RESTAURATION DE LA SCIENCE POLITIQUE
et des croyances communes. Quelle union , en effet 5 serait-il possible d'imaginer entre des êtres dont les croyances et les sentimens seraient en tout opposés? Chacun d'eux séparé des autres, et les repoussant de toute sa nature , vivrait dans un éternel isolement. L'union des esprits n'est donc autre chose que l'unité de croyances, qui ne saurait se trouver que dans la vérité , parceque la vérité est une , immuable , tandis que , diverse , selon les temps et les lieux , l'erreur varie perpétuellement. L'union des cœurs n'est non plus que l'unité de sentimens , ou , en d'autres termes, une bienveillance mutuelle. Et de même que le doute est l'absence de lien ou d'union entre les esprits , et l'indifférence l'absence de lien ou d'union entre les cœurs , le faux , dont le caractère est l'opposition aux croyances générales, divise les esprits, comme la haine divise les cœurs. Ainsi ce qu'il y a de commun dans les croyances est aussi ce qu'il y a de vrai , est aussi ce qui unit; ce qu'il y a de commun dans les sentimens est aussi ce qu'il y a de bienveillant, est aussi ce qui unit : et la société repose sur deux grandes lois , sans lesquelles on ne pourrait pas même la concevoir, une loi de vérité et une loi d'amour.
Mais quand on vient à considérer la faiblesse de la raison humaine, si facile à s'égarer, si opiniâtre à ne jamais revenir de l'erreur qui la flatte, et la corruption de la volonté qui, concentrant
riiomme en lui-même , le porte à faire de son intérêt propre , tel que les passions le comprennent, l'unique règle de ses affections , on voit bientôt que le lien social ou ne pourrait se former , ou se briserait à chaque instant , s'il n'avait pas hors de nous son origine dans une puissance plus sage. Les hommes ne sont pas plutôt abandonnés à eux-mêmes qu'ils deviennent ennemis les uns des autres par un effet de l'amour désordonné de soi , et qu'ils se perdent dans une multitude d'opinions contradictoires. Pour .qu'il existe un ordre de croyances et de sentimens invariables , ou pour que la société naisse et se conserve , il faut que les lois de l'intelligence, manifestées à l'homme avec certitude par une raison au-dessus de la sienne , soient obligatoires pour lui , et point de société sans un pouvoir souverain qui impose à l'esprit le devoir de certaines croyances, et au cœur le devoir de certaines vertus. Aussi tous les peuples ont-ils reconnu une loi primordiale promulguée par Dieu même , et d'où dérivent toutes les autres lois. En rappelant son existence et sa nécessité, Conf acius , Pythagore , Aristole , Platon , Cicéron , n'ont été que les organes de la tradition universelle et les échos du genre humain.
Dans cette loi primitive , dont le christianisme n'est que le développement , se trouve la règle indispensable des pensées et des actions , et . 'il était possible que les hommes l'observassent tou-
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jours fidèlement , un ordre parfait régnerait sur la terre. Mais , par une triste suite de la dégradation originelle de leur nature , devenus trop souvent incapables d'une obéissance volontaire à la loi divine qui constitue la société , il a fallu qu'ils fassent ramenés à la pratique du devoir par une autorité extérieure , dont le droit est fondé sur cette loi même , qu'elle est chargée de maintenir. De nouveaux rapports , mais passagers 5 puisqu'ils ne sont relatifs qu'à la vie présente , se manifestent entre les hommes , et l'ensemble de ces rapports, dérivés aussi de la nature des êtres qu'ils contribuent à unir, forme ce qu'on appelle l'ordre politique et civil.
Ici commence la théorie exposée par M. de Haller. Il montre, avec une extrême clarté, comment la société politique s'établit et se développe, sans aucun pacte primitif, par le seul cours naturel des choses , tel que l'histoire le présente partout , dans tous les temps , et tel que la raison nous fait comprendre qu'il a dû toujours exister. Selon lui et selon le bon sens , un souverain n'est qu'un homme fort et possédant des domaines étendus , indépendant par cela même et en état de défendre son indépendance. Le droit de propriété , droit qui a sa source dans la nature et antérieur à tout contrat, est le fondement de sa puissance ou de sa souveraineté ; et l'on voit les relations sociales en dériver successivement, comme elles se forment chatiue pur
SOUS nos yeux au seia même des sociétés anciennes ; car tout établissement légitime , toute espèce d'organisation régulière , et spécialement toute famille qui se fonde, offre une image fidèle de cette première création. Riche et puissant, le souverain est entouré d'hommes qui lui prêtent volontairement leurs services , en échange des avantages qu'il leur procure et de la protection qu'il leur accorde, sans que pour cela il acquière sur eux un pouvoir différent de celui qui appartient naturellement à tous les hommes à l'égard de ceux que la naissance , leurs besoins ou leurs intérêts placent comparativement dans une position dépendante; et la justice même que le prince rend n'est de sa part qu'une prestation de secours commandée par la loi divine , l'accomplissement d'un devoir de charité envers le faible. Sans maître , puisqu'il est indépendant , nul ne peut lui imposer de lois , et il a le droit d'en imposer ou de fixer les conditions auxquelles il reçoit , protège ceux qui s'attachent à son service. Des rapports semblables , mais qui supposent tous une supériorité préexistante d'où ils tirent leur origine, s'établissent, au-dessous du souverain , entre les divers membres de la communauté; et le propriétaire aussi impose des conditions ou des lois à son fermier 5 et celui-ci à ses serviteurs , qui ne sauraient lui en imposer aucunes. Ainsi se forme la hiérarchie sociale par une suite d'engagemens volontaires , tacites ou
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exprès ; et dans laquelle chacun possédant les mêmes droits esseiitiels , les exerce seulement , selon le degré de sa puissance native ou acquise , dans une sphère plus resserrée ou plus étendue; et l'ordre se rn a intient .«u milieu de cette société vraiment naturelle par le principe même qui a présidé à sa formation , c'est-à-dire au moyen de la loi universelle , imprescriptible de justice 2t de bienveillance , à laquelle princes et sujets sont également soumis.
Jamais la science du droit public , que les protestans et les philosophes ont embrouillée et corrompue d'une si étrange manière^ n'avait encore été présentée sous un point de vue qui satisfasse autant la raison. En lisant M. de Haller, on assiste en quelque sorte à la naissance de la société 5 on la voit croître et parvenir graduellement à sa perfection ; car les faits viennent partout, dans son ouvrage, à l'appui du raisonnement ; et quoique peut-être il eût pu donner un peu moins d'étendue au développement de ses idées , elles sont presque toujours d'une justesse si parfaite , elles s'enchaînent avec tant d'ordre et de clarté , qu'on le suit sans fatigue et même avec plaisir dans beaucoup de détails que l'esprit suppléerait aisément.
Pour nous résumer , les êtres intelligens sont unis par une loi divine antérieure à toute iu'stitution positive , et sans laquelle ils vivraient éternellement isolés. Cette loi universelle consti-
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lue la société , puisqu'elle crée seule des devoirs et des droits. M. de Haller la rappelle sans cesse ; mais ayant cru ne devoir traiter que des rappoi ts extérieurs des hommes entre eux , qui ne sont point la société , mais une conséquence de la société 5 laquelle n'existe véritablement que dans l'ordre intellectuel et moral , il ne remonte point jusqu'à son origine première , et rien non plus ne l'y obligeait dans le plan qu'il s'est proposé. Du reste il montre admirablement que tous ces rapports extérieurs , dont l'ensemble forme le droit politique et civil , se déduisent d'un seul principe , ou plutôt d'un seul fait : Le prince est un propriétaire indépendant qui administre fies propres affaires. Il faut voir dans l'ouvrage même combien cette idée si simple est féconde en vérités importantes-, combien elle jette de lumières sur les grandes questions de l'établissement du pouvoir et de sa transmission , combien elle est favorable à la vraie liberté , à la paix et au bonheur des peuples , nécessairement détruits , ainsi que la dignité réelle de l'homme , par les systèmes opposés.
Examinez en effet les doctrines philosophiques, soit dans leur théorie générale , soit dans l'application qu'on en fait de nos jours à l'ordre social , et vous reconnaîtrez qu'elles ne sont rien moins que le renversement des bases de la société humaine. Et d'abord, en déclarant chaque raison indépendante ou souveraine , elles anéan-