‹ MélangesChapitre 55 sur 80 · DES FILLES. 23 I · texte numérisé non relu

DES FILLES. 23 I

consentirait à ce que sa fille comparût devant un comité d'hommes , pour être interrogée sur ce qu'elle sait ou ce qu'elle ignore, et qui voulût être complice d'un succès ou d'une disgrâce également pénibles à sa modestie? En vérité l'on peut , même aujourd'hui , s'étonner de ce prodige de déraison, et il se passera bien du temps encore avant qu'on s'accoutume à l'idée de voir mettre la charité en régie, et la miséricorde à l'amende.

Dira-t-on qu'on n'a prétendu s'occuper que des pensionnats? Cela serait faux; on ne fait d'exceptions pour aucune école. D'ailleurs les raisons de décence et d'honnêteté publique qui s'opposent à ce qu'on soumette les maîtresses non payées à un examen n'ont pas moins de force à l'égard des autres institutrices. Que l'autorité prévienne les dangers que pourrait rencontrer l'enfance dans des maisons suspectes , cela est de son devoir , et nous la louerons de le remplir. Mais , apparemment , ce n'est pas en déléguant des commissaires pour interroger une maîtresse d'école, que l'administration s'assurera de ses mœurs. La moindre question qu'on lui adresserait sur un pareil sujet serait un outrage intolérable -, et il n'y aurait pas lieu d'en faire une seconde , si elle écoutait la première sans indignation.

Des certificats , même des curés , ne sont pas un meilleur moyen pour obtenir la garantie qu'on

^32 SUR l'éducation des filles.

clierche ; ce serait trop humilier la vertu. Mais le curé peut certifier que telle personne remplit exactement les devoirs de religion ; c'est tout ce qu'il peut et doit dire , parceque c'est tout ce qu'il peut et doit savoir comme homme public. Cela suffit aussi à l'autorité , et en atteignant de la sorte le but qu'elle se propose , elle respecte toutes les bienséances , qui sont ici des lois 5 et des lois sacrées.

Mais on pourrait presque douter qu'il y ait aujourd'hui des lois d'aucune espèce pour l'administration , tant elle élude aisément celles qui existent, et supplée sans scrupule celles qui n'existent pas. Où est , en effet , la loi , où est l'ordonnance qui oblige les religieuses et les autres institutrices à se munir de brevets ? De quel droit prétend-on leur imposer cette contrainte ? Où s'arrêtera ce système d'oppression et d'usurpation ? S'il s'y mêlait des vues fiscales , si l'on faisait payer ces scandaleux brevets , ce ne serait pas seulement un abus de pouvoir , mais une véritable concussion. On doit donc croire qu'on délivrera les brevets gratis. Ils n'en seront pas moins une servitude illégale , une nouvelle preuve que ces mêmes hommes qui traînent stupidement la France vers la démocratie n'ont au fond de l'âme que le despotisme , et ne comprennent pas plus la monarchie que les révolutionnaires ne comprennent la liberté.

J.L n'est point de jour où le récit de quelque suicide ne vienne consterner l'âme , et nous éclairer sur la profondeur de la plaie que la philosophie a faite aux mœurs publiques : car , avant qu^on eût ébranlé l'empire des idées religieuses, le meurtre de soi était un crime presque inconnu ; et aujourd'hui même on en trouverait à peine des exemples chez les nations que l'impiété n'a pas encore perverties. Merveilleux progrès de la raison ! elle a rejeté la parole de vie ^ pour nous enseigner des doctrines qui condamnent à mort leurs sectateurs : et tandis qu'en nous montrant le ciel , la religion nous fait supporter avec une égale constance ces deux grandes épreuves des forces humaines , la prospérité et le malheur , la philosophie , s'efforçant de concentrer sur la terre les désirs infinis d'un être immortel, a mis le désespoir à l'extrémité de toutes nos joies et de toutes nos douleurs.

Il n'est pas si aisé qu'on le pourrait croire de réconcilier l'homme avec sa condition présente. Déchu d'un plus haut état, l'instinct de

sa grandeur le tourmente sans cesse ; il aspire à recouvrer son rang , et il y a en lui , malgré lui 5 quelque chose qui s'indigne quand on mutile ses destinées.

On a beau flatter son orgueil par de vaines promesses d'indépendance , on ne guérit pas la plaie de son cœur. Plus il s'éloigne de l'ordre, plus les angoisses se pressent autour de lui. Roi de ses misères , souverain dégradé et en révolte contre lui-même , sans devoirs , et dès-lors sans liens 5 sans société , seul au milieu de l'univers , il se fuit 5 ou plutôt il cherche à se fuir dans le néant.

Les biens et les maux d'ici-bas fatiguent presque également les âmes vides d'avenir. On se repaît de chimères, on vit d'attente; puis l'on s'en va , quand on s'imagine qu'il ne reste plus rien à désirer ou à souffrir.

Chose étrange î pour dégoûter l'homme de la vie , il suffit de la lui livrer tout entière , de le rassasier de ses plaisirs ; alors , connaissant tout et ennuyé de tout , il saisit avidement la mort comme une dernière sensation, ou une dernière espérance.

Non moins faible contre l'adversité, la moindre traverse l'irrite et l'abat. Il oublie que cette vie rapide n'est pas une jouissance mais un travail, et il se croit libre de refuser une existence qui lui pèse. Triste effet de l'extinction de la foi ! lorsqu'un peuple tombe dans l'incrédulité et dans

les désordres qui en sont la suite , il perd jusqu'à la force de supporter les maux qu'il se fait lui-même. Ses doctrines et ses lois ne laissant aux infortunés d'autre refuge que la tombe , ils s'y précipitent aveuglément , et , dans leur ef-^ frayante aliénation , cherchent la fin de tout , là où tout commence pour ne finir jamais.

La religion seule , en instruisant l'homme de sa condition véritable , en lui apprenant ce qu'il est, ce qu'il doit être, l'élève au-dessus de tous les événemens, et le retient sur la terre par de sublimes devoirs , et par l'espérance même qui en détache son cœur. Elle sait qu'il y a beau.coup à pleurer, beaucoup à souffrir en ce lieu d'exil, et elle dit : Heureux ceux qui pleurent ^ heureux ceux qui souffrent -^ et cette consolation s'est trouvée plus puissante qu'aucune autre. Ne pensez pas, cependant, qu'elle néglige d'essuyer ces larmes dont elle ôte l'amertume, d'adoucir ces souffrances qu'elle enseigne à supporter. Partout elle avait ouvert des asiles à l'infortune, sa tendresse n'oubliait aucune faiblesse, aucune douleur ; elle recueillait jusqu'au remords. Cette sollicitude a , de nos jours , paru peu philosophique. On a détruit ces asiles du malheur et du repentir. Renversé en quelques momens, l'œuvre de quatorze siècles s'est évanoui comme un songe de bonheur et de vertu. Ne nous plaignons pas, néanmoins, si la philanthropie du siècle nous a ravi les belles institutions créées par la foi de

nos pères , nous n'avons pas tout perdu ; il nous reste la Morgue et les filets de Saint-Cloud (i).

Remarquez cependant la différence des doctrines et de leurs effets. La philosophie qui dit à riiomme , Vis pour toi , le conduit à un dégoût profond de la vie; la religion, qui lui ordonne de vivre pour les autres , la lui rend douce; et le sacrifice de soi , sans lequel nulle société n'existe , est aussi pour l'individu un principe de conservation. Et l'on ne doit pas s'en étonner; car si l'on y réfléchit, on comprendra qu'aucun être ne se conserve qu'en se conformant à l'ordre, et que l'ordre lui-même n'est que l'ensemble des devoirs , ou des rapports qui unissent chaque être aux autres êtres. Se soustraire à ces devoirs, ne considérer que soi, essayer de se faire une félicité , une vie à part , est donc tout à la fois une extravagance et un crime : une extravagance, car nul ne peut vivre seul , ni vivre heureux qu'en obéissant à ses lois naturelles ; un crime ; car c'est tenter de se rendre indépendant de Dieu , de se mettre à sa place. On s'adore réellement dans ses passions , dans ses désirs ; on y sacrifie tout, et soi-même s'il le faut; et le suicide,

(i) La Morgue y bâtiment où l'on expose, afin d'y être reconnus , les corps des personnes inconnues , trouvées mortes dans Paris. Les filets de St,-Cloud , tendus au pont sur la Seine , afin de repêcher les corps de ceux qui se jettent à l'eau à Paris. ( Note ajoutée» )

terrible et dernier acte du culte de soi, n'est en efl'et que le sacrifice de tout l'homme à lui-même.

La révolution qui, depuis trente ans, s'est opérée dans les croyances a tellement eiFacé ou corrompu les idées d'ordre, qu'on a cru que la justice sociale devait être indifférente à ce genre de meurtre. On va plus loin , on veut que la religion soit complice de cette indifférence; on veut que sur le cadavre encore sanglant du malheureux qui vient de se tuer , elle appelle les bénédictions du Dieu qui a dit : Tu ne tueras point. Et depviis quand Fhomicide est-il une action qu'il soit utile de consacrer au nom du ciel? Craint-on qu'il n'y ait pas assez de suicides? Sontce les scrupules de leur conscience qu'on veut tranquilliser. Hommes de notre siècle, vous avez des attentions bien touchantes. Vous parlez de pitié, de miséricorde; mais le scandale que donnerait l'Église en tolérant le meurtre, à quoi servirait-il à l'infortuné qui n'est plus? Triste pitié qui ne sauve que l'amour-propre d'une famille, en préparant peut-être le désespoir de plusieurs autres.

Laissez à la religion ses lois, aussi-bien vous ne les changerez pas; elles sont immuables comme Dieu même. Occupez-vous plutôt de réformer les vôtres ; il en est bien temps. Tout hébétés de matérialisme , vous vous imaginez qu'il en est de l'ordre social comme de votre philosophie où la mort finit tout , et le suicide vous parait

hors du domaine des lois , parceque le coupable est hors de leur atteinte. Mais ne voyez-vous pas que cet homme qui est mort laisse un exemple qui ne meurt point , et que cet exemple , on doit en prévenir les effets? Toute punition, celle de l'assassin même , n'a pas d'autre objet ; car enfin son supplice ne rend pas la vie à sa victime. Si donc l'homme qui se tue donne un exemple funeste , il est juste , il est convenable de flétrir sa mémoire , non pour punir celui qui ne peut plus être puni que par Dieu, mais pour détourner , autant que possible , les autres hommes de l'imiter. Et qui doute que le suicide ne soit nuisible à la société ? Elle ne subsiste qu'à l'aide des lois , par le respect ou la crainte qu'elles inspirent. Or , quiconque se croit maître de sa vie , quiconque est prêt à la quitter , est , de fait , par cela seul affranchi de toutes les lois ; il n'a plus de règle ni de frein que sa volonté. Cela est si vrai , qu'à Piome le suicide ne devint commun que dans des temps de calamité ; on y eut recours comme au seul moyen de se soustraire à des lois et à des jugemens abominables. Ce fut aussi à la même époque que la philosophie entreprit de le justifier, et outrant l'erreur, selon sa coutume, elle enseigna qu'on pouvait se tuer pour se dérober aux souffrances d'une maladie incurable , à l'indigence , aux peines de l'âme , ou pour s'affranchir des lois de la nature même. Des gens qui ne voient dans les actions de

SUR LE SUICIDE. 23q

l'homme que des résultats nécessaires de son organisation physique , prétendent que le suicide est l'effet d'une maladie. Or, disent-ils, voulez-vous que l'on punisse les maladies ? Non , mais qu'on les prévienne, qu'on en arrête le développement. Il y a moins de suicides quand les lois flétrissent ceux qui se tuent. Des lois contre le suicide sont donc utiles à la société. Mais j'ai honte de raisonner sur une supposition aussi fausse qu'abjecte. D'après quoi jugez-vous que le suicide , hors certains cas très-rares , soit l'effet d'une maladie ? parceque cet acte violent est contraire à la raison. Mais quel crime n'est pas , dans le même sens , un acte contraire à la raison ? Il ne manquerait plus que de les excuser tous , comme une suite involontaire du dérangement des organes.

Enfin voilà ce qu'on ose soutenir. J'ignore ce que ces doctrines présagent à la société. On peut assurer du moins qu'elles lui préparent des destins nouveaux. Les peuples aussi éprouvent je ne sais quelle inquiétude , quel dégoût d'être , qui les sollicite à se détruire eux-mêmes. Le mouvement vers la mort est partout , et entraîne tout. On dirait que le monde est pressé de finir. Témoins de ce mouvement terrible, le philosophe s'applaudit, le politique s'effraie, et le chrétien espère.

,%■»* V** VV» ■*** VV%'\ V% VV» % VVVV% VV% VV% VV\ %V» %V\ VVVVV» -VV» ■VV%'»/V% % V\/%V% \ V»/VV*'V%/VV»*

Page 1