J. J. Rousseau à Christophe de Beaumont
2. Lettre du 15 août 1756. Cette lettre très-dé veloppée. qu’on ne cite guère, est un des plus beaux ouvrages de Rousseau.
ressource que de se placer sous la protection du roi de Prusse, dans le canton de Neuchâtel. Il s’établit à Motiers-Travers, ou George Keith, milord Maréchal, un de ces hommes rares dont la bonté infatigable a pour lumière un inaltérable bon sens, le combla de prévenances et de bienfaits. Cet homme généreux et judicieux ne vit pas seulement le malheur, il connut aussi la maladie de Rousseau, et il le traita en conséquence. C’est à Motiers que Rousseau prit ce costume arménien qu’on lui a tant reproché, sans songer que, malade de corps et d’esprit, il ne put voir dans ce changement qu’une mesure d’hygiène. A la même époque, il écrivit pour sa propre défense et dans l’intérêt d’un des partis qui divisaient Genève, en réponse aux Lettres de la campagne , de Tronchin, les Lettres de la montagne , qui suscitèrent dans sa paisible retraite un orage devant lequel il se crut obligé de fuir. La petite île de Saint-Pierre, dans le lac de Bienne, le séduisait ; elle l’aurait retenu longtemps sans doute, si l’inexorable sénat de Berne ne l’eût sommé de partir sans délai. A ce moment de crise, les efforts réunis de milord Maréchal, de l’historien Hume et de la comtesse de Boufflers, cette aimable et généreuse amie du prince de Conti, le déterminèrent k passer en Angleterre. Il prit pour arriver la route de Paris, où il séjourna pendant quelques semaines, protégé en apparence par le droit d’asile dont jouissait l’enceinte du Temple que lui ouvrait le prince de Conti. En fait, Rousseau put se montrer librement et circuler dans Paris quatre ans à peine écoulés depuis le décret de prise de corps lancés contre lui par le parlement. On ne lui demanda que le sacrifice momentané de son costume arménien. Le 3 janvier 1766, Rousseau, sous la conduite et le patronage de Hume, partit pour l’Angleterre. Hume voulait lui trouvait un nouvel ermitage à quelques milles de Londres; Rousseau préféra une solitude plus
éloignée et moins accessible. Il accepta de M. Davenport à Wootton, dans le comté de Derby, à cinquante lieues de Londres, une maison dont il voulut payer le loyer. Il y arriva le 20 mars. A peine y était-il installé lorsqu’on apprit tout à coup que les liens d’amitié qui l’unissaient à Hume avaient été violemment rompus. Le 23 juin, Rousseau écrivait à son patron: « Je vous connais,
« monsieur, et vous ne l’ignorez pas. Sans liüsons an- « térieures, sans querelles, sans démêlés, sans nous con- « naître autrement que par la réputation littéraire, vous « vous empressez à m’offrir, dans mes malheurs, vos « amis et vos soins. Touché de votre générosité, je me « jette entre vos bras : vous m’amenez en Angleterre,
« en apparence pour m’y procurer un asile, et en effet « pour m’y déshonorer: vous vous appliquez à cette noble « œuvre avec un zèle digne de votre cœur et avec un art » « digne de vos talents. Il n’en fallait pas tant pour réus- « sir; vous vivez dans le grand monde et moi dans la « retraite: le public aime à être trompé, et vous êtes « fait pour le tromper. Je connais pourtant un homme « que vous ne tromperez pas, c’est vous-même. Vous sa- « vez avec quelle horreur mon cœur repoussa le premier « soupçon de vos desseins. Je vous dis en vous embras- « sant, les yeux en larmes, que si vous n’étiez pas le « meilleur des hommes il faudrait que vous en fussiez le « plus noir. En pensant à votre conduite secrète, vous « vous direz quelquefois que vous n’êtespas le meilleur « des hommes, et je doute qu’avec cette idée vous en soyez « le plus heureux. » Rousseau, en écrivant cette lettre croyait fermement que Hume était le plus noir des hommes; et Hume, en la recevant, pensa naturellement que Rousseau était un scélérat. Il eut tort de le dire. Rousseau avait eu un accès aigu de sa manie. Dans la solitude, son imagination avait travaillé, elle avait artisteinent combiné une masse de petits faits indifférents,
elle avait dénaturé les intentions, elle en avait supposé où il n’y en avait point, et elle avait rattaché cet ensemble de présomptions au vaste complot ourdi contre lui par ses ennemis, et qüi avait déjà pour lui, bien qu’impénétrable dans ses causes et insaisissable dans ses actes, il ne manque jamais de l’avouer, toute la lumière de l’évidence. Ce complot ne faisait pas question pour Rousseau, il voulait seulement en saisir les fils et en découvrir les agents. Dans cette poursuite, il avait mis la main sur Hume et il ne le lâcha point. Seulement il s’était mépris. Hume était lié avec Diderot et Grimm, premiers auteurs de la trame avec le duc de Choiseul, qui avait pris la direction du complot; donc c’est un faux frère qui travaille de concert avec ses ennemis. S’il l’a conduit en Angleterre, c’est pour le tenir loin de la France et faire un champ libre à ses détracteurs ; s’il a obtenu du roi d’Angleterre, une pension en sa faveur, c’est pour le mettre en contradiction avec lui-même et le convaincre de cupidité. Évidemment Rousseau bat la campagne ; mais comment Hume ne s’aperçoit-il pas que Rousseau est malade? Pourquoi le traite-t-il comme s’il avait été en pleine possession de sa raison? Pourquoi, surtout, faire un éclat? Combien la comtesse de Boufflers était plus sensée que notre historien philosophe, lorsqu’elle écrivait (22 juillet 1766) : « Ne croyez pas « que Rousseau soit capable d’artifice ni de mensonge « qu’il soit un imposteur ni un scélérat. Sa co- « 1ère n’est pas fondée, mais elle est réelle, je n’en « doute pas », et qu’elle ajoute: » Au lieu de vous ir- « riter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et « qui se ruine entièrement lui-même, que n'avez-vous •< laissé agir celte pitié généreuse dont vous êtes si sus- « ceptible? Vous eussiez évité un éclat qui scandalise, « qui divise les esprits, qui flatte la malignité, qui amuse, « aux dépens de tous deux, les gens oisifs et inconsi-
« dérés; qui fait faire des réflexions injurieuses et re- « renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. » Rousseau, qui n’étailpas vindicatif, ne fit rien pour entretenir le scandale; et, sans avoir changé d’opinion sur Hume et ses procédés, il se contente quelques mois plus tard (2 janvier 1767), dans une lettre à un ami, de jeter négligemment les mots suivants : « Tout « cela s’est passé entre lui et moi; il a jugé à propos « d’en faire le vacarme que vous savez ; il l’a fait tout « seul, je me suis tu. Je continuerai de me taire et je « n’ai rien du tout à dire de M. Hume, sinon que je le « trouve un peu insultant pour un bon homme et un peu .< bruyant pour un philosophe. » Il convient d’ajouter à la décharge de Rousseau, dans cette crise mémorable de sa vie, que Hume avait connu la lettre du roi de Prusse, fabriquée par Horace Walpole, et même qu’un m ot piquant de son Mécène anglais y avait trouvé place 1 . Cette lettre avait égayé tous les salons de Paris aux dépens de Rousseau, qui ne demandait alors qu’à vivre isolé et oublié — Après sa rupture avec Hume, Rousseau n’en resta pas moins à Wootton. Il avait commencé d’y écrire ses Confessions, et il y acheva les six premiers livres. Il n’a rien écrit de plus attrayant comme description de la nature, de plus délicat et de plus profond comme analyse du cœur humain. Cet ouvrage, qui est un „ des chefs-d’œuvre de notre littérature, constate le singulier phénomène de la persistance et même de la crois-
1 . La phrase qui termine cette lettre ironique et cruelle est le développement d’une saillie de Hume : « Si vous persistez, fait-on « dire à Frédéric, à. vous creuser l’esprit pour trouver de nouveaux «'malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez; je suis roi, je « puis vous en procurer au gré de vos souhaits; et, ce qui sûre- « ment ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai « de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à a l’être. » Le solécisme qui termine la phrase trahit l’origine étrangère.
sance du talent sous une grave infirmité mentale. Rousseau le composa comme un appel à la postérité; il y répond aux ennemis qu’il désespère d'atteindre et qui l’accusent clandestinement, il le croit du moins, d’être le plus méchant des hommes. C’est surtout un appel à Dieu; car il n’est pas bien assuré que ces ennemis si puissants, si nombreux, si ténébreux, ne parviendront pas à anéantir le témoignage qu’il va porter sur luimême. De 14 ce début où les esprits prévenus n’ont vu que de l’emphase et de l’brgueil. « Que la trompette du « jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai « ce livre à la main, me présenter devant le souverain « Juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que - « j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal « avec la même franchise; je n’ai rien tu de mauvais,
« rien ajouté de bon. Je me suis montré tel que je fus:
« méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux,
« sublime quand je l’ai été. J’ai dévoilé mon être inté- « rieur tel que tu l’as vu toi-même, Être éternel. Ras- « semble autour de moi l’innombrable foule de mes « semblables; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils « gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes « misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son « cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et « puis qu'un seul te dise, s’il l’ose: Je fus meilleur « que cet homme-là. » Au fond, Rousseau ne pense guère • au genre humain tout entier ; le défi qu’il porte ne s’adresse ni aux sages ni aux saints, il s’adresse à Diderot, à Grimm, à Voltaire, à Hume, à d’Alembert, à ses ennemis déclarés ou clandestins. Au reste, en attendant ces assises universelles du genre humain qu’annonce Bossuet et que Rousseau espère, tout le monde a pris ses avantages sur Rousseau, comme on l’a fait sur Montaigne et sur la Rochefoucauld, comme on le fera toujours sur ceux qui ne flattent ni les autres ni eux-mêmes.
Parlez pour vous, leur dit-on ; lions, nous sommes tout autres; aussi personne ne fait- il de confession publique, et c’est le plus sûr à qui veut passer pour homme de bien. N'oublions pas que Joseph de Maistre a dit: « Je « ne connais pas la conscience des coquins; je connais « un peu celle des honnêtes gens, c’est abominable. » Rousseau s’est confessé, habemus confüenlem reuni; nous ne lui devons que l’injure en retour de ses aveux, et nous serons blanchis de ses noirceurs. Quoi qu’il en soit, il est clair que Rousseau ne se croit pas pire qu’un autre. Il ne faut pas, quand on veut juger Rousseau équitablement, oublier la faiblesse de son caractère et la force de son imagination, qui l’ont rendu esclave de ses sens et dupe de ses rêves. Son illusion sur sa vertu vient de sa passion pour le bien. Cet idéal héroïque qu’il avait forgé, et qu’il avait réellement sous les yeux, échauffait son sang et enflammait son âme. Le dégoût que lui inspiraient les perfidies et la vanité de l’ambition, la poursuite des richesses, l’avilissement de tous ces esclaves à chaînes dorées qu’il voyait régner sur les hommes, tous ces sentiments exaltés dans la fière indépendance qu’il s’était faite au prix de nobles sacrifices, lui donnaient en idée la valeur morale qu’il s’attribue. En cela il se trompait gravement, car pour s’être épris et enivré d’un idéal arbitraire et hyperbolique de la vertu on n’est pas encore vertueux. Ce genre de vertu n’est qu’un plaisir d’imagination qui dispose ceux qui s’y adonnent à s’adorer eux -mêmes et à mépriser les autres. Or, il n'y a pas de vertu réelle sans activité, sans humilité, sans abnégation. Disons, pour atténuer le reproche, que l’orgueil solitaire de Rousseau était une compensation aux souffrances qu’il endurait, car la plupart de ses anciens amis s’étaient tournés contre lui, et il avait trop ouvertement rompu en visière avec le siècle, sa maladie mentale était trop enracinée pour qu’il ne crût pas à la
réalité des haines dont il avait la vision. Ajoutons à son honneur qu’il n’a jamais haï personne, qu’il n’a pas rendu injure pour injure, que la jalousie littéraire n’a pas même effleuré son âme, qu’il n’a eu ni fiel ni cupidité, que dans la pauvreté il a su être bienfaisant, que dans les moments les plus difficiles il servait religieusement les arrérages d’une pension viagère à cette vieille tante qui avait soigné son enfance, et que si, comme on le dit, il a poussé l’estime de soi jusqu’à la folie, c’est qu’en se plaçant si haut il pensait encore rendre hommage à la vertu. Pour nous, après mûre réflexion, nous pensons que la maladie mentale de Rousseau lient moins de l’orgueil que de la pusillanimité. Ce grand esprit était uni à une âme faible. 11 a eu peur du courage qu’il avait montré. A aucun moment de sa vie il n’y avait eu équilibre entre. ses facultés; la soudaineté de la gloire, l’iniquité des persécutions, l’excès du travail pendant six années de fièvre et d’inspiration, les souffrances physiques dont le siège était dans la vessie, circonstance qui est loin d’être indifférente, au dire des médecins aliénistes, augmentèrent ce désaccord au point d’amener dans son cerveau une véritable maladie mentale.
Maintenant la carrière active de Rousseau est terminée ( 1767 ); son séjour en Angleterre avait duré seize mois et s’était prolongé pendant près d’une année depuis sa rupture avec Hume. 11 en rapportait les six premiers livres des Confessions, qu’il ne destinait pas à la publicité; il écrivit encore les six derniers, de 1768 à 1770 , avec la même intention. Les trois dialogues qui ont pour titre Rousseau, jn-ge de Jean- Jacques, ont été composés de 1775 à 1776 ; enfin les Rêveries d’un promeneur solitaire, commencées en 1777 , l’ont occupé jusqu’en 1778 , et n’ont été interrompues que par sa mort. Une fois seulement, en 1772 , son nom a été mêlé à la politique dans une affaire douloureuse, honteuse, non pas pour