PRÉFACE
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ÏS OTîiB siècle a ceci de particulier , que son histoire est essentiellement liée , dans tous ses détails, à celle des doctrines qui remuent les esprits, et ne saurait en être séparée. Jamais on ne comprendra rien aux événemens en apparence les plus simples de l'époque actuelle , si l'on ne remente aux causes morales dont ils ne sont que les effets ; et l'erreur de l'opinion explique seule le désordre de la politique. Lorsque tout est devenu pour les hommes un objet de doute , comment les gouvernemens auraient-ils une marche certaine et des principes arrêtés ? Eux aussi ont perdu la foi , et ne savent plus à quoi se prendre. Ils suivent le siècle y comme ils le disent , sans même se demander où le siècle les conduira : le pouvoir ne guide plus , il est emporté. Je ne sais quelle souffrance intérieure excite dans les peuples le désir vague d'un autre état. Ils sentent que ce qui est n'est que de passage ; que la stabilité , le repos n'est pas là. Où est-il ? Ils
(i) Cette Préface et tous les morceaux qui la suivent sont tires d'un volume intitule : Nouveaux Mélanges, par MJ' VAhhé F, De la Mennais , Paris 1826.
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l'ignorent , car en cessant de croire ils ont cessé de comprendre , et il n'y a maiîitenant rien de certain pour eux. On agite des questions sans nombre; qu'on y regarde de près, on verra qu'elles se réduisent à celle du gouverneur romain : Qu'est-ce que la vérité (i)? La réponse est la même qu'alors ; mais on la trouve bien vieille , on en veut une autre \ et la philosophie , pleine d'un orgueil que rien ne déconcerte , et d'espérances que le succès n'a pas jusqu'ici encouragés , la cherche au hasard dans mille routes diverses.
Cependant la société, quelque lasse qu'elle soit des vérités anciennes , a besoin de croyances , et ne saurait vivre des découvertes futures de la philosophie. Que fera-t-elle donc? Elle imitera de son mieux les individus. Oubliant complètement l'ordre intellectuel, l'ordre religieux, l'ordre moral, qui sont pourtant son essence même , elle essaiera de se concentrer dans l'ordre matériel, et de tout ramener à ce qui frappe les sens, aux choses positives y suivant l'expression consacrée parmi les admirateurs de cette haute civilisation, à ce que chacun admet dans la pratique de la vie. Ainsi la religion ne sera plus qu'un simulacre de culte, des cérémonies accomplies autour d'une pierre qu'on appelle autel ^ par des hommes qu'on appelle prêtres. Les droits politiques s'évalueront
(i) Dicit ei Pilatus : Quid est verilasl Joan. xviii, 38.
DES NOUVEAUX MELANGES. lOQ
aritliraétiquement en francs et centimes , et la souveraineté sera fondue à l'hôtel des monnaies. Un bourreau pour punir les crimes dont on n'a que faire, un caissier pour payer ceux dont la puissance profite, ce sera toute la morale de ce temps-là.
Si un pareil état de choses pouvait subsister sans qu'il y eût dans le monde d'autres maximes, l'idée d'un Dieu ne serait qu'une chimère, et la notion de loi un rêve de l'esprit humain. Mais des rayons de l'antique lumière pénètrent encore à travers cette nuit; le sentiment du devoir et toutes les croyances vivifiantes , conservées, nourries par le christianisme, luttent encore avec énergie contre ce système destructeur et la corruption qu'il engendre. Il y a un grand combat sur la terre : le bien et le mal se disputent l'avenir ; mais l'avenir qu'on n'en doute point , est à celui qui a fait le temps , et qui regarde avec pitié les efforts de l'impie du sein de son éternité.
Les chrétiens, d'ailleurs, ont dans cette guerre un avantage immense ; ils savent ce qu'ils défendent , parcequ'ils savent ce qu'ils croient. Parmi leurs ennemis, nul accord, nulle union, excepté pour détruire. S'agit -il d'édifier, aussitôt ils se divisent. Qu'on indique un point sur lequel ils s'entendent invariablement. Leur force est stérile comme celle des tempêtes : elle abat, elle dévaste, mais elle n'a point de vie, et ne
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saurait en donner. Tout ce qui anime, tout ce qui féconde , appartient au christianisme : quelque chose du Dieu vivant est en lui. Après des égaremens plus ou moins longs , des persécutions plus ou moins vives , il faudra donc que les hommes reviennent à la doctrine qui seule les sépare de la mort; il faudra qu'ils y reviennent , ou que la société périsse. Sa prospérité matérielle, qai maintenant fait quelque illusion trouvera en ellemême sa propre ruine : et fût-elle plus durable qu'on n'a lieu de le penser, en considérant sur quelles bases elle repose , qu'importe aux pestiférés la richesse du lazareth ?
Dans une situation si nouvelle , tout ce qui aide à bien connaître le progrès et les événemens de la guerre entre l'erreur et la vérité ne saurait être dénué d'utilité ni d'intérêt. Sous ce rapport, et sous ce rapport seul, il nous a semblé que ce Recueil pouvait être offert au public. Ce sont les mémoires d'un simple soldat, mais qui a peu quitté le champ de bataille. C'est là aujourd'hui la patrie du prêtre , c'est là qu'il doit vivre , et là qu'il doit mourir.
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SUR LA PHIERE (■)•
V EiLLEz et priez afin que vous n'entriez point en tentation (2). La vigilance , qui lient nos yeux ouverts sur les pièges que nous tendent les ennemis de notre salut , nous empêche d'y tomber aveuglément ; et la prière prévient la tentation elle-même , ou nous donne la force de la vaincre , en armant Dieu pour nous. Prier , c'est s'humilier ; prier , c'est aimer : les deux actes les plus excellens de la vie chrétienne. Aussi , qui ne se sent meilleur après avoir prié ? qui ne trouve en soi plus de courage , plus de foi , plus d'espérance, plus de vigueur, plus de paix ? La prière renouvelle tout l'homme ; elle l'unit au Dieu qu'il prie , elle attire l'abondance de ses grâces dans l'âme qui se dilate en quelque sorte pour les recevoir. Et c'est pourquoi les apôtres disaient à Jésus-Christ : Enseignez-nous à
(i) Ce morceau et les trois suivans sont extraits de la BihliofJièque des JDames chrétiennes , où ils servent de préface au Paroissien complet, à la Doctrine chrétienne tirée des Pères , aux Confessions de saint Augustin et à la Jour^ née du Chrétien.
(2) Matth. XXVI , 4^*
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prier (i). Enseignez-nous : eh quoi! est-ce donc une chose qui s'enseigne ? Oui , et , de plus , c'est une chose que Dieu seul peut enseigner. Comment le prier, si on ne le connaît? et comment le connaître , s'il ne se révèle lui-même à nous ? Comment encore connaître nos besoins , nos misères , nos plaies secrètes , la corruption de notre nature , et la nécessité d'un réparateur ? Comment nous connaître nous-mêmes , et ce qu'il nous est utile de demander , si Dieu n'éclaire nos ténèbres , et s'il ne forme en nous des désirs dignes de lui , et salutaires à notre âme ? Redisons-le donc avec les apôtres : Enseigneznous à prier. Enseignez-nous , o mon Dieu ! à i\ous abaisser en votre présence , afin de nous élever jusqu'à vous. Enseignez-nous à vous exposer notre indigence , afin que vous la soulagiez; nos maladies, nos langueurs, afin que vous les guérissiez. Enseignez-nous à gémir de nos fautes journalières, afin que vous les pardonniez. Enseignez-nous à vous offrir nos peines et nos douleurs , afin que vous les consoliez. Enseigneznous à désirer les véritables biens , votre grâce , le salut , le ciel , vous-même , afin qu'éternellement nous vous possédions.
Ne nous abusons point sur ce que nous sommes. Créatures tombées , notre impuissance est extrême comme notre dénuement. De nous-mê-
(i) Luc, XI, I,
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mes nous ne pouvons rien , pas même prier. Et qui nous l'apprend ? L'apôtre même qui nous dit : Priez sans cesse (i).
O grand Paul ! que ferai-je donc pour accomplir ce précepte? Développez-moi ce profond mystère. Je crois , car je sais que vous ne parlez point de vous-même , et que c'est Jésus-Christ , la sagesse de Dieu qui vous inspire. Je crois , mais mon esprit s'abîme dans ces apparentes contradictions. N'en trouverai-] e point quelque part le dénouement dans vos écrits? Lisons, cherchons, ne nous lassons point. L'esprit aide noire infir^ mité; car nous ne savons jp oint demander comme il faut 'y mais F Esprit lui-même demande pour nous avec des gémissemens ineffables. Et celui qui scrute les cœurs sait ce que désire l'Esprit y parcequ'il demande selon Dieu pour les saints (2). Il suffit , tout est éclairci. Je comprends que 5 comme le Verbe est notre lumière , l'Esprit est notre amour , et le principe de tous les mouvemens qui nous portent vers le Père. Je comprends qu'aucune prière ne pénètre jusqu'à Dieu 5 n'est écoutée de Dieu , si Dieu luimême n'en est le fonds , c'est-à-dire si elle n'est animée de sa vérité et de son amour : et dès lors je comprends qu'il faut que cet amour infini , ou l'Esprit même de Dieu , la forme en nous et qu'il nous suggère (3) ce que nous devons
(i) I. ad Thessal., v. 17. (2) Epist, ad Rom., viii, 26 et 27. (3) Joann, , xiv , 2^.
Il*
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demander par Jésus-Glirist , par le Verbe, par la souveraine vérité : Car nul ne va au Père que par le Fils (i). Et de là l'efficacité de la prière, efficacité si grande, que nous n'en pouvons avoir d'idée. Quand nous prions, c'est Jésus- Christ qui prie avec nous , c'est l'Esprit saint qui prie en nous. Or , que peut le Père céleste refuser à son Fils , et à l'Esprit qui l'unit à lui ? Notre prière , lorsqu'elle est pure et détachée de tout désir des choses périssables , c'est le désir de Dieu même ; elle se confond en quelque sorte avec sa volonté toute-puissante ; et si quelquefois il arrive qu'elle ne soit pas exaucée , ou qu'elle paraisse ne point l'être, ce n'est pas que Dieu l'ait repoussée, c'est que nous avons nous^ mêmes repoussé la grâce , et que notre volonté criminelle a , pour ainsi dire , fait violence à la volonté divine.
Mais ce n'est pas assez de considérer la prière comme un moyen d'obtenir de Dieu ce que lui seul peut nous donner, il faut encore concevoir qu'elle forme une partie essentielle du culte qu'il exige de nous. Elle est un témoignage de notre dépendance , et par conséquent une déclaration solennelle de sa suprême souveraineté. Nous lui devons l'hommage entier de notre être ; notre intelligence , notre cœur , doivent sans cesse remonter vers lui , et ne s'arrêter qu'en lui. Or ,
(i) Joann. , xiv, 6.
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la foi est l'hommage de Fintelligence, et l'amour est l'hommage du cœur; et l'amour et la foi sont toute la prière, puisqu'on ne désire que ce qu'on aime , et qu'on ne demande , qu'on n'espère , que ce qu'on croit.
Et ici nous sommes ramenés à la doctrine de saint Paul. Car, par qui croyons-nous, si ce n'est par Jésus-Christ , auteur et ' consommateur de notre foi ( i ) , par le Verbe , qui éclaire tout homme venant en ce monde (2) ; et par qui aimons-nous , si ce n'est par l'amour même de Dieu , répandu dans nos cœurs par l'Esprit saint qui nous a été donné (3). Ainsi notre adoration, qui a son principe dans la Trinité elle-même , devient infinie comme Dieu , et le culte du Seigneur reçoit sa propre consommation (4).
Ne nous étonnons donc pas que l'Eglise attache tant d'importance à la prière, qu'à des jours fixés elle convoque tous les fidèles pour prier. Cette épouse immortelle du Roi des rois se sent perpétuellement comme pressée d'élever la voix vers Son céleste époux ; elle appelle ses enfans pour le louer, le bénir, pour chanter ses grandeurs et ses miséricordes. Tantôt elle gémit comme la colombe , parcequ'elle voyage en une terre d'exil , privée pour un temps de la présence du bienaimé qui a blessé son cœur (5) ; tantôt elle très-
(1) Epist. ad Heb. , xii , 2. (2) Joann. , i, 9. (3) Epist, ad Rom. y , 5. (4) II > Paralip., xxix, 35. (5) Gant., iv, 9.
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saille de joie, parcequ'elle découvre sur la montagne les pieds de celui qui annonce la paix (i); tantôt elle pousse des cris de douleur à l'aspect de ses soufFrances. Tanïot elle éclate d'allégresse à la vue de sa gloire qu'elle doit partager. Et puis elle s'inquiète de ses enfans ; elle les compte , si on l'ose dire , avec anxiété dans la crainte que quelques-uns se soient égarés ; elle pleure sur ceux qui manquent , elle intercède pour tous, et sa tendresse ne cesse de solliciter, en faveur même des plus coupables , la pitié et l'amour de leur Père.
Mais voici quelque chose de plus merveilleux encore : ces louanges , ces plaintes , ces désirs , ces joies , tous les sentimens qui animent l'épouse , c'est l'époux qui les lui inspire , et leur expression même est de lui. Admirable condescendance de notre Dieu ! Il nous a tout donné , tout, jusqu'aux prières mêmes que nous devons lui adresser. Il a daigné parler notre langage pour le rendre digne de lui , ou plutôt il a mis le [sien à la portée de ses créatures , pour rétablir entre elles et lui , par cette parole divine , une éternelle société. Et nous , misérables mortels , nous dédaignerons cette parole puissante , cette parole féconde , cette parole qui crée les saints comme elle a créé l'univers; nous nous lasserons de parler à Dieu la langue de Dieu î
(i) Nahum. , i, i5.