Lettre écrite des Délices, septembre 177G
vaise mitraille d’injures grossières et de sots quolibets que lui lançait son adversaire. Après cette campagne de puritain, où il avait rencontré Molière pour lui faire une mauvaise querelle à propos du Misanthrope , Rousseau revint à son Héloïse, qui fut achevée et publiée en 1759. Ce roman communiqua à ses lecteurs et surtout à ses lectrices la fièvre qui exaltait l'auteur en le composant. Le siècle en fut enivré. Cette ivresse s’est calmée, et on a pu dès lors signaler les défauts nombreux qui vicient cette grande composition. Saint-Preux a trop de faiblesse et d'orgueil pour intéresser beaucoup; Julie nous intéresserait davantage si elle ne préparait pas elle-même sa chute par ce baiser dont elle donne avec préméditation la surprise à son amant, et si, après sa chute, elle mettait moins de soins à procurer une nuit de volupté, qui peut aboutir au déshonneur et à la mort. Rousseau est inexcusable d’avoir tracé de pareils tableaux, beaucoup plus dangereux à l’imagination et aux sens que le libertinage effronté du Sopha. Ici la touche et les couleurs de l’Al— bane sont à nos yeux une circonstance aggravante. Il est vrai que tout le roman n’est pas dans ces pages ; mais ces pages sont dans le roman, et toute la morale qui' pourra suivre n’en couvre pas l’immoralité. Dans la Nouvelle Héloïse , il n’y a d’incomparable et d’irréprochable que le paysage, parce que Rousseau avait bien vu la nature et qu’il en était sincèrement épris. La fable du roman est décousue et souvent languissante, les mœurs au moins étranges quand elles ne sont pas mauvaises, les sentiments outrés et les caractères plutôt singuliers que véritablement originaux. M. de Wolmar, entre autres, est une figure d’homme et de mari telle qu’on n’en a jamais vu. Mais il y a sur tout cela la magie du style de Rousseau et la flamme du génie. Avouons aussi que la Nouvelle Héloïse, par un détour à la vérité plus que scabreux, aboutit à la réhabilitation du mariage,
dont la Chaussée seul plaidait alors la cause au théâtre, dans ses drames larmoyants. On reprocha même à l’auteur d’avoir, étant célibataire, célébré le nœud conjugal. Pourquoi ne se mariait-il pas? « Ah! pourquoi? répondit-il; parce que cet état si saint et si doux en luimême, est devenu, par vos sottes institutions, un état malheureux et ridicule, dans lequel il est désormais presque impossible de vivre sans être un fripon et un sol. Sceptres de fer, lois insensées, c’est à vous que nous reprochons de n’avoir pu remplir nos devoirs sur la terre, et c’est par nous que le cri de la nature s’élève contre votre barbarie. Comment osez-vous la pousser jusqu’à nous reprocher la misère où vous nous avez réduits 1 ? » A cette explosion, nous reconnaissons l’auteur du Discours sur l'inégalité et nous voyons pourquoi Rousseau a écrit le Contrat social. A ses yeux, la société et les gouvernements étaient trop coupables pour qu’il n’y eût pas lieu à les réformer. De tous les ouvrages de Rousseau, le Contrat social est celui qui a exercé la plus grande influence sur les esprits et sur .nos destinées. Rousseau procède en matière politique, et c’est là le vice irrémédiable de son livre, à la manière des géomètres. Il part d’une donnée abstraite, dont il déduit rigoureusement toutes les conséquences, avec cette différence que les géomètres ont tiré de l’observation de l’étendue les définitions qui leur servent de point de départ, tandis que Rousseau, qui n’a point observé, donne pour axiomes de pures hypothèses. La première de ces hypothèses est celle d’un contrat entre les parties intéressées, à l'origine même des gouvernements, comme si l’histoire n’était pas là pour nous apprendre que tous les gouvernements
ont été produits ou par la force des choses ou par l’as-
1. Note de la Lettre A. M. de Beaumont , page 777. t. II, 1835,
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Cendant de quelques hommes supérieurs. Comment donc retrouver les articles d’un contrat qui n’a jamais été passé? La seconde hypothèse est cet axiome abstrait qui fait d’un peuple un corps homogène, dont tous les membres seraient unis par la communauté des idées et des intérêts. De ces données découle, sous le nom de liberté et de souveraineté populaire, un système de contrainte individuelle et de despotisme collectif plus oppresseur que les législations les plus tyranniques de l’antiquité. En fait, le Contrat social organise la tyrannie de tous contre chacun ; il substitue la pluralité humaine à l’unité divine ; il fait taire la conscience, il étouffe la liberté. L’expérience a ruiné les théories politiques de Rousseau : la raison humaine repousse énergiquement l’infaillibilité du peuple; l’infaillibilité n’est pas de ce monde. Quoi qu’on en veuille dire, l’éternelle idée de justice s’élève au-dessus de tous les pouvoirs humains, qui lui doivent compte de leurs actes. Rousseau le savait mieux que personne, lui qui n’a pas cessé un instant de croire en Dieu et qui a proclamé si haut les droits de la conscience ; mais il n’a pas résisté à la tentation de combiner, dans l’isolement, les ressorts d'une machine simple et puissante, qu’il ne destinait pas à remuer le monde et qui montre au moins la force et la sagacité de son génie. Il ne soupçonnait pas que des esprits étroits et farouches feraient un jour de l’auteur un prophète et de son livre un évangile politique, et qu’ils commenceraient par oublier que leur maître avait dit dans ce même livre (liv. II , ch. ix) : « Ces principes généraux doivent être modifiés en chaque pays par les rapports qui naissent tant de la situation locale que du caractère des habitants, et c’est sur ces rapports qu’il faut assigner à chaque peuple un système particulier d’institutions, qui soit le meilleur, non peut-être en lui-même, mais pour l’état auquel il est destiné. » Rousseau ajoutait que, si l’on vient à mé-
connaître U situation particulière et le caractère propre des peuples, « l’État ne cessera d’être agité jusqu’à ce qu’il soit détruit ou changé, et que l’invincible nature ait repris son empire. » Au reste, il faut reconnaître, car Rousseau donne toujours une impulsion vers la vérité, même lorsqu’il s’en écarte, que la politique doit çu Contrat social le dogme salutaire, sauf explication, de la souveraineté du peuple et de la nécessité de se soumettre aux ldis du pays où l’on vit, et de les respecter tant qu’elles ne sont pas abrogées. Le culte de la loi est inséparable de la liberté et se concilie très-bien avec le désir d’améliorer les lois. — Nous arrivons au plus important des ouvrages de J. J. Rousseau, l 'Émile, qui parut après le Contrat social et dans la même année 1762, au mois de mai. En parcourant le cercle complet des institutions politiques et sociales dans la pensée de les refondre complètement, Rousseau avait compris que, si l’édifice était si défectueux, c’estqu’il péchait par la base Cette base, nous n’avons pas besoin de le dire, c’est l’éducation publique, qui se compose de deux éléments, la matière et la méthode d’enseignement. Selon Rousseau, on apprend mal de mauvaises choses, quand on devrait en bien apprendre de bonnes. Ici, comme dans ses précédents ouvrages, Rousseau donne une impulsion utile et une direction fausse. D’abord le procédé qu’il emploie pour former son élève est impraticable, puisque l'éducation d’un seul enfant absorbe déjà un précepteur, sans parler, comme le remarque judicieusement M. Viilemain, des compères qui lui sont nécessaires pour la mise en scène de certaines leçons. Je veux bien que, dans l’intention du réformateur, l’éducation d’Émile ne soit que le prélude de l’éducation nationale; mais, dans ce but restreint, est-elle complètement saine? Rousseau n’a pas tort, à notre avis, de mettre de bonne heure en jeu la raison dans l’enfant; mais, 'en demandant tout à
la raison dans un âge où l’intelligence s’alimente surtout par la foi et par la mémoire, est-il J)ien sûr* de ne pas opprimer la faculté qu’il surcharge et sait-il s’il réveillera intactes et valides au besoin celles qu’il a laissées dormir? Que dire de cet ajournement de la notion de Dieu, que le précepteur réserve pour la faire luire à sa convenance, comme s’il était assuré que cette notion, si nécessaire et si naturelle qu’elle semble innée, ne préviendra pas longtemps à l’avance le signal qu’il veut lui donner à son heure? Est-il besoin d’attendre l’âge où l’esprit peut suivre une démonstration pour annoncer une vérité qui ne se démontre pas? Ces objections et bien d’autres encore troublent l’ensemble du système de Rousseau; mais son livre n’en est pas moins un des monuments les plus considérables de la pensée humaine. Les vérités partielles dont il abonde ont suffi pour opérer bien des réformes heureuses. Malgré les réclamations de Montaigne et de Rabelais qui avaient crié grâce pour l’enfance, ces frêles créatures n’en étaient pas moins livrées depuis plusieurs siècles aux tortures du maillot, des verges, de la férule et du rudiment. Rousseau les en a presque délivrées. On peut dire que YÈmilc a reconstitué la famille par l’importance nouvelle qu’il a donnée aux enfants ; il a garanti la vertu des mères en les rappelant aux devoirs que la tendresse leur conseille et que la nature leur impose. En forçant peut-être l’emploi de la raison, il a certainement détrôné ou du moins déconsidéré la routine. Enfin, en présentant la notion de Dieu dans son antique simplicité, il a arrêté l’irréligion sur la pente glissante de l’athéisme, et, comme dit Bernardin de Saint-Pierre, il a fait douter ceux qui ne croyaient plus.
La destinée diverse des livres de Rousseau est un grand exemple de l’inconsistance et de l’aveuglement des passions. Le réquisitoire contre les lettres, qui
flétrissait ce que le monde admire; le Discours sur l’origine de l’ inégalité parmi les hommes, qui ruinait les fondements de la société ; la Nouvelle Héloïse, qui était un danger moral, au moins pour l’inexpérience; le Contrat social, qui sapait tous les gouvernements établis, parurent sans scandale et même avec applaudissement :
Y Émile, qui faisait un appel éloquent aux vertus de la famille et qui opposait au progrès de l’athéisme l’autorité du sentiment religieux, souleva des tempêtes. Le Vicaire savoyard fut traité en ennemi public. Le clergé catholique, le parlement janséniste, la république calviniste de Genève eurent contre lui des foudres et des bûchers. Ce fut un crime inexpiable à cet inoffensif apôtre de la religion naturelle d’admirer la majesté des Ecritures quand la Bible était tournée en dérision, et d’affirmer l’existence de Dieu quand Dieu passait aurang des fables, quand l’esprit devenait l’esclave de la matière et la matière reine du monde. Ainsi ce ne seraient pas les erreurs de Rousseau, mais les vérités qu’il y a mêlées qui auraient allumé la violence des persécuteurs. Tout fut irrégulier dans le procès intenté à Rousseau : il n’était pas Français; il n’avait pas autorisé la publication de son livre en France ; toute la responsabilité retombait sur le directeur de la librairie, M. de Malesherbes, qui avait / corrigé les épreuves de Rousseau. Mais le parlement, qui allait bientôt frapper les jésuites, avait hâte d’essayer son glaive à deux tranchants contre l’auteur à’Éinile. Il ne se contenta pas de proscrire le livre, c’était son droit, et de le condamner à être brûlé de la main du bourreau, c’était sa jurisprudence, mais il lança contre Rousseau un décret de prise de corps. Si celui-ci en avait attendu l’effet, le parlement eût été bien embarrassé et les protecteurs du philosophe bien compromis.
Il n’était pas difficile de donner de la peur à Rousseau.
Il fut effrayé ; on s'empressa de faciliter son évasion. Il
crut en partant qu’on l’arrachait à la mort. 11 quitta précipitamment sa chère vallée de Montmorency, après six années d’un séjour qu’avait seulement troublé la brouille qui l'avait chassé de l’Ermitage, mais qui lui avait procuré ces loisirs féconds de la solitude où il avait produit coup sur coup la Lettre à d’ Alembert, la Nouvelle Héloïse, le Contrai social et Y Émile. Remarquons pour y faire penser, cette fécondation de l’âme par la solitude. Il y a longtemps que le poète sicilien Épicharme avait dit que la solitude était la mère de l’invention ; t&sEttxô; Èpïijjux; mais jamais cette vérité ne fut mieux montrée qu’au dix-huitième siècle. Il suffit de nommer Montesquieu et laBrède, Voltaire et Cirey, Buffon et Montbar, J. J. Rousseau et Montmorency. « La solitude, disait « plus tard Ducis, est plus que jamais pour mon âme « ce que les cheveux de Samson étaient pour sa force « corporelle 1 . » Une fois hors de France, il se retourna vers cette terre ingrate pour jeter à la face de ses accusateurs une réponse foudroyante. Le pamphlet: J. J. Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont archevéejue de Paris, est un admirable plaidoyer, d’une éloquence aussi nerveuse, aussi fière et plus pénétrante que celle de la tribune antique. Nôus ne la comparons pas avec la üè/ense de l’Esprit des lois, qui est aussi un chefd’œuvre, mais du genre tempéré. La véhémence de Rousseau ne convenait pas à la gravité de Montesquieu. Ces deux déienses ont cela de commun qu’elles ont pour objet de repousser l’accusation d'impiété et d’être en fait des professions de déisme, avec la prétention, pour Rousseau comme pour Montesquieu, de ne pas être jetés hors du christianisme. Rousseau veut au moins rester protestant: « Heureux, dit-il, d’être né dans la
I. Saintc-Ueuvc , Ducis épisloluire ( Constitutionnel , 16 mais 1863).
« religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit « sur la terre, je reste inviol ablement attaché au culte « de mes pères. Comme eux, je prends l’Écriture et la « raison pour les uniques règles de ma croyance; comme « eux, je récuse l’autorité des hommes et n’entends me « soumettre k leurs formules qu 'autant que j’en aperçois « la vérité; comme eux, je me réunis de cœur avec les « vrais serviteurs de Jésus-Christ et les vrais adorateurs « de Dieu, pour lui offrir dans la communion des fidèles « les hominagesde sonÊglise. Il m’est consolant et doux « d’être compté parmi ses membres, de participer au « culte public qu’ils rendent à la Divinité et de me dire « au milieu d’eux: Je suis avec mes frères*. » Rousseau parlait sincèrement; mais il se faisait illusion en se croyant protestant, comme Montesquieu en se disant catholique; ils avaient raison l’un et l’autre en repoussant l’accusation d’impiété. Le tort de leurs adversaires était de confondre le déisme avec l’athéisme. Les athées ne s’y trompent pas et les dévots en savent peut-être quelque chose, puisqu’à la rencontre ils se montrent plus sévères aux déistes qu’aux athées. Au fond, sur ces matières, l’opinion de Montesquieu était celle de Rousseau, qui résume leur pensée commune dans cette phrase d’une lettre écrite à Voltaire*: « Je pense qu’on c ne saurait attaquer trop fortement la superstition qui « trouble la société, ni trop respecter la religion qui la « soutient. » — Chassé par la France, Rousseau pensait que Genève lui serait un asile assuré; mais il trouva ses compatriotes plus sévères et plus empressés à punir que les Français. Genève le condamne sans l’avoir lu, le sénat de Berne lui interdit son territoire, et il n’a d’autre