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L'UTILITÉ DES ÉTUDES LITTÉRAIRES

Première leçon d'un murs «I»* Rttéraiare banjaise.

Les études auxquelles mous allons nous livrer ensemble rencontrent aujourd'hui peu de faveur. Depuis dix ans nous voyons s'éteindre l'activité littéraire, tandis que l'activité commerciale se propage de proche en proche. Les chemins de fer nous atteignent; chacun court à ses all'aires, et peu do gens ont des loisirs pour se livrer aux nobles travaux de la pensée, pour se rasseoir en aot, selon le mot de Montaigne, et pour apprendre à connaître l'homme en étudiant ses œuvres. On mêle disait il y a peu de jours : « Qu'est-ce que la littérature? Au- « jourd'hui, ce n'est qu'un beau luxe. Enrichit-elle? « Rarement. Conduit-elle à des découvertes utiles ?

« Jamais. A-t-elle au moins le pouvoir de calmer les « esprits trop ardents, et de favoriser ainsi la paix « et l'industrie? Pas toujours. Qu'est-elle donc? A « quoi sert-elle ? Est-ce autre chose qu'un passe- « temps agréable, un beau luxe ? » Celui qui me parlait ainsi n'avait que le mérite de la franchise, car l'idée qu'il osait exprimer germe dans les esprits. Il vaut la peine de nous y arrêter un instant, et de chercher si ce beau luxe n'est utile à rien.

La littérature, messieurs, conserve comme un dépôt sacré le trésor des pensées que le génie amasse de siècle en siècle. Les conquêtes et l'ambition des princes, les combats qui ensanglantent les frontières, où, comme l'a si bien dit un poète,

Aucun épi n'est pur de sang humain,

ne sont pas ce qui l'intéresse. Elle embrasse un objet plus vaste : L'histoire de la littérature, c'est l'histoire de la pensée humaine ; et la pensée est ce qu'il y a de plus grand sur la terre. Tout le reste s'en va : les monuments se changent en ruines ; on voit des nations s'éteindre, des races finir, et leur pensée est la seule chose qui ne meure pas toujours avec elles. Si l'homme règne sur la création, c'est qu'il a la pensée pour sceptre. Plus puissante que la mort, elle travaille pour l'éternité, impatiente de toutes les barrières, elle se joue du temps et de l'es-

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pace, et jusque dans l'infini sonde les mystères de Dieu.

L'histoire de la pensée humaine ! où trouver une étude plus noble, plus riche, plus variée, plus féconde V Mais son étendue même vous effraie, peutêtre ; peut-être, vous demandez-vous où il faut en chercher le centre et l'unité, [{assurez-vous, messieurs ; les études littér aires ont un centre. La pensée peut parcourir toute la carrière qui s'ouvre devant elle, elle peut s'exercer sur les questions les plus diverses et sonder tous les problèmes ; il en est un qui les domine, et vers lequel nous sommes constamment ramenés ; il est une question qui se retrouve au fond des autres, une étude, qui, depuis soixante siècles, tourmente et passionne Le génie : cette étude, vous l'avez déjà nommée, c'est celle de l'homme. — Voilà le lien qui rassemble en un faisceau ces œuvres littéraires qui paraissent au prenne!' abord si différentes; voilà le sujet toujours riche, toujours inépuisable qu'abordent par quelque Côté tous les grands écrivains. L'homme est pour eux ce qu'est le ciel pour l'astronome, le pays des grands événements ; ils ['étudient sans cesse, et sans cesse ils y trouvent quelque chose de nouveau. Les romanciers peignent ses mœurs, son caractère et ses passions ; les philosophes cherchent le secret de sa destinée ; les poètes chantent ses gloires et ses souffrances; l'historien raconte sa vie: ainsi chacun

travaille pour le but commun ; ainsi par leurs efforts réunis se poursuit l'œuvre séculaire, l'étude de - l'homme.

Ne craignez pas qu'elle soit jamais achevée. Elle est infinie, et, quoique l'infini soit en mathématiques égal à lui-même, elle n'a pas cessé de grandir, en se présentant toujours sous quelque face nouvelle. Inspirés par une religion qui, à l'inverse de la nôtre faisait Dieu à l'image de l'homme, les Grecs l'ont abordée par un côté. Leurs écrivains illustres ont peint l'homme tel qu'ils le voyaient autour d'eux, ou tel que l'imagination, toujours assujettie à la réalité, leur permettait de le concevoir. De même la littérature latine porte l'empreinte du génie de Rome. Lisez l'histoire de Salluste, les lettres de Brutus, les ouvrages de Cicéron, et vous sentirez, comme l'a dit un auteur célèbre, l'homme dans l'écrivain, la nation dans cet homme, et l'univers aux pieds de cette nation ; c'est-à-dire que vous apprendrez à connaître le Romain avec ses vertus et son orgueil.

Ainsi la littérature grecque et la littérature latine nous montrent l'homme tel que l'ont connu les Romains et les Grecs, ou, en d'autres termes, l'antiquité civilisée.

Poursuivez ce travail, abordez les littératures modernes, demandez à Corneille ce que notre cœur renferme d'héroïsme, à Shakespeare ce que lui ins-

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pire la passion, à Goethe et à Byron ce qu'il souffre des angoisses du doute et des déceptions de l'orgueil, et vous ajouterez à la connaissance de l'homme de l'antiquité celle de l'homme des temps modernes, tel que l'a fait une religion qu'il n'accepte pas toujours, et qu'il ne comprend jamais tout entière.

Quelle étude, messieurs! et pourtant je n'ai parié que de quelques siècles et de quelques Dations. Que serait-ce si nous voulions encore, en secouant la poussière de ces parchemins antiques, que nous ont laissés les Origène, les Chrysostome, les St-Augustin, pénétrer dans la vie de cette époque où de grands docteurs chrétiens ne savaient se dépouiller qu'à demi de la pensée payenne? Que serait-ce surtout si nous connaissions l'homme tel que Tout compris les écrivains de tant de peuples dont [es langues nous sont inconnues ?

Alors nous saurions toutes les passions et toutes les espérances qu'il a nourries dans son sein, toutes les pensées qui ont germé dans sa tète, tous les sentiments qui ont fait battre son cœur; alors nous le connaîtrions tout entier, ou plutôt il ne nous resterait qu'à attendre la littérature de l'avenir pour connaître aussi l'homme de l'avenir.

Quel vaste champ pour l'observateur attentif! Combien de questions se poseraient, combien se résoudraient peut-être si nous pouvions embrasser'

dans son ensemble un sujet aussi grandiose ! Quelle richesse ! quelle variété ! et pourtant, quelle magnifique unité î C'est l'homme, toujours l'homme ; c'est ce roseau pensant dont parle Pascal, sur lequel passent tant d'orages,, et qui tantôt plie au souffle de la tempête, tantôt se brise comme le roi des forêts.

Partout nous trouverions des mœurs, des idées, des sociétés différentes, et cependant, il est certains faits que nous rencontrerions partout : partout, nous entendrions la voix de la conscience ; nous verrions le remords et le dégoût suivre les pas du crime, et la joie n'habiter qu'auprès de la vertu ; partout le même besoin de lumière et de vérité, des désirs insatiables et des autels consacrés à un Etre suprême trop souvent inconnu ; partout enfin, le même mélange de faiblesse et de fermeté, d'audace et de crainte, de grandeur et d'impuissance.

L'homme, messieurs, voilà donc le véritable objet des études littéraires. Ce n'est pas là sans doute une définition, car on pourrait en dire autant de l'histoire, de la philosophie, de toutes les études libérales. On pourrait leur appliquer à toutes le mot célèbre d'un poète : « Rien d'humain ne m'est étranger. » Mais, si je ne me trompe, la littérature est celle qui mérite le mieux cette belle parole de Térence, et c'est précisément pour cela qu'on a coutume de lui assigner son rang en tête des humaniora studia. Toutes les sciences lui paient tribut. Comme Ta fort

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bien remarqué M. Vinet, elle leur laisse le soin des recherches ardues ; elle leur abandonne les termes techniques, les détails, les calculs, tes observations délicates et savantes, les démonstrations régulières: mais elle saisit avidement les grandes idées, les grands faits que chacune rencontre dans son domaine particulier; elle les compare, elle les exprime en langue vulgaire, elle les humanise, si j'ose parler ainsi.

Aux savants, la gloire et le souci d'étudier jusque dans ses moindres détails l'arbre de la connaissance; à eux le soin d'en mettre à nu les racines, et d'y planter des greffes nouvelles ; la littérature n'en cueille que les fleurs et les fruits, et si parfois il en est qui n'aient de saveur ou de parfum que peur le philosophe, le naturaliste, le géomètre, elle a la vertu de les transformer jusqu'à ce que le plus ignorant puisse en jouir. Elle rend propre à l'homme ce qui semblait mis à part pour quelques initiés.

L'astronome essaie-t-il de mesurer la distance qui nous sépare des étoiles, travaille-t-il à découvrir la route qui leur est tracée, le littérateur lui souhaite bonne chance et le laisse perdu dans ses calculs; mais quand on a reconnu le mouvement de la terre, quand Newton a surpris quelques-uns des plus merveilleux secrets de la nature, quand on sait comment notre planète voyage autour du soleil et comment l'accompagnent toutes les autres, alors Buffon

nous raconte dans sa prose éloquente les merveilles de la création, et Voltaire les chante dans ses vers.

Les philosophes du seizième siècle se révoltent-ils contre l'autorité d'Aristote, Pierre Ramus s'apercevant que Platon raisonnait sans connaître là logique de son disciple, veut-il aussi platoniser ; il se jette dans des disputes que les savants entendent seuls, car les savants seuls lisent la logique du philosophe de Stagyre, et cependant, sous ces formes roides et scolastiques, dans cette discussion toute hérissée de dilemmes et de syllogismes, se fait jour une vérité féconde, le principe de l'indépendance de la pensée humaine, principe qu'adoptent la plupart des écrivains du seizième siècle et que Montaigne se charge de mettre à la portée du vulgaire.

Ai-je besoin d'autres exemples? Des liens semblables unissent la littérature à toutes les sciences. Ils sont parfois plus forts et plus nombreux : ainsi la littérature et l'histoire se donnent sans cesse la main ; elles nous révèlent toutes deux les labeurs et les mécomptes de nos pères dans la lutte que nous poursuivons après eux en faveur de la civilisation et de la liberté ; elles s'embrassent si étroitement qu'il est difficile d'en marquer les limites et impossible de les séparer. D'autres fois ces liens sont moins apparents ; mais ils existent toujours : les mathématiques elles-mêmes ont une place dans l'histoire de notre littérature. N'ont-elles pas inspiré de belles

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pages à d'Alembert ? N'ont-elles pas contribué à former le génie de Pascal?

La littérature est donc placée au centre des diverses branches d'études, au point où elles viennent se rencontrer. Elle emprunte sans scrupule ; elle prend son bien où elle le trouva ; elle popularise les sciences et en concentre les lumières sur un seul objet, l'homme.

Aussi a-t-elle l'avantage inappréciable de s'adresser à toutes les puissances de notre âme. Les mathématiques nous apprennent à raisonner, les sciences naturelles à observer; la philosophie développe en nous la force d'abstraction et nous enseigne à l'assembler les faits sous dos lois générales; elles ont chacune leur beauté; mais la gloire de la littérature est de saisir l'homme tout entier.

Maintenant, messieurs, il nous sera facile, en nous appuyant sur ce que nous avons dit jusqu'ici, d'indiquer l'influence de l'étude des lettres et d'en faire sentir l'utilité. Et d'abord, puisqu'elle s'adresse à toutes les facultés de notre ûrne R n'en laisse aucune sans emploi, il est évident qu'elle les fait grandir toutes. — Lisez nos bons écrivains : vous y trouverez des richesses pour le cceur, pour L'imagination, pour l'intelligence. Il n'est pas d'auteur qui ne puisse féconder en vous quelque germe caché, qui n'attend qu'un rayon de soleil. Pascal el Rous-

seau vous apprendront bien mieux qu'un manuel de logique à enchaîner vos pensées. Phèdre et Delphine vous feront connaître les secrets mouvements du cœur humain et les orages de la passion, mieux que le traité de psychologie le plus complet. Vous manque-t-il une boussole pour vous guider sur cette mer semée d'écueils, où les vents sont prompts à changer et qu'on appelle la société, La Bruyère vous en dévoilera plus d'un mystère. — Ainsi, chacun pris à part exerce particulièrement quelqu'une des forces de notre esprit, et leur action combinée le développe dans tous les sens.

De plus, comme la littérature aborde tous les sujets, comme elle emprunte à toutes les sciences, elle seule peut donner une culture générale, d'autant plus nécessaire aujourd'hui qu'on insiste davantage sur les études spéciales. On a raison, mille fois raison d'exiger que chaque homme ait ce qu'on appelle une spécialité. C'est un besoin de notre siècle, une conséquence du progrès des lumières. Le temps n'est plus où l'on voyait des savants s'offrir à discuter sur toutes^hoses et sur quelques autres encore. Chaque science s'est ouvert un champ assez vaste pour suffire à l'emploi d'une vie ; mais c'est précisément pourquoi la culture générale devient de jour en jour plus indispensable. Les études spéciales rétrécissent l'intelligence, si elles ne reposent pas sur une base large et solide. Supposez une loi somp-

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tuaire qui bannisse les lettres, qu'adviendra-t-il ? Au lieu d'hommes, vous aurez des machines intelligentes, l'une propre à bâtir un pont, une autre habile à taire le tracé d'une chaussée, ou à mener à bien les calculs les plus compliqués ; mais où sera le terrain sur lequel pourront se rencontrer ces intelligences tronquées, ces hommes, ou plutôt ces êtres sans nom, qui n'auront d'humain que la figure? Par quoi remplacerez-vous pour eux l'étude des lettres, et leur donnerez -vous cette belle culture générale qui est le fonds commun de l'esprit humain ? Par la philosophie peut-être? mais ceux qui condamnent la littérature comme un luxe ne lui feront pas grâce, soyez-en certains. Par l'histoire ? mais vous essayerez en vain de l'enrichir des dépouilles de la littérature. Elles sont sœurs, elles doivenl mourir le même jour. De quoi donc nous parlerait l'histoire, de quoi vivrait-elle, quand la littérature aurait succombé? Comment l'historien nous peindra-t-il la gloire- du règne de Louis XIV, si vous lui avez interdil d'en contempler le reflet dans Boileau, Racine et Molière? Gomment comprendrait] la Révolution française quand vous aurez supprimé Voltaire. Montesquieu et Rousseau? Ah! messieurs, ce nVs{ pas impunément qu'on renverse une des colonnes centrales qui portent le faîte de quelque grand édifice. Toutes les sciences se pénètrent les unes les autres, et vivenl à la l'ois (le leur mouvement propre et du

mouvement général. En condamner une, c'est compromettre toutes les autres. N'en doutez pas, du jour où mourraient les études littéraires, la civilisation tout entière serait perdue, et tous les coups qui peuvent leur être portés par le développement naturel des mœurs et des institutions, mettent en danger la civilisation elle-même. Que lui faut-il, en effet, pour se maintenir, ou plutôt pour marcher en avant, car elle ne peut se maintenir qu'à la condition de faire sans cesse des conquêtes? Deux choses: il faut, d'une part, que tous les savants continuent à défricher les champs qui leur appartiennent, qu'ils y découvrent tous les jours de nouveaux trésors, et, de découverte en découverte, nous conduisent à de nouveaux progrès ; d'autre part, il faut que la culture générale s'élève sans cesse, à mesure que grandissent les proportions de chaque branche d'études, et qu'ainsi les résultats des sciences se popularisent et rentrent dans le domaine commun. En effet, si le progrès des sciences était compromis, le développement général, n'étant plus excité par lui, ne tarderait pas à s'arrêter, la 'société à languir, l'esprit humain à reculer. D'autre part, si le niveau de la culture générale s'abaissait, les sciences se trouveraient aussitôt isolées les unes des autres ; elles ne reposeraient plus sur une base commune ; elles se réfugieraient entre les mains de quelques hommes privilégiés dont la voix ne serait plus entendue,

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dont les travaux seraient inutiles, et l'humanité remonterait vers la barbarie. Or, messieurs, de ces deux conditions de progrès nécessaires à toute société civilisée, il en est une dont l'existence est inséparable des études littéraires : ce sont elles surtout qui nous donnent la culture générale. Les proscrire comme un luxe, c'est tout simplement proscrire la civilisation comme un luxe.

Enfin, messieurs, et ce point me parait d'une baute importance, les études littéraires exercent sur nous l'influence la plus heureuse et la plus profonde, en faisant passer sous nos yeux l'homme de tous les temps et de tous les pays, en nous apprenant à le connaître et à l'akner. On dirait un long voyage à travers les siècles, un voyage moins coûteux et plus utile que ne le sont les autres. En visitant les contrées éloignées, vous parcoure/ un champ moins vaste qu'en voyageant avec les poêles au milieu des cités de Rome et d'Athènes, et surtout vous le parcourez moins bien. Vous passe/ comme un étranger au milieu des peuples inconnus ; vous ne les voyez qu'à un jour et sur quelques points donnés; vous ne vivez pas avec eux comme nous vivons avec les anciens Romains en lisant les lettres de Cicéron. Les études littéraires nous font ainsi sortir de nousmêmes ; elles agrandissent notre horizon, elles étendent le cercle de nos pensées, et c'est par là qu'elles exercent sur notre esprit une action féconde.

Mais peut-être craignez-vous qu'en étendant nos regards elles n'altèrent la droiture du cœur et la délicatesse du sentiment moral? Je ne saurais sur ce point vous rassurer entièrement, car il en est de la littérature comme de la société ; on y trouve le mal auprès du bien, et la vérité y coudoie sans cesse le mensonge. Peut-être aussi les études littéraires enlèvent-elles une certaine ignorance de la vie, une certaine candeur, qu'on regarde parfois comme une vertu, et qui n'est au fond qu'une grâce, et la plus passagère de toutes. Mais vous vous plaignez en cela d'un malheur inévitable. Le seul contact de la société suffit pour détruire cette candeur. Les joies et la simplicité de l'enfance ont assez de charmes sans doute pour qu'il soit permis de les regretter; mais il vient un âge où il faut connaître les hommes, où il faut apprendre la vie et en accepter les épreuves ; il vient un âge où Finnocence doit céder le pas à la vertu.

Acceptons ce malheur, puisque nous ne saurions l'éviter ; reconnaissons que la littérature, comme l'homme dont elle est l'image, nous donne souvent de tristes exemples ; avouons qu'elle peut faner trop tôt une fleur d'innocence qui ne s'épanouit pas deux fois ; mais reconnaissons qu'en revanche, en nous faisant sortir de nous-mêmes, en nous apprenant à connaître et à respecter l'homme de tous les

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temps, elle combat cette étroitesse d'esprit qui exalte la passion jusqu'au fanatisme et dont chacun porte en soi le germe funeste.

Messieurs, nous sommes tous exclusifs sur quelque point; nous avons chacun une manière de sentir et de comprendre qui nous rend trop souvent étrangers les uns aux autres. Il est certaines émotions auxquelles notre cœur est ouvert ; mais il en est aussi que d'autres ressentent vivement, et qui ne nous atteignent pas.

Enfants du dix-neuvième siècle, nous en partageons les préjugés ; enfants de la Suisse, enfants de cette Suisse romande qui a une physionomie à pari, et qui semble ne pas s'éloigner sans regrel du temps où elle vivait plus en famille, nous tenons de noire patrie de nombreuses vertus sans doute, mais aussi bien des faiblesses, bien des lacunes dans le caractère et dans l'esprit. Cela est très naturel, et à quelques égards très heureux ; il faut que les hommes et les peuples aient leur individualité^ pour employer un terme qui, depuis cinquante ans, a fait fortune. Rien n'est plus sot qu'une ligure qui ressemble à toutes les autres; mais aussi rien n'est plus beau qu'un homme dont le caractère est fortement prononcé, et dont cependant l'intelligence est capable de saisir, le cœur capable de comprendre tout ce qui est humain. Rien n'est plus beau que

cette largeur de sympathies qui nous rattache à l'humanité dont nous séparent l'étroitesse et l'égoïsme. Etre soi, et ne demeurer étranger à personne ; sentir vivement, sentir à sa manière, avoir de fermes convictions, et s'associer à toutes les convictions sérieuses, à tous les sentiments humains ; unir à la joie d'être libre, indépendant et inébranlable comme l'homme qui a des ressources en lui-même et qui n'attend rien des autres, la joie non moins profonde de tout comprendre, de reconnaître pour frères ceux dont nous éloignent les océans ou les siècles ; ainsi que le navire lancé sur les mers, avoir un lest pour lutter contre la fureur des flots et pourtant être soutenu par eux : voilà, messieurs, le plus bel idéal qu'il me soit possible de concevoir.

Il faut que l'homme de génie s'approche de cet idéal pour déployer toute sa puissance : s'il n'est pas formé de notre chair et de notre sang, s'il n'a pas cette sympathie universelle, il dépensera vainement ses forces ; il s'agitera dans le vide, comme un aigle battant des ailes dans les espaces éthérés où l'air manque à son vol. S'il n'a pas en lui-même un point d'appui, on le verra, docile à toutes les impulsions et semblable aux feuilles d'automne, se laisser emporter par le moindre souffle qui passe. Il faut que l'honnête homme s'élève à cet idéal pour savoir faire le bien : comment secourrait-il son prochain s'il ne sait pas le comprendre, et s'il n'a pas

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assez de force pour lui tendre une main ferme ? Il faut que l'homme, enfin, il faut que tout homme s'élève à cet idéal pour être l'image de ce Dieu qui pénètre toutes nos pensées, et dont rien n'ébranle l'éternelle puissance.

Ah! messieurs, si les études littéraires sont un luxe, c'est un luxe divin, puisqu'elles peuvent nous faire entrevoir cet idéal suprême, puisqu'elles peuvent élargir nos cœurs et nous inspirer quelque chose de cette grande et généreuse sympathie, de ce noble amour de l'homme qui nous permet de répéter avec le poète cette parole que je me plais à citer' : « Rien d'humain ne m'est étranger. » Les proscrire, ce n'est pas seulement proscrire la civilisation, c'est condamner notre nature elle-même, c'est la dépouiller de ses plus glorieux privilèges, c'est insulter au sceau divin empreint sur notre poussière.

Un luxe ! Elles le sont aujourd'hui moins que jamais. Ne serait-ce donc que pour favoriser des intérêts matériels que les prodiges de l'industrie ont rendu tous les peuples voisins? Non, les conquêtes de l'industrie seront aussi des conquêtes pour la pensée. Nous apporterons aux peuples les plus éloignés nos arts, nos sciences, les fruits de notre génie, et ils nous livreront de même le secret des leurs. Ce sont des hommes qui se rapprochent; ils veulent se connaître ; ils veulent se communiquer

leurs pensées, se raconter leurs souvenirs, et, dans ce mouvement universel, la littérature, gardant sa place en tête des études libérales, doit grandir en importance et en richesse.

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