‹ MélangesChapitre 17 sur 80 · ET LES DOCTRINES MATERIALISTES · texte numérisé non relu

ET LES DOCTRINES MATERIALISTES

près à ces êtres , produit donc nécessairement une confusion effroyable, confusion d'autant plus grande , qu'il reste plus d'intelligence dans cette société; car les désirs ou les volontés particulières croissant proportionnellement en nombre et en intensité , les résistances , les chocs et les haines croissent aussi proportionnellement.

Or , tous les êtres ayant une tendance naturelle à l'ordre ou au repos, il résulte de là qu'on ne peut soumettre les peuples aux lois physiques de la matière , sans qu'ils tendent euxmêmes à se matérialiser, pour se mettre en harmonie avec leurs lois. Aussi ne vit-on jamais de despotisme tranquille que chez les peuples abrutis, soit par ignorance, soit par mépris des vérités qui nourrissent et développent Fintelligence. Ces peuples matériels obéissent stupidement à la force , comme le vaisseau obéit à l'action combinée des vents et du gouvernail.

Mais la force , quoi qu'on fasse , n'a d'action que sur les corps. Le peuple , sous son empire , est donc opprimé , contraint ; il n'est pas gouverné -, car on contraint les corps , mais on ne gouverne que les intelligences.

PAR

l'Abbé F. DE LA MENNAIS.

jJiEU est trop grand pour faire attention atix hommages de l'homme. Il y a quelque chose de vrai dans cette pensée , et quelque chose de faux et de dangereux.

Il est faux que Dieu soit ou puisse être indifférent aux pensées et aux sentimens d'un être qu'il a doué d'intelhgence *, autrement il faudrait dire qu'il n'existe aucun ordre intellectuel, qu'il n'y a ni erreur ni vérité , ni bien ni mal dans les sentimens et les pensées de l'homme ; car, s'il y a bien et mal, erreur et vérité, ordre et désordre dans le monde moral comme dans le monde physique. Dieu qui est l'ordre, la vérité, le bien par essence, ne saurait être indifférent à l'erreur, indifférent au désordre, indifférent aux croyances et aux affections de l'homme, qu'il a créé capable de connaître le vrai et d'aimer le bien. En effet , en créant l'homme , en le douant de certaines facultés, Dieu sans doute a eu un but , une volonté ; ce n'est point au hasard et sans objet qu'il a établi un rapport

immuable entre la faculté de connaître et la vérité, entre le bien infini et la faculté d'aimer, en un mot , entre lui et sa créature libre. Si donc , en vertu de sa liberté , la créature intervertit ces rapports , ou trouble volontairement l'ordre établi par le Créateur, supposer qu'il y soit indifférent, c'est supposer en lui des volontés contradictoires, c'est nier sa sagesse, c'est nier Dieu.

Et voyez où conduit cette supposition absurde. En supposant Dieu indifférent au culte , on est contraint de le supposer indifférent aux dogmes, car le culte n'est que l'expression des dogmes. Que si l'on en doutait, on n'a qu'à tenter d'appliquer à une religion le culte d'une autre religion, au Christianisme, par exemple, le culte judaïque , et réciproquement. Mais on ne suppose pas plutôt Dieu indifférent aux dogmes et aux croyances, qu'il faut le supposer indifférent aux actions , indifférent au crime et à la vertu. Le principe conduit là. Il n'y a pas plus de raison de dire : Qu'importe à Dieu ce que l'homme croie ? que de dire : Que lui importe ce que l'homme fasse ? La disproportion de l'homme à Dieu, sur laquelle on se fonde dans le premier cas, n'est pas moins grande dans le second; et l'on n'en tirera pas , à l'égard du culte ou du dogme, une conséquence qui ne s'applique avec autant de justesse à la morale. Les actions , en outre , ne sont moralement bonnes ou mauvai-

ses que par leur relation à des principes moralement bons ou mauvais. Ce qu'il y a de physique dans l'action est moralement indifl'érent. Si donc Dieu est indifférent aux croyances , il Test , à plus forte raison , nécessairement aussi aux actions. Dieu n'est indifïérent à rien, ou il est indifférent à tout ; et celui qui , se fondant sur cette prétendue indifférence de Dieu, s'affranchit d'une seule pratique commandée, viole toute la loi , selon l'observation profonde d'un apôtre (i); car il détruit le principe sur lequel repose toute la loi.

Toutefois, la maxime que je combats renferme quelque chose de vrai. Il est certain que l'homme est naturellement si loin de Dieu, qu'il ne saurait lui rendre par lui-même un culte digne de lui , qu'il n'existe aucune proportion entre les pensées de son esprit, les sentimens de son cœur, la pureté de ses œuvres, et la grandeur, la bonté, la perfection du souverain Etre. La religion ne dissimule pas cette vérité; elle est la base de sa doctrine : et, tandis que la raison, livrée à ellemême , se perd dans ces apparentes contradictions, le Christianisme seul, unissant deux vérités également certaines, quoiqu'elles paraissent se combattre, remédie à l'impuissance naturelle où est l'homme de s'approcher de Dieu , et lui offre le moyen d'entrer avec lui en société, en même

(i) Ep. Jac. II, 10

temps qu'elle lui en fait un devoir. Car il nous apprend qu'entre Dieu et nous, il existe un médiateur, qui, réunissant dans sa personne la nature divine et la nature humaine, comble le vide immense qui nous sépare du premier Etre , et donne à nos hommages unis aux siens , à nos œuvres unies aux siennes , une valeur infinie , qui rend notre culte digne de Dieu.

Ainsi , la religion repousse tout ce qu'il y a de faux ; admet et concilie tout ce qu'il y a de vrai dans les divers systèmes de philosophie. Elle montre avec les déistes, contre ceux qui rejettent toute religion, que, s'il y a un Dieu, l'homme a des devoirs à remplir envers lui; qu'il lui doit une adoration , un culte. Elle montre contre les déistes, que l'homme seul ne peut rendre à Dieu un culte digne de lui , et que leur prétendue religion naturelle n'est qu'une chimère, d'où vient qu'eux-mêmes, ne la pouvant définir, sont contraints de la renverser de leurs propres mains, en poussant de proche en proche l'indifférence jusqu'à la tolérance de l'athéisme.

Sans la connaissance du médiateur, on ne peut rien entendre ni à Dieu , ni à l'homme , ni à la religion , ni à la morale. ^

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PAR

l'Abbé F. DE LA MENNAIS.

vJn ne lit plus : on n'en a plus le temps. L'esprit est appelé à la fois de trop de côtés , il faut lui parler vite , ou il passe. Mais il y a des choses qui ne peuvent être dites ni comprises si vite , et ce sont les plus importantes pour l'homme. Cette accélération de mouvement qui ne permet de rien enchaîner , de rien méditer , suffirait seule pour affaiblir , et , à la longue , pour détruire entièrement la raison humaine.

Ceci est un -jaractère exclusivement propre au Christianisme , qu'il n'a été modifié par aucune autre doctrine. Toutes les philosophies et toutes les religions ont reçu de lui , et il n'a rien reçu d'aucune d'elles.

Qui ne tiendrait compte que des conversions en calculant les effets des missions chrétiennes, n'aurait qu'vme idée bien incomplète de leur influence. Semblables aux navigateurs qui confient

aux terres où ils abordent des graines de plantes utiles, partout où pénètrent les missionnaires , ils y sèment des vérités : elles croissent , elles se répandent , et chacun en profite plus ou moins. Il y a peut-être à la Chine et dans rinde beaucoup d'hommes qui ne connaissent point le nom de Jésus- Christ ^ mais je ne crois pas qu'il y en ait un seul dont le Christianisme n'ait modifié les idées. Je ne sais, sans lui, s'il resterait sur la terre le moindre vestige des traditions primitives.

Qui se connaît , se méprise nécessairement. Ainsi l'orgueil , qui a des racines si vives dans le cœur humain , est contre nature , et prouve la chute originelle dont notre ignorance est le châtiment. Un bouleversement si étrange dans notre raison , indique quelque ancienne et grande catastrophe.

Demandez à ce pauvre paysan , né au fond d'une province , dont il ne sortit jamais , s'il y a un roi ? Il répondra qu'oui. Insistez , et demandez-lui comment il sait avec certitude qu'il y a un roi ? Sa réponse sera bien simple : Parce que tout le monde le dit. Il croit invinciblement à l'existence du roi sur un témoignage unanime, et sa foi est éminemment raisonnable; car il est très-certain que ce témoignage ne le peut trom-

per. Que si vous exigez de lui d'autres motifs de sa croyance , il pourra , s'il est capable de quelque réflexion , alléguer l'ordre établi , qui suppose une autorité souveraine; mais on contestera sur cela, et aussitôt voilà le doute et l'incertitude qui naissent. On conteste aussi sur le témoignage, mais sans succès. L'autorité du témoignage, indépendante du raisonnement, a son principe dans le fond le plus intime de notre naUire, et n'est pas moins irrésistible que l'évidence. De toutes les choses que nous savons , ou croyons savoir , aucunes ne nous sont connues avec une pleine certitude , que celles qui reposent ou sur l'évidence, ou sur le témoignage; et l'évidence même emprunte sa force du témoignage , par lequel nous nous assurons que l'évidence affecte les autres hommes de la môme manière que nous, et à l'égard des mêmes objets.

Voulez-vous savoir la différence qui existe entre une opinion et une religion, entre la conviction de l'esprit et la foi ? Voyez cet homme qui s'est convaincu, après un mur examen, de la vérité du Christianisme, qui en connaît toutes les preuves, et les oppose avec tant de force aux incrédules. Il croit à la reliaion comme à la géométrie, et l'une n'influe pas plus que l'autre sur sa conduite. Le Christianisme lui est démontré, et sa vie n'est qu'une continuelle violation

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des préceptes du Christianisme. Il s'en ira^ ce Chrétien spéculatif, louant la beauté de la loi évangélique, à peu près comme un Français louerait la législation des Chinois. C'est son opinion; il la défendra : pour la pratique, c'est autre chose ; il a dans le cœur une autre loi que sa raison méprise, et qui n'en est pas moins la seule règle de ses désirs et de ses actions. Il est étrange qu'il y ait de tefe hommes; et pourtant qui n'en a pas rencontré un grand nombre ?

Rien ne dépend de nous que notre volonté ; les circonstances disposent du reste. On n'est maître ni de sa condition , ni de sa fortune , ni de sa santé, ni de son organisation, ni de ses goûts, ni de ses passions, tant qu'elles ne sont pas réduites en actes ; ni de la force ou de la faiblesse de son esprit ; ni de ses idées , parce qu'on ne les crée pas, on les reçoit; ni de sa raison, que tout ce qui nous environne modifie. Notre âme, ainsi que notre corps , tient à tout et dépend de tout : du soleil qui luit, du nuage qui passe, du léger souffle qui agite à peine le roseau. Il n'en faut pas davantage pour troubler ses pensées et pour altérer ses affections; et c'est même là-dessus qu'est fondé l'art de persuader les hommes et de les entraîner.

La religion s'adresse d'abord à nos affections,

parce que ce sont elles qui disposent à croire. Cependant, quand la raison s'est pleinement soumise , elle daigne aussi la satisfaire , et c'est ce qui lui coûte le moins de peine.

Chose singulière , plus l'homme cultive son esprit indépendamment de la religion , plus il va s'enfonçant dans la matière , jusqu'à ce qu'à force de raisonnemens , il arrive à nier toute substance spirituelle. Voilà sans doute un des plus étranges effets de la raison, autant qu'une preuve de sa faiblesse *, car naturellement l'homme croit à des substances spirituelles. Avant d'avoir la moindre idée de métaphysique et de philosophie, je ne sais quel puissant instinct le porte à peupler l'univers d'êtres invisibles , qu'il se représente comme supérieurs aux êtres corporels. Il cherche à remplir l'espace entre lui et Dieu.

Il faut que la vérité se donne elle-même à l'homme ; elle n'est pas en lui , car il ne la pourrait perdre ; il n'a sur elle aucun empire ; elle était avant lui , elle sera après lui , toujours la même, toujours indépendante de ses conceptions. Quand elle se donne , il la reçoit ; voilà tout ce qu'il peut; encore faut-il qu'il la reçoive de confiance , et sans exiger qu'elle montre ses titres ; car il n'est pas même en état de les vérifier.

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Plus on généralise l'erreur , plus elle est vague , insaisissable , incomprébeDsible , parce que ce n'est qu'étendre la destruction du vrai. Plus on généralise la vérité , plus elle est précise , rigoureuse et claire , parce que c'est étendre le vrai , et le séparer de tout mélange ; il en devient plus visible, car on ne voit réellement que ce qui est.

La science ne sert guère qu'à nous donner une idée de l'étendue de notre ignorance.

Lorsqu'à force de raisonner sur les croyances on a obscurci toutes les idées , s'il passe un caprice dans la tête d'un bomme en pouvoir , ce caprice s'appelle une loi. Il est bon de savoir cela aujourd'liui , afin de s'entendre , et d'entendre quelque cbose à la société.

Attendez , disent-ils , pour parler des vérités de la religion aux enfans , que leur raison soit en état de les entendre. J'aimerais autant dire : Attendez pour leur donner des mots qu'ils aient des idées. Gomment ne voient-ils pas que les idées ne naissent qu'à l'aide des mots , et que la raison ne se développe qu'à l'aide de la vérité?

Tous les hommes feignent d'aimer la vérité ,

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et c'est une des plus grandes preuves de l'obligation où ils sont de l'aimer véritablement.

Homme si fier de ta raison , dis-moi , que t'at-elle appris? Montre-moi ce qu'elle t'a donné, et je te montrerai ce qu'elle t'a ravi : citerne rompue y qui ne sait pas même garder les eaux qu'on y verse (i).

S'affranchir des préjugés, c'est-à-dire, s'affranchir de l'ordre, s'affranchir du bonheur, de l'espérance , de la vertu et de l'immortalité.

Rien au monde de plus confus en apparence que l'Evangile. Les dognies y sont mêlés , sans aucun ordre, aux préceptes, et l'histoire est jetée au milieu de tout cela. Néanmoins , il est impossible d'imaginer un corps de doctrine plus complet et mieux lié. On ne peut rien ajouter au Christianisme , ni en rien retrancher , sans le détruire. Sont-ce là les caractères d'une invention humaine ?

La religion la moins chargée de mystères , la plus simple dans ses dogmes , celle qui fatigue le moins la foi , c'est , sans contredit , le Maho-

(i) Foderunt sihi cislernas , cisternas dissipatas y qiiœ continere non valent aquas, Jerem. II , 1 3.

mélisme. Aux, rites près, un Musulman n'est guère qu'un déiste. Comment se fait-il donc que ces peuples , sous l'influence d'une religion , qu'on nous vante corrime la seule raisonnable , soient restés dans un état d'enfance voisin de la stupidité ; et que la raison n'ait atteint son plus grand développement que chez les nations asservies à des croyances qu'on nous représente comme un prodige de déraison?

L'imagination , qu'on décrie tant comme incompatible avec la raison , n'est pourtant qu'une raison plus féconde et plus forte. Les esprits secs et stériles, qui forment le grand nombre, ne pouvant y, atteindre, s'en vengent par en médire.

Il faut s'endurcir par raison aux absurdités. Il y aurait trop à souffrir dans le monde, si l'on y portait la douloureuse susceptibilité du bon sens.

Y a-t-il quelque chose? Toute raison humaine est impuissante à résoudre cette question.

L'esprit le plus fort est celui qui connaît le mieux sa faiblesse.

Un des effets des révolutions est d'attrister le

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caractère des peuples. Gela se voit en France , et cela s'était vu en Angleterre Ces grandes commotions ouvrant violemment le cœur de l'homme, on en découvre le fond , qu'on n'aperçoit jamais sans effroi et sans douleur.

L'amour des peuples pour le souverain diminue en même proportion que leur amour pour Dieu. Voilà pourquoi il y a plus d'amour du Roi dans les pays catholiques que dans les pays protestans. Sous l'influence de la philosophie, les nations passent nécessairement de la révolte contre Dieu à la révolte contre le pouvoir. On n'a pas l'air encore de comprendre cette vérité. Je pardonne qu'on méconnaisse la voix de la raison qui la proclame, mais il y a de plus Ixfvoix du sang. Les rois au moins devraient entendre celle-ci.

Quand , pour rendre la vérité sensible , nous essayons de la comprimer dans notre esprit, elle échappe, ou le vase éclate, et ses débris se dispersent au loin.

Nous recevons la vérité comme les champs reçoivent la rosée du ciel. Desursîim sapientia.

Il y a peu d'âmes assez fortes pour s'élever jusqu'à l'orgjieil : presque toutes croupissent dans la vanité.

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Depuis qu'on ne sait plus à quoi s'en tenir sur lien , on ne parle que du progrès des lumières. Encore un peu de temps, et l'on saura tout. Parmi tant de découvertes , les plus utiles , celles qui marqueraient le mieux un véritable progrès du genre humain vers la perfection ou le bonheur , seraient des découvertes morales. Or, quelle vertu a-t-on inventée depuis Jésus-Christ ?

Pourquoi nous parle- 1- on sans cesse du progrès des lumières, et jamais du progrès du bonheur ? C'est qu'il est aisé de persuader à un sot qu'il a de l'esprit, et d'autant plus aisé qu'il est plus sot : mais on ne persuade pas de même au misérable qu'il est heureux.

Qui se connaît se méprise , et qui se méprise est libre , car il est affranchi de l'opinion. Le plus pesant joug est celui que l'orgueil nous impose.

L'on n'estime guère dans les autres que les qualités que l'on croit posséder soi-même. C'est une manière de se louer.

C'est un des caractères de notre siècle de corrompre le bien , au point de le rendre pire que le simple mal.

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Même lorsqu'elles raisonnent , les passions ne prévoient jamais.

On peut et l'on doit avancer sans cesse dans les sciences naturelles ou d'observation ; mais leur objet étant infini, il n'y a point de vrai progrès. En marcbant toujours, on est toujours à la même distance du but. Cependant , trompé par ce mouvement continu, on se persuade qu'on arrivera. C'est un leurre donné aux esprits faibles pour amuser leur curiosité et consoler leur orgueil.

Certaines gens rient devant la vérité , comme quelques autres rient devant la mort : rire effrayant de stupidité ou de désespoir.

Au moment où la foi sort du cœur , la crédulité entre dans l'esprit.

Si l'effet de l'orgueil n'était point d'aveugler , on ne concevrait pas qu'avec de l'orgueil on pût être incrédule. Pour les abaisser à leurs propres yeux , au-dessous de tout ce qu'ils méprisent davantage , il suffirait qu'ils aperçussent , d'une vue claire , la moitié des extravagances qu'ils croient au moins implicitement. Mais ce serait déjà un grand pas vers la raison , que d'être capable de voir cela ; on ferme les yeux , et puis

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on se dit qu'on est une tête forte : cela est plus aisé.

Ce qu'il y a de plus noble dans l'homme , c'est sa raison ; et le pouvoir le plus noble est aussi celui qui s'exerce sur la raison. Ce pouvoir est celui des écrivains , quand la faculté d'écrire est indépendante^ c'est-à-dire, véritablement />oz/voir. Or , qui est maître de la raison , est maître de tout l'homme ; et le poupoir qui écrit est nécessairement maître , non de la raison de chaque homme qui peut échapper à son action , comme les individus échappent à l'action du pouvoir politique, mais de la raison de tous les hommes , ou de la raison de la société. Dès lors , il est maître de la société, et dispose comme il veut du pouvoir politique. La liberté absolue de la presse constitue le pouvoir écrivant, et renverse par conséquent son antagoniste : il suffit d'attendre. Qu'on ne dise point : Les écrits en sens divers se neutralisent mutuellement. Il n'en va pas ainsi dans ce monde. Quand plusieurs pouvoirs sont en présence , il y a d'abord combat , et même anarchie , si ces pouvoirs sont trop nombreux ; mais il faut enfin qu'un triomphe ; et le plus opposé au pouvoir politique sera toujours à la longue celui qui triomphera ; les raisons en sont trop évidentes pour les déduire ici.

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Il suffit d'avoir des yeux et de les ouvrir , pour reconnaître qu'une grande justice s'exerce dès ici-bas, seulement on voit que certaines causes sont appointées à une autre session. Celui-là est encore bien faible qui s'inquiète ou s'étonne de ce délai.

Comment s'y prend- on pour donner aux enfans la première idée de Dieu ? En le leur nommant , et le leur faisant prier. On dira : Ils ne le comprennent point. Mais vous qui parlez , le comprenez- vous autrement qu'eux? La première notion que vous vous en formâtes , a-t-elle changé avec le temps ? Elle a crû peut-être , elle s'est développée j mais si naturellement et d'une manière si insensible , qu'on voit bien que c'est la même au fond : il en a été comme de votre corps; en avez-vous changé ? Que Fhomme donc apprenne à respecter dans l'enfant l'intelligence de l'homme , et qu'il sache que Dieu a , pour se faire connaître de toutes ses créatures pensantes , des voies dont il retient le secret , que notre curiosité ni notre orgueil ne lui arracheront jamais.

Les hommes changent peu d'opinion à un certain âge , comme ils changent peu d'habitudes. On fait honneur de cette constance tardive à la maturité de leur esprit , et l'esprit au fond n'y est pour rien : ils n' aiment pas à déranger leurs

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idées , voilà tout. C'est une inertie d'âme , produite par l'inertie des organes.

La prière est le langage de l'espérance , et la plus tendre expression de l'amour ; elle est si naturelle à l'iiornme , qu'il n'en vient pas aisément à ne plus prier ; c'est comme le dernier effort d'un être que l'orgueil concentre en luimême 5 et qui rompt avec tout ce qui est. Le désespoir ne prie point : aussi l'orgueil , porté à son comble , est-il une sorte de désespoir affreux de l'intelligence , qui aime mieux régner sur le néant , sa possession propre , que de recevoir de Dieu l'être ou la vérité.

S'il n'y a pas , hors de la raison humaine , un pouvoir à qui elle doive obéissance, l'homme est libre de penser , de croire ce qu'il veut, et , par une conséquence nécessaire, d'agir comme il veut. S'il existe une loi pour les actions , il en existe une pour les pensées. Les déistes ne savent ce qu'ils disent , quand ils nous parlent de crime et de vertu ; ou ils ne s'entendent pas , ou ils craignent qu'on les entende : pauvres gens , qui sont obligés de voiler leur doctrine , pour né pas trembler en sa présence !

L'homme physique est soumis à des lois , et il meurt 5 s'il les viole j l'homme social est sou-

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mis à des lois , partout les mêmes , quant au fond , et il meurt , s'il les viole. Ses actions , ses penchans , ses désirs , sont astreints à certaines règles émanées d'un pouvoir. La raison seule serait-elle indépendante ? et si elle ne l'est pas , de qui dépend-elle ? Renoncez à répondre , ou soyez chrétien.

Les hommes sont en garde contre la persuasion; on n'avance point avec eux par cette voie : observez au contraire comme ils cèdent aisément à l'autorité. Cela est surtout visible dans les enfans. Voilà la nature. Les assemblées délibérantes mêmes ne sont que des écoles , où différens maîtres viennent successivement enseigner des doctrines diverses. La preuve que ce n'est pas la raison , mais l'autorité qui prévaut , c'est que les voix se comptent par doctrines , et peuvent être supputées d'avance. Où est l'homme que le raisonnement ait fait passer du côté gauche au côté droit , et réciproquement ? C'est une grande preuve de Dieu j que la société marche , malgré la raison.

Il n'y a point de crime qui n'ait été une pensée 5 ou une erreur , avant d'être une action. Il n'y a donc point de morale possible , si l'on ne donne une règle à la pensée. La Religion seule le fait. Et comme le fondement de l'ordre est

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dans l'intelligence , parce que l'ordre est la réalisation extérieure de la vérité , la Religion se montre pleine d'indulgences pour les fautes qui ne sont qu'une violation , pour ainsi dire , accidentelle de l'ordre , mais qui n'en attaquent pas le fondement. Les plus grands crimes, à ses yeux, sont les crimes de l'intelligence , ou les crimes contre la vérité. Cela est admirable , et prouverait seul la divinité de la Religion.

C'est grande pitié quand un siècle vient à s'admirer lui-même , et à se mettre naïvement audessus de tout ce qui fut; et l'orgueil des peuples a un caractère de folie singulièrement effrayant , parce que la folie des hommes en masse , toujours voisine de la fureur, présage uq vaste désordre et de pesantes calamités.

Comme un fleuve qui descend d'une haute montagne, les peuples élevés par le Christianisme, si on peut le dire , au sommet de la civilisation , se précipitent plus rapidement et plus avant dans le désordre ; ils y tombent et s'y enfoncent de tout le poids de leur perfection ; et plus ils étaient parfaits , plus il leur est difficile de remonter à la source de l'ordre , et à ce noble état d'où ils sont déchus. Je tiens même ce retour pour impossible ; il semble répugner à la raison , et l'on n'en voit aucun exemple. Le mouvement des so-

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ciétés les porte sans cesse en avant , soit vers le bien , soit vers le mal , vers la vie ou vers la mort; et les peuples ne recommencent pas plus que l'homme. Mais la mort de l'homme est dans sa nature , et sa condition présente étant donnée , n'est pas un châtiment personnel , parce qu'une autre vie l'attend , plus heureuse , s'il l'a méritée , que celle qu'il quitte. Il n'en est pas ainsi de la société; la mort n'étant pas une suite nécessaire de sa nature, est toujours pour elle une punition; et soit qu'elle ait volontairement altéré sa constitution, soit qu'elle ait blessé de toute autre manière les lois fondamentales de son existence, elle ne périt que par sa faute, et le plus souvent que par ses propres mains.

Au moral comme au physique , on n'est muet que parce qu'on est sourd , et quiconque est sourd est forcé d'être muet.

Le passé est comme une lampe placée à l'entrée de l'avenir , pour dissiper une partie des ténèbres qui le couvrent.

Quiconque aujourd'hui traite de la société , ressemble aux voyageurs qui s'en vont dans ces déserts de l'Orient, qui ne sont plus peuplés que de souvenirs, recueillir des débris et mesurer des ruines.

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La faiblesse de caractère, qui est aujourd'hui la maladie des honnêtes gens, tient à TafFaiblissement de la foi. On tremble devant la force de l'homme , et Ton n'ose croire ni à la force de la vérité , ni à la force de Dieu même soutenant son Eglise. De là tant de déplorables concessions , dont le seul efïét est d'accroître l'audace des ennemis qu'on veut adoucir. Qui capitule est bien près de se rendre. Le Christianisme ne capitule jamais.

Vous parlez des ménagemens qu'il convient d'avoir pour les hommes, et vous oubliez ceux qu'on doit à la vérité. Eh! laissez-nous la défendre , la défendre tout entière ; nous n'en voulons rien céder. Hommes pusillanimes , qui n'osez combattre les combats du Seigneur, sortez de nos rangs. Allez, s'il vous plaît ainsi, négocier dans l'ombre avec les passions; portez-leur en secret les dépouilles de l'Eglise, enlevées furtivement à cette épouse du Roi des rois , traitez avec le siècle , faites votre paix. La nôtre est cette paix que le monde ne donne pasj mais que donne celai qui a dit : J^ous serez oppri^ mes dans le monde ^ mais prenez courage , j' ai vaincu le monde.

Au lieu de faire parler l'Eglise en souveraine qui réclame ses droits , on la défend en cou-

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pable ; on provoque sur elle la pitié , satisfait , ce semble , d'obtenir une commutation de peine.

Cet homme croit à la religion, il la pratique peut-être en secret. Savez-vous ce qui l'empêche de se montrer ouvertement chrétien? une pudeur bien naturelle : Dieu est mal vu de certaines gens.

Malheureux ! cesse de te cacher derrière la croix *, viens , et regarde en face celui qui y est cloué , qui meurt pour toi ; et puis , par égard pour ses bourreaux , rougis de lui !

Avec ses dogmes absurdes et désolans, son Dieu toujours armé pour punir des crimes inévitables j le Jansénisme est l'enfer de la raison.

L'athéisme est la mort de l'intelligence , l'extinction de toute lumière et de toute vérité ; et la séparation de Dieu est aussi , dans le langage même de la Religion, la mort éternelle de l'âme, l'exclusion du royaume de la vérité et de la lumière. Ainsi , la plus haute philosophie conduit aux dogmes du Christianisme, et justifie jusqu'aux expressions sous lesquelles ils nous sont proposés. Les esprits superficiels y voient des figures nobles et justes; ceux qui méditent profondément y reconnaissent , comme le simple peuple , des

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définitions rigoureuses. Le plus grand elTort du génie est de s'élever jusqu'à la foi.

La connaissance de Dieu est le caractère propre de l'intelligence. Il n'y a de langage possible qu'au moyen de cette idée mère , et si les animaux connaissaient Dieu , ils parleraient.

Une des causes de l'ascendant des prêtres sur les autres hommes, c'est l'ascendant qu'il leur faut obtenir sur eux-mêmes. Ils sont habitués à vaincre l'homme*

Dieu et l'homme étant donnés , tout le Christianisme s'en déduit ; car le Christianisme n'est que l'ensemble des lois , ou des conditions nécessaires de la vie intellectuelle, de la vie morale , et de la vie même physique de l'homme ; lois qui dérivent de la nature de l'homme et de la nature de Dieu.

Le remords est une douleur qui nous avertit qu'il y a en nous quelque désordre ; il sert , comme la douleur physique , à la conservation de la vie.

Une des raisons pourquoi les livres écrits pour défendre la religion produisent si peu d'effet sur la plupart de ceux qui les lisent, c'est que l'incré-

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diilité de presque tous les hommes repose sur un très-petit nombre d'objections qu'ils conçoivent à leur manière , ou qu'ils ne conçoivent pas du tout; objections si extravagantes, qu'il était impossible de les prévoir , et que , quand on les aurait prévues , jamais on n'eût osé y répondre sérieusement , ni même les proposer.

La curiosité , si naturelle à l'homme , a des racines dans sa grandeur ; mais il faut de l'application pour les y découvrir : elle en a de moins cachées dans sa misère.

La vie est comme une nuit d'hiver , triste et longue -, la philosophie la fait haïr , la religion la fait supporter : ce n'est pas son moins beau triomphe.

La preuve que nul esprit n'est juste de tout point , c'est l'estime que chacun fait de soi-même*

On se récrie sur ce que certains hommes ont plus de facilités que d'autres pour connaître et pratiquer la vraie religion; mais n'en est-il pas de même de la morale? Et si on ne nie pas la morale à cause de cela , pourquoi nierait-on la religion ?

Chose remarquable , toutes les connaissances

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nécessaires se transmettent , dans la société , par la parole seule, sans le secours de l'écriture. Plus des trois quarts du genre humain ne sait pas lire, et il vit.

11 ne faut pas fouler d'impôts les pays stériles, ni demander aux hommes trop de déhcatesse.

La plupart des erreurs sont des vérités égarées. On attribue aux individus ce qui n'appartient qu'à la société, et à l'homme ce qui n'appartient qu'à Dieu. Par exemple, on dit : Il faut que la raison règne ; cela n'est pas vrai de la raison de l'homme, il faut, au contraire, qu'elle obéisse -, il le faut pour qu'elle vive. Mais cela est vrai de la raison de Dieu , et le règne de Jésus-Christ n'est que le règne de la raison divine. Il y a une vérité première, qui changerait le monde , si les hommes voulaient la comprendre 5 et la société périra par l'erreur opposée.

La tendance d'un certain parti est de transporter tous les pouvoirs aux individus ; à la place du pouvoir spirituel , on établit le pouvoir de la raison particulière -, ainsi , chacun est maître de ses croyances, et peut, s'il est le plus fort, les imposer à la raison d'autrui , et même à la raison de tous, c'est-à-dire, changer l'anarchie spirituelle en despotisme. De même , dans l'or-

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dre politique , on appelle le plus grand nombre d'individus possible à la participation du pouvoir législatif, et, jusque dans l'ordre judiciaire, on investit un nombre indéfini de citoyens du pouvoir de jug^r. Or, ces pouvoirs particuliers bornant sur tous les points le pouvoir général , il n'en existera bientôt plus que le nom, et l'on verra , chose étrange , un état où le souveraia sera seul sujet. Si le monde, comme il est certain , doit finir , il finira de la sorte. La société périt par l'asservissement du pouvoir. Le genre humain périra , si je l'ose dire, par l'asservissement de Dieu. Quand la raison humaine croira avoir vaincu la raison divine , Dieu , par pitié , brisera cette terre d'anarchie , et ressaisira son sceptre éternel.

Tout va se dégradant de telle sorte qu'il n'y aura bientôt plus rien de volontaire dans le service de la société. On est soldat par force , juge ou juré par force. Otez la contrainte et l'argent, il n'est presque pas de fonction publique qui ne fut abandonnée.

L'expérience est le passé qui parle au présent : discours de vieillard qu'on n'écoute point , ou qu'on écoute sans y croire et pour s'en moquer.

Dans la société , la foi supplée à la faiblesse

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de chaque raison particulière, en sorte que chacun participe à la raison de tous. Dans la religion , la foi supplée à la faiblesse de la raison de tous , ou de la raison humaine en général , en sorte que l'homme participe à la raison divine ou infinie.

Les jours passent, qu'emportent-ils avec eux? des vœux inutiles , des espérances trompées. Le présent s'enfuit chargé de douleurs , de larmes et de regrets qui s'abîment avec lui dans le gouffre sans fond du passé , où ils vont incessamment augmenter cet immense trésor de misères, possession commune du genre humain , et son inaliénable héritage.

La vie est une sorte de mystère triste , dont la foi seule a le secret.

On a tort de crier contre le siècle ; il fait ce qu'il peut. Né pauvre , il travaille à acquérir le nécessaire : religion, gouvernement, lois, mœurs. Cela est honorable; seulement il ne faudrait peutêtre pas être si fier.

Une société est bien malade , lorsqu'au lieu de voir dans l'avenir la succession du présent y on n'y voit que sa destruction.

Si l'on peut en finir du passé avec l'oubli, on n'en finit pas de l'avenir avec l'imprévoyance.

On a fait du gouvernement une machine si compliquée , que pour qu'elle aille , ce n'est pas trop de tous les soins de ceux qui gouvernent, ils ont rempli leur tâche, quand, à force d'habileté , ils sont parvenus à empêcher qu'elle s'arrête ou qu'elle se brise. Gouverner aujourd'hui n'est autre chose que conserver le gouvernement.

Nous ne sommes pas maîtres de croire , disent-ils; dès lors ils peuvent et doivent dire de même : Nous ne sommes pas maîtres d'aimer. Mais l'on n'agit jamais qu'en vertu d'une croyance qui détermine l'amour. Ils ne sont donc pas non plus maîtres d'agir , et la morale disparaît avec la religion. Tous les êtres ont leurs lois, ou sont soumis à une autorité , sans quoi l'on ne pourrait pas même concevoir l'ordre. L'univers matériel obéit aveuglément aux lois physiques ; l'homme doit obéir librement aux lois de l'intelligence , qui embrassent toutes ses facultés. La foi est l'obéissance de la raison , l'amour l'obéissance du cœur , la vertu l'obéissance des sens ; et le mal est entré dans le monde par l'orgueil , qui n'est qu'une haute désobéissance , ou la révolte impie du sujet contre le pouvoir.

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Les incrédules sont plaisaus : croient-ils que nous ignorions les objections qu'on propose contre la foi 5 nous qui sommes occupés uniquement de l'étude de la religion? Croient-ils que si ces objections nous paraissaient fondées , nous fussions bien disposés à le nier , pour le plaisir de renoncer à tous les plaisirs , avec la certitude de passer pour des sots. La preuve de notre sincérité , ce sont les mauvais prêtres.

Les hommes sont aussi avares de louanges que prodigues de flatteries.

Certains hommes craignent la vérité comme tin criminel redoute sa sentence.

Une attention trop scrupuleuse aux mots énerve le style , dessèche et rétrécit l'esprit , refroidit l'âme , et tarit toutes les sources d'une mâle et franche éloquence. C'est cet esprit de critique minutieuse, qui a donné naissance au style académique , si éloigné du style des Bossuet , des Pascal , etc. etc. Nourrissez long-temps votre esprit de l'étude des grands modèles *, pensez , méditez long-temps ; amassez dans le silence comme un trésor de, faits, de connaissances, de réflexions ; puis , si votre génie vous sollicite d'écrire , livrez-vous tout entier et sans contrainte à ses inspirations : c'est ainsi qu'on est éloquent.

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Il faut que l'écrivain domine ses pensées , et soit dominé par ses senlimens.

Si le mot propre est rare , l'idée et le sentiment convenable ne le sont pas moins.

Les passions du cœur sont plus vives j mais moins constantes que celles de l'esprit.

Tel est l'effet et l'enchaînement des erreurs, qu'après avoir voulu fonder une morale sans religion , on a ensuite voulu fonder une société sans morale ; et nous le savons.

La morale est une plante dont la racine est dans le ciel , et dont les fleurs et les fruits parfument et embellissent la terre.

Le désir de l'immortalité est si avant dans l'homme , que lors même qu'il refuse celle que la foi lui promet 5 il s'en forge une imaginaire, et il met l'illusion à la place de l'espérance. C'est peut-être en partie à l'incrédulité que l'on doit ce déluge d'écrivains dont la France a été comme inondée dans ces derniers temps. Ceux qui ne croient pas à une autre vie , aspirent à vivre éternellement dans celle-ci. Ils veulent s'endor-

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mir dans des songes de gloire , pour que la mort ne soit pas tout-à-fait le néant.

Quel changement dans le monde , si l'homme n'avait pas besoin d'alimens pour subsister! Cette masse énorme de mouvement et de travaux , qui ont la vie pour objet , tournant au profit des passions , nulle société , nul ordre ne serait possible. Otez la peine, la misère, la faim, la soif, les durs labeurs , je ne vois que des crimes sur la terre.

Il y a un libertinage d'esprit qui use l'âme, comme la débauche use les sens.

Les circonstances ne forment pas les hommes, elles les montrent ; elles dévoilent , pour ainsi dire , la royauté du génie , dernière ressource des peuples éteints. Ces rois qui n'en ont pas le nom , mais qui régnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événemens auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race , leur mission remplie , ils disparaissent , en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement.

Le mouvement n'est plus seulement à la surface de la société , il s'est étendu jusqu'au cen-

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tre ; c'est de la vie qu'il s'agit. Les droits et les devoirs sont confondus ; on ignore même s'il en existe ; les uns les nient , les autres l'alîirment. Qui décidera ? qui tiendra la balance entre les peuples et les rois ? Trouvez un juge. Transigeront-ils pour en finir ? On l'essaie en efl'et. Des deux côtés on abandonne et on retient une portion du pouvoir qu'on a mis en litige. La sagesse du siècle a jugé comme Salomon; mais ce qu'il ne fit point, on le fait, et le jugement est exé^ cuté. L'avenir dira le reste.

Gouverner, c'est vouloir; on ne gouverne pas avec des désirs , mais avec des volontés fermes et constantes.

Le crédit public est une fort belle cbose, quand on aime la dépense , et qu'on ne peut dépenser qu'en empruntant ; mais je ne vois pas clairement ce que la société y gagne , si la religion , l'ordre , la justice sont les vrais principes de sa vie. Ces grands biens , ces biens nécessaires ne s'ac(juièrent pas à crédit ; et je ne sache pas , qu'après avoir dissipé notre antique héritage de vérité et de vertu , on ait trouvé le secret de réparer nos pertes par des emprunts , quoique nous ayons , dans la philosophie , une vaste caisse d'amortissement. D'ailleurs , où seraient les capitalistes ? En ce genre , il n'y a que Dieu qui puisse prêter à la société.

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Je ne sais ce qu'on espère conserver en abandonnant la religion. Jusqu'à présent on ne nous a offert que la doctrine des intérêts pour la remplacer. On veut que ce soit désormais notre morale; mais cette morale ne me paraît pas applicable à tous et toujours. Qu'un homme ait commis un crime , quelle sera sa morale ou son intérêt ? Celui de la société est que cet homme soit pendu, je le comprends ; mais , ou il y a deux morales contraires , ou il faut dire que l'intérêt de cet homme est aussi qu'on le pende. Cette difficulté ne laisse pas d'être embarrassante , et peut-être est-ce pour cela qu'on a chargé le bourreau de la résoudre. En tout ce qui intéresse l'ordre public , il est la dernière raison de la philosophie , et la meilleure.

Quand les doctrines se perdent , on les remplace par des mots, et c'est le signe le plus certain de l'affaiblissement de la raison dans un peuple -, car la raison ee manifeste par une croyance forte en des vérités rigoureuses ; et la raison de Dieu n'est qu'une croyance infinie en la souveraine vérité 5 qui est lui-même. Les nations formées par le Christianisme, les nations, si je puis le dire , intelligentes , ont peu d'opinions ; elles ont des principes fixes et un symbole invariable. Mais la société vient-elle à se corrompre, on essaie de créer une raison nouvelle, pour établir un ordre nouveau. Aux traditions antiques, on substitue

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de vagues tliéories; on oppose aux maximes consacrées, (les phrases dénuées de sens, ou qui n'ont d'autre sens que celui que leur prêtent les passions. L'esprit, inhabile à conserver, mais puissant pour détruire, dévaste le présent, et transporte les hommes dans un avenir d'illusions. On méprise, on rebute le bon sens, parce que, fils de l'expérience, il parle sans cesse du passé, oti réside le fondement de l'ordre qu'on hait et des vérités qu'on repousse. Certes, il n'est pas aisé de dire quelle profonde pitié inspire aux hommes qui réfléchissent , cet étonnant délire de l'orgueil. Ils se demandent si un génie funeste est, une seconde fois, venu tenter l'homme, en lui répétant ces paroles : P^ous serez comme des dieux. Ils se demandent si les nations doivent avoir aussi leur jour d'épreuve; si, pour justifier les conseils du Très-Haut , le genre humain tout entier doit, au moment marqué pour sa fin, provoquer , comme son premier père , et par un crime semblable , l'irrévocable sentence de mort. Ils se demandent si nous n'approchons point de ce moment; si les commotions qui ébranleiit le monde, cette nuit effrayante où il s'enfonce, ce désordre, cette agitation, cette tempête d'erreurs, cette violence et cette faiblesse, ces emportemens et cette apathie, cette espèce d'impuissance d'être qui tourmente la race humaine , ne sont point les avant-coureurs d'un événement prédit, et que les chrétiens verront arriver sans étounement.

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Mais ne cherchons point à sonder les impénétrables conseils de Dieu. Lui seul connaît ses desseins , et jusqu'à ce qu'ils s'exécutent , s'il ne nous défend pas de prévoir, il nous commande d'espérer.

Semblables à un vaisseau que le pilote voudrait diriger sans le secours des astres, les peuples ont perdu leur route ; ils ne la retrouveront qu'en regardant le ciel.

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