‹ MélangesChapitre 79 sur 80 · DE LA SCIE^XE POLITIQUE · texte numérisé non relu

DE LA SCIE^XE POLITIQUE

tissent la société des intelligences , puisqu'il ne peut plus dès-lors exister de croyances communes qu'on soit obligé d'admettre , ou de véritéslois. Les droits et les devoirs n'offrant rien d'universel, rien d'immuable, et n'ayant de rapport possible qu'avec la pensée et la volonté de cha-< que homme , qui les crée et les abolit à son gré , sont des mots vides de sens ; car la volonté d'un homme n'est obligatoire ni pour les autres , ni pour lui-même ; ce qu'il veut aujourd'hui , il est libre de ne pas le vouloir demain. Où serait d'ailleurs la règle et la loi de sa volonté , si sa pensée n'en a point ? Indépendant de ses semblables , comme ses semblables le sont de lui , il n'existe entre eux aucun lien que le premier caprice ne puisse rompre : il ne doit rien à autrui, et on ne lui doit rien. La notion du pouvoir disparaît également ; car là où tous sont souverains , nul n'a le droit de commander , ni le devoir d'obéir : et qu'est-ce que cela, sinon Tanéantissement total de la société ?

Aussi , dès que l'on passe à l'application de ces maximes , on est contraint d'imaginer à la place du pouvoir réel un pouvoir fictif, et de rêver je ne sais quelle souveraineté collective composée de toutes les souverainetés individuelles; et c'est ce qu'on a nommé la souveraineté du peuple , une des plus étonnantes et des plus monstrueuses folies qui soient jamais montées dans l'esprit humain. Elle entraîne , sous de nouveaux

rapports , la destruction de tout ordre , de tout devoir et de tout droit : car la volonté du peuple ne pouvant pas plus être contrainte et n'ayant pas plus de règle obligatoire que la volonté de l'individu, est elle seule toute la loi. Et comme on a bien senti que gouverner c'est conduire les affaires du souverain, le prince n'a plus été que le mandataire d'un être abstrait, du peuple souverain créé par la philosophie ; et gouverner n'est autre chose qu'administrer les affaires du peuple. De là le plus épouvantable despotisme, ou la plus profonde anarchie. Car les droits du prince , dans un ordre naturel de société , sont limités par d'autres droits aussi légitimes, aussi sacrés que les siens , et par une loi divine de justice : mais les droits du peuple n'ont point de limites, puisqu'il n'y a rien hors du peuple, et le même principe qui le fait souverain détruit entièrement la notion universelle de loi. Il pourra donc tout, ou plutôt l'on pourra tout en son nom. Tantôt la force courbera dédaigneusement sous le joug une multitude muette; tantôt la faiblesse écrira des chartes pour flatter les espérances des partis. La sûreté personnelle et la propriété perdront leurs garanties; car quelle est la propriété qui n'appartienne pas au peuple? et si le peuple veut se retrancher un membre , ou même se suicider , qui a le droit de s'y opposer? Mon bien, ma vie, qu'est-ce, selon cette théorie philosophique, qu'une portion de la vie

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et du bien du peuple ? Et où serait la raison qui l'empêcherait d'en disposer à son gré? Qu'on voile tant qu'on voudra ces conséquences, elles reparaissent toujours , et on les reconnaît sous mille formes diverses. L'histoire de notre temps n'est que cela. Le petit esprit, la basse ambition, la cupidité, l'égoïsme , trouvent dans cet état de choses une sphère d'activité digne d'eux ; aussi le défendront-ils avec une sorte de fureur. La démocratie d'Atliènes charmait les orateurs de la populace. Du reste on ne saurait comparer une petite république de la Grèce à une grande so-^ ciété chrétienne dégénérée : en proie à un désordre bien plus grave, celle-ci doit subir toutes les conséquences de l'erreur absolue, de la négation de toute loi et de toute autorité, qui n'est au fond que la négation de Dieu. Privée de sens, elle deviendra le jouet des plus vaines chimères; car de la terrible fiction d'une souveraineté collective, sortiront nécessairement d'autres fictions sans nombre : ainsi l'on ne parlera que deslibertés publiques ^ de la richesse publique , du bonheur public^ et ce public si libre, si riche, si heureux , c'est ici la merveille , sera libre , riche , heureux , comme nous l'avons été , pour la plupart , depuis quarante ans.

Il est impossible de mieux apprécier que ne l'a fait M. de Haller ce funeste système de la politique moderne \ il en met à nu la fausseté , le ridicule et le danger. Son livre, où une vaste

instruction s'allie à une grande force de raisonnement , ne saurait être trop médité ; et nous plaignons le pays qui n'a pas su comprendre tout ce qu'il y avait pour lui d'honorable à compter parmi ses citoyens un homme d'une telle supériorité. Au reste , adopté par l'Europe , lorsque Berne le rejetait , M. de Haller a de quoi se consoler de l'injustice de sa patrie.

Préaenté à la Chambre des Pairs le 4 janvier 18a 5,

Sacrum, sacrovc commendatum qui clepserit rapseritve, parricida csto.

( Lex XII, Tahul, )

JLiE 5 avril 1824, M. le garde des sceaux soumit à la Chambre des Pairs un projet de loi , non précisément sur le sacrilège , ce mot déplaisait , mais contre les vols commis dans les édifices consacrés à la religion de rËtat ou aux autres cultes reconnus en France (i). Tou-

(1) Les journaux non officiels ne rendant pas toujours compte avec une parfaite exactitude des séances des Cham- Lies , nous avons pris toutes nos citations dans le Moniteur,

cbé du reproche d'indiflérence , et même d'athéisme qu'on adressait de toutes parts à notre législation, il jugea qu'il était convenable de la laver de cette flétrissure. Dans la jeune chaleur de son zèle, il crut même qu'il ne suffisait pas, pour repousser cette odieuse imputation, de déi'Iarer , à la face de l'Europe , que le peuple français avait , comme tous les autres peuples , une religion ; il pensa que quatre ou cinq ne bcraient pas trop dans une pareille circonstance, et en conséquence , parlant au nom du minislère, au nom du roi très-chrétien, il entretint la Chambre de son respect pour nos religions , s'honorant ainsi d'être tout à la fois catholique , luthérien, calviniste, et juif même. Il y eut bien d'abord un peu de surprise , et ce luxe étonna après tant d'indigence : mais enfin M. de Peyronnet , portant sans doute partout avec lui les sentimens qui l'animent , avait trouvé que nos églises , les temples de Luther , les prêches de Calvin , et autres lieux sacrés y comme il les appelle , sont également r asile de la piété et de la vertu , tout remplis de la majesté du JJieu qu'on y ad^ore.

Après de semblables aveux , le sacrilège , qu'il fiit ou ne fût pas nommé dans la loi , devenait une chose réelle , puisque enfin , suivant la nolion que les hommes attachèrent toujours à ce Uiot, le sacrilège consiste dans la profanation d'un objet sacré , ou dans l'outrage qu'on lui fait , ou-

trage criminel par l'unique motif qu'il remonte jusqu'à Dieu , qui seul est sacré et saint par luimême. Il fut donc reconnu implicitement qu'on pouvait outrager Dieu , soit par la profanation des objets employés à son culte, soit par la profanation directe de la Divinité elle-même , présente sous les espèces consacrées. Ce crime atroce parut à M. le garde des sceaux digne du dernier supplice, pourvu qu'on eût profané le Saint des Saints, et outragé Dieu de nuit ^ en compagnie d'une ou de plusieurs personnes y avec des armes apparentes ou cachées y avec violence ou menace , à Vaide d' effraction y d'escalade ou de fausses clefs.

La sévérité de cette disposition pouvant néanmoins sembler excessive y le ministre fit observer qu'elle n'ofirait après tout qu'une application nouvelle des articles du code destinés à protéger les lieux qui servent d'asile à nos animaux domestiques. Personne , que nous sachions , excepté M. l'évêque de Troyes , ne s'éleva contre cette comparaison, sans exemple depuis l'origine du monde. Voilà où nous en étions en 1824. Aujourd'hui où en sommes-nous? Y a-t-il quelque chose de changé dans nos doctrines publiques? C'est ce que tout à l'heure nous verrons.

L'esprit du projet de loi était tout entier dans le discours de M. le garde des sceaux. Une commission fut nommée pour examiner ce projet. M. Portalis, chargé du rapport, s'embarrassa un

peu dans des raisonnemens abstraits sur la religion , qui est , dit- il , le lien principal des hommes entre eux , ainsi que V indique cette philosophie du langage y qui -préside à la composition et à Vimposition des noms ,- et sur la justice , rayon de cette lumière incréée qui éclaire le cœur de chaque homme ^ et dont la religion est le foyer commun. Je pense que les nobles pairs comprirent cela, (c Avec elle ( avec )) la religion ) descend du ciel dans les conscien- » ces , comme un complément indéfectible de » l'autorité des lois , l'imposante et efficace no- » tion d'un Dieu législateur et juge , vengeur )) et rémunérateur. » Ce qui signifie, d'un côté, que la notion de Dieu , indépendante de toute instruction , est dans la conscience avant d'être dans l'entendement ; que dès-lors Dieu se révèle a chaque homme individuellement : et d'un autre côté , que les lois et leur autorité existaient avant la religion qui n'en est que le complément , et avant la connaissance d'un Dieu législateur. C'est le comble de l'art ou du bonheur d'avoir su ainsi réunir, dans une seule phrase, toute la substance de VEmile et du Contrat social.

Le rapporteur ne laissa pas de proposer , au nom de la commission, quelque amendement au projet de loi , afin de ce remplir , dit-il , le vœu » de ceux qu'une pieuse sollicitude porte à dé- » sirer que la profanation et le sacrilège soient » sévèrement réprimés. » De sorte qu'il invitait

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naïvement la Chambre , non pas à défendre la société contre un genre de cri aie qui en ébranle les fondemens , non pas à raffermir la base des lois en punissant les outrages faits à l'Etre souverain de qui toute justice émane essentiellement, mais à satisfaire par des supplices les désirs d'une pieuse sollicitude : il n'y voyait pas autre chose.

Bientôt après , à la vérité , il parle de sa ferme confiance , partagée par la commission , a que » la loi proposée protégera efficacement la so- » ciété contre le scandale affligeant des profa- )) nations , et les criminels attentats du sacri- )) lége. » Mais il oubUe qu'il venait , il n'y a qu'un moment , d'avertir la Chambre , que le plus odieux des sacrilèges ne se trouvera pas prévu par la loi y ce qui ne l'empêche pas d'ajouter , à propos d'une dispositioa finale : ce Elle )) atteste le haut degré de protection que le lé- » gislateur accorde aux principes religieux , et » le caractère de gravité qu'il imprime aux y> moindres délits qui intéressent la religion. »

Il serait inutile de rechercher la véritable pensée du noble pair au milieu de tant de contradictions. Ce qui est clair du moins, c'est l'admirable et généreuse condescendance du législateur, qui daigne accorder sa haute protection aux principes religieux , à la vérité , à la justice , à Dieu et à ses commandemens.

La discussion s'ouvrit sur ce rapport et sur le projet de loi qu'il accompagnait.

M. le cardinal-archevêque de Sens indiqua Tunique moyen de faire une bonne loi sur le sacrilège , en séparant , dans tous les actes de notre législation religieuse , ce qui concerne rÈglise catholique de ce qui concerne les autres cultes-^ en faisant , par exemple, dans le cas présent, une loi distincte et séparée pour ces derniers. Cette loi aurait simplement statué sur les vols et autres délits commis dans les lieux où se célèbrent ces cultes.

Après une déclamation philanthropique de M. de Lally-Tolendal sur la peine de mort , et un discours plein d'âme et d'éloquence de M. l'évèque de Troyes , M. l'archevêque de Paris , modifiant la proposition de M. le cardinal-archevêque de Sens , se réduisit à demander , « Qu'on sup- )) primât dans chaque article du projet toute )) énonciation relative à d'autres cultes que la » religion de l'État , et d'ajouter comme sup- » plément un paragraphe qui déclare applica- » blés aux délits commis envers ces cultes les » dispositions pénales contenues dans la première » partie de l'article. »

M. le garde des sceaux fit observer avec raison que (( cette division ne rendrait pas la loi » meilleure ni son exécution plus assurée , que )) c'était la forme et non le fond que l'on at- » taquait. »

M. l'archevêque de Paris en convint franchement. « Sa proposition 5 dit-il, n'avait, aucune-

382 DU PROJET dp: loi

» ment pour but, et ne saurait avoir pour effet )) d'affaiblir la répression des délits coraniis en- » vers les autres cultes , puisqu'elle laisse sub- » sister dans toute leur étendue les peines por- » tées contre ces délits par le projet de loi. Il » répugnerait à ses intentions de donner à qui » que ce soit aucun sujet de plainte, d'atténuer » à l'égard des cultes légalement établis le bien- )) fait de la charte; mais il demande aussi que )) la religion de l'état recueille quelque avantage » du titre que cette même charte lui assure , )) et que, séparant de chaque article du projet » ce qui la concerne et ce qui concerne les au- » très cultes, on s'abstienne de la confondre avec )) eux dans une disposition commune où rien » ne rappelle son incontestable supériorité. »

M. l'archevêque de Paris ne semblait pas trop demander en faveur de la religion , qu'il était particulièrement obligé de défendre : une simple division de paragraphes suffisait pour le satisfaire. On ne devine pas pourquoi M. le garde des sceaux s'opposait à un changement qui n'intéressait pas le fond des choses, et qu'il reconnaissait être de simple forme.

Une réclamation plus importante, sur une lacune du projet de loi, s'éleva presque aussitôt; et , pour être juste envers tout le monde , nous rappellerons ici que l'honneur de cette réclamation, qui aurait dû être appuyée plus fortement, appartient à M. Pasquier. Il déclara « qu'on ne

y> pouvait s'empêclier d'introduire dans le projet )) une disposition répressive du sacrilège , indé- » pendant du vol , qu'atteignait seul la dispo- )) sitiou originaire. Tout en respectant les prin- )) cipes de notre législation pénale, on conviendra , » dit-il , que , dans une loi qui a pour but la )) répression des crimes commis dans les églises , )) il est impossible de passer sous silence le plus )) odieux de tous ces crimes, la violation des la- )) bernacles et la profanation des hosties consa- » crées. De quelque nom que l'on flétrisse uu » pareil attentat, il a besoin d'être prévu, d'être )) exprimé par une assemblée dont tous les mem- » bres , à un petit nombre d'exceptions près , )) font profession de la foi catholique. » En conséquence, M. Pasquier voulait qu'on insérât dans la loi (( le terme de violation ou destruction )) des saintes hosties y ou quelque autre excep- )) tion plus convenable. »

Rien ne paraissait plus juste et plus simple à la fois; on y vit pourtant des difficultés. La plus grande était de rappeler indirectement le mot de sacrilège. M. l'évêque d'Hermopolis, avec cet esprit de conciliation qui le caractérise (i), « con- » sentit à céder à un scrupule dont il vaudrait » peut-être mieux s'affranchir , dit-il ; mais ,

(i) « Un nouvel opinant ( M, Vé^'êque d' HermopoUs ) )) présente une rédaction qu'il croit propre à concilier toutes )) les opinions » ( Moniteur du 6 mai 1824. )

» ajouta le noble pair, si l'on craint d'employer )) ce mot de sacrilège sans une définition qui en y) restreigne la latitude , au moins faut-il le rem- )) placer par quelque chose. »

L'assemblée n'avait pas au fond d'éloignement pour cet avis conciliatoire : l'embarras était d'imaginer quelque chose qui dît et ne dit pas ce qu'on voulait et ce qu'on ne voulait pas exprimer. Enfin 5 après avoir balancé les désirs et les répugnances (i), le noble pair c< se flatta que- » la disposition suivante n'éprouverait aucune oby> jection. Il proposa d'ajouter comme article ad- » ditionnel à la suite de l'article :

y> Sera puni de la même peine quiconque , )) dans un édifice consacré à la religion catlio- » lique, aura volé, avec ou sans effraction, les )) vases sacrés renfermés dans le tabernacle. »

Les uns trouvèrent que cette disposition en efî'et était quelque chose y d'autres trouvèrent que ce n'était rien , et plusieurs que c'était trop. Une longue discussion s'engagea sur les termes de la conciliation. Devait-on dire les vases dëpo'sés ou renfermés? M. l'arcbevêque de Paris résolut cette grave difficulté par les règles canoniques , qui ordonnent que le tabernacle soit toujours fermé.

11 se jeta ensuite dans des distinctions un peu subtiles sur les vases sacrés destinés à Vexer-

(i) « Personne ne veut laisser le sacrilège impuni. — Si » toutefois on y répugne , etc. {^Moniteur du 6 Mai 1824.)

cice de la religion de VJLtat, et les vases consacrés à la célébration des autres cultes : de sorte qu'à son avis , tandis que les antres cultes et leurs vases n'étaient que consacrés , la religion de l'État et les vases destinés à son exercice avaient l'avantage d'être sacrés : supériorité incontestable y qui ne satisfit cependant pas M. l'évêque de Troyes , dont le mâle esprit et la vive foi étaient peut-être peu propres à saisir ces délicatesses grammaticales.

Enfin, pour en venir à quelque chose de décisif sur cette question, M. l'archevêque de Paris fit, en présence de l'Europe, cette déclaration solennelle , que chacun peut lire dans le JMoniteur y où elle fut consignée le lendemain.

« Le vol des vases employés à la célébration )) des autres cultes suppose en effet , dans celui j> qui s'en rend coupable , le même principe r> d'irréligion que celui de nos vases sacrés , » quelle que soit la distance qui , dans le fait , » sépare les uns des autres , et rien n'empêche )> que la loi lui applique la même disposition » pénale. »

Abrégeons : la loi amendée selon ces principes parut anti-chrétienne et anti-sociale à la commission de la Chambre des Députés. Elle s'occupait d'en rédiger une que des chrétiens pussent adopter , lorsque tout-à-coup le ministère retira son projet. Il le reproduit aujourd'hui avec des modifications qui ne le rendent pas meilleur,

ainsi que nous le montrerons dans un moment , après avoir présenté quelques observations sur le discours de M. le garde des sceaux.

L'incohérence et la contradiction des idées, la fausseté dangereuse des maximes , voilà ce qui frappe d'abord dans ce discours. S'excusant de n'avoir offert à la discussion des Chambres, pendant la dernière session , qu'un projet de loi incomplet au jugement de tout le monde et de son aveu même insuffisant, le ministre en donne cette raison , qu'il n'avait pas cru devoir provoquer des dispositions pénales contre un crime qui nous était devenu étranger.

« Quand nous portions , dit-il , nos regards

» sur la société , nous y remarquions plus d'in-

» différence que de haine pour la religion; plus

» de négligence et d'oubli, que d'ardeur à la

)) combattre et à l'outrager; plus d'impiétés com-

» mises par des malheureux dépourvus de foi ,

» que de sacrilèges commis par de fanatiques

» adversaires de notre culte et de nos croyan-

» ces. Les exemples de sacrilèges étaient très-ra-

)) res, et pour ainsi dire inconnus : il nous parut

» qu'on pouvait différer d'instituer des supplices

» pour un crime qui nous était devenu étran-

)) ger , et d'offrir des garanties à la société con-

» tre un danger auquel elle n'était pas expo-

» sée. »

Il est assez étrange que le premier magistrat du royaume , chargé de la défense des doctrines

sociales , choisisse pour nous apprendre qu'il y a plus de négligence et d'oubli de la religion , que d'ardeur à la combattre et à V outrager y le moment même où , non satisfait de réimprimer et de répandre avec profusion , jusque dans les campagnes , les ouvrages du dernier siècle , dans lesquels la religion est à chaque page attaquée et outragée y on inonde encore la France de livres nouveaux où l'impiété la plus hardie se joint au cynisme le plus révoltant (i).

Mais enfm il est constant , d'après M. le garde des sceaux , que le sacrilège est parmi nous un crime pour ainsi dire inconnu ; que dès-lors il est inutile d'offrir à la société des garanties contre un danger auquel elle n'est pas exposée. Qui croirait que ce fut là précisément l'un des motifs sur lesquels le ministre appuie son projet de loi , et qu'il vienne dire à la Chambre des Pairs : « Messieurs , le sacrilège est un » crime qui n'existe point • en conséquence , je » vous propose de faire une loi contre le sacri- )) lége ? »

Il est difficile de ne pas trouver une sorte de contradiction dans ce langage : attendons pour-

(i) Une seule entreprise de ce genre, la Bibliothèque du dix-neuvième siècle , destinée, suivant le Prospectus y à préparer le peuple des campagnes à la lecture de Voltaire et de J.-J. Pv.ous§eau , mettra six cent mille volumes d'impiétés en circulation dans le coui"S d'une ou deux années.

tant ; M. de Peyronnet a bien des ressources dans l'esprit ; citons encore :

« Qu'est-ce que le sacrilège ? C'est , répond y> le projet de loi, la profanation des choses sa- » crées. En quoi consiste la profanation? A com- )) mettre volontairement et par haine ou mépris )) de la religion , des outrages et des voies de ï) fait sur les vases sacrés ou sur les hosties con- )> sacrées. »

La profanation des clioses sacrées, commise par haine ou mépris de la religion, est donc en France pour ainsi dire inconnue? Le ministre du moins ne peut le dire sans abandonner, comme on va le voir , sa doctrine sur le sacrilège \ car voici ce que nous lisons dans son discours à la Chambre des Pairs :

(( Affligé du grand nombre de vols sacriléy) ges qui se commettent dans les diverses par- )) ties du royaume, nous pensions qu'il était de » notre devoir de proposer des peines pour les » réprimer. »

Le vol d'une chose sainte est sans doute, selon les idées de tous les peuples, une profanation. Ils n'imaginèrent jamais, à la vérité, que la profanation , pour être sacrilège , dût avoir été commise par haine ou mépris de la religion. Mais , quoi qu'il en soit de cette circonstance dont nous reparlerons ailleurs, il n'en reste pas moins avéré , de l'aveu de M. de Peyronnet , qu'il se commet en France un grand nombre de vols

sacrilèges , et qui dès-lors sont nécessairement, d'après sa définition du sacrilège , des profanations commises par haine ou mépris de la religion. Le sacrilège, loin d'être un crime pour ainsi dire inconnu y est donc au contraire un crime très-commun. De deux choses l'une enfin : ou comme le disait l'an dernier le ministre , le sacrilège nous est devenu heureusement étranger y et alors il est absurde de proposer une loi pour le réprimer et le punir; où, comme le dit aujourd'hui le même ministre, il se commet en France un grand nombre de vols sacrilèges , et alors , à moins de renoncer à sa définition , d'où dépend toute l'économie de la loi, il est obligé d'admettre qu'il se commet en France un grand nombre de profanations par haine ou mépris de la religion. Quelle pitoyable position que celle d'un homme placé entre des faits qu'il ne peut nier , des maximes qu'il ne veut point avouer , et des conséquences nécessaires de ces maximes et de ces faits, qu'il lui faut admettre malgré lui !

Nous ne parlerons point des peines que l'auteur du projet de loi propose de décerner contre les vols sacrilèges : mais nous ne pouvons à ce sujet passer sous silence deux phrases à peine concevables du discours que nous examinons.

» Paissiez-vous , dit le ministre, reconnaître, » dans le nouveau projet, qui vous est soumis, » quelques traces de l'attention scrupuleuse avec

3qo du projet de loi

)) laquelle nous nous sommes appli(jués à pré- » venir toute incertitude et toute équivoque , » à éviter le scandale des débats et l'arbitraire » des décisions, à concilier enfin les intérêts de )) Vhunianité ^ de la religion et de la justice, )) Vos délibérations seules pourront nous appren- » dre si nous avons atteint le but qui nous était » proposé ; si nous avons rendu à la religion et )> à la société ce qui leur est dû, sans imposer )) de trop grands sacrifices à F humanité , si » nous avons rencontré cette exacte mesure de )) rigueur et de bienveillance qui est la justice )) même et qui fait seule les bonnes lois. »

Que, dans le préambule d'une loi pénale, on vienne nous entretenir de la bienveillance due au crime, c'est là sans doute un de ces prodiges réservés au siècle des lumières. Le ministre aurait-il par hasard voulu conclure du fait au droit ? Ce serait aller vite. Au reste je ne nie pas les exemples ; on a tout vu , je le sais , en ces temps d'une parfaite civilisation , et je vois aussi que nous devons nous préparer à tout entendre. Que l'on daigne cependant éclairer notre gothique simplicité, encore tout imbue des idées de nos pères. Dans les beaux jours qu'on nous a faits, jours heureux de r égalité ^ n'y a-t-il plus de distinction entre le bien et le mal , ou doit-on avoir pour le crime les mêmes sentimens que pour la vertu? Où en sommes-nous? qu'on s'explique enfin. Depuis quand l'humanité , la

SUR LE SACRILEGE. SqI

religion, la justice, sont-elles des choses si opposées qu'il faille tant d'industrie et tant de soins pour les concilier? Ne dirait-on pas qu'être juste, ce soit cesser d'être humain , et que la religion qui émane de Dieu, qui est l'expression, la manifestation de son amour pour l'homme , ait besoin de M. de Peyronnet et de son attention scrupuleuse , pour ne pas se présenter devant les hommes comme une ennemie ! En vérité , il est touchant de le voir se fatiguer pour adoucir r inhumanité du christianisme , et pour défendre l'homme contre Dieu.

Peut-être dira-t-il qu'il sépare la religion de la Divinité : il est vrai , et c'est cela même qui paraît , s'il se peut , plus incroyable encore que lout le reste. Jamais on n'entendit, avant le dixneuvième siècle , des paroles semblables à celles-ci : (( La profanation des vases sacrés est un )) crime énorme ; la profanation des saintes es- » pèces est encore un bien plus grand attentat : y> non qu'il faille le considérer comme un ou- )^ trage envers Dieu ; car l'immensité tout entière » nous sépare de l'Etre infini qui nous a créés , » et il n'est en notre puissance , ni de blesser , » ni de venger l'inaltérable dignité de sa nature )) et de son nom ; mais c'est la religion qui est » offensée dans ce qu'elle a de plus cher et de )> plus sacré , etc. »

Que le ministre nous apprenne donc comment il est possible d'oJfenserX'A rehgion en elle-même,

Og? DU PROJET DE LOI

qui est une chose abstraite ; comment quelque chose peut être cher et sacré à une loi qui n'est rien, si elle n'est pas uniquement la volonté du suprême Législateur. Lui plairait-il de nous faire connaître ce qui est cher et sacré au Code civil et au Code de procédure ?

Nier qu'on puisse outrager Dieu , c'est nier le péché 5 c'est nier le crime , c'est détruire toute différence enire le vice et la vertu, c'est conti'edire la croyance , le sentiment , le langage même de tous les peuples et de tous les siècles. Qui offense Dieu l'outrage ; et c'est l'outrage direct de la Divinité qui constitue le sacrilège , et qui partout a été puni comme le plus exécrable des forfaits. Sans doute qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme d'altérer la dignité de la nature divine ; mais, dans nos sociétés mêmes, le scélérat qui outrage directement le souverain n'altère non plus , ni sa dignité , placée hors des atteintes du crime, ni la nature de la royauté : et pourtant l'outrage commis , non contre une loi abstraite, mais contre la personne vivante du prince , n'est-il pas la raison des châtimens que la société inflige au coupable? La doctrine qu'énonce ici M. le garde des sceaux est le déisme pur , et quelque chose de pire que le déisme : un Dieu qu'on ne peut outrager , qui par conséquent ne peut lui-même, à titre de justice, ni récompenser ni punir ; une religion dès-lors indifférente à ce Dieu , dont V immensité tout

SUR LE SACRILÈGE. SgS

entière nous sépare ; un sacrilège qui n'est plus un crime contre la Divinité, mais contre la religion y ojfensée dans ce qu'elle a de plus cher; contre les intérêts de la société ^ attaquée dans ce qu'elle aime et révère le plus y contre les peuples y insultés dans leurs sentimens les plus vifs y dans leurs opinions les plus profondes , car on ne peut plus dire dans leur foi , dans leurs espérances les plus consolantes. Quand on en est là , l'on ne doit plus parler de sacrilège. Pour qui ne s'élève pas au-dessus de la terre, ce mot est vide de sens. Mais en rompant avec le ciel , en bannissant de vos lois le Dieu qui vous fatigue et vous gêne , ne dites pas du moins aux peuples qu'ils sont eux-mêmes des dieux. Que prétendez-vous protéger , venger par votre législation pénale? des sentimens, des espérances, des opinions? Mais cerles ce serait aussi une absurdité trop barbare que de décerner contre Vinsuite faite à des opinions , même les plus profondes y le supplice des parricides !

L'auteur du projet de loi semble l'avoir senti , comme on va le voir; et ceci nous conduit à l'examen de la loi même.

Si l'on s'était proposé , en paraissant menacer le sacrilège de peines sévères, d'en assurer l'impunité ; en feignant un grand zèle pour la religion , de consacrer le principe de l'atliéisme politique, la loi présentée serait parfaite, car elle est tout ensemble illusoire et athée.

Elle est illusoire, car il y a impossibilité complète de constater jamais l'existence du sacrilège, tel qu'on le définit, et par conséquent nul tribunal ne saurait en conscience appliquer la peine.

Que dit en effet le titre premier ?

(( Art. I. La profanation des vases sacrés et » des hosties consacrées est crime de sacrilège.

« Art. 2. Est déclarée profanation toute voie y> de fait commise* volontairement , et par haine » ou mépris de la religion y sur les vases sa- » crés ou sur les hosties consacrées. »

Ainsi , avant de punir les plus horribles profanations, il faudra qu'un juge pénètre jusque dans le cœur du coupable , y découvre ce qui ne peut être vu que de Dieu seul , et cherche , non pas dans l'acte volontairement commis, mais dans les sentimens qui Font déterminé, les motifs de sa sentence î Ce n'est là évidemment qu'un souvenir d'une autre époque, le renouvellement inattendu de la question intentionnelle , si célèbre dans les fastes de la législation révolutionnaire. Or , cette disposition suffit pour détruire tout l'effet de la loi , et de plus elle est encore absurde et impie au suprême degré.

Elle détruit tout l'effet de la loi; car si quelqu'un de ces êtres pervers , qui se multiplient chaque jour parmi nous (i), viole le tabernacle,

(i) Neuf violations de tabernacle, avec profanation des saintes hosties , ont eu lieu dans une seule nuit dans le diocèse d'Évreux.

SUR LE SACRILEGE. SgS

enlève le saint ciboire , profane et disperse le pain consacré , ne soutiendra -t -il pas toujours qu'il a commis ce sacrilège par amour pour le ciboire et non par baine pour les saintes hosties? Comment le convaincrez-vous du contraire? Qui oserait afîirmer qu'en commettant ce crime il avait tel ou tel sentiment au fond du cœur, et l'envoyer à l'écbafaud à cause de ce sentiment , dont nul ne saurait être certain? Pour compléter votre législation , pour la rendre équitable , hâtez- vous de trouver des jurés qui sachent ce que l'homme ignore , à qui rien ne soit caché dans les ténèbres de la conscience ; des prophètes, des anges ne suffiraient pas, il faudrait Dieu même.

La justice humaine ne regarde , ne peut jamais regarder que les actes : le reste n'est pas de son ressort. Vous décernez contre le sacrilège la peine du parricide ; mais le parricide lui-même, quand et pourquoi le punissez- vous ? Un monstre a tué son père , il l'a tué volontairement , le fait est prouvé ; exigez-vous quelque chose de plus? Et que penseriez- vous d'un juge qui dirait : Le meurtre est avéré , mais avant d'en condamner l'auteur , il faut encore savoir quels sont les sentimens qui l'ont animé , et si la haine ou le mépris conduisaient ce bras qui a plongé le poignard dans le sein paternel; car ôtez le mépris et la haine , le parricide disparaît.

Non-seulement l'article 2 rend illusoires les dispositions du titre premier, il est encore absurde en soi , puisqu'il soumet à des peines sévères des délits impossibles à constater. La loi ne peut atteindre et ne doit punir que les actions. Qui jamais entendit parler d'une législation pénale contre les sentimens , d'une sentence de mort prononcée à raison de ce qui se passe dans le secret du cœur ? Et remarquez de plus ici l'énorme contradiction dans laquelle tombe le ministre. Un sentiment , quel qu'il soit , considéré séparément de tout acte extérieur, ne saurait blesser que Dieu seul , et s'il ne blessait pas Dieu , ce ne serait pas un crime , ce ne serait pas une faute même légère. L'acte extérieur , selon le projet , ne constitue pas le sacrilège ; il faut qu'il ait , en outre , été commis jpar haine ou mépris. C'est donc la baine ou le mépris qui, selon vous, caractérisent proprement le sacrilège; c'est la baine ou le mépris que vous punissez du supplice des parricides. Or la baine et le mépris ne peuvent être des crimes qu'autant qu'ils blessent Dieu, et le ministre nous assure qu'il n'est en notre puissance y ni de blesser ^ jii de venger Vinaltérahle dignité de sa nature et de son nom. Donc , ou la peine du parricide est décernée contre un crime imaginaire, ou le principe qui sert de base au projet de loi n'est qu'une absurdité monstrueuse.

Dès qu'on sort de la vérité , l'erreur naît de

l'erreur, et le mal naît du mal. L'article 2, opposé à la justice et au sens commun, est encore souverainement impie, en ce qu'il attribue à la créature faible et aveugle le jugement de l'intention, le jugement du cœur, qui n'appartient qu'à Dieu; et c'est en ce sens qu'il est dit dans l'Evangile : Ne jugez points afin que vous ne sojez point jugé (i). Faire comparaître devant soi la conscience de l'homme , prétendre en scruter les secrets , déclarer qu'on a vu avec certitude ce qui se passe dans ses mystérieuses profondeurs , c'est une autre espèce de sacrilège : c'est prendre la place du souverain Etre, c'est violer le sanctuaire de sa science incommunicable , infinie.

Nous avons avancé , en second lieu , que le projet de loi était athée dans son ensemble. Il sera facile de le prouver, mais pour cela il faut d'abord expliquer ce que nous entendons par le mot d'athéisme politique ou d'athéisme légal.

Un état est politiquement ou légalement athée lorsque Dieu est exclu de ses lois , lorsque la religion ne fait pas une partie essentielle de sa constitution, lorsqu'elle est également bannie et des institutions politiques et des institutions civiles. : c'est ce que la révolution a fait en France, et ce qu'elle s'elibrce de conserver.

Un état est encore politiquement ou légale-

(i) Nolitc judicare, ut non judiccmini, [Matth, , yn, i. )

ment athée , lorsqu'il professe rindifFérence des religions , parceque c'est au fond n'en reconnaître aucune. Qu'on le remarque bien , cette indifFérence athée , dont nous parlons , est totalement distincte de la tolérance civile. Ainsi ^ les juifs sont et furent toujours civilement tolérés à Rome , quoique aucun état ne soit certainement plus éloigné de l'indifTérence religieuse ; et pourquoi ? parcequ'une seule religion y est regardée comme véritable. L'indifférence consiste donc à tenir pour également vraies toutes les religions , ou plusieurs religions diverses. Ov c'est là ce que fait le projet de loi , en appliquant les peines portées contre le sacrilège aux crimes et délits commis dans les édifices consacrés aux cultes légalement établis en France. Tout sacrilège implique l'idée de la profanation d'une chose sainte , d'une chose sacrée ; M. le garde des sceaux l'avoue. Il reconnaît donc comme réellement sacrés les objets employés aux cultes légalement établis en France : sans quoi la loi qui punirait de peines plus sévères le vol de ces objets , serait à la fois injuste et cruelle. Mais que peut-il y avoir de sacré dans un culte faux 5 dans un culte que Dieu réprouve ? La loi suppose donc également vrais , également agréables à Dieu , tous les cultes légalement établis en France. Mais ces cultes contradictoires ne peuvent être également vrais que dans le sens où ils seraient tous faux; le projet de loi les

suppose donc faux , il établit donc l'indifférence des religions , il est donc atliée.

Et de là cette expression étonnante de la loi : (( Il y a preuve légale de la consécration du ci- )) boire , de l'ostensoir , de la patène et du ca- )) lice employés aux cérémonies de la religion )) au moment du crime. » Ainsi le plus saint des mystères , le sacrifice de Dieu même qui s'accomplit invisiblement sur l'autel, n'est, aux yeux de la loi , qu'une cérémonie ! Et puis nous nous vanterons d'être clirétiens ; mais le système entraîne. Ainsi encore , on n'appellera point la religion chrétienne par son nom ; .l'on ne dira point la religion catholique, apostolique, romaine, mais la religion de rÈtat ; car enfin , qui empêche que l'État en adopte une autre ? Et cette expression, d'ailleurs, marque clairement ce que l'on ne veut pas qu'on oublie , que si l'on reconnaît à la religion catholique quelques droits , ce n'est pas à cause d'elle et de sa vérité , mais uniquement à cause de la profession que l'État en fait.

Que si Ton trouvait de l'exagération dans les conséquences que nous tirons du texte de la loi , il suffirait, pour justifier tout ce que nous venons de dire , de citer le discours de M. le garde des sceaux ; car il n'a pas voulu qu'on se méprît sur le but qu'il s'est proposé.

« Le projet actuel, dit-il, étant divisé en plu- » sieurs titres , et le premier d'entre eux ayant

» pour oLjèt des crojances (i) que n'admettent » pas les cultes dissidens , il a bien fallu (2) » reconnaître que les dispositions de ce titre ( le » titre premier ) étaient exclusivement relatives » à la religion de l'État (3). Dès-lors , messieurs , )) il a du paraître plus simple et plus conve- » nable de régler , par un article spécial , les » diverses applications de la loi , et de marquer )) profondément , par une disposition isolée , que » les promesses de la charte ne sont point de » vaines promesses , et que V égalité de protecy> tion qu'elle garantit à tous les cultes admis y> dans le royaume n^a d'autres limites que cel- » les de ces cultes mêmes et de leurs doctri- » nés. ))

(i) Ce ne sont pas des vérités , ce ne sont pas des dogmes , ce sont des croyances. Ailleurs il dit des opinions : l'on peut choisir.

(2) Qui pourrait en mal vouloir à M. de Peyronnet ? Assurément ce n'est pas sa faute si les dissidens refusent d'admettre les croyances ou les opinions de la religion de l'Etat. Que ne croient -ils un peu plus , on se ferait un devoir et un plaisir d'étendre proportionnellement la protection qu'on leur accorde.

(3) Il résulte de là que , s'il plaisait demain aux calvinistes par exemple , ^ admeUre la croyance de la présence réelle dans leur cène , quoique parmi eux il n'existe point de véritable sacerdoce , et qu'il ne puisse par conséquent y avoir de consécration valide , la loi devrait punir le vol fait dans leurs temples d'un morceau de pain , du même supplice dont elle punit la profanation du corps sacré du Sauveur des hommes, l'exécrable profanation de la Divinité elle-même.

SLR LE SACRILÈGE. 4^^^

Vous l'entendez ; rintention de M. le garde des sceaux , dans son projet de loi , a été de protéger également les cultes les plus opposés , et sans autres limites que celle de ces cultes mêmes et de leurs doctrines. Quelle touchante égalité qui unit dans la même protection la croyance du chrétien qui adore Jésus-Christ et la croyance du juif qui le blasphème \ la croyance du catholique qui reconnaît son Dieu sous les apparences de l'hostie consacrée , et la croyance du protestant pour qui cette hostie n'est qu'un morceau de pain ! Voilà comment le ministre entend la charte et la religion de rhtat y voilà ce qu'il a voulu marquer profondément. ^Jfligé des nombreux sacrilèges qui épouvantent la France , il vient , pour y remédier , proposer à ses députés et aux pairs du royaume une déclaration d'iudiïïérence pour toutes les religions légalement établies ; une profession solennelle d'athéisme î Espérons que celte loi funeste sera repoussée avec toute l'indignation , avec toute l'horreur qu'elle doit inspirer à quiconque croit en Dieu. Grâce au ciel , on s'est trop pressé : la France , quoi qu'on ait fait pour hâter ses progrès , n'est pas encore mûre pour ces doctrines ; et de telles lois ne sont proclamées d'ordinaire que la veille de la mort des peuples.

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pe:^sées diverses.

Jl^^LiER sous la force , c'est l'esclavage ; obéir à des lois , c'est la société. Mais quelqu'un a-t-il droit d'imposer des lois à l'homme ? ou , en d'autres termes , existe-t-il une société légitime ? Voilà , en politique , la première et la plus importante question ; car , que resterait-il à discuter , si on la décidait négativement ? Et toutefois la philosophie est impuissante à la décider d'une autre manière.

État social parfait : parfaite soumission au pouvoir réglé par la raison de la société , ou par des lois parfaites.

Etat intellectuel parfait : parfaite soumission au pouvoir ou à l'autorité , qui n'est que la raison générale , et primitivement la raison divine , manifestée par le témoignage.

Etat imparfait : soumission imparfaite , ou pouvoir particuher qui cherche à s'établir , commencement de révolte et de désordre.

État sauvage : ni pouvoirs ni lois , ou un pouvoir vague et des lois vagues ; ce pouvoir , reconnu seulement en temps de guerre, c'est-à-dire

pour détruire et pour ravager. Chacun maître chez soi , maître de ses croyances , de ses devoirs , de ses actions. C'est le déisme.

Etat de nature : indépendance absolue , ou absence de toute société. Plus d'autorité , plus de lois , plus de devoirs , plus de raison , plus de langage. La nuit dans l'entendement, l'apathie dans le cœur qui ne bat plus , le silence sur les lèvres. C'est l'athéisme, c'est la mort. Et aussi l'homme n'a jamais vécu dans l'état de nature ; et l'esprit ne s'est jamais arrêté dans l'athéisme. Ce qu'on prend pour lui, c'est le doute, ou un état de recherche inquiète.

L'homme qui est seul cherche la société , la parole, la lumière, la vie; l'esprit qui est seul cherche Dieu ; voilà tout.

Les chartes sont pour les peuples ce qu'est l'Écriture pour les réformés : c'est le protestantisme transporté dans la politique. En croyant obvier aux difficultés , on les multiplie. Chacun interprète à sa façon le texte sacré , y trouve ce qui lui plaît; et déjà n'av^ons-nous pas vu dans les Cham])res des disputes grammaticales? Je ne sais même si l'on n'y a point cité le T)ictionnaire de V académie. Il est plus désidérable qu'on ne le pense qu'il y ait quelque chose d'indéfini dans les attributions du pouvoir , que l'on n'en connaisse pas bien exactement les limites ; car il ar-

4o4 PENSÉES DIVERSES.

rive de circonstances où il est contraint , pour le salut de tous , de se déployer avec plus d'étendue que dans les temps ordinaires. Cela est sans inconvénient sous Fempire des constitutions traditionnelles, mais cela n'est jamais possible sans blesser les chartes écrites, et alors tout est perdu, parceque, la charte violée, il ne reste plus rien, et les révolutionnaires ont beau jeu; les apparences sont de leur côté.

Ces réflexions peuvent s'appliquer au gouvernement de l'Eglise : cela est clair pour ceux qui le connaissent. Les théologiens d'une certaine école sont des amateurs de chartes ecclésiastiques, ils n'y entendent rien , même à ne parler qu'humainement.

On s'est imaginé de nos jours qu'une feuille de papier , qu'on appelle Constitution , devoit tenir lieu de tout aux peuples , de mœurs , de religion , et même de gouvernement.

On ne conçoit pas bien ce qu'on peut entendre par gouvernement représentatif. Que représente-il ? Le pouvoir ? Mais le gouvernement , qui est le pouvoir, ne saurait le représenter. Le peuple ? Mais le peuple n'est et ne peut être que sujet, et il n'est pas aisé de comprendre comment le pouvoir représente le sujet , et com-

SENSÉES DIVERSES. ^o5

ment le droit de commander représente le devoir d'obéir. Si on prétend que le peuple est pouvoir à certains égards, et le pouvoir sujet à certains égards , cela devient un peu moins obscur. Ne voudrait-on pas alors dire que le gouvernement représentatif est comme la représentation d'un gouvernement ?

Quand un malade est sans ressource , on fait une assemblée de médecins. Il est juste qu'on ait le même égard pour la société.

Messieurs les libéraux ne se lassent point d'opposer ce qu'ils appellent le j^égime du pripilége^ à V ordre constitutionnel y qui est pour eux le beau idéal de la société. Ce doit être en effet quelque cbose de bien admirable et de bien doux; sans cela se mettrait-on en si grands frais de révolte pour se procurer une de ces beureuses constitutions qui , à la vérité , entraînent bien d'abord de légers inconvéniens, la guerre civile, les proscriptions , les confiscations , le régicide même quelquefois ; mais qui finissent toujours , comme cliacun sait, par assurer aux peuples assez sages pour ne pas se laisser prévenir contre elles sur les premières apparences , une gloire impérissable et une félicité sans exenjple. Très permis donc aux libéraux de vanter et d'aimer

4o6 PENSÉES DlYERSES

les mille et une constitutions qui ont fait le bonheur de l'Europe depuis trente ans. Mais à cause de cela même , ce que nous ne concevons pas , c'est leur aversion pour le privilège ; car le privilège est partout dans ces constitutions, à commencer par celle de l'empire, et sans cela il serait impossible d'organiser une forme quelconque de société. Prenons la Charte pour exemple. Ne déclare-t-elle pas que la personne du Roi est inviolable? et l'inviolabihté n'est-€lle pas un privilège ? Les pairs ne jouissent-ils pas d'une foule de privilèges qui leur sont accordés par la loi? l'hérédité, les majorats, les titres transmissibles , l'exemption de la prise de corps à raison de leurs dettes ? Les députés des départemens n'ont-ils pas aussi des privilèges qui leur sont propres ? Et quel privilège plus grand que la participation au droit de faire la loi , droit qui constitue la souveraineté ? Les électeurs nomment le souverain en vertu d'un autre privilège , fondé , non sur les lumières , sur l'instruction , sur l'estime publique , mais sur l'argent ; et ce privilège est ou plus étendu ou plus restreint , suivant la richesse du privilégié. Ainsi r égalité des droits^ entendue dans le sens révolutionnaire , ne signifie rien, ne conduit à rien, si l'on n'établit de plus Végalité des fortunes. Il y aurait en ce genre de beaux exemples à donner par les libéraux.

Au-dessous des grands privilèges dont nous

venons de parler , il en existe une foule d^autres moins brilla ns , mais non moins réels. Combien de charges ne sont-elles pas des propriétés de famille? Celles de notaire, de greffier, etc. , se vendent légalement et avec justice , non-seulement par le titulaire , mais encore par ses héritiers. Les courtiers, les agens de change jouissent du privilège qui a bien son prix , de gagner chaque année cinq ou six cent mille francs , sans craindre aucune concurrence. Quand on en est là , nous ne pensons pas qu'on dût tant crier , contre le régime du privilège , ni le présenter comme Fopposé du régime constitutionnel. Il ne faut abuser de rien , pas même du privilège de déraisonner.

C'est prendre trop de peine pour séduire et remuer les hommes , que de cliercher des erreurs nouvelles ; on les trompe à moins de frais : il suffit de changer les mots. Un peuple est-il las de la servitude que les factieux appellent liberté, parlez-lui d'indépendance , d'idées libérales, constitutionnelles , de tout ce que vous voudrez; il n'en demande pas davantage , et le progrès des lumières n'est que cela.

On demandait au brahme Poulahvi ce qui monte le plus haut? Il répondit, L'orgueil d'un

esprit médiocre qui détourne ses regards de Dieu. Ce qu'il y a de plus vaste ? 11 répondit , Les prétentious d'un liomiiie ambitieux qui n'aime que soi. Ce qu'il y a de plus profond ? Il répondit , Le sommeil d'un prince que sa conscience ne réveille plus. Ce qu'il y a de plus petit? Il répondit , Les pensées d'un visir qui ne voit que le présent. Ce qu'il y a de plus malheureux ? 11 répondit, Le sort du peuple abandonné à ce visir.

On remarque quelquefois dans la société un certain repos de lassitude , dont les gouverne mens voudraient se faire honneur. Ils disent du peuple : Voyez comme il dort î Et les voilà euxmêmes qui s'endorment satisfaits du succès de leurs soins. Mais le sommeil du peuple est court, et malheur à ceux qui le gouvernent , lorsqu'il se réveille le premier î

La force n'est pas l'effort , au contraire j et voilà pourquoi on ne l'acquiert jamais.

Il y a une sorte de clémence sanglante , et c'est celle qui ne prend point conseil de la justice. Le pardon qui ne tombe que sur le crime est un nouveau crime : Dieu lui-même ne pardonne qu'au repentir.

Il faut que les peuples sentent le poids du sceplre , et qu'ils le portent avec orgueil.

L'influence du clirislianisnie sur l'esprit huniaui se montre d'une manière bien frappante dans les troubles mêmes qui agitent maintenant la société. Ils ont pour cause , en grande partie , un vif sentiment de la perfection morale que les anciens ne connaissaient pas et que la religion cb rétienne a développé. Les bons , comme les médians , ne peuvent plus supporter les imperfections du pouvoir. Pour gouverner les hommes , il faudrait des êtres supérieurs à Fliumanité , et c'est ce qui rend peut-être la société impossible désormais ; car le mélange du bien et du mal , des vices et des vertus , des inconvéniens et des avantages , est ici-bas inséparable de toute association humaine. L'ordre plus parfait auquel tous aspirent , quoiqu'ils ne s'en forment pas tous la même idée , et qu'ils s'efforcent d'y arriver par des voies entièrement diverses , cet ordre n'est pas de ce monde. Il y a aussi quelques esprits profondément pervers, à qui le mal connu ne suflit plus , et qui cherchent la perfection du désordre , qui n'est pas non plus de ce monde. (>ue résultera-t-il de ce mouvement universel? Dieu le sait ; mais il est clair que le genre bu-

4lO PENSÉES DIVERSES.

main aspire à un état nouveau. Les bons appellent le ciel 5 les médians évoquent Fenfer.

De tous les sentimens que peut inspirer l'autorité publique , le mépris est le plus funeste ; la haine a moins de danger. Les peuples ressemblent à la plupart des hommes , qui tremblent' devant le lion , et qui écrasent sans pitié les reptiles.

Les moindres inconvéniens des discussions publiques sur les matières de gouvernement est qu'elles répandent plus de doutes que de lumières. Elles échauffent les passions , excitent les murmures , dégoûtent de ce qui est , précipitent dans les expériences, soumettent le souverain au jugement du peuple, préparent dès-lors sa condamnation, et la tribune, qu'on ne l'oublie jamais , est l'échafaud de la royauté.

Il y a des peuples morts , et dont les ombres reviennent. Toute leur vie est dans le passé : aussi n'ont-ils que des souvenirs. Tels sont les sauvages , tant exaltés par une philosophie qui s'efforçait de nous conduire au même état. Ils ne s'occupent point de leurs fils; mais leur âme s'émeut en pensant aux ossemens de leurs pères.

Leur patrie, ce sont des tombeaux; leurs lois, leurs mœurs, un fantôme de tradition. Entre eux et les peuples vivans , les peuples qui ont un avenir , se trouvent ceux qui n'ont ni avenir ni passé. Us cherchent hors d'eux-mêmes , dans un présent qui fuit , non des souvenirs , non des espérances : quoi donc ? l'image trompeuse et les dernières illusions d'une vie qui s'éteint.

Les hommes s'imaginent d'ordinaire que rien ne se fait avec sagesse que ce qui se fait avec lenteur, et pour ainsi dire à force de temps. Ils ont raison en un sens , et à un certain degré ; mais ils n'ont pas raison toujours et en tout. Les génies dominateurs qui ont exercé une puissante influence sur leur siècle , et traîné le monde à leur suite , ont été redevables de cet ascendant , moins encore à des vues plus étendues , plus pénétrantes, qu'à une volonté plus active, plus prompte. Ils ont fait bien , parcequ'ils ont fait ce que la société aurait fait à la longue, si les circonstances n'avaient pas dérangé son action; et ils ont fait beaucoup, et plus que nul autre , plus que la société abandonnée à ellemême n'eût pu faire , parcequ'ils ont fait vite , et qu'ils se sont affranchis du temps. Pour conduire les peuples , il faut marcher devant eux.

Les lois civiles ne peuvent établir entre les hommes, et encore très-imparfaitement, que les seuls rapports qui dépendent d'une justice rigoureuse ; elles sont tout-à-fait insuffisantes pour le maintien de la société ; car nulle société ne subsisterait si cliacun n'avait pour règle de sa conduite envers les autres que le droit strict. Qtez l'équité qui l'adoucit, qui pèse les circonstances, qui atténue les torts en tenant compte de la faiblesse, et se relâche, et compatit, la dure rectitude de la loi romprait , à force de les tendre , tous les liens qui unissent les membres du corps social. Qui prétend tout ce qui lui est dû ne saurait rendre ce qu'il doit lui-même. Il y a des devoirs d'humanité dont la justice légale ne peut ni imposer l'obligation , ni punir l'infraction j comme il y a aussi des droits qu'elle protège , et qu'on ne pourrait quelquefois sans crime exercer dans toute leur rigueur. L'équité vient alors au secours de la justice pour la sauver d'ellemême. Il suit de là que chez les peuples où les fonctions du magistrat, lorsqu'il s'agit de punir les délits , se réduisent à appliquer matériellement une loi abstraite et morte , la justice , distribuée sans égard à tout ce qui devrait équitablement modifier les sentences, n'est plus guère qu'une loterie de supplices. Les inconvéniens qu'il peut y avoir à laisser au juge une liberté plus grande sont et bien moins fréquens et d'une nature beaucoup monis grave. Quelque déplorables

qu'elles puissent être, ses erreurs n'ont pas PefFet d'altérer, comme la disproportion habituelle entre le châtiment et la faute, le sentiment de l'équité dans une nation. Il y a peu de maux au-dessus de celui-ci, et c'est un exemple de plus de Tinfluence trop méconnue , ou trop oubliée , des lois sur les mœurs.

Toute législation légitime émane de Dieu , il en est le père; et votre code de vingt-cinq mille lois qui ne remontent pas plus haut que l'homme, lessemble à un vaste hôpital d'enfans trouvés.

Dans son Essai sur rhlstoire y les mœurs et r esprit des nations ^ qui n'est d'un bout à l'autre qu'une satire du genre humain , Voltaire a dit , et l'on a depuis répété mille fois , que la vraie liberté consiste à n^ obéir qu'aux lois ( chap. xvn ). Rien ne montre mieux que cette espèce d'apophthegme philosophique avec quelle facilité les hommes se contentent d'une apparence de sens. Les lois ne commandent point ; elles sont la chose commandée. Ainsi , premièrement, si l'on veut s'entendre, ce n'est pas aux lois , mais à celui qui a fait les lois , que l'on obéit : d'où il suit , en second lieu , que le Turc à Constantinople , et l'Anglais à Londres, obéissent également aux lois , et n'obéissent qu'aux lois; car la volonté du sultan est la loi à Con-

4l4 PENSÉES DIVERSES.

stantinople , comme la volonté du parlement est la loi à Londres. Or M. Voltaire , ni aucun de ceux qui ont répété sa phrase, n'ont voulu dire qu'un Turc était aussi libre qu'un Anglais.

Leur pensée est telle que la vraie liberté consiste à n'obéir qu'au pouvoir dont les volontés sont invariables ? Cela serait encore très-faux : car, supposez de mauvaises lois, des lois oppressives, comment sera-t-on libre précisément parcequ'on vivra sous une immuable oppression ? Et de plus , dans cette liypothèse , la liberté serait une chimère , puisqu'il n'y a rien sur la terre de plus chimérique que des lois ou des volontés qui ne changent point ; et les lois d'ailleurs, pour être toujours bonnes, doivent changer quelquefois, suivant l'état de la société. Toutes les lois d'un peuple naissant ne conviennent pas au même peuple plus avancé dans la civilisation.

Veulent -ils dire qu'être libre , c'est n'obéir qu'à un pouvoir légitime dont les volontés sont justes? Tout le monde en conviendra ; c'est comme s'ils disaient : La liberté consiste à n'obéir qu'au pouvoir établi de Dieu , et qui gouverne selon la loi de Dieu , loi parfaite , et hors de laquelle il ne peut exister rien de juste. La vraie politique, aussi-bien que la vraie philosophie, commence et finit dans le catéchisme. Un pauvre prêtre de village enseigne l'une et l'autre , au pied de l'autel , à de petits en fans qui comprennent cette simple et sublime doctrine. Une

autre doctrine a été , de nos jours , enseignée aux hommes au pied de Féchafaud ; je ne sais s'ils Tont comprise , mais elle a dû au moins fixer leur attention.

. Il y a des gouvernemens qui peuvent amener les hommes à un tel degré de corruption et de bassesse d'âme , que dans l'inexprimable dégoût qu'ils inspirent , le spectacle du crime même , audacieux et passionné , serait presque un soulagement. Il est dur pour les peuples de mourir dans la fange. Ce ne devrait être le destin que de ceux qui les perdent.

On se plaint , et avec raison , de la multitude des sociétés secrètes qui s'organisent de toutes parts. Voulez-vous détruire leur influence , faites en une publique.

Après la sécurité de la conscience , je ne vois guère d'autre moyen de s'élever à un état tranquille, à cet imperturbable repos de l'âme, sans lequel la vie est un long tourment, qu'une mâle indépendance et des hommes et des choses.

Nil admirari , prope , res est una , Numici, Solaque , quœ possit facere , et seryare beatum.

/|lG PENSÉES DITEIISES.

Quiconque ne sait pas se mettre au-dessus de tout est le jouet de tout. Il ne peut se répondre d'un moment de paix ^ nageant et flottant sans appui au milieu de cet orageux océan de la vie humaine , entraîné par ses courans et roulé au hasard par ses vagues , à travers les écueils et les rochers 5 sur des rivages inconnus. Pourquoi tant d'inquiétudes sur ce qui sera ? Il est rare que ce qui est ne soit pas supportable. Même quand il l'éprouve , même quand il le châtie j Dieu est plus doux à l'homme , que l'homme ne l'est à lui-même. Presque tous les maux n'ont de fondement que dans notre imagination : ce sont nos prévoyances et nos craintes qui leur prêtent leurs plus vives pointes. Nous les aggravons avec art en les prolongeant dans l'avenir; la souffrance présente ne nous suffit pas : nous voulons souffrir en outre et dans le temps qui n'est plus , et dans celui qui n'est pas encore. Nous tirons notre être et l'étendons à la mesure des plus vastes douleurs imaginables. Notre misère a sa racine dans notre vaine sagesse.

Des idées habituellement basses produisent un langage ignoble : cela se remarque dans les gêna les plus au-dessus du peuple autant que dans le peuple ; car la grossièreté du peuple n'est pas toujours bassesse , il s'en faut de beaucoup. Les sots s'y trompent , mais ce sont des sots. Ils ju-

gent des sentimens par la correction du langage , et de l'homme sur l'habit. Le sage regarde plus avant , et le chrétien encore davantage.

Il est de foi que le démon nous tente , que les bons anges au contraire nous inspirent des pensées , des sentimens salutaires. Pouvons-nous discerner ces pensées , ces sentimens , de ceux dont la cause est en nous-mêmes? Nullement. L'action de ces êtres spirituels sur notre cerveau , ou immédiatement sur notre âme , se confond totalement avec les opérations de notre âme même. Le sens intime ne nous apprend donc rien de certain sur la cause réelle de nos sentimens et de nos pensées ; et l'existence des anges , quoiqu'ils agissent sur nous à tous les instans , nous serait à jamais inconnue , si elle ne nous était révélée par la parole ou attestée par un témoignage. Ainsi de l'âme des autres hommes j ainsi de Dieu même.

L'homme sent tellement qu'il est né pour le travail , que le peuple attribue au travail tous les genres de supériorité , même le génie. Plus près de l'état natif, il voit très-bien que nous n'avons que des connaissances acquises , des talens acquis , et s'il se trompe , c'est seulement en s'imaginant que les fticultés elles-mêmes peu-

4l8 PENSÉES DIVERSES.

vent s'acquérir : erreur moins grande et moins dangereuse que celle du philosophe qui croit tout tirer de lui-même , et se créer ce qu'il est. L'erreur populaire tend à affermir l'autorité , et en cela elle est favorable à la raison ; l'erreur philosophique tend au contraire à détruire la raison en détruisant l'autorité.

Le consentement commun dans la conduite , par exemple , l'existence des mêmes désordres dans tous les pays et dans tous les temps, prouve que partout l'homme a les mêmes passions , et par conséquent le même intérêt à nier la loi qui les condamne , ou à nier les devoirs opposés à ces passions. Cette loi subsiste cependant; elle est non-seulement connue , mais avouée de tous les peuples. Pour qui sait l'entendre, cela prouve invinciblement , et que cette loi n'est pas de l'homme , et que la raison universelle est inaltérable ou infaillible.

La plus grande misère de l'homme n'est pas l'incertitude de ses jugemens, mais l'inconstance de sa volonté.

La raison n'ordonne jamais, elle conseille tout au plus : la parole qui commande vient de plus haut.

Descartes conseille à l'homme de mettre d'abord sa raison au secret , et de lui donner ensuite la question pour lui faire dire ce qu'elle ne sait pas. N'y a-t-il pas quelque dureté dans cette jurisprudence philosophique ?

Un homme obscur , sans pouvoir , sans crédit, sans richesses, qu'est-il? que peut-il? Il jette une idée dans le monde , une seule ; elle pénètre, elle soulève la masse immense des pensées humaines, elle leur imprime une même direction; le mouvement passe dans la société , et les empires tombent ou se relèvent, selon la nature de cette idée qui domine toutes les autres, et subjugue les esprits.

Il y a des choses qu'on dit pour les faire d'abord croire aux autres, et tirer ensuite de là un motif pour les croire soi-même. Voilà pourquoi les vieillards aiment à se louer de leur santé , de leur mémoire , de leur esprit qui n'a pas baissé, disent-ils. Ils cherchent un témoignage pour affermir leur foi.

On aime généralement à montrer ce qu'on sait. Il y a cependant une chose dont on est encore plus pressé de parler; c'est ce qu'on ne sait pas.

Les Français passent pour frivoles, parcequ'ils rient de tout, des vices, des crimes mêmes; et cependant il n'y a point en France plus de criminels et de gens vicieux qu'ailleurs , au contraire : ce n'est donc pas par corruption que le Français rit. Qu'on y regarde de près, on verra que le rire en général est déterminé par le contraste vivement senti entre ce qui devrait être raisonnablement, et ce qui est. Or rien de plus opposé à la raison que le vice et le crime ; et tout vice , comme tout crime , est une sottise. Ceux qui n'y voient qu'un désordre gémissent, ou frémissent; ceux qui voient davantage aperçoivent encore le contraste d'où naît le ridicule. Ils n'ont pas moins d'horreur pour le désordre , mais ils ont plus de mépris pour la sottise; et ce qu'on taxe de frivolité n'est souvent qu'une raison plus fine, plus étendue et plus pénétrante.

Quand on ne porte pas l'amour de soi jusqu'à la haine des autres, on est tranquille, on se croit en règle.

Le sentiment que nous avons des choses varie selon notre état intérieur, et notre état intérieur varie lui-même suivant les impressions

que nous recevons du dehors; de sorte que notre âme agitée perpétuellement, ne peut se reposer ni dans la joie, ni dans la douleur.

Le temps est un fleuve rapide , mais qui tarira. Chargé de tous les êtres vivans, il les emporte pêle-mêle à travers des régions inconnues, et les jette ça et là sur ses bords.

Avez-vous vu sur un cercueil ce long drap noir semé de larmes? C'est l'emblème de la vie.

Toutes nos joies sont soudaines ; jamais elles ne naissent de la réflexion : on dirait qu'elles ne peuvent entrer dans l'âme que par surprise.

Nous avons peu de sentimens purs ; presque toujours ils sont mélangés. Les larmes ont leur joie secrète , et il ne faut pas creuser bien avant dans la joie pour y découvrir quelque tristesse cachée.

L'homme, aveugle dans ses pensées, l'est encore plus dans ses désirs. Ce qu'il demande au ciel , quelquefois l'enfer le lui donne.

Dans le jeune âge on aime beaucoup , parcequ'on croit beaucoup; on n'a Texpérience ni des hommes , ni des choses , ni du temps. Plus tard le cœur se resserre , parceque la foi diminue ; quand elle s'éteint tout-à-fait , il se ferme.

On se lasse bientôt d'aimer seul , et si l'on ne témoigne qu'on vous aime , comment saurezvous que vous êtes aimé ? Otez le témoignage , vous détruisez l'amour. Chose admirable , que ce qu'il y a de plus doux dans la vie soit nécessairement un objet de pure foi !

Il y a des esprits qui ne sont jamais sortis du même lieu , qui n'en connaissent point d'autre , qui ne soupçonnent pas qu'il y ait quelque chose au-delà de leur petit empire. Ces esprits s'inquiètent quand on les quitte. Si vous dépassez leur frontière , ils vous croient perdu.

Combien y a-t-il de siècles entre deux siècles , dont l'un a produit Malebranclie , et l'autre Condillac , celui-là l'ange , celui-ci la brute de la métaphysique ?

Quand la foi meurt , la raison s'imagine qu'elle héritera ; mais son fils aîné , le doute , lui dispute la succession ; il fait plus , il s'en empare , et l'on ne sache pas que sa mère l'ait jamais dépossédé.

Croire sincèrement être ce qu'on est, voilà toute l'humilité , cette vertu si rare et si pénible à l'homme.

L'homme humble ne juge pas les autres ; riiomme modeste n'exige pas qu'ils se jugent inférieurs à lui. L'orgueil sauvage et dominateur veut s'élever au-dessus de tout. La modestie, contente d'elle - même , ne cherche ni esclaves ni sujets. Elle aime la paix et l'offre à tous les amours-propres j c'est la civilisation de la vanité.

La flatterie est la politesse du mépris.

Plaisante chose que la justice des hommes î voyez la forme de leurs jugemens : il y a , disent-ils, tant de voix pour et tant de voix contre : ils ont réduit la raison aux règles de l'arithmétique , et la vie et la mort dépendent d'une soustraction. Peser, ce serait une affaire; il est bien plus court de compter. C'est comme si l'on

disait : toutes les intelligences sont également éclairées , également fortes , toutes les consciences également droites. On le sait ; mais enfin cela a semblé plus commode. Calculez donc , et jugez , et vivez , et mourez au gré de ceux dont vous ne voudriez pas recevoir un conseil sur la moins importante de vos affaires.

Voilà ce que peut dire et ce que dit la raison philosophique. Partant de là , détruisez ce que l'expérience et le sens commun ont éta^Dli partout 5 abolissez la forme des jugemens , les règles des tribunaux , déclarez qu'à l'avenir la conduite des affaires humaines , le droit de vie et de mort , appartiendront exclusivement à la supériorité d'esprit , et vous verrez en peu de temps ce que deviendra la société.

Cet homme me méprise. Qu'est-ce que cela vous fait? L'estimez- vous , l'aimez- vous tant que vous ne puissiez ou revenir de votre surprise , ou vous consoler de ce qu'une fois il a porté un jugement faux ? Mais il parle de moi en toute occasion d'une manière désavantageuse. Qu'importe encore ? Aviez- vous confié à sa langue la garde de votre repos? Si cela est, ne vous plaignez point 5 car ce qui vous arrive vous l'avez dû prévoir, et dès-lors vous l'avez voulu. Si cda n'est pas, de quoi vous plaignez-vous?

Les anciens enfermaient des trésors dans les tombeaux ; mais le plus grand trésor qu'ils recèlent, pour un être aussi calamiteux que l'iiomme , c'est la mort.

Pourquoi les hommes pardonnent-ils plus aisément la haine que le mépris? Ne serait-ce pas parceque la haine s'attache toujours à quelque chose par où l'homme qui est haï s'élève audessus de celui qui hait , et le mépris au contraire ? La haine monte vers son objet; le mépris descend, mais pas assez pour qu'on ne puisse quelquefois lui échapper à force de bassesse. C'est un des secrets de notre siècle ; qu'il en use donc : mais il ne faudrait pas , comme plusieurs , en abuser.

De même que l'Église ou la société des chrétiens est une , universelle , perpétuelle , sainte , ainsi la société de toutes les raisons où la raison humaine est une, universelle, perpétuelle, sainte, puisqu'elle ne peut tomber dans l'erreur, ni approuver le mal. Fondée par la parole divine, principe de toute raison, elle se conserve également par la parole ou la tradition qui perpétue la pensée et la vérité , et par la foi en cette parole, foi nécessaire au salut ou à la vie de chaque raison particulière , puisqu'elle n'est qu'une participation de la vie commune, de la

vie universelle et perpétuelle. Et l'Église aussi, fondée par la parole divine ou le Verbe divin, raison infinie , se conserve par la tradition qui perpétue la vérité , et par la foi qui nous fait participer à cette vérité.

Il y a deux ordres entièrement distincts, l'ordre de l'intelligence et l'ordre de la volonté. Ceux qui veulent que la raison n'admette rien que ce qu'elle conçoit, qui placent en elle la règle des croyances , détruisent la religion et la morale même en détruisant la foi , et sont forcés de nier ou que l'homme soit libre, ou qu'il existe une loi de son intelligence. En effet, qu'une idée se manifeste à son esprit, ou cette idée ne le frappera pas comme vraie de telle manière qu'il ne puisse y refuser son acquiescement , et alors il n'est point tenu de croire , et en ne croyant pas il use légitimement du droit qu'on lui attribue d'être à lui-même sa règle ; ou il sera hors de son pouvoir de résister à la conviction que cette idée fait naître en lui, et alors si cette conviction invincible est ce qu'on appelle loi , cette loi est nécessitante , et l'homme n'est plus libre.

On voit qu'à moins de changer totalement le sens des mots , toute religion et toute morale sont renversées , dans ces deux cas , par leur base même, ainsi que toute notion de loi.

Il n'y a de loi possible pour l'intelligence , et

par conséquent de morale et de religion, qu'en admettant que Fhomme, quelle que soit sa conviction, peut et doit croire qu'il se trompe, lorsque sa raison se trouve sur quelque point en opposition avec une raison plus haute , la raison infinie de qui émane la lot. Il n'est pas maître sans doute de voir ce qu'il ne voit pas , ou de se donner une conviction différente de celle qu'il a ; mais il est maître de la faire céder à un jugement supérieur au sien, et d'agir en conséquence. Cet acte de la volonté qui contraint l'intelligence à obéir est ce qu'on nomme la foi.

Doutez-vous de la dégradation originelle de l'homme , voyez avec combien de peine cet être fait pour l'éternité supporte une vie d'un moment.

Un sophiste a dit : Uhomme naît bon. Et qu'est-ce donc qui le déprave ? La société , répond le sophiste. De qui se compose la société ? D'hommes apparemment. Voilà donc toujours le mal qui sort de la volonté de cet être bon. Pauvres gens î ils veulent à toute force que la religion mente ; et , pour prouver qu'elle ment , ils répètent, en d'autres termes, ce qu'enseigne la religion.

Qu'y a-t-il donc dans l'homme qui le porte si souvent à dire à sa conscience , Tais-toi !

Quand la passion presse l'homme , presque toujours avant qu'il y cède, il y a un moment d'hésitation. Il interroge sa conscience : Porteras-tu bien ce crime ? et avant qu'elle réponde le crime est déjà commis.

Pour la philosophie le crime est une erreur j pour la religion l'erreur est un crime.

Le plus haut degré de crédulité est la foi en soi-même.

Il y a des esprits qui se sentent mourir, et qui regrettent la vie : ce sont ceux où l'on voit encore quelques désirs de foi.

Où se précipite cette foule ? Jeunes et vieux , riches et pauvres , se pressent , se mêlent , se confondent. Une invisible main les pousse , à travers un étroit passage , vers une porte qu'ils se hâtent de franchir. Au-delà que se trouvet-il ? Ils le sauront tout-à-l'heure , à présent ils n'ont pas le temps d'y songer.

Qu'est-ce que la mort? Le lendemain des gran-

PEÎÎSÉES DIVERSES. 4^9

deurs , des richesses , des plaisirs. On se couche dans les pompes et dans les voluptés , on se réveille dans le sépulcre , sous un froid linceul , entre l'oubli de la terre et l'éternité de l'enfer ou du ciel.

La prière est le dernier lien qui nous attache au ciel : quand il se rompt , l'enfer s'ouvre et reçoit son nouveau sujet.

Plein de cet ardent amour qu'on leur connaît pour les hommes , les philosophes n'ont cessé de s'élever , avec une constance infatigable , contre les religions positives / cause immédiate , comme chacun sait, de presque tous les maux qui ont accablé le genre humain. Il n'est , dans nos collèges où les lumières ont fait tant de progrès , si petit écolier qui , sur ce point , ne fortifie de tout le poids de son opinion y l'autorité des profonds penseurs à qui le monde doit cette précieuse découverte. Enfin c'est un concert général de plaintes sur les calamités qu'entraînent à leur suite les religions positives. Et remarquez qu'en même temps on ne reconnaît pour vraies que les choses positives y comme on les appelle ; de sorte que la vérité dans la religion serait précisément ce qui la rend funeste , et qu'on n'aurait rien à lui reprocher si , par bonheur , elle n'était pas vraie. On ne la craint , on ne la re-

43o PENSÉES DIVERSES.

jette qu'autant qu'elle n'a pas l'avantage d'être fausse ; car , en ce cas , elle ne présenterait ni (langer ni inconvénient, au contraire peut-être. Tout cela est singulièrement lumineux et philosophique. Mais , dans un autre sens plus conforme au langage ordinaire des hommes , n'est-ce pas quelque chose d'étrangement bizarre , pour employer une expression douce , que ces déclamations de nos sages contre les religions posiiivesl Qu'y a-t-il en toute religion? Des dogmes, des préceptes , un culte. Or conçoit-on des dogmes , des préceptes , un culte , qui ne soient pas nécessairement positifs ? Conçoit-on une religion oii l'on ne saurait positivement ni ce qu'on doit croire , ni ce qu'on doit pratiquer , une religion qui n'aurait ni symbole, ni commandemens? une 1 eligion qui , pour toute règle de conduite et de foi , dirait aux hommes : « Je ne sais pas posiy) tipement s'il existe un Dieu , si on lui doit )) un culte , ni quel culte on lui doit. Je ne )) sais pas positivement si l'âme est immortelle , )) si la justice divine lui réserve dans une au- » tre vie des peines et des récompenses , ni quelle )) sera la durée de ces récompenses et de ces )) peines dont la nature m'est totalement incony) nue. Je ne sais pas positivement si le créa- )) teur de l'homme, quel qu'il soit, lui a imposé )) des devoirs , ou l'a laissé entièrement maître y) de ses croyances et de ses actions. Je ne sais » pas positivement s'il y a quelque chose de réel

PE3SSÉES DIVERSES. 4^1

)) dans ce qu'on nomme crime , et quelque chose » de réel dans ce qu'on nomme vertu. »

Toute religion qui ne tient pas ce langage, toute religion qui décide quelqu'une de ces inportantes questions, est, au plus haut degré, une religion positipe. Proscrire les religions positi'^ ves y c'est donc proscrire toute religion. Il en faut hien venir là , dès que l'on s'entend , et c'est bien là aussi qu'on en veut venir. Mais pourquoi ne le pas dire franchement. On se déguise , on s'enveloppe , on prend des détours , pour ne pas heurter de front la conscience universelle. Il y a des doctrines si hideuses qu'elles effraient quiconque les regarde en face. On est contraint de les voiler pour affaiblir l'horreur et tremper les remords.

Il y a d'étranges opinions dans le monde, et ce ne sont pas les moins fortement établies. Quelle est la sottise criminelle dont on n'ait pas fait une raaxime , une sorte de loi , en ce siècle de lumières ? Écoutez nos sages : Un enfant doit toujours, disent- ils 5 suivre la religion de son père. Ils n'en exceptent que les filles ; celles-là s'en rapporteront à leur mère , ou à leur mari. C'est la loi salique en fait de religion \ on succède de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Un honnête homme , disent-ils encore , ne change pas de religion y c'est-à-dire un honnête homme

qui s'est abusé sur son devoir le plus essentiel, doit persister invariablement dans son erreur jusqu'à la fin ; un bonnête bomme ne renonce jamais à des opinions fausses reçues dès l'enfance ; quand son sort éternel dépend de l'abandon qu'il lui est ordonné de faire ; un bonnête bomme ne tient aucun compte de la vérité, lorsqu'elle intéresse son salut ; un bonnête bomme qui a eu quelque temps le malbeur d'ignorer un commandement que Dieu lui a fait , et à tous les bommes , sous peine de mort , n'obéit point à ce commandement, lorsqu'il le connaît, et, plutôt que d'avouer son ignorance première , il se résigne à subir toutes les suites de cette coupable désobéissance ; un bonnête bomme qui , par une fatale méprise , a mal vécu pendant des années , n'bésite point de continuer à mal vivre ; un bonnête bomme , éloigné de Dieu , ferme obstinément l'oreille à la voix de ce Dieu qui le rappelle à lui ; un bonnête bomme qui a fait un pas sur le cbemin de l'enfer ne s'en détourne jamais.

Il est vrai néanmoins , en un certain sens , qu'un honnête homme ne change pas de religion j par la raison toute simple qu'il n'y en a pas deux , qu'il n'en existe et qu'il ne peut en exister qu'une seule. On l'embrasse quand on n'en a point; quand on la quitte, on n'en adopte pas une autre ; car une opinion ^ quelque vive qu'elle soit, n'est pas plus une rebgion , qu'une

secte n'est une société. C'est le pouvoir , et un pouvoir souverain , qui fait la société ; c'est la loi, et une loi certaine, absolue, qui fait la religion. Ainsi jamais il ne peut y avoir de changement, (le passage, d'une religion à une autre, pas plus qu'on ne peut passer de la croyance d'un Dieu à la croyance d'un autre Dieu. On est théiste , ou l'on est athée ; on est membre de l'Église , ou l'on n'est d'aucune Eglise ; on est de la seule religion divine, ou l'on n'est d'aucune religion. Tout se réduit là, et c'est là-dessus que chacun doit prendre son parti.

L'homme croit nécessairement ; il faut donc que la religion l'empêche de croire ce qui serait funeste à lui-même et à ses semblables.

L'homme corrompu hait naturellement la vérité; il faut donc que la religion le force à croire cette vérité , qu'il hait parcequ'elle le contraint à la perfection.

Or, on ne trouve ces deux choses que dans TEglise catholique.

L'Église anglicane parle aux profestans le langage des catholiques, et aux catholiques le langage des protestans; elle attaque avec l'erreur, t;t se défend avec la vérité.

Il n'y a pas en Europe un seul homme instruit qui ne sache que le protestantisme est une monstrueuse absurdité. Mais on le méprise comme une sottise, et on le soutient comme une révolte.

On ne sait pas assez à quelle perfection de vertu certains hommes ont du s'élever , pour que les autres hommes eussent des vertus ordinaires. Ce que la société doit , sous ce rapport , aux ordres religieux est inappréciable. Plus qu'aucune autre institution, ils ont contribué à introduire le christianisme dans les mœurs.

Tous les monstres de cruauté ont été des monstres de débauche : s'il est des exceptions , il y en a bien peu. Le moyen de donner au peuple le goût du sang est de corrompre ses mœurs , comme on Fa bien vu pendant notre hideuse révolution : toujours on y prépara les massacres dans les orgies. Aux voluptueux Romains il fallait des spectacles atroces , le cirque , les gladiateurs. Parmi nous , le parti qui tue se compose d'hommes horribles par leur dépravation. Chose merveilleuse 5 la chasteté rend les hommes doux , humains, compatissans , et c'est, je crois, tout ensemble, et l'une des causes de ce sublime esprit de miséricorde et de charité qui distingue le clergé catholique , et un puissant motif en faveur du célibat religieux.

Il y a deux sociétés , comme il y a deux hommes , et la société n'est que le développement extérieur , ou la manifestation permanente de l'homme , de même que l'homme est le type , et , dans sa rapide existence , l'image fugitive de la société.

Il y a un homme qui reconnaît Dieu , ou le pouvoir général qui régit les êtres intelligens ; un homme dont la raison et le cœur se soumettent aux lois émanées de ce pouvoir, un homme qui croit et qui obéit : et toutes les pensées de cet homme sont vraies , et toutes ses volontés sont droites ; la vérité est dans son intelligence , l'ordre dans ses affections et dans ses actions ; il vit de lumière et d'amour, et la paix est en lui.

Il y a une société qui reconnaît Dieu , et le pouvoir général établi de Dieu , et qui se soumet aux commandemens émanés de ce pouvoir; une société qui croit et qui obéit : et toutes les doctrines de cette société sont vraies , et toutes ses lois sont justes \ la vérité est dans sa raison , l'ordre dans ses sentimens et dans sa police *, elle vit de lumière et d'amour, et la paix est en elle.

Il y a un homme qui se fait Dieu , ou qui refuse de reconnaître un pouvoir général au-dessus de lui, un homme dont la raison et le cœur ne se soumettent à aucune autorité , à aucune loi , qu'autant qu'il leur plaît ; un homme qui ne cpoit ni n'obéit : et toutes les pensées de cet

homme sont fausses et incertaines, toutes ses volontés déréglées ; l'erreur est dans son intelligence, le désordre dans ses affections et dans sea actions ; il essaie de se nourrir de ténèbres et de haine , et le trouble est en lui.

Il y a une société qui refuse de reconnaître Dieu, et le pouvoir général émané de Dieu; qui ne se soumet à aucune autorité , a aucune loi qu'autant qu'il lui plaît; une société qui ne croit ni n'obéit , et toutes les doctrines de cette société sont fausses et incertaines , toutes ses lois injustes ou absurdes; l'erreur est dans sa raison y le désordre dans ses sentimens et dans sa police; elle essaie de se nourrir de ténèbres et de liaine, et le trouble est en elle. Conturbalœ sunt génies et inclinata sunt régna.

Quand l'homme ne compte que sur lui-même pour son salut, la société ne compte non plus que sur les hommes pour se sauver. Elle attend tout de la raison particulière, elle lui demande la vérité, l'ordre, la vie; on en a fait un Dieu, elle l'invoque.

Que dire d'un peuple qui , donné en spectacle d'épouvante aux autres peuples , subissant pour un crime saivs exemple un châtiment sans exemple , se croit l'objet privilégié de l'amour du Dieu qui exerce sur lui ses vengeances , et s'enorgueillit en lui-même d'un supplice de dixhuit siècles ?

PENSLES DIVERSES. 4^7

Il a voulu être sauvé seul, et seul il semble exclu du salut, tant il le repousse obstinément. 11 a voulu dominer sur toutes les nations , et toutes les nations dominent sur lui. Il a refusé constamment d'élever ses grossières espérances audessus de la terre , et tout ce qui est de la terre lui a été enlevé sans retour. Seulement un peu d'or, amassé péniblement par un vil trafic, sert de pâture à son avidité abjecte, jusqu'à ce qu'il devienne une dépouille qui tente ses oppresseurs.

Dans le mouvement des clioses bumaines, nulle révolution n'a pu le détruire , ni le faire remonter au rang de peuple ; rien ne descend jusqu'à lui ; son état est si bas , qu'il ne peut rendre à aucun bomme le mépris qu'il inspire à tous. La justice qui le poursuit l'a privé même de ce soulagement , et ne lui a laissé la baine que parcequ'elle est une souffrance de plus.

Juifs! dites-nous donc qui vous êtes; révéleznous le secret de votre inconcevable existence et de votre prodigieuse misère. Qui vous agite , qui vous tourmente, qui vous force à errer sans cesse , comme l'auteur du premier meurtre ?

L'univers le sait, eux seuls l'ignorent; le mystère de leurs destinées leur est impénétrable. Il y a eu une parole prononcée sur eux ; ils ne savent pas quelle est cette parole , mais ils croient l'entendre partout , et ils fuient

Ils ont mouillé de leurs larmes toutes les con-

438 PEiNSÉES DIVERSES.

trées du monde , et pas une de ces larmes n^est tombée sur un coin de terre qui fut à eux. Partout où il y a quelque opprobre à subir , ils y sont ; ils n'ont point d'autre patrie.

Sans magistrats, sans gouvernement, sans aucune forme de société , ils ne vivent que de souvenirs et d'une grande illusion dont ils tâchent vainement de faire une espérance. Le temps est fini pour eux ; on dirait qu'ils ont devancé le reste du genre humain, et qu'ils Fattendent pour entrer dans l'éternité.

Il fut dit à la femme : Tu enfanteras avec douleur ^ et à l'homme : La terre a été maudite à cause de toi ^ tu mangeras de ses fruits dans le travail y et tu te nourriras de pain à la suew de ton front.

Travail et douleur , voilà donc ce qui est promis à la race humaine, voilà l'héritage des enfans d'Adam-, maudits, ils sont jetés sur une terre maudite, pour y remplir leur destinée, jusqu'au jour où s'accomplit cette autre parole : J^ous êtes poussière y et vous retournerez en poussière,

A quoi revient-il de se faire illusion, d'ajouter la vanité de nos pensées à la vanité de notre vie ? Nous aurons beau fouiller en nous-mêmes , nous n'y trouverons que cela : c'est tout ce que notre père a pu nous donner.

Qui ne serait, en se regardant, effrayé de sa

misère? Perdu dans l'espace comme dans la durée , cet être , au fond duquel l'orgueil se remue, ignore tout et s'ignore lui-même. Sa nature, sa vie, lui sont incompréhensibles. Naître, mourir , qu'est-ce ? Le sait-on ? On a cru voir passer une OQibre et entendre une plainte; c'était ce qu'on appelle l'homme.

Oh ! qu'elle est belle , la foi qui , dans cette ombre insaisissable, nous montre l'image immortelle de Dieu; la foi qui, s'élevant au-dessus de la terre, au-dessus du temps, réalise ce qui n'est pas encore, et transforme cette plainte fugitive en un chant éternel de joie et d'amour !

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