‹ MélangesChapitre 42 sur 80 · DU CLERGÉ EN FRANCE · texte numérisé non relu

DU CLERGÉ EN FRANCE

effet? rien, presque rien, une organisation fixe, des évêques , des prêtres , des écoles pour en former, et ce degré de liberté sans lequel nulle institution ne saurait durer ; voilà tout : mais on veut se plaindre^ on a juré de n'être jamais content.

D'autres, avec un rare sérieux, vous disent : « Attendez ; ce que vous avez raison de dési- » rer viendra ; on ne peut pas tout faire à la )) fois , et le moment n'est guère favorable : la » religion a tant d'ennemis! Elle se meurt, di- » tes-vous ; nous en gémissons ; mais ne doit- » elle pas aussi se prêter un peu aux circon- » stances? »

Il n'est que trop vrai, le cliristianisme menace de s'éteindre parmi nous; il périra faute de ministres , si l'on continue de suivre à l'égard de l'Eglise le système adopté depuis quinze ans. Que le gouvernement se décide, le temps presse; sauvera-t-il le christianisme, ou le laissera-t-il expirer en France? voilà la question; elle a bien, ce nous semble , autant d'importance qu'on en peut attacher à savoir si tel orateur de tribune déraisonnera en vertu d'un mandat direct ou indirect.

Venons aux faits : il n'en est point de plus authentiques que ceux que nous allons citer , puisqu'ils sont publiés par le chef même du bureau des affaires ecclésiastiques au ministère de l'intérieur.

2o4 SUR l'État

Le nombre des prêtres employés, y compris ceux qui ne reçoivent pas de traitement du trésor , est de 36,1 83.

Le nombre des places vacantes et pour lesquelles les sujets manquent, est de 15,596; et le gouvernement lui-même est convenu de la nécessité d'éiiger de nouvelles succursales, ce qui n'étonnera aucun de ceux qui connaissent l'étendue des fonctions d'un prêtre catholique. Il ne serait pas moins indispensable de multiplier les vicaires. 11 n'en existe point dans plus des trois quarts des paroisses; et comment un curé, si zélé qu'il soit, pourrait-il suffire seul à tant d'œuvres diverses, le culte public, la prédication , l'instruction des enfans , l'administration des sacremens , la visite des malades , etc.? Mais enfin , à s'en tenir à l'évaluation officielle que nous venons de donner , on voit qu'il manque à peu près le tiers des prêtres absolument nécessaires ; d'où il suit que le tiers des Français , ou vivent sans religion , ou ne la peuvent pratiquer que très-imparfaitement.

Sur les 36,i83 prêtres employés, i5,539 ^^^^ âgés de plus de soixante ans ; vénérables athlètes de la foi , ils retrouvent , au bout de leur carrière, de nouvelles forces pour combattre les combats du Seigneur ; mais , épuisés par leur zèle même , ils ne tarderont pas d'aller en recevoir la récompense. Dans dix ans , ces vieillards du sanctuaire auront disparu. Si quelques-

DU CLERGÉ EN FRANCE. 2o5

uns vivent au-delà de ce terme , de plus jeu-, nés succomberont. Qui les remplacera ?

En 1819 il a été ordonné 1401 prêtres; il en est mort i36i. IMais pour juger de ce qu'on doit craindre ou espérer de l'avenir , il ne suffit pas de considérer une seule année ; nous avons une base plus sûre pour établir nos calculs. On compte 21,820 élèves pour l'état ecclésiastique; ce nombre doit être réduit d'un tiers , à cause des morts et de l'incertitude des vocations. Reste donc à peu près 14,700 élèves sur lesquels on peut compter , sauf des circonstances extraordinaires. Les cours d'humanités , de philosophie et de théologie durent ensemble au moins dix ans; ce qui donne, année commune, 1470 prêtres ; et par conséquent , vu le nombre présumé des décès , il y aurait , au bout de dix années , un déficit de 600 prêtres environ.

Nous avons malheureusement lieu de croire ce calcul très-exact. Il en résulte que le clergé , sous le régime actuel, ira toujours s'affaibî'issant, que chaque année de nouvelles paroisses seront privées de pasteurs ; et quand on a vu de près ce que c'est qu'une paroisse sans pasteur ,, sans instruction rehgieuse , sans culte , on gém It des destins qui semblent réservés à notre malheureuse patrie.

Observez que les canonicats sont des place !s de retraite , données pour la plupart , comme i 1 est juste, à des hommes usés de travaux, et qui

2o6 SUR l'État

ne peuvent plus se livrer au ministère actif. Les prêtres employés dans les grands et les petits séminaires 5 occupés tout entiers de cette œuvre fondamentale, ne sauraient non plus remplir d'autres fonctions. Autrefois les ordres monastiques aidaient le Clergé séculier. Les religieux prêcliaient , confessaient : les capucins surtout ( et il y en avait près de 20,000 en France ) étaient d'un immense secours pour les curés de campagne. Maintenant ces curés sont , avec leurs vicaires et les desservans , chargés seuls des fonctions pastorales. Or , au lieu de 5o,ooo curés et desservans de cures et d'annexés qui existaient jadis, on compte maintenant 2,849 curés, 22,247 desservans, et 5,3oi vicaires; en tout, 80,397 prêtres actifs , dont près de la moitié sont âgés de plus de soixante ans.

Les ordinations ayant été presque entièrement suspendues pendant quinze années , il y a aujourd'hui dans le Clergé proportionnellement plus de vieillards , et par conséquent de décès qu'autrefois. Il en est comme d'une famille où il ne resterait presque que les aïeux.

A ^mesure que le Clergé diminue , les causes de d(3struction se multiplient. On se représente difficilement avec quelle rapidité le mal produit le mial. Un prêtre qui meurt abrège par sa mort la V le d'un autre prêtre , obligé de porter seul le poids du travail qu'ils partageaient. Nous connaisisons des paroisses de six , sept , et jusqu'à

DU CLERGÉ Eîï FRANCE. 20'J

huit lieues de circuit , desservies par un vieillard infirme. Il y a quelques années , une épidémie ravagea l'une de ces paroisses. Pendant qu'elle dura, le curé passa toutes les nuits habillé, sur la paille , afin d'être plus tôt prêt à suivre ceux qui le venaient chercher, souvent plusieurs fois chaque nuit, pour administrer et consoler les pauvres malades. Dans une autre paroisse du même diocèse , depuis long-temps abandonnée , on envoie un prêtre, afin de prévenir l'extinction totale de la religion; il meurt en quelques mois d'excès de fatigue; un second lui succède et meurt de même : un troisième recueille en ce moment ce sublime héritage de martyre.

Qu'un de ces pasteurs, si admirables aux yeux de tout homme qui conserve encore des sentimens d'homme ; qu'un de ces pasteurs , dis-je , vienne à périr sans être remplacé , on ferme l'église , on cesse de réparer un bâtiment désormais inutile ; et , en peu de temps , il tombe en ruines , ainsi que la foi et les mœurs du peuple. Le désordre va croissant , les crimes se multiplient ; plus de sécurité , plus de paix : alors on relève la maison de Dieu , et l'on en fait une prison ou une caserne de gendarmes.

Que l'expérience nous l'apprenne enfin : ce qui assure la durée des nations et leur bonheur, ce ne sont pas les opinions et les intérêts , mais les croyances et les devoirs. Un prêtre obscur , qui commande la vertu au nom de Dieu , est mille

:208 SUR l'état du clergé en FRANCE.

fois plus utile à l'État que tous les faiseurs de lois même fondamentales; car tout ce que l'homme a fait l'homme peut le détruire , et il le détruit en effet bientôt. Quoique l'orgueil se persuade, il ne reste rien à découvrir en politique et en morale , depuis que le Décaîogue et l'Évangile , qui en est le développement , ont été promulgués ; et toute législation durable , comme tout pouvoir légitime , descend du ciel.

Mais les peuples ne tarderont pas à oublier l'Évangile , si l'Évangile cesse d'être annoncé : fides ex auditu (i). Nous touchons presque à ce moment fatal. Le temps approche où le clergé , qui ne doit jamais faire un corps dans l'état y comme le redisait dernièrement un homme dont le vaste esprit embrasse tout en politique excepté le passé et l'avenir , disparaîtra totalement de l'état avec la religion. Veut-on la conserver ? alors qu'on s'occupe de multiplier ses ministres. Le moyen le plus efficace pour atteindre ce but, le moyen sans lequel tous les autres seront vains, est de permettre aux évêques d'établir autant d'écoles ecclésiastiques qu'ils jugeront convenable. Qui peut s'opposer à une chose si juste , si nécessaire? qui s'obstine à ravir aux premiers pasteurs un droit divin ? la France le sait.

(i) Ep. ad Kom. , x^ 17.

Page 1