L. F. De ROBIANO de Borsbeek
(i) Tout ce que foiil: l'Eglise et le Pape esl pour la conservation et l'extension de la foi , de l'espérance et de la cliarilé, et au mojeu de la foi, de l'espérance et de la charité.
PAR
l'Abbé F. DE LA MENNAIS.
JLj'histoire n'offre aucun événement qu'on puisse comparer à la révolution française , qui serait mieux appelée maintenant la révolution européenne. Elle ne ressemble à rien de connu ; car les meurtres , les spoliations , les guerres civiles et étrangères , et tant d'autres calamités qui , à plusieurs époques , avaient désolé le monde , comme elles ont désolé l'Europe en ces derniers temps 5 sont , à la vérité , des suites inévitables de la révolution , mais ne sont point la révolution ; et c'est peut-être parce qu'on s'est abusé sur la nature de cette terrible maladie , qu'on a fait jusqu'à présent si peu de cliose pour en arrêter les progrès , et qu'on n'a pas même songé à en détruire le germe.
La révolution commença au seizième siècle dans l'ordre religieux ; car c'est toujours là que commencent , là que se préparent tous les grands changeaiens qui arrivent dans l'ordre politique. On nia le pouvoir spirituel , fondement néces-
saire et unique lien de la société chrétienne. Un moine , blessé dans son orgueil , jeta , du fond d'un cloître , au milieu des peuples , la parole de révolte. Le monde civilisé tressaillit , et se sentit frappé d'un mal inconnu.
Nier le pouvoir spirituel, établi pour conserver la foi ou pour maintenir les esprits dans l'obéissance , c'était nier le christianisme : aussi fut-on bientôt conduit à nier expressément tous ses dogmes et tous ses préceptes , toutes les vérités et tous les devoirs , et enfin à nier Dieu même ou le pouvoir général de qui émanent tout ordre , toute vérité, toute existence. Alors la société spirituelle fut dissoute dans son principe et dans ses derniers élémens. Affranchi de l'autorité et ne dépendant que de lui-même , l'homme ne reconnut plus d'autre souverain que sa raison , d'autre vérité que ses opinions , d'autre loi que ses penchans : il fut roi , il fut Dieu ; c'est-àdire , qu'à l'instant où il sortit de la société religieuse, il sortit de toute société. Il n'en existait plus aucune quand nos troubles politiques éclatèrent. L'état et ses vieilles institutions restaient encore debout comme un édifica miné. Les formes extérieures de la société , son corps , pour ainsi dire , offrait à l'œil les mêmes apparences ; mais ce corps était sans vie , l'esprit social avait cessé de l'animer. Il y avait un culte public et plus de foi , des temples et plus de Dieu , un roi et plus de royauté.
Ainsi la révolution était faite , elle était pleinement consommée à l'époque où l'on s'imagine qu'elle commença. On a pris la putréfaction pour la mort ; et peut-être est-ce à cause de cela que tous ceux qui ont entrepris la restauration de la société ont cru qu'il suffisait d'embaumer le cadavre.
On ne saurait trop le redire : la véritable société 5 c'est la société religieuse ; il n'y en a point d'autre; car il ne peut exister de société qu'entre les êtres intelligens , et elle s'établit et se conserve par la soumission à une autorité qui s'exerce sur les esprits , et la révolution n'est autre chose que la rébellion contre cette autorité nécessaire, ou la destruction absolue de la société spirituelle. Aussi voit-on toujours et partout les révolutionnaires attaquer d'abord cette société, en attaquant l'Eglise catholique , le chef qui la gouverne , ses institutions , ses lois , ses ministres , sa doctrine : c'est l'unique point sur lequel ils n'aient jamais varié , le seul sur lequel ils soient tous d'accord. Ils savent bien quils n'ont rien à craindre d'aucune autre Eglise , et que là où il n'existe point de pouvoir qui commande aux esprits , il n'y a du christianisme que le nom , de dogmes que les pensées de chacun , de lois que les intérêts , et de droits que la force.
Voilà pourquoi la révolution se montra si docile au joug de Buonaparte. Son despotisme ne l'effrayait pas y il confirmait au contraire ses maxi-
mes ; il en était une dure , mais éclatante application ; et ce Corse , venant au moment oii la France toute sanglante et menacée de nouveaux désastres appelait de ses vœux l'ordre que les révolutionnaires avaient renversé , les servit réellement en contenant leur violence ; il parut un bien au milieu de tant de maux, et il sauva la révolution en arrêtant ses fureurs.
Dieu sans doute avait ses desseins , et Buonaparte ressemblait trop peu aux autres hommes pour qu'il n'eût pas été formé pour une destination particulière.
Cet homme allait toujours en avant les yeux fermés , et comme il détruisait en marchant , il ne laissait derrière lui que des abimes. De là l'impossibilité de revenir sur ses pas , de réparer des fautes ou des malheurs. A la guerre , il ne sut jamais faire une retraite; en politique, il ne sut pas même faire un campement.
Il n'y avait point de passé pour lui; il n'y avait que le présent , qu'il serrait entre ses bras de fer, comme pour étouffer l'avenir dans son sein. Il craignait le temps ; et , dans ses terreurs et son impatience, il voulait se passer de lui en tout ce qu'il entreprenait.
, Né au milieu des tempêtes , il fit le calme , mais ce calme brûlant qui précède et annonce de plus grands orages.
Indifférent au bien et au mal , il accomplissait l'un sans joie et l'autre sans remords, comme un esclave exécute un ordre.
Il eherchait la monarchie , et il s'en approcha de plus près qu'on n'a fait depuis ; mais la révolution , qui lui commandait en rampant au pied de son trône, l'empêcha toujours d'y arriver.
Il releva les autels, qu'elle avait abattus-, mais il ne vit dans l'autel qu'une pierre, autour de laquelle il permettait au peuple de s'assembler. Il attaqua l'Eglise dans son chef; il voulut asservir le pouvoir spirituel ou l'anéantir. La révolution sentit qu'elle régnait encore : mais dans les décrets divins déjà son roi avait cessé de régner.
Sa mission , car il en avait une , sa mission remplie, il disparut : l'univers connaît sa fin. L'Esprit qui le poussait s'était retiré : il ne restait pas même un homme. Ce je ne sais quoi de faible et d'ignoble qu'on appelait encore l'empereur, s'éteignit sur un rocher, et la mort de ce soldat, à qui la révolution devait tant d'amour et l'Europe tant de vengeance , eut cela d'étrange qu'elle n'inspira ni pitié , ni joie , ni douleur.
Quand Buon aparté tomba , il y eut dans le monde un moment d'espérance. L'Europe, qu'il étouffait sous le poids de son épée , respira. On crut que l'ordre allait renaître ; mais la révolution, appuyée sur les ruines du trône impérial, négocia d'abord, menaça bientôt, conspira toujours. Ménagée comme une puissance, elle obtint d'immenses concessions : elle fut admise partout , dans les institutions , les lois , les places.
Oiî ratifia ses actes , on légitima ses doctrines , et on la consacra tout entière en établissant l'athéisme politique.
Une seule chose parut montrer que les souverains avaient appris à la redouter et à la connaître. Ils essayèrent de former contre elle une alhance fondée sur le christianisme, pensée aussi juste qu'élevée, et qui honorera toujours ceux qui la conçurent. L'état religieux de l'Europe rendait malheureusement ce noble projet inexécutable. Il faut le dire, puisqu'on le voit déjà, et qu'on le verra mieux tous les jours; il faut le dire pour hâter le moment où ce qu'on ne peut faire aujourd'hui deviendra possible : la Sainte- Alliance manque de base. Car, dans l'ordre spirituel où les souverains, en la formant, se sont placés, il n'y a point d'alliance sans une union réelle , point d'union sans unité de foi.
Quel but s'est-on proposé? de défendre la société contre la révolution , en lui opposant le christianisme, son ennemi le plus formidable ou plutôt son seul ennemi. Or quel est le christianisme sur lequel est fondée la Sainte-Alliance? La réunion de différentes sectes, qui n'ont ni la même foi, ni le même chef, dont plusieurs même ne reconnaissent point de chef, et ne pourraient dire quelle est leur foi. Donc , ou la Sainte-Alliance n'a aucune base , ou elle suppose que toutes ces sectes professent également le christianisme. Dans le premier cas., il n'y a point véritablement
d'alliance; dans le second, elle repose sur l'indifférence des religions, c'est-à-dire, sur le fondement même de la révolution qu'on veut combattre.
Quels que soient donc les nobles désirs des souverains à qui sont confiées les destinées de l'Europe, réduits à n'employer pour sa défense qu'un moyen sans doute indispensable, mais insuffisant, ils n'ont pu encore opposer à la révolution que la force , qui ne la vaincra jamais , parce que la révolution, nous ne saurions trop le répéter, est dans les esprits : c'est leur révolte contre l'autorité. Or, on n'arrête point les tempêtes en jetant des pierres contre le vent*, on ne soumet point les esprits avec du canon. Et puis, à qui obéiront-ils? est-ce un point sur lequel les augustes auteurs de la Sainte-Alliance soient d'accord?
Tandis qu'il n'y aura point de christianisme commun, universellement reconnu pour loi, la politique ne sera qu'un calcul d'intérêts matériels , qui , difféiens pour chaque état, peuvent bien être le sujet d'un traité , mais non d'une alliance, et moins encore d'une alliance sainte. Qu'on en juge par deux faits.
Un peuple chrétien , opprimé depuis quatre siècles par des barbares campés en Europe y secoue ses fers , et armé du souvenir des outrages qu'il a subis, des souffrances (|u'il a endurées, il se lève comme un seul homme pour recon-
quérir sa liberté politique et religieuse. Les barbares jurent de l'exterminer. Leur rage, que rien n'adoucit , n'épargne pas même l'enfance : le meurtre, le viol, l'incendie, tous les crimes marquent leur passage. On revoit ce qu'on n'avait pas vu depuis le paganisme , les sacrifices humains (i).
Que fera la politique européenne ? Consultera-t-elle le christianisme sur la résolution qu'elle doit prendre? Gomptera-t-elle la foi, l'humanité même , pour quelque chose dans cette grande question ? Elle calculera des intérêts ; elle soutiendra le peuple musulman; elle regardera peutêtre son chef comme un membre de la Sainte- Alliance ; elle décidera peut-être que le peuple chrétien doit se replacer sous l'épée du Tartare.
La révolution éclate dans un royaume voisin de la France. Toutes les scènes d'horreur , dont nous avons été témoins il y a trente ans, se renouvellent dans ce royaunje. On proscrit la religion; on égorge ses ministres au cri de vive lŒnfer ! La convention renaît avec ses fureurs. Les jours du roi et de ses frères sont en danger.
Que fera la politique européenne ? Elle discutera les droits de la révolte ; elle trouvera qu'il serait injuste de troubler ses opérations et d'inquiéter ses crimes; qu'on doit respecter le peuple souverain, lorsqu'il lui prend envie de se régé-
(i) Voyez le Drapeau blanc du 29 juillet 1822»
nérer à sa manière ; elle suppliera humblement la Convention appelée Cortès y de tempérer son zèle , et de modifier un peu l'anarchie qu'elle travaille à établir 5 elle examinera froidement les probabilités que le roi soit assassiné demain ou après-demain , afin de savoir si elle est constitutionnellement autorisée à le secourir aujourd'hui ou demain, de concert avec ses sujets fidèles, qu'en attendant elle juge prudent d'appeler des
insurges.
Généreux insurgés! héros de l'Espagne! vous avez dit encore une fois : Mourons pour la cause juste ! et tous les peuples de l'Europe se sont assis pour regarder la royauté et la dévolution , la foi et l'impiété combattre corps à corps dans l'arène. Les gouvernemens ont voulu que ce fût un spectacle ; mais ce n'est pas le dernier qui sera donné au monde. Je le dis surtout à la France ; je le dis à ses ministres : qu'ils préparent leur réponse , lorsque bientôt peut-être on leur demandera ce qu'ils ont fait d'elle. Si la révolution l'emporte en Espagne , un an après son triomphe complet , on cherchera vainement un Bourbon sur le trône , et avec eux disparaîtront les dernières espérances de la société.
Qu'est-ce donc que la Sainte-Alliance , si elle ne détruit pas la possibilité d'un pareil avenir? Ce qu'elle est? je vous l'ai dit. Si vous en voulez savoir davantage , interrogez les ruines de Scio et W mânes de GoiiTieux et de Vinuesa.
lO DE LA SAINTE-ALLIANCE.
Il a existé une Sainte-Alliance ; mais c'était dans les siècles que nous nommons avec tant de fierté les siècles de' ténèbres. Toutes les nations chrétiennes , se levant à la fois pour secourir les chrétiens d'Orient et pour délivrer le tombeau du Sauveur du monde , nous oflfrent le modèle d'une alliance sainte , mais qui n'était possible que parce que ces nations, unies dans une même foi, reconnaissaient le pouvoir spirituel. Jusqu'à ce qu'elles soient rentrées dans cette unité sainte, il n'y aura point de Sainte-Alliance ou d'union spirituelle entre les peuples ; la révolution subsistera malgré tous les efforts qu'on pourra tenter pour l'anéantir; et si jamais elle expire, ce sera au pied de la croix que la main du Pontife suprême élèvera au milieu de l'Europe soumise à son autorité paternelle. Alors , seulement alors , les trônes ébranlés se raffermiront , parce que l'homme , abjurant sa souveraineté sacrilège ^ obéira tout ensemble , et au pouvoir religieux et au pouvoir politique , en obéissant à Dieu par qui les rois régnent.