‹ MélangesChapitre 2 sur 92 · L'ANCÊTRE DES LIBERTINS DU XVIP SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'ANCÊTRE DES LIBERTINS DU XVIP SIÈCLE

L'histoire de Geoffroy Vallée est imparfaitement connue et mal connue ; Le Bulletin du Bibliophile (article de M. Mouan, 1852), La Biographie Universelle (Michaud) et La Nouvelle Biographie Générale (Hoefer) renferment sur lui des notices à peu près exactes, aussi exactes que la documentation d'alors le permettait. Nous sommes aujourd'hui, grâce à nos recherches âux Archives nationales, un peu mieux renseigné. Sans avoir fait dans ce grand dépôt des découvertes sensationnelles, nous y avons trouvé des documents intéressants qui rectifient ou complètent les données que l'on considérait comme acquises. Enfin, nous avons lu La Béatitude des Chrestiens ou le Fléo de la Foy, ce que le dernier éditeur de cet opuscule, M. Gustave Brunet, avait oublié certainement de faire.

Précisons tout d'abord que si toutes les pièces du procès criminel de Geoffroy Vallée devant la juridiction du Châtelet ont été détruites, celles de son appel devant le Parlement de Paris existent encore en partie ainsi que quelques arrêts relatifs à ses démêlés antérieurs avec ses proches.

La famille Vallée, d'origine assez récente au moment où notre Geoffroy arrivait à l'âge d'homme, commençait cependant, grâce à ses alliances, à faire figure dans le monde ; elle était alors loin d'avoir la notoriété et la richesse que devait lui assurer le fils aîné du frère de Geoffroy, Jacques II, seigneur Des

Barreaux, le père de L'Illustre Débauché. Marie Vallée, sœur de Geoffroy, et femme de Robert Miron, n'avait eu en 1556 de ses parents qu'une dot de 3000 livres tournois (1) alors que Marie, l'aînée des filles de Jacques II, recevait, en 1633, 150.000 livres et Elisabeth, la cadette, en 1637, 135.000 livres (2).

Geoffroy Vallée II, sieur de la Planchette et de Dougeau, était probablement le premier-né (c'est pourquoi il porte le prénom de son père) des fils de Geoffroy Vallée I, sieur de Chenailles, d'abord receveur et payeur des gages des ofliciers domestiques de l'Hôtel du Roi, et ensuite contrôleur du Domaine d'Orléans (3), et de Girarde Le Berruyer (4) ; il eut deux frères : Jac(|ues I, sieur des Barreaux, et Jean, sieur de La Corbinicre ; et trois sœurs : Marie, dame de Chenailles, femme de Robert Miron (^5), intendant et contrôleur général des finances, Claude, femme ;de Guillaume Brochet, sieur du Port, puis de la Planchette, et Girarde, femme d'ArnauIt, procureur général du Roi à liourges, morte avant 1574.

On ignore la date de la naissance de Geoffroy Vallée ; elle j)eul être fixée, sans trop de témérité, entre 1535 et 1540 (6). Il aurait dû parfaire ses études à l'Université d'Orléans, mais, à en juger par son style, on se demande s'il a été jusque-là. Ses humanités achevées il ne semble pas qu'il se soit préoccupé de se créer une situation. Accusait-il déjà cette mobilité, cette légèreté — plutôt (jue débilité — d'esprit dont sa famille a fait

(1) On trouvera «ux Pièces annexes, le texte du contrat de mariage de Robert Miron.

(2) Nous avons publié le contrat de mariage de Marie et d'Elisabeth Vallée. Voir Disciple» et Successeurs de Théophile de Viau.- Des Barreaux et Saint-l'arin, Paris, 1911.

(3) Provisions pour Geoffroy Vallée : de l'office de receveur et 2>ayeur des gages des officiers domestiques de l'Hôtel du Roi, vacant pur la résignation de Jean Carré, Lyon, 8 mai 1525 (B. N., fr. 5779 mention) ; de l'office de contrôleur du domaine d Orléans, sur la résignation de Michel Boucher, 7 mai 1536. — Réception dudit Vallée à la Chambre des Comptes de Paris, le 22 février 1537 (n. s.) (Arch. nat., K 1377).

(4) Girarde Le Berruyer était fille de Pierre Le Berruyer, seigneur de La CorbiniiTf, avocat fiscal à Orléans, et de Claude Biliaire, fille de Jean Biliaire et de Claudine Com|iain. Marie Le Berruyer, sœur de Girarde, devint la femme de Claude de Laubespine.

(5) Robert Miron, seigneur de Chenailles, fils de Pierre Miron, conseiller et médecin du roi, et de Geneviève de Morvilliers, mort en 1594, était frère de Gabriel Miron, lieutenant civil.

(6) Il n avait donc pas seize ans en 1574 comme le dit M. Normandy dans la préface des l'oètrs Libertins, ni vingt comme l'a écrit M. Gustave Brunet dans sa notice du Traité des Trait Imposteurs, ni vingt-quatre dans celle de la réimpression de l.a Béatitude des Chresliem, mais bien entre trente-cinq et quarante ans !

état contre lui ? C'est probable ; en tout cas, un physique agréable — on rappelait le beau Vallée — le fit bien accueillir dans la société orléanaise. La vie lui était si douce qu'il ne songeait guère à autre chose qu'à user le temps ; mais cette inaction finit par le porter à des spéculations intellectuelles. Esprit étroit, sans nulle élévation, il devait être frappé par le petit côté des choses alors que l'ensemble lui échappait.

Ayant été pourvu, le 16 février 1563, d'un office de notairesecrétaire du roi sur la résignation en sa faveur de Guillaume Le Frère (1), il fréquenta, à Paris, la jeunesse dorée dont les mœurs étaient plutôt faciles et qui se plaisait à fronder l'autorité ; cependant, est-ce lassitude ou dégoût, il ne tarda pas à s'en séparer et à se tourner du côté des religionnaires. Les moqueries de ces derniers à l'égard des cérémonies romaines, l'espèce d'idolâtrie qu'ils imputaient aux papistes lui plurent ; mais ses nouveaux maîtres, qui prêchaient, au fond, la même religion que leurs adversaires, lui apparurent bientôt ce qu'ils étaient, aussi intolérants et aussi sectaires. Le libre examen dont ils se réclamaient, et qui l'avait tout d'abord conquis, il l'appliqua à leurs propres enseignements. Il s'en est souvenu le jour où il a écrit « que le libertin qui a passé par la huguenoterie arrive à plus heureux port que tous les autres qui croient, s'il ne tombe dans l'athéisme ». A ses yeux, la religion réformée était l'étape pour passer du catholicisme au libertinage parce qu'en soumettant les dogmes à la raison, celle-ci démontrait l'imposture de toutes les croyances basées sur le péché originel. Voilà la conclusion — celle des priinaires — à laquelle il s'est arrêté plus tard et qui lui a inspiré quelque bienveillance pour ceux qui la lui avaient suggérée. Le 30 novembre 1566 il cède sa charge de notaire-secrétaire du roi, dont il ne s'était guère soucié, à Michel Boneau(l). Geoffroy Vallée, à trente ans, célibataire, ayant perdu son père et sa mère, tenu en quarantaine par ses proches qui trouvaient que, depuis deux ans, il sentait le fagot, sans ami capable de le retenir sur une pente dangereuse, glissa progressivement à une

(1) Histoire Chronologique de la Grande Chancellerie de France, par Abraham Tessereau, 1676, in-folio, p. 131 et 138.

indépendance d'esprit et de langage qui frisait rathéisme. Vers 1568 ou 1569, il alla à Rome. Sa présentation au Saint-Père, — elle lui avait été facilitée par Tanibassadeur de Charles IX, — le luxe inouï de la Cour pontificale, la liberté grande qui y régnait sous le rapport des mœurs, l'abêtissement du bas peuple tombé à une grossière superstition, en un mot le spectacle et l'atmosphère de la Ville Eternelle ne rallumèrent pas en son Ame la foi de son enfance depuis longtemps éteinte. Ce voyage et d'autres prodigalités antérieures auxquelles il avait fait face en empruntant largement à son beau-frère, Guillaume Brochet, sans se préoccuper de le rembourser, indisposèrent de plus en plus sa famille à son égard, si bien qu'elle cessa toute relation avec lui. Un beau matin, sans cause déterminée, sauf ces sautes d'humeur dont il était coutumier, GeolTroy Vallée changea sa manière de vivre qui avait été jusque-là celle de tout le monde. Si on en croit Garassus, « il se mit à soutenir qu'il n'y avoit autre Dieu que de maintenir son corps sans souillure, et, en effet, à ce qu'on dit, il estoit vierge de la même façon que les frères de la Croix des Roses, et les Torlaquis de Turquie : il avait autant de chemises qu'il y a de jours en l'année, lesquelles il envoyoit laver en Flandre à une certaine fontaine renommée pour la clarté de ses eaux et le blanchissement excellent qui s'y faisoit, il estoit ennemi de toutes les ordures et de fait et de parole... » Ces indications sont précieuses, elles nous montrent, même s'il y a quelque exagération dans le récit de Garassus, le vrai Geoffroy Vallée qui entendait se distinguer du commun des mortels autant par son genre d'existence que par ses doctrines. Cette préoccupation de la pureté et de la chasteté (empruntée au christianisme), si on la rapproche du surnom que Louis Dorléans, le fameux ligueur, accole au nom de Geoffroy Vallée, la dame de Fronize (1), de ce que dit Garassus de sa virginité analogue à celle des Roses-Croix et de ce qu'a écrit, à propos de son procès, Scévole de Sainte-Marthe : « Puis-je t'appeler coq, homme sans

(l) Louis Dorléans a écrit à propos de Geoffroy Vallée, dans Le Banquet et après ditner du comte d'Arête (p. 48) : « Et ne vous souvenez-vous pas du beau Vallée, dit la dame de Fronize, qui fut brûlé à Paris et le confirma par un livre que plusieurs ont. que c'ostoil Calvin qui l'avoit fait athée ? »

virilité? », est assez troublante, elle laisse la porte ouverte à des hypothèses sur lesquelles il n'est pas utile d'insister. Sa nouvelle attitude n'aurait entraîné pour lui aucun inconvénient si elle n'avait eu pour cause le désir de forcer l'attention en jouant un rôle actif. Dans sa ville natale, où il revenait de temps en temps, ses concitoyens — ils le connaissaient depuis l'enfance — n'attachaient aucune importance à ses excentricités ; quand ils le rencontraient, ils l'appelaient « ce fol ^ allée ». A Paris, il ne devait pas bénéficier de la même indulgence.

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