II. — 12 JUIN 1655. — INTERROGATOIRE DE JEAN L'ANGE
Le 12 juin 1655, le bailli du Palais procède à l'interrogatoire de Jean L'Ange, écroué à la Conciergerie du Palais. Après avoir déclaré son âge : ({uarantc-cinq ans, en se gardant bien de préciser encore qu'il est « gentilhomme servant du Roi », l'inculpé fait remonter à Nicolas de La Vigne la responsabilité de son arrestation. Le mobile auquel ce libraire aurait obéi en le dénonçant ne serait autre que le dépit éprouvé à la suite du refus de L'Ange de lui fournir quelques exemplaires de L'Escole des Filles^ sachant qu'il en avait distribué à plusieurs particuliers, entre autres huit ou neuf à Scarron. L'Ange se trompe ; mais il est excusable de ne pas avoir pensé à la trahison de Piot, son complice ; il est à présumer, cependant, que Nicolas de La Vigne, nous l'avons dit, était d'accord avec Piot.
(t) Archives de la préfecture de police, registres d'écrou de la Conciergerie, à la date.
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L'attribution que L'Ange fait de L'Escole des Filles au comte de Solan (d'Etelan) ou au comte de Cramail n'était pas maladroite. Le comte d'Etelan passait pour l'auteur de la satire contre Richelieu : La Milliade (1635), et le comte de Cramail possédait à son actif Les Jeux de l'Inconnu et Les Pensées du Solitaire dont une pièce très libre, dans le genre de celles que devait cultiver, au xviii^ siècle, Crébillon fils : La Plainte de Tirsis à Cloris avait été l'objet de poursuites en 1630 (1).
A la question s'il n'a point de livres défendus, L'Ange répond qu'il a Rabelais, Marot et autres ouvrages de pareille nature; ce gentilhomme avait des lettres! Les livres défendus cités par le bailli du Palais n'étaient guère d'actualité ; le premier : Recueil des pièces faites et imprimées en 16^7 et i6'48(2), reproduisait des mazarinades déjà bien oubliées ; le second : La Balance des Cardinaux, n'était autre, vraisemblablement, que La Balance d'Etat, tragi-comédie, s. 1. n. d. (3), parue pendant la Fronde.
Sur la provenance des exemplaires de L'Escole des Filles et sur le manuscrit saisi à son domicile, L'Ange explique qu'il les tient d'un nommé Dumas, dont il ignore l'adresse. L'inculpé se défend de son mieux en évitant de compromettre personne. Tout à coup, changement à vue, il avoue que ses précédentes réponses ont reçu « quelques déguisements » : le texte du manuscrit est de Millot l'aîné, qui le lui a apporté il y a un mois; mais les exemplaires de L'Escole des Filles lui ont bien été remis par le dit Dumas, qu'il avait encore rencontré il y a sept ou huit jours. Cet accès de franchise ne dure pas. L'Ange précise que V Escole des Filles a été imprimée à Leyde ; que, d'ailleurs, cette mention est portée au titre. Retenons ce détail, il sera capital quand nous examinerons les réponses de L'Ange à son troisième interrogatoire (4 août 1655).
(1) Sentence du lieutenant civil du ChAtelet de Paris, en date du 18 juin 1630, portant suppression de La Plainte de Tirsis à Cloris, et condamnation de Courbé et Sommaville à vingt-quatre livres parisis d'amende ; nous en avons publié le texte dans l'article que l'on trouvera plus loin : Le Comte de Cramail et Vanini.
(2) Ce titre est un titre fantaisiste ; il s'agit, sans nul doute, d un des recueils de pièces volantes publiées en 16't8 et 1649, dont on trouvera la liste dans La Bibliographie des Mazarinades de Moreau. T, III, p. 22 et suivantes.
(3) Moreau, 559.
Du XII juin 1655
Interrogatoire faict par nous Claude Uourlier à Jean Lange, prisonnier de présent en la conciergerie du Pallais accusé sur certains faits et articles mis en nos mains par le procureur du Roy, auquel interrogatoire avons vacqué en ladite conciergerie ou pour cet effect nous estions transportez assisté de M' Pierre Charpentier, greffier ordinaire dudit siège, en la forme et manière accoustumée après avoir dudit Lange pris et receu le serment de nous dire véritté sur ce qu'il seroit par nous cnquis et interrogé.
Jean Lange, escuyer, à présent demeurant chez la dame Faret, âgé de quarante-cinq ans environ, natif de Paris.
Enquis s'il sait pourquoi/ il est arresté prisonnier et àlarequesie de qui.
A dit que la pièce luy a esté jouée par un nommé de Lavigne, libraire, demeurant dans la vieille gallerie du Pallais proche la porte.
Enquis quel subjet ledit de Lavigne peut avoir été de le faire arrester prisonnier .
A dit que ledit de Lavigne voulant avoir du rcspondant quelques livres et le rcspondant ne lui pouvant fournir ne les ayant pas, en haine de ce ledit de Lavigne peult avoir donné advis qu'il avoit donné des livres à quelques particuliers mesme au S"" Scarron.
Enquis quelles matières et quels subjets les dits livres traittent.
A dit que lesdits livres traittent d'amourettes,
Enquis s'il y a quelques choses dans le livre qui soit contre les bonnes mœurs et la discipline crétienne.
A dit qu'il n'y a rien que le naturel mais un peu libre.
Enquis du nombre des livres qui luy restent,
A dit qu'il en avoit bien quatorze ou quinze mais qu'à présent il n'en a point.
Enquis dudit rcspondant duquel il a eu les quatorze ou quinze livres qu'il a recongnus et qui lui avoit donné.
A dit qu'ils luy ont esté donnés par le nommé Dumas avec lequel il avoit affaires et qu'il les a pris en paiement.
Enquis oii demeure ledit Dumas.
A dit qu'il ne le peut dire.
Sur quoy luy avons représenté que toutes ses réponses ne contiennent vérité d'autant qu'il n'est pas véritable que ledit Dumas estant son débiteur et pour sortir d'affaire avec luy aiant receu en paye les livres pour demeurer quitte avec luy, il ne se peult qu'il ne sçache sa demeure, sa condition et sa qualité.
A dict qu'il ne sçait autre chose, sinon que ledit Dumas est homme d'affaires et quoy qu'il en ayt eu quelques-unes avec luy néantmoins ne sçait pas à présent le lieu où demeure ledit Dumas.
Enquis .l'il a couché ceste nuit chez la dame Faret.
A dict que ouy.
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Enquis s'il a point de livres chez liiy qui soient de/fendus et s'il a point de pasquils et libelles difamatoires.
A dit qu'il ne s'y trouvera que des livres anciens : Rablais, Marot et autres livres de pareilles natures.
Enquis s'il n'a pas parmy ses livres la Balance des Cardinaulx, le Recueil des pièces faictes et imprimées en M vi"^ xlvii et m vi"^ xlviii.
A dit qu'il n'a que ceulx que l'on a vendus communément.
Enquis s'il ne luy reste pas le livre entier de L' Es colle des filles.
A dit qu'il n'en a pas un.
Enquis quel nombre de livres L' Escolle des filles il peut avoir fourny au Sieur Scarron,
A dit que le S"" Scarron en peut avoir de luy respondant huit ou neuf qu'il peut avoir donné à ses amis.
Enquis combien il y a qu'il cognoist le Sieur Scarron et quelle habitude il a avec luy.
A dit qu'il y a cinq ou six mois et le veoit quelquefois.
Enquis s'il ne sçait pas bien l'auteur du livre de V Escolle des filles.
A dit qu'il est du Comte de Solan ou du Comte de Cramaille et que le manuscript a esté donné audit Dumas.
Enquis s'il ne sçait pas à qui ledit Lkimas a donné l'exemplaire et qui estoit l'imprimeur.
A dit que lorsque ledit Dumas luy a donné quelques escripts que la coppie avoit esté envolée en Hollande pour en tirer des exemplaires.
Enquis s'il a veu ladite coppie entre les mains' dudit Dumas.
A dit que ses précédentes responses ont receues quelques desguisements et ne voudroit signer le présent interrogatoire, que ses réponses ne contiennent vérité et se sent obligé de dire que ledit manuscript luy a esté communiqué par le S"" Millot l'aisné, demeurant Isle Nostre-Dame, sur le quay qui regarde le port au fouin, proche le S"" Charon, trésorier.
Enquis si lesdits exemplaires qu'il a recongnus avoir eu entre les mains ne lui ont pas esté donnés par ledit Dumas ou par ledit Millot.
A dit que lesdits exemplaires luy ont esté donnés par ledit Dumas et non par autre.
Enquis si ledit livre porte le nom de celui qui l'a intitulé.
A dit que non.
Enquis en quel temps ledit Millot l'aisné luy a fait veoir ledit manuscript de L' Escolle des filles. Et s'il y a longtemps que les exemplaires que le respondant nous a recongnus avoir eus, combien il y a qu'ils luy ont esté donnés.
A dit qu'il y a six ou sept mois que ledit manuscript est entre les mains dudit Millot et que depuis ung mois seulement, il luy en a fait veoir.
Enquis oii ledit Millot a fait veoir au respondant ledit manuscript.
A dit que ledit Millot luy a porté chez luy ledit manuscript et qu'il l'a veu aussy en la maison dudit Millot.
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Enquis depuis quel temps il a veu ledit Dumas et sy il y a longtemps. A dict qu'il y a sept ou huit jours que le vint veoir chez luy. Enquis ou ledit livre a esté imprimé.
A dit qu'il a esté imprimé à Leyden.
Enquis de qui il sçait que ledit livre a esté imprimé à Leyden. A dit que ledit livre le porte et qu'il n'en a autre congnoissance. Lecture faicte de ladite interrogatoire de mot après autre audit de Lange.
Et signé : Houhlier, L'Ange.
A la suite de cet interrogatoire, L'Ange fait immédiatement opposition à son emprisonnement.