DROITS RÉSERVÉS
DISCOURS D'INSTALLATION
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prononcé Le 35 octobre 18.v> en qualité de professeur de littérature Iraiiraisr a [ \eailmiie Lttttlie.
Messieurs,
Dans une circonstance comme celle-ci, je devrais, pour me conformer à l'usage, exposer les principes qui dirigeront mon enseignement et faire une sorte de profession de foi littéraire. Cet usage me parait très raisonnable; il est conforme aux mœurs d'un pays républicain, où l'opinion publique exerce une sorte de haute juridiction sur la manière dont chaque fonctionnaire remplit les devoirs de sa charge. Cependant, messieurs, je désire m'en affranchir. La cérémonie qui nous rassemble intéresse égale-
ment toutes les facultés de notre Académie, et il est convenable d'aborder un sujet qui soit de leur domaine commun. Je me propose donc de vous entretenir d'une manière toute générale d'étude et de science.
On envisage l'étude de façons fort différentes. Les uns s'y consacrent parce qu'elle est nécessaire pour parvenir à une position qu'ils ambitionnent; d'autres, dispensés par la fortune de s'assurer laborieusement des moyens d'existence, n'y cherchent qu'un agréable emploi de leur temps. Ce n'est pas là la véritable étude, et s'il en est parmi vous qui ne se proposent pas d'autre but, ce n'est pas à eux que je m'adresse : les premiers font une sorte d'apprentissage relevé ; les seconds se divertissent à leur manière. Je m'adresse à ceux qui, dans leur travail, peuvent oublier toute vue intéressée et ne se préoccuper que de la science pour elle-même. L'étude ainsi comprise, et c'est ainsi qu'elle est entièrement digne de son beau nom, se laisse définir d'un mot : la recherche de la vérité. Si triviale que soit cette idée, il me semble que l'on peut en tirer d'assez grandes conséquences, et je me propose d'en faire toute la matière de ce discours.
Or voici la première conséquence que j'en tire. L'étude est une recherche de la vérité ; mais ce que l'on cherche, il est clair qu'on ne l'a pas encore trouvé, et puisqu'on demeure nécessairement dans
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le doute avant d'avoir trouvé la vérité, il en résulte que l'étude commence dans le doute.
Le doute, voilà dès l'abord un mot qui vous effraie; mais je n'en puis rien retrancher. Toute science doit commencer par là; aucune exception n'est possible. Voyez plutôt ce que l'histoire nous enseigne sur ce point. N'est-ce pas du jour où Bacon se prit à douter de tout ce que les savants croyaient avoir démontré; du jour où, comme autant de préjugés, il renversa toutes les idées préconçues et se fraya dans la simple observation des faits une voie nouvelle; n'est-ce pas à dater de ce jour que la chimie, la physique, en un mot toutes les sciences naturelles, ont pris cet accroissement prodigieux qui est un des plus grands faits de l'histoire moderne'? Et la philosophie, n'est-ce pas Descartes, l'émule de Bacon, qui l'a ressuscitée en ayant la généreuse audace de mettre en question tout ce que l'ignorance tenait pour inviolable4? Qu'était-ce, en effet, que la philosophie, avant qu'il lui eût rendu la liberté? Asservie à mille dogmes, qu'avait accrédités une foi souvent aveugle ou même l'intérêt déguisé sous le nom de foi, elle paraissait condamnée à rajeunir sans cesse par de nouvelles démonstrations de vieilles erreurs. Mais comme tout change après Descartes ! Gomme la pensée humaine, jusque dans ses égarements, est à ta fois plus digne et plus puissante ! Descartes a trouvé le secret de la vraie phi-
losophie en osant douter le premier. La théologie elle-même est soumise à cette loi. Tl ne lui est? pas permis d'accepter un seul fait aveuglément, en sorte que, pour accomplir sa grande mission et garder son rang parmi les sciences, elle doit aussi commencer dans le doute.
Mais ce doute ne doit-il donc rien épargner? Estil absolu ? S'il l'était réellement, la découverte de la vérité ne deviendrait-elle pas impossible ? N'exige-telle pas, en effet, un point de départ ? Ne faut-il pas tenir au moins le premier anneau de la chaîne ? Le doute absolu n'est-il pas un sable mouvant sur lequel on ne peut rien asseoir ? En un mot, ne rend-il pas l'étude chimérique au lieu de la rendre féconde ?
Je trouve à cette question une réponse simple et naturelle en remontant à notre premier principe. Non, le doute n'est pas absolu ; car si vous cherchez la vérité, il est probable que vous avez l'espérance de la trouver; il est sûr que vous croyez qu'elle existe. Ainsi, tandis que vous rejetez tout le reste, vous retenez fermement cet axiome, qu'il est une vérité. Seul il demeure inébranlable, en sorte qu'au commencement de l'étude je distingue d'une part le doute, et de l'autre la foi en la vérité.
Développons ces deux idées essentielles.
Je ne vous dirai pas, pour emprunter un terme au langage de la philosophie, que la foi en la vérité implique d'abord l'existence d'une vérité objective,
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c'est-à-dire d'une vérité en dehors de l'homme, dans la nature même des choses. Ces deux mots, vérité objective, ne présentent à mon esprit qu'un nonsens. La vérité n'existe que par l'homme et pour l'homme. C'est un mot qui n'a pas de sens où le mensonge n'est pas possible, et dans cette nature même des choses que le philosophe aspire à comprendre, il n'y a ni vérité ni mensonge : il n'y a que des faits, des réalités; et la vérité n'est «prune juste idée de ces faits. Mais je vous dirai que, pour y croire, il faut croire à une harmonie intime entre cette juste idée des faits et les moyens que nous possédons pour y atteindre. En d'autres termes, croire à la vérité, c'est croire à la justesse de nos facultés, c'est avoir foi en l'esprit humain. Qu'est-ce qu'une vérité dont le premier ennemi serait notre intelligence elle-même, et qui ne pourrait régner que par le renversement de toutes nos facultés? Etrangère à l'esprit humain, la seule notion (Tune vérité semblable est impossible à concevoir; il faut donc que notre entendement soit juste et qu'une idée qui répond aux lois de notre raison soit juste aussi.
Un second point. Pour croire à la vérité, il faut croire qu'elle est une. Reconnaître une vérité philosophique, une vérité mathématique, une vérité théologique, serait tout simplement nier la vérité. Il peut se rencontrer, sans doute, deux idées contradictoires, car les idées n'ont d'existence que dans notre es-
prit ; mais qu'il existe deux réalités contradictoires, qui s'excluent réciproquement, cela est entièrement impossible. Ainsi donc il y a unité dans les choses, et comme la vérité n'est qu'une juste idée des choses, il faut aussi qu'elle soit une. Consacrer deux vérités, une pour la philosophie, par exemple, une autre pour la théologie, c'est consacrer au moins un mensonge. La division des sciences ne repose que sur l'étendue de la réalité et sur la faiblesse de notre esprit. Incapables d'embrasser tous les faits à la fois, nous les avons rangés en classes que nous étudions à part. Ainsi la vérité est comme un vaste monument dont nous contemplons tour à tour les faces diverses, ou comme une cime que nous devons gravir de plusieurs côtés; si nous pouvions aller jusqu'au bout, nous verrions que tous les chemins nous conduisent au même sommet.
Enfin, messieurs, pour avoir foi en la vérité, il faut encore l'aimer et s'y soumettre. Le premier point emporte l'autre, car on se soumet toujours à ce qu'on aime. Ce n'est donc pas seulement une conception de l'esprit, une idée abstraite : c'est encore une impulsion de la conscience et un besoin du cœur. Reconnaître la vérité par la raison et la repousser par le cœur, ce n'est pas y croire. Imaginez un physicien qui, sachant que la chaleur dilate les corps, se révolterait contre cette loi de la nature, et voudrait se servir de la chaleur pour
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les comprimer. Aurait-il foi en la vérité? Imaginez un philosophe qui, après avoir reconnu une loi morale, la repousserait de toutes ses forces et lutterait pour s'y soustraire. Par sa raison il croirait à la vérité ; par ses actions il la nierait. Il serait en contradiction avec lui-même, et sa foi ne serait qu'un non-sens; car s'il existe une vérité, c'est pour que l'homme s'y soumette.
Voilà, messieurs, les trois éléments essentiels que je distingue dans la toi en la vérité. Avec ces trois éléments je la crois forte ; elle n'existe plus dès qu'il en manque un seul. Elle est le principe de vie de toute étude véritable. Sans elle, VOUS pouvez étudier encore pour amuser vos loisirs, ou pour vous préparer à ce qu'on appelle une vocation libérale ; mais n'essayez pas sans elle de poursuivre la vérité. La vérité ! elle échappe à ces hommes indifférents qui s'en occupent sans enthousiasme, qui on parlent sans émotion, et qui la cherchent au hasard, comme si elle devait tomber d'elle-même sous leurs yeux. Elle ne se laisse ravir que par les violents, comme dit l'Evangile, c'est-à-dire par ceux qu'aucun obstacle ne rebute, par ceux qui ont assez de foi pour y croire malgré les efforts inutiles, les déceptions amères, les succès douteux. Elle ne se laisse ravir que par ceux qui ont assez do foi, comme Descartes et Bacon, pour dévouer à sa recherche toutes les
forces de leur âme. Descartes et Bacon, ils furent grands par la hardiesse de leur doute; ils ne le furent pas moins par la hardiesse de leur foi. Qu'estce donc qui leur donna assez de courage pour s'aventurer seuls loin des routes battues ? la foi en la vérité ! Qu'est-ce qui leur apprit à secouer les vieilles chaînes qui entravaient leur marche ? la foi en la vérité! Qu'est-ce qui leur inspira la passion de l'étude et féconda leurs longues méditations sur les mystères de l'homme et de la nature ? qu'est-ce, sinon toujours la foi en la vérité? Grands hommes, parce qu'ils surent douter où il fallait douter, et croire où il fallait croire ! grands hommes, parce que leur foi fut aussi inébranlable que leur doute fut éclairé ! Le temps a déchiré leurs systèmes ; mais leur exemple demeure, et leur méthode vivra aussi longtemps que l'étude sera honorée dans le monde.
Plus j'étudie ces deux philosophes, que je vous proposerais pour modèles s'il était permis de prendre pour modèles des hommes, si grands qu'ils soient, plus je les admire. Ils ne déployèrent pas seulement un génie extraordinaire, mais encore un génie heureux, dont les forces se trouvaient dans une merveilleuse harmonie. Aussi, voyez avec quel bonheur ils évitèrent l'écueil où échouaient dans le même temps de hardis penseurs. Un peu avant Bacon, vivait un philosophe français qui en était venu à dire, avec un sourire malheureusement trop
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calme : « Que sais-je ? que sais-je ? » La foi en la vérité lui manqua. Frappé de toutes les contradictions qu'il voyait dans les systèmes des sages, dans les mœurs et les sentiments des hommes, dans les phénomènes de la nature, il ne se demanda point si, au milieu de tant de faits divers, on pourrait peut-être surprendre des lois générales toujours vraies et certaines; mais il se prit à douter de l'esprit humain et à proclamer comme loi de la vie le tempérament individuel. Montaigne, homme sérieux, a composé le code philosophique des hommes légers. Ils répètent après lui : « Que sais-je? qu'est-ce que la vérité? qui nous garantit que ce rêve éternel des penseurs soit autre chose qu'un vain leurre, et pourquoi consumer notre vie à poursuivre une illusion ? » Je l'avoue sans honte, je n'ai rien à leur ré* pondre. Comment prouver qu'il Tant croire à la vérité à ceux qui ne veulent pas y croire? Je ne puis que les plaindre. Avec quel mépris doivent-ils contempler l'univers ! Si la vérité n'est qu'un nom, le mensonge est partout ; nous sommes dupes de nousmêmes et des autres; la vie n'esl qu'un mauvais songe, et l'homme, jouet d'illusions nécessaires, est le plus monstrueux de tous les êtres de la création.
Du temps de Descartes il y avait en France un autre philosophe, qui, je le crains, n'eut pas accepté la foi en la vérité, telle du moins que nous avons essayé de la définir. Pascal fut pyrrhonien à sa ma-
nière : il aima la vérité, il sentit qu'elle ne pouvait être qu'une ; mais dans ses jours de mélancolie, il douta aussi de l'esprit humain. Voyez avec quel étrange plaisir il contemple Montaigne foulant aux pieds tout ce qui fait l'orgueil de la raison, l'arrachant du ciel où la guindait sa vanité, et la ramenant dans la boue ! « Je voudrais aimer de tout mon cœur, dit-il, le ministre d'une si grande vengeance.» On dirait une vengeance personnelle. Voyez comme à son tour il rivalise avec Montaigne : « L'homme n'est que déguisement, hypocrisie et mensonge. — L'imagination lui a été donnée pour l'induire à une erreur nécessaire. — La raison? plaisante raison qu'un vent manie! » Enfin, et cela dit tout en un mot : '< Rien ne nous montre la vérité et tout nous abuse. » Montaigne en a-t-il dit davantage? Lequel
des deux nous méprise le plus ? Messieurs, je ne
mets pas Pascal sur le même rang que Montaigne. J'aime et je comprends les combats de son âme ; j'aime cette lutte acharnée; je comprends l'effroi qui s'empare du philosophe, quand, après de longs travaux, il ne voit que des questions plus douteuses, des mystères plus profonds, une science plus incertaine. Alors sans doute il peut avoir peur de sa propre pensée, il peut s'effrayer de son génie et, comme un athlète vaincu, se jeter à deux genoux en criant avec Pascal : Grâce ! Grâce ! — Mais est-il rien de plus triste ? Quoi ! ce sont les hommes de
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génie, ce sont ceux qui ont reçu la plus large part d'intelligence, qui insultent à l'intelligence et au génie î Quoi ! ce sont ceux qui ont le plus cherché qui sont le plus convaincus du néant de leurs efforts î Ce sont ceux qui ont le regard le plus pénétrant qui renoncent à percer les ténèbres! Le génie même n'est pour eux qu'une source d'inexprimables angoisses; au lieu d'être un flambeau qui les guide, c'est une torche lugubre, dont les pâles reflets n'éclairent que la profondeur de l'obscurité ! Plus il est fort, plus éclate son impuissance, et le désespoir es! son dernier mot! Non, non. messieurs, malgré Pascal, nous croirons à la justesse et à la force de l'esprit humain î Jamais nous n'aimerons en Montaigne le ministre d'une vengeance qui n'est si grande que par son injustice. J'en appelle à Pascal lui-même. Ce hardi contempteur de notre raison, qui osa due un jour : // faut s'abêtif, ifa-t-il pas entrepris de justifier aux yeux de cette raison même le christianisme, qu'il croyait vrai 7 11 a heau dire : Plaisante raison qu'un vent manie! Plaisante ou non, il l'accepte pour juge. Il a heau dire : 'fout nous ahuse; si tout nous abusait, il n'en eût jamais rien su. Il faut donc, de toutes manières, reconnaître la justesse de notre entendement; il faut que notre intelligence soit faite pour recevoir les rayons de la vérité, comme notre œ\\ pour recevoir les rayons du soleil : en un mot, il faut que nos lumières soient de
vraies lumières, autrement la vérité n'est qu'un nom. — Et qui clone oserait soutenir que toutes les découvertes des sciences ne sont que de pures illusions ? N'est-il pas évident que depuis deux siècles elles ont reconnu une multitude de faits? n'est-il pas évident qu'elles ont pu déjà en coordonner un grand nombre; que de la variété des phénomènes on a vu surgir des lois générales; et que, sur ce terrain-là, l'homme a fait des pas immenses et assurés vers la découverte de la vérité ? Pourquoi n'en serait-il pas de même dans tous les genres d'études? La vérité n'est-elle pas une ? Est-il logiquement possible que notre raison soit juste d'une part et fausse de l'autre? Les sciences morales seraient-elles essentiellement différentes des sciences naturelles? Non, messieurs, celles-ci s'occupent de certains faits, celles-là en observent d'autres; toutes ont à étudier des faits intermédiaires, qui sont à la fois du domaine de l'esprit et du domaine de la matière; car l'esprit et la matière se rencontrent partout, se pénètrent sans cesse, et ne sont peut-être que deux modifications d'une même force, deux faces d'un grand tout. Les faits moraux, je l'avoue, sont plus difficiles à bien connaître : il y a là plus de puissances trompeuses, pour employer la langue de Pascal; mais enfin ce n'est qu'un degré de plus, et, pour un observateur impartial, le progrès, quoique plus lent, n'est pas moins réel. Là aussi, bien des préjugés
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ont disparu, bien des faits ont été victorieusement démontrés. Combien d'objections qu'on n'oserait plus reproduire! combien d'erreurs sont tombées sans retour î combien de problèmes dont on a senti la portée et de questions qui sont au moins mieux posées ! Courage ! les erreurs d'un siècle passent avec lui; l'œuvre avance, et si vous voulez qu'elle avance toujours, retenez bien ce premier principe : ayez foi en la vérité, c'est-à-dire, avant tout, ayez toi en l'esprit Immain.
Si les sciences morales sont demeurées en retard, il ne faut pas s'en prendre seulement aux difficultés qui leur sont propres; d'autres obstacles en ont ralenti la marche. Un rude servage a longtemps pesé sur la pensée de l'homme. Je ne veux pas parler du temps où il fallait affronter la mort pour braver l'ignorance. Les persécutions trompent toujours ceux qui persécutent, et tout comme te Sang des martyrs de la foi fut jadis la semence de L'Eglise, le sang des martyrs de la pensée a multiplié les penseurs. Je parle d'un servage moins honteux, mais plus général et plus funeste, d'un servage dont le dix-neuvième siècle lui-même ne saurait se dire atfranchi : je parle des systèmes accrédités, des idées préconçues, des notions incomplètes, en un mot, de tout ce que Bacon nomme les anticipations et les fantômes de l'esprit humain. Ils sont partout, ces fantômes; ils nous entourent dès notre plus bas âge; ils se glis
sent tout naturellement dans notre esprit, où l'habitude leur donne une autorité réelle, en sorte qu'ils deviennent de jour en jour plus difficiles à connaître et à détruire. Il faut pourtant les extirper; il faut que la science se fasse jour au travers de toutes ces notions confuses, afin de les remplacer par des notions plus justes, dont on connaisse exactement la valeur. Ce travail préliminaire, cette œuvre d'affranchissement, c'est le doute. L'étude n'est possible qu'à ce prix. Or il est facile de voir que la tâche était plus aisée pour les sciences naturelles. En physique, le doute pouvait paraître absurde; en morale, il devenait impie.
Le doute consiste donc clans une suspension de jugement, ou, si vous le préférez, dans féloignement de toute idée préconçue. Nous ne les écartons point comme fausses, car ce ne serait plus douter ; nous les écartons comme incertaines ou vagues. Il ne s'agit pas de les nier, il s'agit de les réviser. Le doute est donc également étranger à la négation et à l'affirmation : c'est un moyen pour apprendre ce qu'il faut affirmer et ce qu'il faut nier.
Ainsi, dans cette laborieuse recherche que nous appelons l'étude, la foi en la vérité donne la force, la persévérance, l'obstination sans laquelle aucun succès n'est possible, et le doute écarte les illusions, répand la lumière sans laquelle tous les mécomptes sont assurés; ou, pour parler avec plus de justesse,
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la foi produit la force et le doute la liberté. Que servira-t-il au voyageur d'être leste et robuste, si une puissance trompeuse l'entraîne d'erreur en erreur? que lui servira-t-il d'être libre pour se conduire, s'il est trop faible pour marcher? Il Lui faut force et liberté; il n'y a point d'opposition entre ces deux principes : ils s'appuient l'un l'autre et concourent au même but.
Le doute doit être universel, une seule foi exceptée. Cela suffit pour en déterminer l'étendue; mais il vaut la peine de nous y arrêter un instant.
Parmi ces fantômes <|tn asservissent l'entendement humain, je distingue comme les plus apparents les corps de doctrine que, dans toutes les sciences, l'admiration des hommes a consacrés. Les spéculations d'Aristote ont arrêté pendant des siècles le développement de la philosophie; son autorité balança celle des conciles. De même, après Ptolémée, que de générations avant qu'il naquit un (iopernic! (iràce au ciel, ces rois de la science ont aujourd'hui plus de rivaux que de sujets; mais les Calvin, les Descartes, les Linné, n'ont-ils pas, chacun dans leur sphère, obtenu pour un temps une inviolabilité semblable V et qui nous assure que nous soyons à jamais préservés de pareilles usurpations? Les travaux des grands hommes, si féconds pour la science, l'immobilisent dès qu'on les juge infaillibles. Le doute portera donc sur tous les corps de doctrine; cela est
aujourd'hui trop évident pour avoir besoin d'être démontré.
Mais une doctrine n'est autre chose qu'un ensemble de dogmes et un système, un ensemble de jugements qui, autant que possible, dépendent les uns des autres et font corps, comme l'indique le mot sijstème. Or le doute ne s'étend pas seulement à l'ensemble, il s'étend à chaque partie isolée. Parmi ces jugements il en est de deux sortes : les uns n'appartiennent qu'à un petit nombre de penseurs; les autres se retrouvent partout, dans la plupart des systèmes, tout comme dans les adages de la sagesse populaire. Il en est môme qui sont à peu près identiques chez toutes les nations. Get assentiment universel ne sera-t-il pas, pour l'homme qui cherche la vérité, une preuve suffisante? Non, messieurs. Lorsqu'un principe est universellement reconnu, il est à présumer qu'il renferme un élément vrai; mais il y a loin de là à le déclarer infaillible. Dans les matières où nos sens peuvent nous faire illusion, il en est d'entièrement faux. Combien de fois l'astronomie ne l'a-t-elle pas démontré ! Dans les sujets qui sont plutôt du ressort de la conscience, l'assentiment universel mérite, je l'avoue, plus de considération; mais encore ici que d'erreurs, que d'inexactitudes, que d'idées vagues et trompeuses! Il n'est aucun de ces jugements, si simple soit-il, qui ne renferme une multitude de choses et qui ne suppose tout un long
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travail de la pensée. Prenons-en un quelconque, et que ce soit parmi les plus respectables, parmi ceux que la science confirme, je le crois; celui-ci, par exemple : l'âme est immortelle. Aux yeux du vulgaire, c'est là l'expression toute simple d'un sentiment ; mais, pour le philosophe qui aspire à se rendre compte des faits, il renferme de nombreux problèmes. L'âme I mais qu'est-ce que l'âme? que de ténèbres, que d'abîmes dans ce seul mot ! ( '/est, dira-t-on, le principe immatériel de l'être ; je le veux, mais apprenons à le connaître. La force qui nous fait aimer, la force qui nous fait comprendre, la force qui nous fait vouloir, emhrasse-t-il tout cela? Qu'est-ce (Tailleurs qu'aimer, vouloir et comprendre? qu'est-ce enfin que cette notion do matière ? quels sont les attributs de la matière? par quoi la distinguez-vous de l'esprit? quels rapports existent entre eux ? (Questions immenses, que la science doit sonder; autrement ce mot d'âme ne sera pour elle qu'un mot, au lieu d'être un nom, c'est-à-dire le représentant d'un être ou d'un phénomène.
Vous le voyez, messieurs, il n'y a pas de jugement qui ne rapproche des notions, parmi lesquelles il en est souvent de fort complexes, qui résultent d'une l'ouïe de rapports, et dont l'esprit ne peut se rendre compte sans une longue étude préparatoire. Or, entre tous les fantômes de l'entendement humain, pour
retenir l'expression pittoresque de Bacon, je n'en connais pas de plus funestes ni de plus nombreux que ces notions complexes. C'est donc sur elles, avant tout, que tombe le doute. Aujourd'hui encore on pourrait appliquer aux sciences morales ce que l'illustre chancelier disait, il y a bientôt trois siècles : « Choisissez tel mot que vous voudrez, et vous trouverez que ce mot n'est qu'un signe confus d'actions diverses. » On ne saurait trop insister sur ce point, car il n'est pas dans la science de plus grande cause de désordre. La langue dont se servent les penseurs est celle de tout le monde, et il serait absurde de s'en plaindre; mais que de préjugés sont là cachés dans la langue et qui, par son moyen, se sont enracinés dans les esprits ! que d'idées vagues, que d'erreurs se dissimulent sous des mots que nous croyons entendre parce que nous les employons tous les jours! Les hommes ont dû nommer les choses avant de les connaître; il nous faut aujourd'hui les reconnaître sous de faux noms. Tous les grands penseurs l'ont compris, et la gloire immortelle de Kant est peut-être d'avoir consacré son génie à fixer quelques-unes de ces notions essentielles, tandis que pour en avoir introduit une seule dans son système, Descartes faillit à son œuvre et échoua loin du port.
Pour bien chercher la vérité, il faut donc faire descendre le doute des systèmes les plus vastes aux notions les plus élémentaires. Mais est-ce tout?
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Suffit-il d'écarter les fantômes? ne faut-il pas les remplacer par des vérités? et où les trouveronsnous? Nous les trouverons, messieurs, en passant au-delà des notions pour étudier les choses ellesmêmes. Il est de toute évidence que cette méthode est la seule pour les sciences naturelles. Pour remplacer par des idées justes toutes les idées erronées qui n'avaient d'autre cause qu'une observation insuffisante ou des abstractions prématurées, elles n'ont eu qu'à mieux observer, et à n'établir de lois générales qu'après avoir étudié les faits. Cette méthode, longtemps méconnue, est aujourd'hui aussi facile à bien indiquer qu'elle est encore difficile à bien suivre. Quant aux sciences morales, ou je me trompe étrangement, ou c'est aussi la seule voie qui puisse nous promettre de plus grands succès. De quelque
Côté que je me tourne, vers la métaphysique, vers la théologie, vers la morale, vers la logique elle-même, partout je ne puis voir que des laits, toujours des faits; en sorte que chaque science n'a d'autre but que de bien connaître et de bien coordonner un certain ordre de faits. Or, je vous le demande, messieurs, pourquoi ne pourrait-on pas observer les faits de l'ordre moral aussi bien que ceux de L'ordre physique? Et si les sciences philosophiques sont encore aujourd'hui surchargées de notions indécises, n'estce pas aussi parce qu'on a mal observé et parce qu'on a généralisé trop tôt? Si le mal est le même,
le remède sera le même, et nous pouvons répéter avec Bacon qu'aux anticipations de l'esprit doit succéder enfin l'interprétation de la nature.
Je sais que sur ce point tout le monde n'est pas d'accord, et que de très grands philosophes, bien loin de faire reposer la philosophie sur l'expérience, ont tenté de mettre l'idée avant le fait, la théorie avant l'expérience, et de découvrir le développement de l'univers dans le développement logique de la pensée. Si imposant que soit le nom de Hegel, le grand apôtre de cette méthode idéaliste, j'ose penser qu'il n'est pas de paradoxe plus effrayant. Avant toute manifestation de la pensée, il faut la force qui pense; avant l'idée, il faut l'esprit qui la conçoit; l'existence de cette force est donc un fait qui précède nécessairement la pensée elle-même, et c'est sur ce fait que repose la première de toutes les connaissances de l'homme, la conscience de soi. Faites effort pour imaginer un esprit entièrement isolé de toute réalité, c'est-à-dire face à face avec le néant. Lui seul il existe : quelle idée aura-t-il? Aucune, excepté celles qui naîtront des phénomènes de son existence. Diminuez ces phénomènes, appauvrissez cette existence, vous appauvrissez aussi sa pensée. N'est-il pas permis d'en conclure que l'idée ne dérive que du fait ?
Mais je me perds dans les discussions que soulève la philosophie idéaliste, discussions ténébreuses
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comme elle. Revenons à notre méthode, plus lente, mais plus sûre.
Après avoir éloigné toute anticipation de l'esprit, toute doctrine, tout jugement, toute notion préconçue, il ne nous reste donc que des faits, les faits extérieurs qui s'accomplissent dans la nature, les faits intérieurs qui s'accomplissent dans l'esprit humain: et c'est en les observant avec soin que nous voulons commencer. Or pour bien observer un fait il faut deux choses, le constater et en déterminer la nature. Ici encore le doute est à sa place; ici encore il a son œuvre à faire : c'est par lui que nous apprendrons à bien voir, c'est-à-dire à voir dans chaque phénomène ce qui y est et non point ce qu'on peut y avoir vu. L'étude des faits dirigée par le doute n'est autre chose que la critique. Une science n'a de valeur que par la cril ique.
La critique, pour être parfaite, devrait avoir constaté tous les faits et avoir déterminé la nature de chacun. Plus elle approche de cet idéal, plus elle approche de sa perfection, plus est solide la hase qu'elle fournit à la science.
C'est là que nous conduit le doute. La science va encore au-delà, je le sais : elle aspire à dépasser les faits particuliers pour trouver les lois; elle aspire, remontant de principe en principe, à rencontrer te principe suprême qui embrasse et explique tout. Mais cette généralisation, cette recherche dernière,
n'est possible que par la critique et après la critique. A le bien prendre, on ne devrait la tenter que lorsque sur une critique parfaite on pourrait asseoir une science parfaite, et si un besoin impérieux d'unité nous force à suivre une voie moins régulière, il n'en reste pas moins vrai qu'avec une critique insuffisante la science n'est que provisoire, et qu'elle n'approchera du but que par les progrès de la critique.
Tel est, messieurs, le rôle immense du doute; tel en est le grand résultat, la critique. N'espérez rien de durable en suivant une autre route, et pour suivre celle-là, armez-vous de patience autant que de foi. Semez encore avant de songer à la moisson. Ce but que nous poursuivons, la science reposant sur une critique complète, est encore infiniment éloigné. L'humanité le poursuit depuis des siècles; elle le poursuivra jusqu'à la fin des temps, heureuse toutes les fois qu'elle fait un pas en avant. L'atteindra-t-elle jamais? Je l'ignore; mais je sais qu'elle avance; je sais que, ses efforts fussent-ils vains, il sera glorieux pour l'homme d'avoir eu cette audace sublime, de n'avoir pas désespéré de lui-même, d'avoir voulu conquérir par la pensée l'univers qui échappe à la faiblesse de son bras ! Gloire à ceux qui se dévouent pour la science ! gloire à ceux qui, dans ce trésor qu'amassent les siècles, jettent au moins la pite de la veuve !
Et ne pensez pas que cette audace ne soit qu'un
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brillant orgueil. — Orgueil î orgueil î Le voilà, ce reproche qu'on n'est pas encore las de jeter à la face des hommes qui veulent savoir et comprendre.' Philosophie orgueilleuse! présomption, vanité de la science! Mots vulgaires, tant la foule les répète! Il est vrai, la science est orgueilleuse parfois, à finverse de l'ignorance, qui l'est toujours! La vraie ignorance ne voit pas ce qui la dépasse, et, le monde rapetissé jusqu'à sa taille, elle a de bonnes raisons pour s'applaudir de sa grandeur. La science, au contraire, est préservée de l'orgueil, parce qu'elle entrevoit sa faiblesse et ses lacunes; elle a une trop haute idée de la nature pour avoir une trop haute idée d'elle-même. L'homme qui recherche la vérité sera longtemps encore plus effrayé de sa pauvreté qu'enivré de ses richesses.
La vraie science n'est pas orgueilleuse. Pourquoi donc excite-t-elle tant de préventions ? pourquoi voudrait-on mettre un frein dans sa bouche, contenir son ardeur, et lui dire : « Tu n'iras que jusque-là?» Eh! messieurs; la chose est fort simple. Ceux qui l'accusent d'orgueil, ceux qui lui imposent des limites, ce sont ceux qui en ont peur; ce sont de faux l'iches qui ne veulent pas rendre leurs comptes. Ils se sont fait une vérité, ils ont pris parti dans la lutte, ils ont intérêt au triomphe de telle ou telle doctrine, ils ont leurs haines et leurs passions, et ils ont peur de la science, qui n'a de haine que pour Terreur, de
passion que pour la vérité. Quel étrange renversement de tous les principes de la justice! — Qu'ils choisissent à l'avance, j'y consens. Le travail de la critique ne marche pas au gré de leurs désirs, et cependant la vie se dérobe sous leurs pas, l'incertitude devient douloureuse... Qu'ils choisissent!... Mais que plus tard ils refusent à la science ses droits, à l'esprit humain le plus légitime des tributs, qu'ils refusent de soumettre leurs idées à l'examen, qu'ils déclarent la raison incompétente, qu'ils tentent de se couvrir, eux et leurs doctrines, de je ne sais quelle inviolabilité, qu'ils s'écrient comme les anciens pontifes : « Procul! oh procul! profa ni! »... voilà qui serait monstrueux, si l'habitude n'avait pas la funeste vertu de rendre simples les plus étranges prétentions. — Et pourquoi donc, au milieu de toutes les doctrines qui se partagent la faveur des hommes, avez-vous choisi celle que vous professez ? Apparemment parce que l'instinct de la conscience ou de la raison vous y faisait pressentir la vérité. Qu'avez-vous donc à craindre de ceux qui cherchent la vérité ? Nous ne venons pas à vous comme des ennemis, mais comme des hommes qui cherchent. Etes-vous disciple de Calvin? vous voulez que la science donne raison au grand réformateur de Genève. Soit ! mais avant d'être un disciple de Calvin, vous êtes un disciple de Christ, et vous rejetteriez Calvin s'il ne répondait pas à votre conscience de
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chrétien; avant d'être un disciple du Christ, vous êtes un homme, et vous rejetteriez le Christ si votre conscience d'homme le réclamait.
Ne vous faites pas illusion. Le temps n'est plus où un dogmatisme orgueilleux osait dire à la philosophie : « Me voici; prosterne-toi, car je suis la vérité. » Il est aussi passé le temps où une philosophie légère répondait par des sarcasmes, et criait : c Mort a l'infâme î » A l'assurance téméraire des uns, à la folle ironie des autres, a succédé le doute, qui est le commencement de la vraie sagesse; et ce serait la gloire de notre siècle si ce doute était vivifié par la foi en la vérité, par la persévérance, par l'acharnement qui fait les grands hommes <it les grandes époques. De toutes parts les questions sont posées;, la critique fait son œuvre. II est trop tard pour arrêter le flot : il faut le suivre, il faut le devancer. Toute école qui s'y refuse, se condamne elle-même et n'a plus qu'à mourir à l'écart. Nous ne serons pas impunément d'un autre siècle que le notre.
Pour moi, messieurs, je l'accepte avec joie cette grande œuvre de la critique : en philosophie, en littérature, en histoire, en théologie, dans les sciences, partout enfin, je la salue avec bonheur, fille ouvre à l'étude une ère nouvelle, et, quoi qu'il arrive, la vérité seule y gagnera.
Pourtant, je l'avoue, le cœur se serre quand on la voit porter la main sur tout ce qu'on nous avait ap«
pris à aimer. Vieilles légendes nationales que les générations se passaient l'une à l'autre, vieilles croyances, vieilles idoles longtemps vénérées, foi naïve du premier âge, tout cela tombe sous ses coups. Je le sais, et j'en souffre. De Wette lui-même, le grand critique, ne s'écriait-il pas en contemplant son œuvre : Heureux nos pères!
Heureux nos pères, parce qu'ils pouvaient croire et ignorer ; mais plus heureux ceux qui croient et qui savent ! Au fond, messieurs, ce sont des hochets d'enfance que nous pleurons ; ce sont des lueurs douteuses que la science dissipe pour les remplacer par une véritable lumière. Non, tout n'est pas aride sur la route de la critique, puisqu'elle nous mène à la vérité î L'intelligence de la vérité, la contemplation des lois éternelles qui régnent sur l'homme et sur la nature, est-il un bonheur plus grand, est-il une émotion plus douce? La seule recherche de cette vérité, alors même que le succès en est incertain, ne cachet-elle pas tout un trésor de jouissances? Lutter avec les mystères, saisir au passage quelque clarté nouvelle, quelques rayons inattendus, imaginer des routes inconnues, les suivre avec l'ardeur de l'espérance, chercher, chercher sans relâche : n'y a-t-il pas dans cette activité puissante qui s'empare de toutes les forces de l'âme, une volupté qui suffit à nous faire oublier tous les mécomptes? Il y a des fatigues dans ce travail, il y a des amertumes par-
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fois; mais il n'y a jamais d'ennui. Il occupe toutes les facultés de l'esprit ; il renouvelle sans cesse les émotions; il produit une abondance de vie qui est à elle seule un bonheur. Et que dirai-je de ces jours fortunés où celui qui poursuit la vérité recueille quelque fruit de son travail, et peut s'écrier comme Archimède : Eurêka î Eurêka! Que dirai-je de cette joie sublime qui le pénètre et le transporte? Hommes petits de cœur et d'esprit, accusez-le d'orgueil ou de folie : il n'entendra pas votre langage. Que lui importent les éblouissements de l'orgueil, la vaine opinion des hommes, les fumées de la gloire! il oublie le monde, il s'oublie lui-même, il contemple la vérité, et cela suffit à son c<eur. Non. tout n'est pas aride sur la route de la science! N'envions plus le bonheur de nus pères, car les joies de l'étude surpassent infiniment celles de leur foi naïve. Il n'est rien, absolument rien au-dessus de ces ravissements de l'intelligence !