LETTRE A M. L'ÉDITEUR DU CONSERVATEUR
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i5 jauvier 1820.
Monsieur ,
\J^ m'apprend que M. Odilon-Barrot , choqué de mes réflexions sur l'arrêt rendu par la Cour de cassation , dans l'affaire du sieur Roman , a jugé à propos de m'adresser une vive réprimande dans le Constitutionnel , et de me faire supporter la censure à laquelle son Mémoire a échappé. Il a même pris la peine de m'écrire une assez longue lettre ^ toute remplie de belles maximes et de sages conseils , dont il m'engage à profiter. Il m'avertit , par exemple , que , quoique je préférasse peut-être la persécution de 1793 à la tolérance de nos lois actuelles y il faut bien nie résoudre à ri! être plus désormais ni persécutant y ni persécuté. J'ignorais que j'eusse jamais été persécutant y et qu'il dépendît de moi de n'être pas persécuté ^ si messieurs les libé- }aux s'avisaient de s^ égarer une seconde fois. Au reste , M. Barrot n'approuve pas que Robespierre ait fait guillotiner les prêtres ^ et je suis de son avis *, ni qu'il ait imaginé la fête de VKtre-
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suprême^ et je suis encore de son avis ; ear il n'appartient pas plus à l'homme àHmaginer un culte 5 même lorsqu'il en sent le besoin , que AHmagiher ou d'inventer Dieu. JM. Barrot ajoute qu'o72 ne s'est que trop occupé de religion dans ces temps malheureux. Ceci ressemble beaucoup à une plaisanterie 5 mais elle n'est pas heureuse. On ne plaisante point de la mort , et le rire a mauvaise grâce au milieu du sang et des tombeaux.
Retiré loin de Paris , à la campagne , je n'ai reçu qu'aujourd'hui la lettre de M. Barrot. Je m'empresse , Monsieur , de vous l'envoyer , avec prière de l'insérer dans le Conservateur. M. Barrot assure que la religion l'ordonne. Je ne vois pas bien comment ; mais je m'en rapporte à lui et à vous. Il se pourrait cependant que le Constitutionnel, par zèle religieux y eût pris les devans , et que l'article dont on m'a parlé ne fût autre chose que cette même lettre. En ce cas, son insertion dans le Conservateur ^ formant un double emploi, la religion n'ordonnerait peutêtre pas aussi rigoureusement de l'y insérer , et vous pourriez n'être pas aussi disposé à céder aux instances de M. Barrot et aux miennes , sans que lui ni moi eussions droit de nous plaindre, puisque après tout le public n'y aurait rien perdu (i).
(i) La lettre de M. Odilon-Barrot avait e'té en effet publiée dans le Constitutionnel,
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En ce qui me concerne , je dois des remercimens à M. Barrot, qui obligeamment ne laisse échapper aucune occasion de confirmer par ses aveux ce que j'ai cru devoir dire de la tendance de ses principes.
Il avait soutenu qu'en France la loi n'est d'aucune religion^ de là je conclus que, selon lui, la loi est athée. Oui , répond-il aussitôt , la loi est athée y et doit Votre. Si, dans sa lettre, il se facile, ce n'est point parceque je lui impute ces deux assertions , au contraire , il les avoue , il les repète de nouveau : « Pour moi , dit-il, )) qui ai commis le crime énorme de dire que )) la loi doit être ce qu'elle est , » Sa colère vient uniquement de ce que cette maxime, la loi doit être athée y ne me parait pas tout-à-fait aussi admirable qu'à lui.
J'en avais tiré la conséquence que la loi doit tolérer toutes les morales , comme elle tolère toutes les religions, ou, en d'autres termes, que la loi n'est d'aucune morale , comme elle n'est d'aucune religion. M. Barrot en convient encore; car il est d'une franchise étonnante. Voici ses paroles :
Après avoir posé en principe que la loi n'existe que pour contraindre ^ il ajoute : c( Dans ce siè- )) cle désenchanté, nous reconnaissons deux es- » pèces de devoirs dans la société, ceux qui sont )) forcés , et ceux qui sont abandonnés au li- » hre arbitre de chacun. Les premiers tombent
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)) dans le domaine des contraintes légales ^ les )) seconds dans celui de la simple persuasion. La » religion et la morale sont dans cette dernière » classe. ))
La loi n'existe que pour contraindre; la morale ne tombe pas dans le domaine des contraintes légales j les devoirs qu'elle impose sont abandonnés au libre arbitre de chacun. Gela est clair , ce me semble.
« Tels sont , continue M. Barrot , les princi- )) pes qui nous régissent , et vers lesquels teri- )) dent toutes les sociétés modernes. C'est le ré- )) sultat de la civilisation. »
Ainsi , le résultat de la civilisation est d'avoir exclu des lois la religion et la morale. Je n'ose montrer tout ce que cette assertion renferme d'absurdités détestables. Je craindrais de nouveaux aveux de M, Barrot. Sa logique l'entraîne si loin, que je tremblerais de tenter une ti'oisième fois un esprit si droit dans l'erreur. Je me tais pour le sauver des dernières conséquences de sa doctrine.
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