DE L'OPPOSITION
J jA société humaine, composée d'êtres imparfaits 5 est nécessairement soumise à des forces contraires ; ici -bas le bien et le mal se combattent perpétuellement 5 et l'opposition, dès-lors toujours inévitable , est souvent un devoir.
Qu'est-ce que la religion? une grande et permanente opposition contre toutes les erreurs et tous les désordres : et le gouvernement aussi est ou doit être une grande et permanente opposition contre les doctrines et les passions qui
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troublent la société : il la défend contre l'opposition de tout ce qui se révolte contre ses lois.
Il y a donc deux oppositions , l'une du bien , l'autre du mal ; et , selon que celle-ci ou cellelà prévaut, l'État est tranquille ou agité, les peuples sont heureux , ou parcourent ce long cercle de calamités et de crimes qu'on appelle révolution.
En 1789, une opposition violente et préparée de loin s'éleva contre la religion et la royauté; elle prévalut, le trône s'écroula; il entraîna dans sa chute les institutions , les lois , la société entière.
La Vendée avait opposé , avec plus de gloire que de succès , son héroïsme aux fureurs de la Convention ; il se forma dans la Convention même une opposition contre les dictateurs du meurtre. Peu s'en fallut plus tard qu'une opposition monarchique , dont la force principale résidait dans les journaux , ne renversât le Directoire. Les chefs manquèrent de résolution , ils se laissèrent prévenir. Comme il arrive souvent, tout fut perdu faute d'une tête et d'un bras.
Un homme décidé fit ce que n'avaient pu faire des milliers d'hommes sans volonté. Buonaparte monta d'un pied ferme sur les débris amoncelés par la révolution. 11 dit, La France est à moi, et on le crut, parcequ'on croit toujours la force qui ne doute pas d'elle-même.
Il voulut ôter aux partis l'espérance de le renverser , et il y parvint. Il y eut des conspira-
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lions contre sa personne, et jusqu'à l'époque de ses désastres , aucune contre son pouvoir. Sous le despotisme impérial , l'opposition se retira au fond des âmes : elle éclata enfin en 1814? lorsqu'après une suite d'événemens au-dessus de toute prévoyance , l'Europe eut brisé nos fers et les siens.
Le retour des Bourbons fut célébré par la joie des peuples ; ce fut comme la fête de la civilisation. Ils nous ramenaient le bonheur , ils nous ramenaient l'ordre; et l'ordre, on le sentait alors, est la véritable gloire des nations.
Trop de confiance et trop d'oubli détruisirent en peu de momens cette félicité qui s'était montrée dans l'avenir aux yeux des Français. Le pouvoir ne se relâche jamais sans danger ; qu'est-ce donc quand il semble s'abandonner lui-même? Une opposition nouvelle commença contre les Bourbons ; ses progrès furent rapides ; elle ne trouva nulle part d'obstacles réels , parcequ'elle ne rencontra nulle part la puissance. Tout sommeillait autour du trône ; personne n'agit. On sait le reste. Buonaparte revient , traverse la France , apparaît aux Tuileries comme l'ombre du passé , et va terminer à Waterloo ses destinées étonnantes. -
Tout ce qu'il y avait de caché dans les cœurs s'était manifesté pendant les cent-jours. La tâche du pouvoir devenait alors facile *, il connaissait ses amis et ses ennemis; s'entourer des uns pour
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contenir les autres , substituer les maximes et les institutions monarchiques aux institutions et aux maximes de la révolution , c'était le seul parti qui parût , nous ne disons pas sage , mais possible. Le ministère embrassa un parti dififérent ; au lieu de s'appuyer sur la France fidèle, il imagina , dans un pays où il n'exislait que deux intérêts et deux opinions , de ne s'attacher à aucune et de les combattre toutes deux. Il se plaça entre l'opposition des adversaires du trône et l'opposition de ses défenseurs , entre la révolution et la monarchie , se privant ainsi de toute force véritable , et ne se soutenant que par la ruse , le mensonge et la corruption.
L'histoire ne fournit aucun autre exemple d'un pareil excès d'aveuglement ; on ne conduit pas un peuple en s'isolant de lui , et il n'est point de gouvernement qui pût subsister dans cette position indécise. Le gouvernement n'est pas un modérateur entre l'anarchie et la société ; il est établi pour procurer le triomphe décisif du bien, et non pour protéger la lutle entre le bien et le mal.
On n'a point oublié les efforts généreux des royahstes pour arrêter ce système funeste, he Conservateur éclaira l'Europe sur ses conséquences , et peu de personnes auraient pu prévoir à cette époque que , parmi les hommes qui l'attaquaient avec tant de courage et de talent, il s'en trouverait qui , parvenus à la tête des
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affaires , sembleraient avoir pris rengagement de le perpétuer. C'est pourtant ce que nous avons vu ; car on ne saurait se dissimuler que le système du ministère actuel n'est que la continuation , le développement du système que les royalistes ont combattu pendant sept ans.
Nous n'examinerons point les causes qui ont entraîné si loin de leurs principes des hommes qui avaient mérité l'estime des Français attachés au trône et à la religion. Nous ne voulons ici qu'établir un fait , le changement survenu , non sans doute dans leurs sentimens , mais dans leurs maximes publiques, depuis qu'ils sont arrivés au pouvoir. Ont-ils fait ce qu'ils ont tant répété qu'il fallait faire ? Leur conduite présente estelle conforme à leurs anciens discours? Personne ne répondra affirmativement à ces questions , et eux-mêmes ils ne l'oseraient pas.
îtlais si leur système politique est fondamentalement le même système que les royalistes ont attaqué si long -temps , dont ils ont prédit les suites désastreuses, comment s'étonnerait-on que des royalistes , invariables dans leurs jugemens et dans leurs opinions , redisent aujourd'hui ce qu'ils ont toujours dit , combattent ce qu'ils ont toujours combattu , conservent une persuasion qui était naguère celle de tous les amis de Tordre et de la monarchie , celle des ministres euxmêmes , et continuent l'opposition commencée par ceux-ci? Est-ce des hommes ou des choses
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qu'il s'agit? N'avions-nous pour but que de porter tel ou tel homme au ministère, ou voulions-nous sauver la royauté des périls qui l'environnent? Ne nous est-il plus permis de penser maintenant ce que nous pensions , ce que tout le monde pensait sous le ministère précédent? Ne peut-on répéter les paroles des ministres , soutenir les principes qu'ils ont soutenus , les presser d'entrer dans la voie qu'ils ont déclaré être la seule voie de salut , sans courir le risque d'être représenté comme leur ennemi personnel ?
Est-on l'ennemi personnel d'un homme en place parcequ'on lui dit : Vous vous égarez, vous compromettez l'existence de l'État, vous lui préparez un avenir terrible ; et , à cet égard , nous en appelons à votre autorité même : c'est elle que nous vous opposons ; ne nous croyez point , ne nous écoutez point , si nos avis vous sont importuns ; mais au moins ne nous refusez pas de vous écouter , de vous croire vous-même. Nous n'avons contre vous aucun sentiment d'amertume; vous nous trouverez toujours prêts à vous défendre , à vous applaudir , toutes les fois que nous aussi nous vous retrouverons semblable à vous-même , semblable à ce que vous étiez , lorsque , proclamant les maximes immuables sur lesquelles repose l'ordre social , nous signalions de concert les vices du système qui est malheureusement devenu le vôtre.
Point de milieu : ou vous avez eu tort de tenir
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le langage que nous tenons aujourd'hui , ou vous avez tort de nous le reprocher. La vérité ne change point : qui a changé de nous ou de vous?
Et quelle autre pensée que celle du devoir pourrait , dans ces temps difficiles , déterminer des chrétiens à remplir la fonction pénihle d'avertir le pouvoir de ses erreurs , et de dissiper les illusions dangereuses dont il se flatte ? Ce n'est pas là , que nous sachions , le chemin de la faveur. On peut s'attacher à un parti dans des vues d'intérêt ; mais la religion et la royauté sont-elles des partis? La vérité est-elle un parti? Et que promet-elle à ses défenseurs ? Tandis que les médians l'attaquent sans relâche , les bons , fatigués de combattre , n'aspirent qu'au repos , et s'irritent contre tout ce qui trouble leur fausse sécurité. Ils se familiarisent peu à peu avec le mal ; ils tâchent de se persuader qu'il est inévitable ; et , désespérant de sauver l'ordre , ils cherchent à se faire une demeure commode et tranquille dans ses ruines.
Pendant les discordes qui préparèrent les derniers destins de la république , on vît des Romains, effrayés des devoirs qui leur étaient imposés, abandonner l'empire aux factieux; et retirés au fond de leurs palais , s'environner de l'oubli comme d'un rempart contre l'avenir. Mais l'avenir est tel qu'on se le fait. Un soldat , un simple esclave , en leur apportant l'ordre de mourir , apprenait à ces lâches Romains que Marius ou Sy lia, Antoine ou Octave, avait triomphé.
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Qu'on ne s'y trompe pas : la question , qui agite la société, n'est pas de savoir quel est l'homme qui occupera telle ou telle place, mais qui l'emportera de l'athéisme ou de la religion , de l'anarchie ou de la royauté. Dans cette guerre décisive , le pouvoir jusqu'à ce jour semble être resté neutre ) et c'est remplir un devoir que de lui rappeler les siens.
Quant à ceux qui jugeraient inutile une opposition grave et de bonne foi , nous leur répondrons d'abord par l'exemple du Conservateur ^ qui seul arrêta le progrès de la conspiration libérale j et enfin nous leur dirons : Croyez-vous que sans l'opposition des journaux et sans l'influence qu'elle a eue sur l'opinion publique , la guerre contre la révolution d'Espagne , reconnue maintenant nécessaire par les ministres mêmes, aurait été résolue ? Si on répond que oui , on accuse le ministère qui l'a différée si long-temps, qui a si long-temps employé toutes les ressources de sa position pour diriger l'opinion dans un autre sens , et pour demeurer inactif. Si on répond que non , Ton avoue que les journaux ont sauvé la France.
XJepuis que la révolution d'Espagne penche vers son déclin , les feuilles libérales sont remplies de vagues déclamations sur la tolérance ; elles réclament vivement en faveur des émigrés révolutionnaires une protection qu'elles s'indignaient qu'on accordât aux émigrés royalistes. « Ne nous )) est-il pas permis , disent-elles , de gémir en » voyant que les lois de notre Europe, si lière )) de sa civilisation , ne protègent pas suffisam- » ment ceux qui l'habitent ; qu'elle n'offre pas » un abri aux victimes des tempêtes qui l'agi- » tent , et que les partisans de la réforme po- » litique ne trouvent pas même dans les mon- » tagnes de la Suisse et dans les marais de la » Hollande l'asile qu'on n'y refusait pas aux par- )) tisans de la réforme religieuse (i) ? » Ainsi la justice divine se manifeste tôt ou tard, et le monde reconnaît la main qui le gouverne. Lorsque les hommes de désordre ont bouleversé la société, renversé les trônes, aboli les lois, exilé,
(i) Constitutionnel du 16 juillet.
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proscrit tout ce qui s'opposait à leur fureur, il arrive un moment où eux aussi ils ont besoin de pitié. Dieu ne la refuse jamais au repentir; mais l'homme, faible et misérable, la doit même au simple malheur; l'infortune, quelle qu'en soit la cause , est sacrée pour lui. Ai^tres sont néanmoins, en plusieurs circonstances, les devoirs de l'autorité publique chargée de maintenir l'ordre général ; elle serait coupable si elle permettait de l'attaquer impunément ; elle détruirait la civi-^ lisation dans son principe ; nul État ne pourrait subsister : livré sans défense aux partisans de la réforme politique , le pouvoir deviendrait le jouet de toutes les ambitions; les droits, les propriétés, la vie des sujets fidèles seraient perpétuellement à la discrétion des réformateurs ? et c'est aussi pousser trop loin l'audace de l'absurdité , que de se plaindre des lois de notre Europe, qui ne protègent pas suffisamment ceux qui s'efforcent de les renverser.
Il y a , dans tout ce que les révolutionnaires disent aux peuples, un mépris inexprimable pour la raison de l'homme. On est quelquefois surpris de la hardiesse avec laquelle ils présentent comme d'incontestables vérités les plus ridicules extravagances. Mais ils savent que ce sont les passions qui les écoutent , et qu'on peut tout faire croire aux passions.
Le même journal , dont nous venons de citer quelques phrases ^ s'écrie à propos d'une lettre
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publiée à Londres par l'ambassadeur persan : « Quel contraste nous offre aujourdliui le monde » politique ! les procriptions dans l'Europe civi- » lisée, la tolérance dans l'Asie encore barbare.,. » A Madrid , on ose écrire que la religion de » Jésus-Clirist est intolérante, des voix fanatiques » invoquent le rétablissement de l'inquisition; à ^ Ispahan , un prince de la secte d'Ali proclame )) qu'il respectera la liberté de tous les cultes )) et de toutes les croyances. Au centre des con- » naissances , de l'instruction , on invoque l'igno- » rance, on met un embargo sur tous les livres, )) et dans le fond de l'Asie un gouvernement » reconnaît que la propagation des lumières est )) un bienfait pour les peuples ; enfin , dans no- )) tre Europe libre , au nom d'une religion qui y> protège l'opprimé , et qui ne reconnaît entre )) le riche et le pauvre , entre le puissant et le » faible , d'autre distinction que celle des ver- )> tus, on poursuit comme criminel jusqu'au nom )) de ces idées libérales dont le germe se trouve » dans tous les livres saints. »
Que la révolution soit le développement d'^/;^ germe qui se troupe dans tous les livres saints , c'est en vérité ce qu'on persuadera difficilement à notre Europe ; il faudra que les lumières fassent encore beaucoup de progrès avant qu'elle comprenne comment ]es lois de la Convention , du Directoire et de lEmpire , voire même les lois des Certes , ne sont qu'un commentaire de
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l'Évangile. Tous les hommes , riches et pauvres , faibles et puissans , sont égaux devant Dieu ; qui en doute? S'ensuit-il qu'il n'existe entre eux d'autre distinction sociale que celle des vertus? Jean de Lejde et ses disciples entendaient , il est vrai , l'Évangile de la même manière que les libéraux de notre temps 5 mais il est vrai aussi que cette manière savante de l'entendre produisit des maux sans nombre , et couvrit l'Allemagne de ruines et de sang.
L'écrivain qui prêche ces étranges maximes reproche aux Espagnols leur inquisition. Nous Ti invoquons pas son rétablissement en Espagne , car nous ignorons s'il serait utile; mais nous osons dire que c'eût été un grand bonheur pour la Westpbalie qu'elle y eût existé à l'époque où les anabaptistes interprétaient l'Écriture-Sainte comme l'interprètent aujourd'hui les propagateurs des idées libérales et les partisans de la réforme politique. Les mots ne changent point la nature des choses , et la société a le droit de se défendre contre tout ce qui l'attaque. Lorsqu'on trouble la paix publique et qu'on soulève les peuples avec des doctrines , ces doctrines ne sont plus de simples opinions , mais des crimes ; et il serait singulier qu'il y eût des crimes que le souverain ne pût justement réprimer et punir.
Au fond, ce que demandent les libéraux, c'est qu'on reconnaisse à leur profit , sous le nom de liberté , un droit universel de révolte ; ce qui
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les oblige à renverser toutes les notions reçues , et les place dès-lors en opposition perpétuelle avec le sens commun. Arrive-t-il qu'à Madrid Von écrive ce qu'on n'a cessé de dire et de redire dans le monde entier depuis dix-huit siècles, ce qui se trouve textuellement dans vingt endroits de l'Évangile (i), en un mot, que la religion de Jésus- Christ est intolérante y aussitôt ils poussent des cris d'étonnement et d'indignation, comme si l'on avait avancé une proposition nouvelle, extravagante., ou proféré quelque blasphème. Est-ce que la religion n'est pas une loi? Est-ce que toute loi n'est pas- essentiellement intolérante ? Conçoit-on qu'elle tolère la violation de ses défenses ou de ses commandemens? Est-il possible d'imaginer une contradiction plus absurde? A moins d'être dans l'état où les Tablettes universelles avouent que les protestans sont tombés en France , c'est-à-dire dans une indifférence presque égale à celle des incrédules y il faut bien admettre que la religion chrétienne a Dieu pour auteur , qu'elle est fondée sur une révélation qui oblige à croire certaines vérités , à se soumettre à certains préceptes ; et si le christianisme tolérait l'infraction de ces préceptes, la négation de ces vérités, le christianisme évidemment n'imposerait aucuns devoirs; l'homme
(i) Qui crediderU , et baptizatus fuerit y saluas erit :' qui vero non crediderit, condemnabitur, Marc, xvi, 16.
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serait libre de se faire sa religion ou ses dogmes , ga morale , son culte , selon ses pensées et selon ses désirs ; en d'autres termes , tous les cultes , toutes les morales , tous les dogmes , toutes les vérités et toutes les erreurs , tous les crimes et toutes les vertus , seraient indifFérens à Dieu , proposition qui n'est , dans la réalité , qu'une énonciation rigoureuse de Tathéisme.
La tolérance dogmatique, ou, si l'on aime mieux l'appeler ainsi , la tolérance philosophique , en détruisant la notion de la loi , détruit encore la raison même, puisqu'elle anéantit la distinction entre le vrai et le faux , ou qu'elle suppose au moins l'impossibilité de les discerner l'un de l'autre. Aussi , en ce sens , la tolérance n'existe-telle nulle part ; ce n'est , sous un autre nom , que le scepticisme absolu, ou la mort de l'intelligence. Partout où il y a vie , il y a croyance, et toute croyance exclut les croyances opposées. Cela est vrai universellement, et dans les sciences comme dans la religion. La géométrie n'est pas moins intolérante que le christianisme. Osez écrire que les lois de Kepler et le système de Copernic ne sont que des rêveries, vous verrez comment l'Académie des sciences tolérera vos opinions astronomiques. En toutes choses, le doute seul est tolérant , parcequ'il ignore , et quiconque établit, en matière de religion, la tolérance dogmatique , déclare la religion douteuse : il déclare qu'on ne sait ce qui est vrai ou faux dans
les croyances, ni par conséquent ce qui est bien ou mal dans les actions; il pose un principe qui ne tend à rien moins qu'à l'entière destruction de toute société parmi les hommes.
Considérez en effet, dans ses applications, la doctrine de la tolérance telle que nous l'a léguée la philosophie du dernier siècle. A quoi a-telle servi , qu'à autoriser toutes les erreurs et à justifier tous les crimes? A la place des droits, qui supposent un ordre immuable de vérités certaines, on a eu des institutions changeantes, fondées sur des opinions mobiles , des religions et même un Dieu de fait, qui n'était que l'homme présenté par l'athéisme à l'adoration de l'homme; des gouvernemens de fait y c'est-à-dire le despotisme et l'anarchie; une justice de fait , c'està-dire l'intérêt du plus fort garanti par les prisons , la déportation et les échafauds ; on a eu enfin une morale de fait promulguée dans les décrets qui accordaient diXiiL filles-mères des pensions, à titre de récompense et d'encouragement
La tolérance dogmatique une fois admise, nous défions que l'on condamne, que l'on blâme même sans se contredire aucun de ces épouvantables excès. La tolérance des opinions entraîne celle des conséquences des opinions. Si chacun peut légitimement croire ce qu'il veut , il peut légitimement agir d'après ce qu'il croit ; et c'est de ce principe que partent, au moins implicitement, les libéraux pour justifier les artisans de révo-
lution lorsqu'ils réussissent , ou pour réclamer en leur faveur l'impunité , lorsqu'ils échouent dans leurs entreprises.
C'est grand'pitié quand de pareilles maximes viennent à se répandre chez un peuple , quand le lien des esprits étant rompu , la pensée de chaque homme est sa seule vérité , et sa volonté sa seule loi. D'une tolérance absolue , qui n'existe jamais qu'en théorie , sort bientôt une tyrannie absolue , soit qu'elle s'exerce au nom d'un seul ou au nom de la multitude. Alors il se fait un silence profond , et l'on n'entend plus , dans ce silence , que les sons terribles de la voix qui annonce aux nations leur fin : Finis super te !
Nous connaissons trop bien nos adversaires pour n'être pas assurés d'avance que , dénaturant nos paroles et nos intentions , et confondant, à dessein, peut-être, les choses les plus diverses , ils nous accuseront d'exciter le pouvoir aux persécutions. Cependant , depuis dix-huit siècles que le christianisme subsiste , on connaît mieux , ce me semble , les persécutions qu'il a souffertes que celles qu'il a exercées. L'esprit de la religion catholique et ses lois sont ce qu'il y a au monde de plus opposé à la violence, précisément parceque la religion catholique est , comme religion, essentiellement intolérante. Mais, pour qu'on ne se trompe pas sur notre pensée , et ne fuyant d'ailleurs aucune discussion franche, nous traiterons , dans un second article , de la
tolérance civile, très-différente de celle que nous avons appelée dogmatique ou philosophique.
Nous avons fait voir que la tolérance dogmatique en matière de religion, et même en tout ce qui peut être l'objet des croyances des hommes 5 supposait nécessairement qu'il n'existe rien de vrai ni de faux , rien d'essentiellement juste ou injuste , ou qu'il est impossible de discerner l'un de l'autre ; d'où il suit que tolérer dogmatiquement toutes les opinions , c'est se déclarer sceptique , c'est abjurer toutes les vérités et tous les devoirs. Aussi la doctrine de la tolérance , prêclîée avec tant de chaleur dans le dix-huitième siècle, ne fut-elle soutenue que pour favoriser les progrès d'une philosophie dont le doute est l'essence , et qui tendait à renverser les bases de l'ordre social. Avant d'effectuer la révolution que l'on méditait dès-lors , on essayait de la légitimer ; les novateurs préparaient la liberté d'agir par la liberté de penser.
Cette expression , devenue une espèce de cri de guerre philosophique , offre un double sens , comme la plupart des mots avec lesquels on abuse le peuple, et le peuple des gens instruits aussibien que le peuple ignorant. Prise à la lettre, elle n'est qu'une sottise. La pensée , par sa nature , est pleinement libre. Nulle puissance humaine ne peut empêcher qui que ce soit de penser ce qu'il veut ; nos actes intérieurs ne sont soumis à aucune contrainte , et , réclamer la li-
berté de penser est , ainsi que l'observe M. de Bonald, un peu plus ridicule que si on réclamait la liberté de la circulation du sang. N'importe ; il n'est pas nécessaire que les hommes s'entendent lorsqu'on les met en mouvement pour détruire , et ce n'est pas avec le bon sens qu'on trouble le monde.
Mais ceux qui les premiers demandèrent qu'il fut permis de penser librement savaient que , par une interprétation moins absurde à certains égards , et plus dangereuse sous d'autres rapports , la liberté de penser se confondrait bientôt, dans l'esprit de leurs disciples, avec la liberté de parler y d'enseigner ou de propager les opinions qu'ils avaient à cœur de répandre; et c'est à ce genre de liberté qu'ils aspiraient en réclamant la tolérance civile.
Rousseau lui-même avoue qu'elle doit avoir des bornes ; il ne veut pas qu'on tolère ceux qui rejettent les dogmes qu'il regarde comme le fondement de la société (i), et il est clair, en
(i) (( Les sujets ne doivent compte au souverain de leurs j) opinions qu'autant que ces opinions importent à la com- )) munaute'. Or il importe bien à l'État que chaque citoyen » ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs; mais les » dogmes de cette religion n'intéressent ni l'Etat ni ses mem- » bres qu'autant que ces dogmes se rapportent à la morale )> et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de rem- )) plir envers autrui... Il y a donc une profession de foi pu- )) rcment civile, dont il appartient au souverain de fixer les
effet , que la société ne peut toléi^er les doctrines qui rendraient son existence impossible , ou qui seraient incompatibles avec l'ordre public. Et , pour l'observer en passant , il résulte de là qu'il faut un juge des doctrines, un juge légal, indépendant, infaillible même , afin de ne pas tomber dans un arbitraire insupportable, dans les persécutions du despotisme ou de l'anarcbie.
Qu'il y ait des délits spirituels , on ne peut le nier : c'est un fait universellement reconnu, et partout on punit cette sorte de délits. Si quelqu'un prêchait des maximes subversives de la morale , par exemple la légitimité du vol , du meurtre , etc. , pense-t-on qu'il existe au monde un gouvernement qui le tolérât ? Corrompre les croyances , c'est corrompre les mœurs ; et l'esprit qui s'égare est sur la route du crime. Quand la raison ne nous l'apprendrait pas , cela serait encore prouvé par l'expérience de tous les temps.
» articles, non pas précisément comme dogmes de religion, )) mais comme sentimens de sociabilité , sans lesquels il est )> impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir )) obliger personne à les croire , il peut bannir de l'État qui- » conque ne les croit pas ; il peut le bannir , non comme )) impie , mais comme insociable , comme incapable d'aimer )> sincèrement les lois , la justice , et d'immoler au besoin sa )> vie à son devoir. Que si quelqu'un , après avoir reconnu )) publiquement ces mêmes dogmes j se conduit comme ne les » croyant pas , qu'il soit puni de mort j il a commis le plus i) grand des crimes , il a menti devant les lois. )> Contrat social, liv. iv , ch. vm.
La société spirituelle , juge naturel des délits qui se commettent dans son sein ou de la violation de ses lois , n'inflige que des peines spirituelles ; là se borne sa juridiction propre , et jamais l'Eglise n'en exerça d'autre. Si l'Inquisition y dont on fait tant de bruit , prononçait des peines corporelles , et quelquefois la peine capitale , c'est que l'Inquisition , dans laquelle le clergé n'intervenait que pour constater le délit spirituel , était essentiellement un tribunal politique qui punissait , en cette qualité , selon les lois de la société politique ; et peut-être aurait-on dû , pour être juste , observer que l'intervention de l'Église était toute en faveur du coupable, puisqu'il lui suffisait d'avouer sa faute pour éviter le châtiment, ce qui n'existe ni ne peut exister dans aucun tribunal purement civil.
Assez d'autres ont fait remarquer ce qu'on veut néanmoins oublier toujours , que l'Espagne est redevable au tribunal de l'Inquisition d'avoir échappé aux calamités horribles des guerres do rehgion , qui désolèrent le reste de l'Europe pendant près de deux siècles. Elle lui dut la paix intérieure , et c'est bien quelque chose. Au sur-^ plus , nous ne prétendons pas que l'Inquisition soit entièrement exempte de reproche , que sa sévérité n'ait pas été quelquefois excessive , quoiqu'il soit peut-être difficile de déterminer exactement la juste mesure de rigueur et de clcmeru:e que pouvaient exiger ou permettre l'intérêt du
pays , sa législation , les mœurs et le caractère national. Et après tout , il ne sera pas fort étonnant qu'on retrouve dans une institution humaine les erreurs et les faiblesses de l'humanité (i).
Au lieu de se laisser imposer par un nom , ce qui est le propre des esprits étroits , il serait plus raisonnable de reconnaître qu'il y a dans toute société un ordre religieux j un ordre moral, un ordre politique, et que par conséquent les délits contre la religion , la morale et le gouvernement ne sauraient être tolérés dans aucune société , sans quoi la société consentirait à sa propre destruction. Aussi, tous les peuples ont-ils puni les propagateurs des opinions opposées aux croyances publiques, et qu'ils jugeaient funestes à la tranquillité de l'État. On connaît , à cet égard , la sévérité des républiques mêmes. Combien de fois le sénat romain ne se forma-t-il pas en tribunal d'inquisition contre les philosophes et contre les sectateurs des cultes étrangers? La question n'est pas de savoir si les tribunaux chargés de réprimer les délits spirituels ne se trompèrent jamais dans l'application du principe auquel ils devaient leur existence , s'ils ne proscrivirent jamais que les doctrines réellement condamnables , mais s'il a existé partout de semblables tribunaux , quelle
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(i) Voyez sur l'Inquisition les Lettres à un gentilhomme russe j par M. le comte de Maistre.
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qu'en fût la forme. Or , qu'on nomme un pays où l'impiété, le jDlasplième, le sacrilège ne soient pas regardés comme des crimes , où l'on permette d'attaquer le pouvoir et d'exciter à la révolte contre les lois?
L'Eglise, en condamnant les opinions de Calvin , déclara que c'étaient des erreurs contraires à la religion catholique , qui était en France la religion de l'État : voilà l'intolérance dogmatique ^ et la borne de l'autorité spirituelle. Le pouvoir séculier, jugeant ensuite ces mêmes erreurs politiquement dangereuses, interdit sous des peines très-graves l'exercice de la religion prétendue réformée : voilà l'intolérance civile y et quand on connaît l'esprit démocratique du calvinisme ; quand on se rappelle que ses sectateurs avaient formé le projet de diviser le royaume en cercles et d'y établir le gouvernement républicain; lorsqu'on lit dans les mémoires du temps les plus authentiques, que les principaux chefs calvinistes disaient hautement dans la chambre du jeune roi François II : Nous donnerons le fouet à cet enfant, et nous l'enverrons apprendre un métier pour gagner sa vie y on est peu surpris que les souverains de la plus ancienne monarchie de l'Europe n'aient pas voulu consentir à se laisser donner le fouet par quelques sectaires, et se soient opposés à ce qu'on changeât leur royaume en république.
D'un autre côté , partout où la réforme triom-
pha, elle fit supporter à l'ancienne Église et même aux sectes protestantes séparées de celle qui avait prévalu dans chaque pays , tout le poids de l'intolérance civile. Qui ne connaît les lois pénales de la Suède , du Danemarck , de l'Angleterre , de Genève et des Provinces-Unies , contre les catholiques ? Si la vingtième partie des persécutions ordonnées par ces lois l'avaient été par les lois d'un état catholique , trouverait-on des termes assez forts pour exprimer l'horreur qu'elles inspireraient ?
Fille du protestantisme, la philosophie hérita du sombre génie de son père. Au nom de la tolérance, elle proscrivit la royauté et ses défenseurs, la religion et ses ministres; elle proscri- :vit Dieu même. Alors sur les murailles de nos cités , muettes de terreurs , et sur le frontispice des temples profanés , on lut , en caractères sanglans : Liberté! égalité! fraternité y OU LA MORT !
Mais , sans aller chercher des exemples hors du libéralisme actuel , quelle est donc sa tolérance pour les doctrines opposées aux siennes ? Lisez les journaux qui sont ses organes, et voyez comme on y traite les partisans de l'ordre légitime dans tous les états , d'un ordre religieux et politique qui , après tout , a pour lui une possession de tant de siècles. Et quand les révolutionnaires espagnols , sans procès , sans forme légale , ou plutôt en violant toutes les formes et toutes
les lois , emprisonnent , dépouillent de leurs biens y et massacrent les Espagnols fidèles , quand , pour ranimer la rébellion et sauver Fanarcbie , ils annoncent dans leurs atroces proclamations (r) , que (( toute personne agissant directement ou in- » directement contre le système constitutionnel, )) ou propageant des idées subi^ersipes de ce )) système , et tendant à le changer , sera punie )) de la peine capitale ; » que disent nos mielleux prédicateurs de tolérance, ces bommes si doux qui frémissent au seul nom d'inquisition? Us justifient, ils approuvent bautement ces mesures énergiques , comme ils les appellent. Tout ce qu'ils croient utile au succès de leur cause est juste , est sacré pour eux : l'unique crime c'est de la combattre.
Or, nous le demandons à quiconque n'est pas aveuglé par la prévention , si les royalistes et les cbrétiens d'Espagne , c'est-à-dire l'immense majorité du peuple espagnol, réclamaient à leur tour , non pas le droit d'user de représailles , mais l'érection d'un tribunal cbargé de protéger légalement leur foi , leurs propriétés , leurs vies , qu'y aurait-il donc en cela de si extraordinaire ? En vertu de quel privilège les ennemis de Dieu et des Rois pourraient-ils renverser les institutions établies, incendier, piller, égor-
(i) Voyez la proclamation de Quiroga , dans le Drapeau blanc du 24 juillet 1823.
33o DE LA TOLÉRANCE.
ger 5 sans qu'il fut permis de se défendre contre eux ? Suffit-il d'attaquer l'état et la religion pour devenir inviolable? Est-ce là ce qu'on prétend? U y a eu certes assez et trop de déclamations ; qu'on s'explique enfin nettement , qu'on nous dise depuis quand la société est privée du droit ou dispensée du devoir de veiller à sa conservation et à celle de ses membres ; depuis quand l'ordre n'est que les intérêts des révolutionnaires 5 et la justice que leurs passions.
Il est temps de repousser , avec le mépris et l'indignation qu'elles doivent inspirer aux âmes honnêtes , ces funestes théories du crime , qui sont elles-mêmes des crimes. Nous ne provoquons point les rigueurs de l'autorité , nulle pensée n'est plus loin de nous. Qui le sait mieux que le chrétien? Tout homme a besoin de clémence, et notre joie serait que le pardon fût partout près du repentir. Mais , lorsqu'au lieu d'accepter ce pardon, on le repoussera comme un outrage, lorsqu'avec l'insolente opiniâtreté de l'erreur qui se croit assez forte pour établir sa domination sur les ruines des éternelles maximes qui régissent et conservent la société , on voudra légitimer la révolte et créer un droit des forfaits , nous ne cesserons d'opposer à ce droit monstrueux les droits immuables de la justice , et l'invincible puissance de la vérité.
Super muros luos Jcrusalem constitui custodes, totâ die et totâ nocte in perpetuum non tacebunt. Qui reminiscimini Domini^ ne taceatis et ne detis ei silentium, donec stabiliat, et donec ponat Jcrusalem laudem in terra. (ISAIE, LXII, 6 et ^. )
Jl outës les fois que de grands intérêts , principalement de l'ordre spirituel , sont attaqués et défendus ; lorsqu'on dispute aux hommes leurs croyances , la règle de leurs pensées et de leurs actions , en un mot , les vérités dont se nourrissait leur intelligence , et leur conscience même , une prodigieuse agitation règne dans la société. Des partis se forment , il s'établit une guerre terrible au sein des peuples ; et ce n'est pas seulement un combat de doctrines, car les doctrines ne peuvent être ébranlées que tout ne s'ébranle , institutions , lois , mœurs. Dans ces crises effrayantes , il ne manque jamais de se trouver un certain nombre de ces gens d'entre-deux dont parle
Pascal j indécis par timidité , indulgens par calcul 5 qui ne savent ni ce qu'ils pensent , ni ce qu'ils veulent , parcequ'ils n'ont pas la moindre idée de ce qu'on doit penser et vouloir. La faiblesse de leur caractère et le peu d'étendue de leur esprit les inclinent à croire qu'en toute contestation la sagesse consiste à se tenir également éloigné des opinions et des prétentions opposées, et que toute lutte , quel qu'en soit l'objet , doit se terminer par des concessions mutuelles ; ce qui suppose qu'on ne dispute jamais que des choses arbitraires , ou dont l'homme , en tout cas , a le droit de disposer comme il lui plaît.
Cette sorte de gens, la plus dangereuse peutêtre quand il lui arrive d'être en pouvoir dans les temps difficiles , ne sert qu'à conduire avec moins de bruit les nations à leur ruine. Elle ne détruit pas , mais elle laisse détruire 5 elle ne fonde rien , mais elle empêche de rien fonder et de rien réparer. Essentiellement inerte , ce qu'elle craint surtout , c'est l'action , parcequ'il n'y a point d'action sans résistance. Elle a peur du mouvement , peur de la force , peur de la vie ; et , cherchant un repos qui n'existe point , ou qui n'existe que dans le tombeau , elle ne veut pour doctrine que l'indifférence , pour ordre que ce qui est, le mal comme le bien; pour justice qu'une égale protection de ce bien et de ce mal , pour paix que le silence.
Et qu'on ne s'étonne point de l'ascendant que
celte espèce d'hommes parvient quelquefois à obtenir dans la société. Lorsqu'un peuple , après de grands désastres, tarde à rentrer dans les voies d'où il était sorti , il perd peu à peu l'espérance , et jusqu'au souvenir d'un état meilleur. Le succès des médians encourage leur audace et fait illusion sur leurs principes mêmes. Les bons, toujours sacrifiés , se lassent de combattre inutilement, et saisissent avec joie le premier prétexte qui leur est offert d'abandonner , sans trop de honte, une cause long-temps malheureuse. L'intérêt personnel multiplie les défections. Toutes les passions viles se réveillent. Les uns supputent ce que peut valoir ce qui leur reste d'honneur et de conscience ; les autres s'endorment entre les débris de l'édifice social renversé , et s'irritent quand on essaie de les tirer de leur sommeil.
Ainsi tout va se corrompant : la raison publique s'affaiblit, les cœurs se dégradent; on s'étourdit sur le présent , on oublie l'avenir , et néanmoins il reste au fond des âmes une inquiétude vague et comme un sinistre pressentiment. Seuls tranquilles et inébranlables , les chrétiens trouvent dans leur doctrine, et l'explication de ce qu'ils voient , et la consolation de ce qu'ils craignent , et la garantie de ce qu'ils espèrent. Trop éclairés sur les causes et la gravité du mal pour s'imaginer, à l'exemple de quelques hommes aveuglés, qu'on rétablira l'ordre, et qu'on
sauvera le monde par les chétives combinaisons d'une politique aussi fausse qu'étroite , par des pactes avec les passions, les opinions, les intérêts, et le crime même, ils n'attendent de tout cela que de plus grandes calamités, mais ils les attendent sans trouble ; car ils savent que leur vraie patrie , la société religieuse dont ils sont membres, subsistera au milieu de ces vastes bouleversemens, et demeurera éternellement stable au milieu de ces ruines : ils savent que sa beauté ne sera que plus éclatante par le contraste des sociétés difformes qui naîtront incessamment et se dissoudront autour d'elle; ils savent enfin que le désordre , parvenu au terme fixé , y rencontrera la barrière qu'il lui est défendu de franchir. Alors finira le règne de l'homme, et commencera le règne de Dieu j et tempus omnis rei tune erit.
Soutenus par ces hautes pensées de la foi , les chrétiens ne se laissent ni séduire par lès vaines espérances que les hommes mettent dans d'autres hommes, ni intimider par les revers, ni déconcerter par les obstacles que la violence ou la ruse ne cesse de leur opposer. Quand viendra le jour du triomphe , ils ne seront plus peutêtre ; mais qu'importe ? Vaincre , ce n'est pas ce que Dieu leur commande ; leur devoir est de combattre, voilà tout. Malheur à ceux qui, las de ce sacré combat , transigent avec le mal , ou dont les lâches désirs sont satisfaits pleinement
par quelques heures de repos ! Malheur à ceux qui disent : la paix ^ la paix ^ lorsqu'il n'y a point de paix (i).
Et n'est-ce pas là ce que nous entendons? Cette parole de mensonge ne frappe-t-elle pas à chaque instant notre oreille? La France, il y a peu d'années , retentissait d'un autre cri ; de toutes parts s'élevaient des voix courageuses pour signaler les vices des institutions, les abus du gouvernement , et pour en demander la réforme. Des hommes du plus haut rang , et revêtus des plus hautes fonctions , ne crurent point s'abaisser en défendant la cause de la religion et de la société dans les feuilles publiques , seule tribune d'où l'on puisse , dans l'état actuel des mœurs , imprimer aux esprits un grand mouvement. En éclairant l'Europe, en ranimant le courage presque éteint des royalistes , en concentrant leurs forces , le Conservateur prouva combien est puissant ce moyen d'action. On lit peu les livres aujourd'hui, leur influence est trèscirconscrite ; mais les journaux pénètrent jusque dans les chaumières : ils y portent l'erreur ou la vérité , et ce sont eux qui , en formant , en
(i) A minimo iisqiie ad maximum, omnes ayaritiam sequuntur : à propbetâ usque ad sacerdotem , cimcti faciunt mendacium. Et sariabant contritionem filiœ populi mci ad ignominiam dicentcs pax , pax , cùm non esset pax. ( Jéiém, , VIII , 10 et II.)
dirigeant l'opinion des peuples, et même leurs passions, disposent des destinées du monde. L'impiété s'en fait une arme , et la religion s'en aide. Sous ce rapport , ils ne sont pas seulement une tribune , ils sont encore une chaire , et il n'est au-dessous de personne d'y monter.
Aussi , quand nous écrivions dans le Conservateur et dans le Défenseur ^ quelqu'un eut -il la pensée de nous en faire un sujet de blâme? Ne fûmes-nous pas , au contraire , encouragés par le suffrage universel des gens de bien? Or, depuis, que s'est-il passé qui puisse justifier un jugement divers, et nous dispenser de ce qu'alors on considérait comme un devoir ? Les journaux sont ce qu'ils étaient , et rien malheureusement n'a changé non plus dans le système du gouvernement. Quelques hommes ont cédé leurs places à d'autres hommes , et ceux-ci ont dit , tout est bien , voilà la révolution finie.
Il était , nous le croyons , permis aux royalistes de ne pas entièrement partager une confiance si prompte , et d'être moins enivrés d'un premier succès. Les portefeuilles , c'était quelque chose ; mais ce n'était pas tout pour tout le monde , et l'on pouvait encore désirer quelque chose de plus. Voyons si les royalistes , en exprimant leurs vœux , ont dépassé les bornes des convenances et de la raison.
La première chose qu'ils demandèrent , ce fut que la France s'armât contre la révolution d'Es-
pagne , afin de sauver l'Europe des nouveaux désastres qui la menaçaient. On se rappelle avec quelle chaleur et quelle obstination les ministres résistèrent à ce conseil de la sagesse, et, on peut le dire aujourd'hui , à cet ordre de la nécessité. 11 leur fallut céder pourtant à l'opinion publique, aux événemens qui se pressaient pour justifier les prévoyances de ceux que leurs agens appelaient les fanatiques. Considérez maintenant les résultats de la guerre entreprise avec tant de répugnance par le ministère, et jugez entre lui et ces fanatiques si injuriés. L'Espagne leur a du son roi , sa religion , le retour de l'ordre et de la paix , et l'Europe sa sécurité.
Qu'ont-ils demandé encore? Que le royaume très-chrétien cessât d'être i^égi par des lois impies. Tous les membres de la droite ont énoncé le même vœu : oserait-on le taxer d'exagération? Faudrait-il absolument, pour complaire aux ministres , être satisfait d'une législation déclarée impie par les députes de la France? Et serait-il possible qu'ils se crussent attaqués personnellement toutes les fois qu'on réclame en faveur de la religion et des droits de Dieu ?
Nous aimons à penser qu'au moins on ne leur est pas importun lorsqu'on rappelle à leur souvenir d'illustres infortunes qu'ont partagées plusieurs d'entre eux. Il y a neuf ans que la fidé-»» lité, dépouillée de tout, attend un morceau de pain. Ce n'est pas trop, ce semble, quand on a
donné son sang. Puisse le ministère en juger ainsi! Mais 5 s'il ne s'est point jusqu'à présent expliqué sur cette question , il en est d'autres sur lesquelles on ne lui reprochera certainement pas de s'être montré indécis ou indifférent. L'éducation publique , telle à peu près que la révolution nous l'a léguée, est sans contredit une des plaies les plus effrayantes de l'époque actuelle. Même après avoir lu la lettre que nous avons adressée à monseigneur l'évêque d'Hermopolis , on ne peut se faire qu'une très- faible idée de l'état des écoles. Nous ne le connaissions encore qu'imparfaitement nous-mêmes , lorsque nous écrivîmes cette lettre. De tous les points de la France , il nous est parvenu depuis des documens qui ne prouvent que trop à quel point une réforme est indispensable. Des excès qu'on était presque fondé à croire impossibles sont multipliés au-delà de tout ce qu'on peut se représenter. L'esprit de l'institution radicalement mauvais , et qui remonte à des temps déjà loin de nous , prévaut sur les efforts des bons maîtres. Nous le répétons , le mal est extrême , et nous bénissons Dieu tous les jours de nous avoir inspiré le courage de révéler ce qui devait être su , pour qu'on s'occupât d'y remédier. Déjà quelques actes éclatans , dans lesquels on reconnaît le zèle éclairé du Grand-Maître , ont montré qu'il ne craint pas de s'expliquer quand le moment est venu ^ et les plus incrédules doivent
DANS LES TEMPS ACTUELS. 33g
maintenant savoir si nous avons rien avancé qui ne fût rigoureusement vrai. Qu'importent les déclamations , les injures? Le but que nous nous proposions, nous l'avons atteint. Le Grand- Maître a trouvé dans l'opinion publique une force nouvelle dont nous le voyons déjà faire usage ; et les familles , averties par les clameurs mêmes que notre lettre a excitées dans certains partis, apporteront désormais une attention plus sérieuse au choix des instituteurs auxquels elles confient leurs enfans. Un dépôt si précieux tombera moins souvent en des mains indignes : peutêtre quelques âmes de plus se sauveront.
Voilà quel était notre unique désir ; et le ministère , en nous traduisant devant les tribunaux , a contribué de son mieux à l'effet que nous voulions produire. On s'est demandé ce que c'était donc que des écoles si singulièrement protégées, et d'innombrables révélations sont venues l'apprendre à ceux qui l'ignoraient encore. Un tribunal inférieur , astreint à juger selon la lettre d'une loi renouvelée de Buonaparte (i), a bien pu , a du peut-être en un certain sens , déclarer que l'université avait été diffamée , mais jainaisil n'a pu dire qu'on l'avait calomniée. Les paroles les plus sévères , ce n'est pas nous qui les 'avons prononcées : elles sont , ainsi qu'il con-
(i) Cette loi n'admet de preuves que celles qui rcsultont d'un jugement anle'rieur ou d'actes notarie's.
34o DU DEVOIR
venait , sorties de la bouche des premiers pasteurs , qui doivent plus spécialement la vérité aux peuples , et qui ont une plus grande autorité pour Fannoncer. Deux jours avant la publication de notre lettre à monseigneur d'IIeriTiopolis 5 un prélat vénérable s'exprimait en ces termes , dans un mandement qui restera comme un monument de son zèle et de la sainte liberté du sacerdoce chrétien :
« Il existait autrefois de respectables institu- )) teurs qui, soumis à l'autorité épiscopale, con- )) servaient la pureté des mœurs , la fidélité au ■» prince , le respect pour la religion et les lois ; » mais depuis l'époque funeste où l'impiété a jeté )) dans tous les cœurs le mépris des anciennes » maximes, nous voyons avec douleur ces hom- )) mes utiles disparaître insensiblement : l'esprit » d'orgueil et de révolte a remplacé l'antique » soumission; et, au lieu de trouver en eux des )) soutiens et des coopérateurs , nos pasteurs n'y » rencontrent bien souvent que des adversaires )) opiniâtres...
» Plus l'impiété fait d'efforts pour nous arra- » cher l'enfance et la jeunesse, cette portion ché- » rie de notre troupeau , plus nous devons redou- )) bler de zèle et de vigilance pour la soustraire » à ses coups meurtriers. Il semble que jusqu'à )) ces derniers temps elle eut dédaigné ces fai- » blés et innocentes victimes ; mais aujourd'hui )) c'est en elle surtout qu'elle a placé son espoir;
» c^est sur la dégradation de ses mœurs , sur » r anéantissement de sa fol , sur l'absence de » tout sentiment vertueux , qu'elle ose espérer y> de raffermir son empire ébranlé (i). ))
Certes , il n'y pas lieu d'être surpris qu'un chrétien , un prêtre , s'efibrce , autant qu'il est en lui , de prévenir de si grands maux , de détourner de notre patrie un avenir aussi désolant. C'est le commun devoir de tous ceux qui tiennent encore à la société par quelque lien. Quoi ! l'impiété, chaque jour, étend parmi nous ses rava^ ges- ce que le monde n'avait jamais vu. Dieu est banni des lois ; l'enfance apprend à le mépriser avant d'avoir appris à le connaître; on essaie de former des peuples sans croyances publiques, sans lé' gislation divine, à l'aide d'une police purement humaine et d'un pouvoir purement humain; on ne connaît plus, on ne veut plus connaître que les intérêts matériels, oubliant tout ce qui fait la véritable vie des nations ; sous prétexte de je ne sais quels besoins nouveaux, on les dépouille de leur existence morale ; on hâte avec ardeur le moment où elles ne seront qu'un informe assemblage d'individus isolés ; on s'oppose à la per^ pétuité de la famille, on divise, on dissout tout ce qui tend à s'unir, tout ce qui, par conséquent est social; on protège, on excite la cupidité; on
(i) Mandemant de monseigneur l'évèque d'Amiens, con^r cernant rétablissement d'une maison de Frères ^ etc., p. 3 et 4»
établit le règne de l'or, seule puissance qui solt aujourd'hui respectée; on adopte la révolution, ses lois , ses systèmes, ses œuvres; on consacre ses maximes; on ébranle par là même le chris-^ tianisme dans ses fondemens : et il sera permis de se taire I et parceque la vérité déplaît à quelques hommes, il faudra la tenir captive î Non , non , qu'ils ne l'espèrent pas. Si , par de vils moyens de corruption et par de basses intrigues^ ils sont parvenus à étouffer momentanément notre voix , leur triomphe sera de peu de durée. Le cri de la conscience sait toujours s'ouvrir un passage ; toujours la vérité se suscitera des défenseurs ; on les outragera, on les poursuivra, on croira les avoir vaincus , d'autres leur succéderont , car voici ce qui est écrit : (( Jérusalem \ « j'ai posé des gardes sur tes murs ; et , ni le » jour, ni la nuit, à jamais, ils ne se tairont.- » Vous qui vous souvenez du Seigneur, ne vous )> taisez point, ne gardez point le silence, jus- )) qu'à ce que son règne s'affermisse , et que sa » louange soit célébrée dans toute la terre (i).»
( i ) Isaie , Lxii , 6 et 7.