VI. hk DATE DU SUPPLICE DE GEOFFROY VALLÉE
Geoffroy V^allée a donc été brûlé le 9 février 1574 (3), nous venons d'en fournir la preuve décisive quoique la minute de l'arrêt conservée dans les registres du Parlement ne soit pas suivie de la mention catégorique habituelle constatant son exé-
(1) Archives nationales, X^b 78.
(2) Lieutenant criminel de robe courte au Châtelet.
(3) Le Menagiana, T. IV, p. 311, a donné comme date : 9 fcTrier 1573.
cution (1). Le doute était permis jusqu'ici en présence des assertions contradictoires du jésuite Garassus (2) et du bouigeois anti-clérical Pierre de L'Estoile. Le premier plaçait le supplice de Geoffroy Vallée au 9 avril 1573, et le second en juillet 1574 ! Voici ce qu'a dit le Père Garassus :
« L'an ^L DLXXIII soubs le règne de Charles neufiesme, il y eut à Paris un meschant homme vagabond, lequel ayanl esté surpris sur le fait, dogmatisant en secret pour l'athéisme, fut déféré au Parlement, et comme impie condamné à une estroite pri^^on, jusques à ce que plus pleinement on pût estre informé de ses déporlemens et de sa vie : et comme 1 affaire alloit un peu trop languissant suivant la coustume des bonnes actions, lesquelles se ralentissent sur leur j)rogrez : Sorbin, évesque de Nevers et confesseur du roi, estant informé de l'affaire, eut le courage de remonstrer à sa Majesté le jeudi-saint (8 avril) après sa confession, qu'il ne pouvoit estre en bonne conscience, jusques à ce qu'il eusl commandé que le procez fut faict à cet impie, lequel estoit criminel de Lèze Majesté divine au premier chef. Le Roy qui estoit pieux de sa nature, ordonna que sur l'heure on tcrminast cette affaire, et le mesme jour ce malheureux fut condamné d'estre bruslé en Grève, pour ses méchantes propositions, desquelles il ne voulut jamais se desdire, quoyque plusieurs habiles Docteurs, et entre autres le Père Charles Sager de nostre Compagnie, fut appelle pour luy arracher cette maudite créance. >>
Garassus précise, à tort, (ju Arnaud Sorbin, était évoque de Nevers, il ne sera pourvu de ce siège qu'en 1578 sous le règne de Henri III, mais cette inexactitude n'infirme qu'en partie son récit. Un détail qu'il relève est à retenir : Geofîroy Vallée aurait refusé de rétracter ses erreurs devant un confrère de Garassus, le Père Sager (.3). Il semble bien que l'intervention de Sorbin soit une fable, par contre l'indication du Père Sager est certainement puisée à bonne source.
L'Estoile serait non moins affirmatif dans ses Méinoircs-
(1) Nf)us avions espéré trouver dans les registres d ccrou de \;\ Conciergerie, conservés à la Préfecture de Policp. I;i confirmation do la date rorlaine du supplice do Geoffroy Vallée, la mention de 1 élargissement et do 1 exécution des prisonniers étant toujours portée en marge du procès-verbal de lincarcération ; uialheurcusfMnenl lesdits registres présentent une lacune qui va du 26 novembre 1573 au 20 décembre 1574.
(2) Le Père Garassus, dans la Doctrine curieuse, ne nomme pas Geoffroy Vallée, pour ménager une famille alors fort riche et fort considérée.
(.3) Charles Sager, né à Beauvais en 15.38, admis dans la Compagnie de Jésus en mai 1556. Il fut six ans le premier rorteur du collège de Bordeaux et enseigna la théologie à Tournon et à Paris, et la [>hilosophic à Paris et a Billom. Il mourut à Tournon le 23 mai 1596 (Sommervogel).
Journaux. En se reportant à la dernière et excellente édition qui en a été publiée (i), c'est au mois de juillet 1574 que le bûcher de Geoffroy ^'allée fut allumé, et notre bourgeois a noté les dernières paroles du condamné :
« En ce mois de juillet, un misérable athéiste et fol comme l'un n'est jamais sans l'autre) nommé Geoffroy Vallée, fut pendu et étranglé à Paris, et son corps mis en cendres, pour avoir fait imprimer audit Paris, et courir partout, un sieng petit libelle intitulé La Béatitude des C/irestiens, sans nom de lieu ni d'imprimeur.
» Par arrest de la Cour, les copies de ce beau livre d'une feuille, duquel Tintitulation seule suffîst pour prouver la sagesse de son aucteur, furent brûlées au pied de la potence, et leur maistre exécuté à mort, contre l'advis de plusieurs de la Compagnie, qui estoient d'opinion de le confiner en ung monastère comme un vrai fol et insensé qu'il estoit : dont il rendit un bon témoignage lorsque on le mena au supplice, criant tout haut, que ceux de Paris faisoient mourir leur Dieu en terre, mais qu'ils s'en repentiroient, et qu'ils gardassent hardiment leurs vignes reste année. »
Cependant si on consulte le manuscrit original de L'Estoile déposé à la Bibliothèque Nationale (fr. 6678) on constate que l'article consacré à Geoffroy Vallée ne figure pas à sa date de juillet; il a été placé par L'Estoile lui-même à la fin de Tannée 1574, tout en étant l'objet d'une petite correction. Il avait d'abord écrit : « En cest an 1574 » puis a barré ce texte et a mis au dessus : « A ce mois de juillet ». Rappelons que le journal de L'Estoile ne commence qu'au 30 mars 1574.
Evidemment la mémoire de notre chroniqueur a bronché. Ne se souvenant plus du moment de la mort de Geoffroy Vallée et s'apercevant qu'il avait omis le récit de cet événement notable, il la reporté, après réflexion, en juillet, mais sans en fixer le jour. S'il l'avait mentionné à sa date, il l'eut rejeté de son journal; il n'a peut-être pas voulu l'en exclure étant donné les détails intéressants qu'il avait recueillis sur La Béatitude des Chrestiens.
L'Estoile s'est donc trompé un peu moins que Garassus,
(1) Mémoires-Journauj: de Pierre de L'Esloile. Edition pour la première foii complète et entièrement couforme aux originaux, publiée avec de nombreux documents inédits et un commentaire historique, biographique et bibliographique, par G. Brunet. A. Champollion... etc. Paris 1815. 12 vol, in-8.