ne voyait partout que des problèmes à résoudre et qui se flattait bien d’en venir à bout, qui eût fait volontiers dater de son entrée dans le monde toute science et toute philosophie, et qui cependant était plus ou moins pénétrée de philosophie allemande. M. Geruzez gardait, avec une sorte de sérénité qui imposait le respect, sa ferme croyance dans la personnalité divine, dans la justice et dans la bonté d’un créateur, dans la sagesse toujours active de sa Providence. Il se tenait, sans effort, à égale distance des religions positives et de tout système philosophique qui pût mettre en question cet ensemble de croyances, devenu le fond de sa penséeet l’aliment nécessaire à son âme. Demeurant
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dans un tel équilibre, il était encore en ce point l’image fidèle de sa génération, et se trouvait parfois mal à l’aise au milieu de la génération nouvelle. Il disait, en parlant d’une façon générale (car aucun trouble de ce genre n’approchait de son foyer) : « Un père de famille qui croit en Dieu sans croire à saint Gu per tin est bien empêché entre des filles dévotes et des fils athées. Dieu nous délivre de l’athéisme et du cupertinage 1 Mais on se ferait une idée bien fausse de M. Geruzez si on le confondait avec ceux que le déisme séduit surtout à titre de négation, et pour qui croire seulement en Dieu est un moyen commode et une façon honnête de ne rien croire. Bien au contraire, si jamais l’expression de religion naturelle a pu être employée à juste titre, c’est en parlant de M. Geruzez et de l’onction religieuse que répandait dans cette âme droite et simple cette foi consolante dans la Providence divine, qu’aucune épreuve ne put jamais entamer. « Celui qui nie Dieu dans le malheur, disait-il, le nierait plus assurément dans la prospérité. » Et presque en tête des pensées recueillies dans ce volume, on rencontre cette belle parole qui semble avoir coulé de source de son cœur modeste et pur : « Dieu m’a fait la grâce de ne jamais douter de son existence; il ne m’a pas accordé celle de songer toujours à sa présence. »
Si pourtant c’est vivre en la présence de Dieu que d’être juste, plein de bonne volonté à l’égard de tous, toujours animé du désir de bien agir, et dévoué sans réserve à ses amis, cet excellent homme n’avait aucun effort à faire pour conformer sa vie à l’opinion élevée
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qu’il avait de ses devoirs ; et le mot rigoureux de devoir ne rend qu’imparfaitement une obéissance si facile et si douce aux penchants affectueux de sa nature. Il avait besoin d’aimer comme d’être aimé, et voici à ce sujet une de ses plus touchantes paroles : « J’ai supporté la mort de ma jeunesse; je supporterai la - mort de ma vieillesse ; il n’y a d’insupportable que la mort de l’amitié. » Sa bienveillance générale autant que sincère allait surtout vers la jeunesse, et c’était lui-même qu’il peignait sans y songer lorsqu’il écrivait cette pensée si juste : « Le signe de la bonté chez les jeunes gens, c’est d’aimer la vieillesse, et chez les vieillards d’aimer la jeunesse. »
De là venait pour lui le grand charme de l’enseignement public, et cet échange continuel de sympathie lui était devenu nécessaire. Aussi ne put-il supporter sans une profonde douleur le coup aussi injuste qu’imprévu qui l’atteignit après la chute de la République, lorsqu’il fut enlevé, sans l’ombre d’un prétexte, à une chaire qu’avaient si longtemps honorée la solidité ingénieuse de son enseignement et l’irréprochable sagesse de sa conduite. Sa vie universitaire se termina comme elle avait commencé, par une disgrâce : 1852 fut une date néfaste pour le professeur, comme 1822 pour l’élève de l’École. Normale; mais il y a cette différence entre les disgrâces de la jeunesse et celles du déclin de la vie, que les premières nous réveillent et nous excitent, tandis que les secondes nous découragent et nous accablent Nous n’acceptons plus du même cœur les défis de la Fortune, parce que nous sentons instinctivement que la