‹ MélangesChapitre 3 sur 92 · II. L INSTANCE EN INTERDICTION CONTRE GEOFFROY VALLÉE · texte numérisé non relu

II. L INSTANCE EN INTERDICTION CONTRE GEOFFROY VALLÉE

Geoffroy Vallée, ayant été atteint d'une fièvre chaude qui laissa probablement des traces, vint fournir à ses proches l'occasion d'une action judiciaire qu'ils cherchaient à entamer depuis longtemps et à laquelle les considérations d'argent n'étaient pas étrangères. Une véritable conspiration fut ourdie dans l'intention de le faire mettre en curatelle. Ses frères : Jean et Jacques, ses beaux-frères : Robert Miron et Guillaume Brochet, — ce dernier, nous le répétons, était son créancier, il avait avec lui un procès pendant à la Cour des Aides, — engagèrent l'instance devant le Prévôt de Paris, Antoine du Prat, seigneur de Nantouillet. Ils s'appuyaient sur l'enquête d'une nommée Dubois, « femme d'un ayant suivi les finances », et sur celle du commissaire Lestourneau, cousin germain par alliance de Gabriel Miron (1), lieutenant civil. Ce dernier s'était chargé de recueillir, sans aucun mandat, les témoignages des gardes et des médecins qui avaient soigné Geoffroy Vallée dans sa maladie, les dires de ses voisins, etc., etc. Le jeudi 30 novembre 1570, la Cour du Châtelet déclarait Geoffroy Vallée en curatelle. Cette sentence était à peine prononcée qu'un sergent se transportait à sa demeure, pénétrait dans sa chambre

(1) Gabriel Miron ou Myron, seigneur de Beauvoir-sur-Cher, de Linières et du Tremblay, conseiller en la Cour de Parlement de Paris en 1546, lieutenant civil en la Prévôté et Vicomte de Paris en 1571, et conseiller d Etat, mort en 1577. Il avait épousé Madeleine Bastonneau, fille d'un notaire au Châtelet, et de Marguerite de Larche, qui lui donna six enfants : deux fils et quatre filles. Il était le frère aine de Robert Miron, beau-frère de Geoffroy Vallée.

en fracturant la porte, le prenait par les pieds et le traînait jusqu'au bas de Tescalier ; arrivé là, il le jetait dans un coche. GeotTroy s'échappa le lendemain de la maison où il était interné et le sergent, en essayant de le retenir, déchira la moitié de son manteau. C'est dans cet état que le malheureux alla porter plainte au Procureur du roi au Parlement. Est-ce comme suite à la sentence du Châtelet que sa famille lui nomma pour curateur d'abord un « palefrenier », puis un « emboucheur de chevaux » ?

Geoffroy Vallée fît immédiatement appel au Parlement de la sentence du Châtelet ; il choisit comme avocat le célèbre Simon Marion.

A l'audience, Simon Marion fit valoir qu'un des juges, Gabriel Miron, lieutenant civil, était le frère de Robert Miron, beau-frère de Geoffroy, que celui-ci n'avait ni vu ni entendu les conclusions du substitut du Procureur général du roi près la Cour du Châtelet (Bertrand Soly ?), que, mandé par ce dernier, le 30 novembre, il lui avait répondu qu'il « n'était jour ni heure car c'était le jour de Saint-André », et que, sans autre formalité, le Prévôt de Paris avait immédiatement rendu sa sentence; enfin, Simon Marion ayant raconté les sévices exercés sur son client ce jour-là même (30 novembre), conclut en dénonçant le véritable mobile de la demande en curatelle : le |)rocès en cours entre Geoffroy et Guillaume Brochet. L'avocat Théroude plaida pour les intimés. Augustin de Thou, substitut du Procureur général du roi au Parlement, adopta la thèse de Simon Marion, si bien que, le 3 février 1571, la Cour annula la sentence du Châtelet, condamna Jean et Jacques Vallée, Robert Miron et Guillaume Brochet aux dépens et dommages et intérêts, et ordonna que d'ofïice deux conseillers seraient commis pour informer sur la prétendue « insapience et débilité d'esprit » de Geofîroy Vallée; le lieutenant civil du Prévôt de Paris, Gabriel Miron, devait comparaître devant la Cour à seule fin qu'il lui soit signifié d'avoir à restituer tout ce qui avait été pris à Geoffroy.

Du samedy 3 février M V^ LXXI.

Entre M* Geoffroy Vallée, naguères notaire et secrétaire du Roy,

appellant d'une sentence de curatelle contre luy donnée par le Prévost de Paris ou son lieutenant civil le jeudi XXX et dernier jour de novembre mil ¥<= LXX dernier passé, d'une part, et M" Robert ^lyron, ]\P des comptes, M* Guillaume Brochet, Jehan et Jacques Vallée inthimez, d'autre, sans que les qualitez puissent nuyre ne préjudicier. Après que iNIarion pour l'appellant, Théroude pour les inthimez ont esté oiz, ensemble de Thou pour le Procureur général du Roy, qui a dit avoir veu les informations ; et se trouva par adventure que la vraye cause de la curatelle est ung procès qui est pendant entre l'appellant et Brochet aux généraulx de la Cour des Aydes, y a d'aultres informacions faites à la requette d'une nommée Duboys, femme d'ung qui a suivy les finances, et encores autre information faite par le Commissaire Lestourneau qui a épouzé la cousine germaine de M" Gabriel Myron, lieutenant civil, ou sont ouyes les gardes, les médecins, les hostes et les voisins des lieux où il a demeuré.

Les parties sont les frères et beau-frère de l'appellant et un neveu. La Cour jugera si la sentence est soustenable. Y a plus, car le juge a dit que n'a veu ne oy l'appellant que l'on veult mettre en curatelle et de fait y est, et le raesme juge beaufrère d'un des inthimez et sans oyr ne voir les conclusions du substitut général du procureur du Roy au Chastelet. Vray est qu'il le manda venir à luy ; mais feyt responce qu'il n'estoit jour ny heure car c'estoit le jour S' André, néantmoings sans autre congnoissance de cause donné la sentence de curatelle ; et si elle est mal donnée elle est plus injurieusement exécutée ; car ung souldard se transporte en la maison de l'appellant et entrant en sa chambre par fraction de la porte, et par les piedz est trayné, du haut en bas et jette en un coche ; le lendemain, il s'eschappe et en le voulant par le sergent reprendre, en la garde duquel on l'avoit mis on lui deschire son manteau par la moytié et en ceste sorte s'en va à plaincle au procureur général du Roy. Pour faire fin dit que la sentence n'est soustenable et fault renvoyer le négoce, pour l'appellant oy ordonner, ce que de raison.

La Cour dit qu'il a esté mal fait, sentencié et ordonné par le prévost de Paris ou son lieutenant et mal exécuté, bien appelle par l'appellant. Condamne les inthimez es despens de la cause d'appel, dommages et intherestz procédans à cause de ce Ordonne que d'office deux conseillers d'icelle qui seront commis en ceste part informeront de la prétendue insipience et débilition d'esprit du dudit Vallée pour ce faire et veu en estre ordonné, Ordonne que le lieutenant civil de la prévosté de Paris coraparoistra au premier jour en icelle et pour luy et le procureur général du Roy oyz en ordonne et tout ce qui a esté prins a l'appellant luy sera rendu et restitué (1).

Le Procureur général oublia de requérir de la Cour la

(1) Archives nat., X'°, plaidoiries, f. 78'.

noniinatioii des deux conseillers chargés d'informer sur « l'insapience » de Geoffroy, il attendit j)rès de quinze mois avant d'exécuter cette partie de l'arrêt du 3 février. La requête de Jean Vallée, introduite contre son frère pendant le cours de l'appel de son procès en curatelle, le 10 janvier, était également laissée de côté.

Geoffroy Vallée triomphait au moins momentanément. Ce petit succès, en confirmant la bonne opinion qu'il avait de lui-même, réveilla ses velléités d'apostolat, surtout lorsqu'il se figura avoir découvert des vérités inconnues, telles que la prééminence de la raison et l'absurdité des religions basées sur la crainte et la peur. Un instant il fut lié avec Ronsard, Jodelle, Baïf et les autres membres de la brigade sans compter les deux Jamyn. Ses suggestions libertines ne restèrent pas sans écho chez eux et, si on en croit Nicolas Rapin, — il en fit la confidence à son lit de mort (1), — quelques-uns de la troupe de Ronsard étaient déjà ébranlés, trois, paraît-il, quand Rapin, avec le concours des trois autres, essaya de réagir et y réussit, ramenant en même temps dans la bonne voie plusieurs personnes que Geoffroy avait fâcheusement influencées.

Les tribulations de Geoffroy Vallée recommencèrent avec l'année 1572. Le 2G janvier, la Cour de Parlement s'occupait de la requête de Jean \'allée du 10 janvier 1571 :

26 janvier 1572.

Entre Jehan Vallée, deschargeur ordinaire de l'arlillerye du Roy, demandeur el requérant l'enthérinement d'une requesle par luy présentée à la dite court le dixiesme jour de janvier mil cinq cens LXXI d'une part, et

(1) Gnrassus. La Doctrine curieuse, p. 125. M. Benjamin Fillon a mis en doute le récit de Gorassus sur la mort de Rapin parce qu'il est rempli d inexactitudes évidentes. Précisons d'abord que le ji'-snite cite ici Mezentius et non Geoffroy Vallée, à qui il a consacré un autre paragraphe, toujours sans le nommer, bien que le désignant clairement : il a même eu le soin de distinguer Mezentius de Vallée. Cependant, il n y a pour nous aucun doute possible : la pièce In .Mezentium de Scévole de Sainte-Marthe, qu'il rappelle, dissipe toute incertitude à cet égard, elle s'applique à Geoffroy Vallée. La bonr.e foi de Garassus n'est i)as douteuse, il n'a rien inventé, il s'est trompé en parlant à pri>pos de Mezentius, « brûlé sous Henri 111 », du poème de Ronsard contre les athô^'i ;1562) et d'une harangue d* Turnèbe, mort en 1565; sa mémoire l'a mal servi pour ces deux j)ièces qui n'ont d'ailleurs directement rien n faire avec la confidence de Nicolas Rn[.in à son lit de mort. — Nicolas Rapin vint à Paris à la suite de la prise de Fontenay-le-Comte par les Huguenots dans le second semestre de 1570 et c'est seulement à cette époque qu'il fit la connaissance de Ronsard et des poètes de la Pléiade.

Geoffroy Vallée, deffendeur, à l'enthérinement de ladite requeste d'aultre. Veu par la court ladicte requeste appanctement en droit, advertissemens et productions desdites parties et tout considéré il sera dit avant procéder au jugement de ladite instance que les advertissemens et productions desdites parties leur seront communicquées pour y respondre et bailler contreditz et salvacions et ce dedans le temps de l'ordonnance pour ce faict faire droict ausdites parties ainsy que de raison.

Signé : De Bueil i^l), prononcé le XXYI janvier 1572 (2).

Trois mois plus tard, Augustin de Thou, sollicité par les parents de Geoffroy Vallée, se décidait à demander sans délai au Parlement de procéder à l'information sur « Tinsapience et débilité d'esprit » de Geoffroy afin qu'il fût pourvu d'un « curateur tant de sa personne que de ses biens ». La Cour rendit, le 3 mai 1572, un arrêt désignant M* François Briçonnet (3) pour procéder à cette information et en communiquer les résultats au Procureur général du roi :

Du sabmedy IIP jour de may V<= LXXII.

Mess. M. C. de- Thou, ch"", premier président, et M. X (Achilles) de Harlay, Mess. J. Poisle, M. Quelain, F. Thomas, N. de Thou, E. Delage, F. Briçonnet, N. Perrot, G. Spifame, C. de Bueil, G. Maulevault, G. Vaillant (de Guelis), G. Lopin, J. Roillart, C. Viole, F. Picot.

Ce jour la Cour ce requérant le procureur général du Roy a ordonné et ordonne que pour l'exécution de l'arrêt d'icelle du (troisième) jour de febvrier mil cinq soixante et unze et information estre faicte sur linsipience et débilitation d'esperit de M* Geoffroy Vallée et qu'il luy feust pourveu de curateur tant en sa personne que biens audit Vallée a commis et commect M* François Briçonnet conseiller en icelle pour l'informacion veue et communicquée au dit procureur général du Roy en estre ordonné (4).

En cinq jours, François Briçonnet non seulement réunit les éléments de son enquête, mais rédigea son rapport et le fît tenir au Procureur général qui eut encore le temps de libeller ses conclusions. Aussi la Cour de Parlement décida-t-elle, le 8 mai, que les parents de Geoffroy s'assembleraient chez Briçonnet pour élire un curateur. En attendant, Geoffroy ^'allée

(1) Claude de Bueil ou Du Breil, reçu conseiller le 14 décembre 1558, mort le 28 avril 15/3.

(2) Arch. nat., X'^" 1G34 à la date.

(3) Il y avait deux François Briçonnet, le premier reçu conseiller-clerc au Parlement le 3 décembre 1544, et le second, François II, dit le jeune, reçu le 14 janvier 1568.

(4) Archives nat., X'* 1036 à la date.

était placé sous la garde de Laurens Regnard et d'Anne de Goudray, sa femme, demeurant « rue de la Harpe au logis où pend pour enseigne l'Image Nostre-Dame », avec l'autorisation de s'adjoindre deux ou trois hommes. Cette dernière précaution laisse supposer que le Procureur général, comme ensuite le rapporteur Briçonnet, s'était trouvé en présence d'une situation réclamant une solution d'urgence : Geoiïroy, dans un accès de fièvre chaude, avait tenté de se jeter par la fenêtre de sa chambre !

Du jeudy VHP dudil raoys (mai 1572).

Mess. C. de Thou, Ch", premier (président). — M. P. Seguier, M. X (Achilles) de Harlay, présid. . . — M. J. de Hangest, évêque, comte de Noyon, pair de France, M. G. Ryant, M. E. de Milly, M" des Requêtes. — Mess. G. Viole, J. Roillart, G. Vaillant, J. Poislc, M. Quelain, E. de Lage, G. Maulevault, C. de Bueil, F. Thomas, N. Perrot, D. Boutin, G. Lopin, C. Viole (IL

La Cour ayant veu l'information faicte d'office de l'ordonnance d'icelle à la requeste du procureur général du Roy, sur l'insipience et débilitation d'esprit de M*^ Geoffroy Vallée, sieur du Doujeau, et les conclusions prinses par le procureur général du Roj' sur icelle a ordonné et ordonne que par devant Maislre François Briçonnet, conseiller en icelle commis en ceste partie les parens dudil Vallée s'assembleront pour eslire un curateur audit Vallée et ce pendant et jusques à ce que ladite assemblée se puisse commodément faire. Ordonne icelle Court que ledit Vallée demeurera soubz la charge et garde de Laurens Regnard et Anne du Coudray, sa femme, demeurant rue de la Harpe au logis où pend pour enseigne l'image Nostre-Dame auquel Regnard et sa femme ladite Court permect avoir deux ou trois hommes pour la conservation de la personne dudit Vallée à ce qu'aucun inconvénient n'en advienne (2).

Geoffroy Vallée se redressa sous le coup qui l'atteignait ; le 16 juin, il sollicita sa mise en liberté, affirmant n'avoir nul besoin d'un curateur; il s'appuya, pour justifier sa requête, sur l'indifférence de plusieurs de ses [)arcnts (|ui ne s'étaient pas rendus à la convocation du conseiller Briçonnet. La Cour de Parlement, sur les conclusions du Procureur général, rejeta

(1) Si on veut quelques détails biographiques sur les conseillers au Parlement de Paris, de 1572 à 157'i, il faut consulter le T. III de l'ouvrage de M. Maugis : Histoire du Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois h la mort de Henri IV.

(2) Archives nat., X'" 1036, Conseil, f. 91'. En nj.Trge de la fin de celarrêt : Briçonnet faict comme dessus.

par un nouvel arrêt du 26 juin Topposition de Vallée, mais réitéra à ses parents l'ordre de se présenter personnellement ou par procureur par devant Briçonnet pour élire le dit curateur sous peine d'une amende de 440 livres tournois.

Du jeudi XXVI jour de juing (1572).

Mess. P. Seguier, X (Achilles) de Harlay, présid'^ — Mess. F. Thomas, X. Perrot, E. Delage, C. Viole, D. Boutin, G. Maulevault, J. Roillart, J. Spifame, G. Lopin, M. Quélain, G. Anjorrant, C. de Bueil.

Veu par la Court l'arrest obtenu en icelle par le procureur général du Roy en datte du huictiesme jour de may dernier passé par lequel auroit esté ordonné que par devant l'ung des Conseillers d icelle les parens de M* Geoffroy Vallée s'assembleroient pour eslire ung curateur à icelluy Vallée et cependant que le dit Vallée demeureroit soubz la charge et garde de Laurens Regnard et Anne du Couldray, sa femme, demeurant en la rue de la Harpe ausquelz auroit esté permis avoir deux ou trois hommes pour la conservation de la personne dudit Vallée à ce que aucun inconvénient n'en advienne. Le procès-verbal dudit conseiller pardevant lequel aucuns des parens et amis dudit Vallée se seroient assemblez à diverses fois, oy le rapport dudit conseiller. Et depuis ledit Vallée oy en ladite court suivant sa requeste par luy présentée à cette fin le XVP jour du présent mois. Les conclusions du procureur général du Roy qui auroit persisté que le dit arrest fust exécuté et tout considéré.

Il sera dict que ladite Court a ordonné et ordonne sans avoir esgard à la requeste dudit Vallée et aiant esgard aux conclusions dudit procureur général, les parens proches dudit Vallée seront tenuz comparoir pardevant ledit conseiller aux jours, lieux et heures que leur seront par luy assignez en personne si faire se peult sans la grande incommodité des parens sinon par procureur spécialement fondé pour eslire ung curateur ydoine et suffisant pour bien traicter, conduire et conserver ledit Vallée et garder qu'il n'advienne inconvénient à sa personne et par mesme moyen avoir le maniement et administration de ses biens et a ordonné et ordonne que contre lesdits parens deffaillans à comparoir à l'assignation qui leur sera baillée pardevant ledit conseiller pour procéder à ladite eslection de curateur sera délivré exécutoire de IIIIx^x livres parisis d'amende applicquable moictié envers le Roy et moictié envers les pauvres en laquelle somme dès à présent ladite Court les a condamnez et condamne en cas de constumace (1).

Les proches de Geoffroy répondirent, cette fois, à l'appel de Briçonnet et désignèrent le sieur Jacques Jacquier comme

(1) En marge des cinq dernières lignes : Briçonnet. Fait comme dessus. Archives nat.

curateur (1). Geoffroy, mécontent, aigri de la déchéance dont il était frappé, loin de s'amender, abusa de la liberté relative qu'on lui laissait. Est-ce pour démontrer qu'il possédait bien toutes ses facultés, est-ce par rancune contre sa famille fermement attachée au catholicisme, est-ce mû, tout simplement, par le sentiment d'orgueil qui inspire les novateurs que Geoffroy voulut aller plus loin que les libertins qui l'avaient précédé ? Toutes ces considérations entrèrent plus ou moins dans la décision ([u'il prit de mettre au jour ses opinions : il ne s'attaquera pas au dogme, mais au principe même de la religion chrétienne et cela sans apporter aucune atténuation à l'expression de sa pensée. S'il avait réfléchi, il aurait entrevu la silhouette du bûcher ([ui l'attendait.

m. LA BÉATITUDE DES CHRESTIENS OU LE FLÉO DE LA FOY

Quelques feuillets noircis de son écriture suflirent à résumer les méditations philosophiques de Geoffroy Vallée ! Le manuscrit terminé, il chercha un imprimeur et le rencontra en la personne de Prigent Godec (2), demeurant rue Montorgueil (mai 1573). Ce dernier, après avoir lu La Béatitude des Chrestiens ou le Fléo de la Foy, le dissuada de la publier. Il lui représenta que son livre contenait de « grosses impiétés » et que, dans l'ensemble, « il ne valait rien ». Cette opinion n'était naturellement pas celle de Geoffroy, aussi insista-t-il en offrant à I^rigent Godec une somme assez ronde et hors de toute proportion avec l'importance du travail. L'appât du gain apaisa les scrupules du maître-imprimeur et il accepta sous la réserve bien anodine que ni son nom ni son adresse ne figureraient au titre de l'ouvrage. La Béatitude des Chrestiens

(1) Nous n'avons pu découvrir l'arrêt qui nomma Jacques Jacquier. D'un autre coté, Geoffroy, dans ses interrogatoires, parle d'un premier curateur qui aurait été « un j)alefrenier » et d'un second « emboucheur de chevaux ». Enfin, il désigne un nommé Ville comme ayant rempli cette fonction. Est-ce le palefrenier.'

(2) 'Voici une autre plaquette imprimée par Prigent Godec : Dialogue fort plaisant et récréatif de deux marcliands, l'un est de l'aris et l'autre de Pantoise; sur ce que le Parisien l'ai-oit appelé JVv/ niand. Ensemble diffinitiuu de l assiette d icellc ville de Pantoise selon les croniqucs de France. A Paris par l'rigent Godec demeurant en la rue Montorgueil. S. d. (vers lôlQi, 12 ff. n. chiff.

sortit de ses presses, tirée à un assez grand nombre d'exemplaires, sous la forme d'un in-S^de huit feuillets. Geoffroy s'occupa immédiatement d'en faire passer un certain nombre dans les Pays-Bas par les soins du messager Hans, logé dans la maison à l'enseigne des Trois Chandeliers, à qui il les cédait aux prix de quatre et six sols.

Geoffroy Vallée distribua libéralement La Béatitude des Chrestiens à ses intimes ; sa famille en eut vent et s'en émut, ses frères et sœurs en furent scandalisés. Parmi ses amis, quelques-uns estimèrent qu'il avait été trop loin et ses ennemis se réjouirent. Deux d'entre eux se distinguèrent par leur animosité. Le premier, l'illustre Gaucher II de Sainte Marthe, dit le grand Scévole, le désignant sous le pseudonyme de Mezentius (i), lui consacra une épigramme d'une violence

inouïe :

Contre Mezentius (en latin).

« A toi le très impur contempteur des Dieux, volontiers je donnerai le nom de Mezentius. Mais celui-là fut un gaillard et tu n'es qu'une femme. Puis-je donc t'appeler coq, homme sans c ? Et pourtant tu es prêtrecoq (2) de la Mère des Dieux. Te dirai-je bouffon, toi qui, grâce à des pitreries, pilles impudemment les tables étrangères ? Mais le bouffon, si peu généreux qu'il soit, n'a pas de venin, et toi tu es tout venin. Tandis que ces pensées traversent mon esprit, Apollon sourit : « Que ne chasses-tu, dit-il, de ton cœur ce souci ? C'est en vain que tu t'évertues à chercher le nom de celui qui parfait vaurien n'en a aucun. »

Le second, Nicolas Rapin, le dénonça à la Faculté de Théologie ; celle-ci, ayant réuni ses membres, adopta les conclusions de son rapporteur représentant l'auteur de La Béatitude des Chrestiens « comme niant Dieu avec l'intention de répandre une nouvelle opinion dans le Royaume », et, en conséquence, elle décida d'adresser ses plaintes et remontrances au Prévôt de Paris (3). En octobre ou novembre 1573, une instruction ouverte contre Geoffroy Vallée amena son arrestation

(1) Mezentius, sous le couvert duquel Scévole parle de Geoffroy Vallée, était roi des Thyrhéniens. C'était un homme impie et un tyran ; il fut tué par Enée {Enéide, liv. X, T. 680-901).

(2) Les prêtres-coqs ou galU étaient les ministres châtrés du culte de Cybèle.

(3) Nous n'avons pu découvrir le texte des « plaintes et remontrances » de la Faculté de Théologie. Ce que nous en disons ici a été pris dans un de ses interrogatoires : il l'appelle 1' u inquisition ».

immédiate et son transfert au Châtelet. Deux perquisitions faites à son domicile à Paris et à son hôtel à Orléans permirent de découvrir parmi les livres de sa bibliothèque, riche en traités hétérodoxes, une Bible et un Catéchisme qu'il avait annotés dans l'esprit de La Béatitude des Chrestiens, c'est-à-dire en prenant le contre-pied du texte sacré et des enseignements de l'Eglise. Une descente de police opérée rue Montorgueil, chez Prigent Godec, entraîna la saisie d'un certain nombre d'exemplaires de son livret à la veille de leur expédition en Hollande.

Avant d'aborder le procès de Geoffroy Vallée, voyons si La Béatitude des Chrestiens méritait les poursuites dont son auleur a été l'objet.

Contrairement à l'opinion de M. Gustave Brunet, dernier éditeur de La Béatitude des Chrestiens, elle n'est ni incohérente ni obscure et n'a rien d'un galimatias. Geoffroy Vallée, il est vrai, ne sait pas écrire, sa langue est enfantine et son style inexistant ; mais, malgré ces imperfections, il s'exprime sans ambiguïté. C'est un déiste, adversaire des religions révélées ; il n'admet comme seule croyance que celle qui est « engendrée » par la raison, il est en avance de deux siècles et demi. Il forme le premier anneau de la chaîne qui, passant par les libertins du XVIP siècle, aboutira à Voltaire et à Diderot. La Béatitude des Chrestiens semble la préface tout indiquée à mettre en tête des Quatrains du Déiste (1) répandus sous le manteau moins d'un demi-siècle après (1622), afin de saper les bases de l'Eglise et de la monarchie.

Pour ne pas rebuter le lecteur, nous reproduisons en langage moderne le texte de Geoffroy Vallée ; nous l'avons suivi de très près, de si près même que nous sommes certain de n'avoir jamais trahi sa pensée. Voici d'abord le titre où il a inscrit son nom en toutes lettres :

La [ Bcatuude [ des Chrestiens, ou [ le Fleo de la Foy par Geoffroy Val [ lée natif d' Orléans, fils de feu Geoffroy [ Vallée, et de Girarde le

(1) Nous avons publié les Quatrains du Déiste, avec une notice, dans le T. II du Procès de Théophile de Viau.

Berru [ yer, Ausquelz noms des Père et Mère [ Assemblez il s'y treuve. [ Lerre, geru vray Fleo D [la Foy bygarrée [ Et au nom du filz. [ Va Fleo Règle Foy. [aultrement [ Guère la Foie Foy [Heureux qui sçait [Au sçavoir repos. ]

On remarquera que Geoffroy Vallée, ami de l'anagramme et fier de son œuvre, a eu le soin d'indiquer les noms de ses parents de façon qu'aucune confusion ne soit possible entre son père et lui.

Le plan auquel il s'est arrêté est simple : il a divisé son travail en six paragraphes suivis d'une conclusion ; au-dessous du titre de chaque paragraphe, un distique en donne la caractéristique.

Geoffroy prête ses convictions au a Vray Catholique ou universel », puis, se servant de cette pierre de touche, il examine successivement la croyance du papiste, celle des deux grandes sectes de la religion réformée : huguenots et anabaptistes, et passe ensuite aux opinions des libertins et des athéistes. Sa conclusion a pour titre : Qui est en crainte, quelque crainte que ce soit, ne peut être heureuse.

LA

BEATITVDE

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