HISTOIRE VÉRITABLE DES MOMIERS DE GENÈVE
Suwie d'une Notice sur les Momiers du canton dç Faud , par un témoin oculaire.
V^uAND on ne considérerait le protestantisme que sous un point de vue purement philosophique , rien ne serait encore plus utile que d'observer ses variations perpétuelles et ses étranges contradictions ; car on y découvre clairement les suites inévitables de la funeste erreur qui , dans l'ordre politique comme dans l'ordre religieux , détruit aujourd'hui toutes les vérités en les soumettant à l'examen et au jugement de chaque particulier 5 devenu ainsi l'unique arbitre de sa foi et de ses œuvres , devenu son roi et son dieu. On ne contestera pas sans doute que , depuis trois siècles, il n'ait existé, parmi les protestans, des hommes d'une vaste science et d'une grande force d'esprit ; et cependant voyez si jamais ils ont pu convenir entre eux d'un seul dogme ; nous pourrions ajouter , et d'un seul précepte de morale , puisqu'il n'est point de devoir qui n'ait été nié
par quelque sectaire , puisqu'ils ont justifié tous les crimes , et même jusqu'au meurtre , comme déjà Bossuet le reprochait aux sociniens , et que, parmi les disciples de la réforme , il en est même qui , abusant d'une manière sacrilège de quelques paroles de l'Écriture , encouragent directement aux vices les plus énormes , afin y disentils, que la grâce abonde là où le péché a abondé. C'est la doctrine des antinomiens ; et , en cela , il faut bien l'avouer, ils ne font que suivre l'exemple du fondateur du protestantisme , de Martin Lutlier , qui n'a pas craint d'enseigner en termes formels , que les bonnes œuvres sont plus nuisibles qu'utiles au salut : maxime anti-sociale autant qu'anti-chrétienne , et non moins destructive de l'état que de la religion.
Or ce sont là des choses qu'il est bon de rappeler aux hommes pour leur faire comprendre tout le besoin qu'ils ont , non-seulement d'une loi divine qui règle leurs croyances et leurs actions , mais encore d'une autorité vivante qui la promulgue et l'interprète infailliblement.
Ce qui se passe aujourd'hui à Genève en offre une nouvelle preuve singulièrement frappante. La vénérable compagnie des pasteurs y fidèle au principe du protestantisme , qui n'admet d'autre règle de foi que la raison , ou l'Écriture interprétée par la raison , s'est vue obligée successivement d'abandonner toute loi précise, et de nier tous les dogmes fondamentaux du chris-
tianisme , le péché originel , et par conséquent la rédemption , la nécessité de la grâce , les peines éternelles , et enfin la divinité de Jésus-Glirist. Nous disons qu'elle nie ces dogmes , car défendre de les soutenir , c'est les nier bien positivement ; et il résulte de là que le centre de la réforme calviniste est devenu le centre du déisme, et qu'il n'existe plus dans la Rome protestante , je ne dis pas aucune foi chrétienne , mais aucune foi quelconque, puisqu'un ministre (i), qui ne manque pas de puissans appuis dans sa compagnie 5 a exprimé publiquement le vœu qu'on renonçât à tout symbole, même à celui des apôtres 5 qui commence par ces mots : Je cî^ois en Dieu,
Effrayés de cette monstrueuse apostasie , uu jeune projoosant , M. Empaytaz , et un ministre , M. IMalan , essayèrent , il y a quelques années 5 d'opposer une digue au scepticisme de la vénérable compagnie des pasteurs de Genève y et de ressusciter le calvinisme dans la ville de Calvin. Mais on leur fit bientôt sentir qu'on n'était pas disposé à rétrograder dans le chemin de l'incrédulité philosophique; et, sans daigner même discuter avec eux les points contestés , on prit une voie plus courte pour arrêter les innova-lions y en proscrivant les novateurs, en leur in-
(i) M. J, Ilcycr , pasteur à GcncA'e. ( Voyez son Coup iVœil sur lea Confissions de fin, )
terdisant la chaire , en les insultant , et en les livrant à la dérision et au fanatisme de la populace, qui, dans le pieux zèle qu'on avait réussi à lui inspirer , fit entendre cet horrible cri : ^ bas J é sus- Christ l
L'ouvrage que nous annonçons contient le récit de ces querelles remarquables, qui pourraient fournir un nouveau chapitre à l'histoire de la tolérance protestante. L'auteur s'appuie partout sur des documens authentiques , et , bien qu'il laisse apercevoir une secrète préférence poux ceux qui défendent la divinité de Jésus-Christ , c'està-dire bien qu'il soit chrétien , on ne trouverait pas dans son écrit une seule expression dont le ministre genevois le plus susceptible pût être raisonnablement choqué. On en jugera par la conclusion ^ qui renferme toute la substance de l'ouvrage.
(( Quand les faits parlent , le narrateur est » dispensé d'y ajouter ses propres réflexions. Tout y) lecteur impartial tirera des documens histori- » ques que je viens de mettre sous ses yeux , » les conséquences graves qui s'offrent d'elles- )) mêmes, et qui ne peuvent être désavouées par » les défenseurs les plus zélés de la compagnie » de nos pasteurs ; je crois cependant devoir » les indiquer ici comme formant la conclusion » naturelle de mon récit.
)) I® Les momiers , sur lesquels on a eu l'ay) dresse d'appeler la dérision populaire par une
» dénomination ridicule, ne sont point une secte ^
)) ni une secte nouvelle -y ce ne sont que les an-
y) ciens calvinistes. Les momiers sont la portion
)) des Genevois restés fidèles aux articles fonda-
» mentaux du christianisme professés par nos pè-
)) res, et consacrés par toutes les confessions de
» foi dressées depuis l'époque de la réformation.
» 2^ La compagnie de nos pasteurs accusée de
» ne plus enseigner le dogme de la divinité de
» Jésus-Christ , était responsable de sa foi au
)) troupeau confié à sa sollicitude , et à toutes
» les églises réformées du monde chrétien ; elle
» ne pouvait garder le silence sans s'avouer cou-
)) pable et sans trahir le but de sa mission. ( Luc,
» XI , 33 ; Matth. , x , 33. )
» 3'' La compagnie des pasteurs n'avait qu'un
» mot à dire , 720^5 croyons ; elle ne l'a pas dit !
» elle n'avait qu'à ordonner simplement la réim-
)) pression des anciennes confessions de foi, et elle
» ne l'a pas fait ! elle a interdit la chaire aux
» ministres qui ont refusé de se conformer au
» formulaire socinien ! Elle a pris et provoqué
)) des mesures de rigueur contre eux !
» 4^ Comment ne pas s'afïliger et ne pas
» s'effrayer pour l'avenir sur l'anarchie des opi-
» nions religieuses qui nous menace , et sur
» la funeste influence que cette anarchie exer-
» cera dans l'ordre politique et social, lorsqu'on
)) voit le corps enseignant et le conseil d'état ,
» c'est-à-dire les deux corps chargés de conserver
)) dans notre cité les doctrines vivifiantes ; lors-
» que , dis-je , on voit ces gardiens de l'arche
)) sainte se donner la main pour étouffer jus-
» qu'à la dernière étincelle du feu sacré , et nous
)> séparer , pour ainsi dire , du monde chrétien
)) et de nos aïeux par un nouveau genre de
ï> parricide !
» 5° On ne peut que s'étonner de la conduite
» que notre gouvernement a tenue dans une af-
)) faire si importante par ses résultats, et si grave
» par son objet. A l'époque où les souverains les
)) plus sages et les plus puissans reconnaissent
» et consacrent les vérités fondamentales de la
» révélation comme des principes conservateurs
)) de l'ordre social, les magistrats de Genève sou-
» tiennent de tout leur crédit et de tout leur
)) pouvoir des pasteurs qui les relèguent dédai-
)) gneusement dans la poussière de l'école ; ils
» arborent , à la face de l'Europe chrétienne ,
y) la bannière flétrie et sanglante du déisme et
» du rationalisme ! Tandis que , digne héritier
)) du trône et de la sagesse de Pierre-le-Grand ,
)) Alexandre élève sur les bords de la Moscoua
» une basilique au Dieu sauveur ^ la Rome pro-
» testante ose dire à Jésus-Christ, Nous ne vou^
» Ions plus de toi ; retire-toi de nous ( Job ,
» xxn , 17 ) ; et Genève entend sans frémir les
)) rives du Léman retentir de l'horrible blas-
)) phème , à bas Jésus-Christ !
y> 6^ A ne s'arrêter même qu'à des considéra-
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» tions purement humaines et politiques, un tel )) procédé n'est-il pas empreint du sceau de la )) démence? N'est-ce pas appeler sur nous d'une )) manière fâcheuse l'attention des nations étran- » gères? N'est-ce pas nous exposer à être mis » en quarantaine , comme les hâtimens qui sor- )) tent d'un port pestiféré ? à voir les églises ré- » formées, qui jouissent de la protection et de )) la bienveillance des souverains dans les états )) desquels elles sont établies , repousser les mi- » nistres et les instituteurs sortis de nos écoles , ï) interdire à leurs candidats de fréquenter no- )) tre académie de théologie , pour ne pas com- )) promettre leur existence en donnant à leurs » gouvernemens respectifs de justes sujets d'in- » quiétude sur les principes puisés dans nos » murs?
» 7« Les momiers avaient la plus belle et la » plus sainte cause à défendre , en combattant y> pour les dogmes de la sainte Trinité , de la )) divinité du Sauveur , de la dégradation de » l'homme par le péché originel , et de la né- » cessité de la grâce. Ils ont eu tort de rajeu- » nir les questions sur la prédestination et sur )) le salut par la foi sans les oeuvres ; ce sont )) là des opinions extravagantes et dangereuses » qui avaient vraiment et heureusement vieilli : » nous n'y pensions plus. Cependant le repro- » che qu'on leur fait retombe tout entier sur » Calvin et sur les autres confessions de foi adop-^
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)) tées par toutes les églises réformées. Ce sont )) les chefs de notre réforma tion qui avaient iny> troduit ces fatales croyances dans le sein de » l'Eglise de Dieu. Le tort des momiers, qui ont » voulu rétablir les anciennes maximes, a été de )) ne pas savoir faire le triage de l'ivraie d'avec le » bon grain : il faut les plaindre plutôt que les ac- )) cuser. »
A ces conclusions de l'auteur, nous en ajouterons quelques autres au nom des catholiques , que ces discussions intéressent aussi, puisqu'elles montrent avec évidence , même aux plus aveugles, l'indispensable nécessité d'un tribunal divin, qui décide infailliblement toutes les questions qui peuvent s'élever sur la foi.
Et d'abord nous demanderons à la vénérable compagnie des pasteurs de Genève , que devient le fondement du piotestantisme, s'il n'est pas permis aux momiers d'interpréter l'Écriture-Sainte selon leurs propres lumières , et de l'entendre dans le sens que l'entendait Calvin -, s'ils sont obligés de soumettre leur raison à celle de la vénérable compagnie ; si elle a le droit d'user contre eux de l'autorité qu'elle refuse à l'Eglise catholique , et encore , non pas pour prescrire xin symbole déterminé, mais pour défendre d'en adopter un? Nous lui demanderons en quoi consiste le christianisme , à son avis ; et nous la défions solennellement de faire à cette question une réponse précise , qui soit avouée par les autres
églises protestantes; de sorte qu'après avoir commencé , comme le lui reprochait Rousseau , par ne savoir ce qu'est Jésus-Christ , elle en est vernie très-conséquemment à ne plus savoir ce que c'est qu'être chrétien.
Nous demanderons ensuite aux momiers de quel droit ils accusent la vénérable compagnie de s'éloigner de la vraie doctrine en abandonnant celle de Calvin ? est-ce que la vraie doctrine , selon le principe du protestantisme , n'est pas celle qui paraît vraie à quiconque interprète l'Ecriture de bonne foi ? Qui leur a dit que les pasteurs de Genève manquent de cette bonne foi ? — Ils n'enseignent pas ce que leurs maîtres leur ont enseigné; ils ne croient pas ce que croyaient leurs pères. — Qu'importe? IN'en était-il pas ainsi des premiers réformateurs? Le reproche de variations est absurde dans la bouche de ceux qui posent en dogme le droit de varier? Et les momiers eux-mêmes sont-ils donc d'accord entre eux ? Ne sait-on pas que déjà ils trouvent dans l'Ecriture les opinions les plus opposées? Si donc la vénérable compagnie croit voir clairement dans l'Ecriture que Jésus-Christ n'est pas Dieu , elle peut et doit nier sa divinité au même titre que les momiers rafiirment. Ces fils posthumes de Calvin prétendraient-ils par hasard à l'infaillibilité ? Cette prétention serait nouvelle parmi les protestans , et je pense qu'en ce cas il n'est pas un d'eux qui ne préférât de beaucoup à l'in-
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faillibilité récente de MM. Empaytaz et Malan , qui ne s'entendent pas , dit-on , parfaitement sur tous les points , celle de l'Église immuable qui , depuis dix -huit siècles , n'a pas cessé un seul instant de réclamer et d'exercer , au nom de Jésus-Christ , cette divine prérogative.
En deux mots, la vénérable compagnie viole manifestement le principe fondamental du protestantisme , en condamnant les momiers , et en s'opposant à la libre prédication de leur doctrine. Les momiers violent le même principe en condamnant la doctrine de la vénérable compagnie. D'où il suit que , pour être à la fois protestant et conséquent , il faut admettre qu'on est chrétien en croyant que Jésus-Christ est Dieu , et tout aussi bon chrétien en soutenant qu'il ne l'est pas. Étendez jusqu'à l'existence même du souverain Etre cette liberté de croyance, et vous aurez cette exacte et complète définition du christianisme protestant ^ que nous avons sommé les pasteurs de Genève de nous donner , et qu'ils ne nous donneront certainement pas , nous le répétons avec assurance. Pour inspirer une profonde horreur de la réforme à la plupart de ses sectateurs , et pour les en détacher à jamais , il suffirait de la leur montrer telle qu'elle est.