LES PIECES DU PROCES
Le petit commentaire placé en tête des pièces de l'instruction met surtout en lumière les détails que nous avons négligés dans notre résumé du procès.
I. —12 JUIN 1655. — ARRESTATION DE JEAN LANGE.— PERQUISITIONS CHEZ L ANGE ET MILLOT
Le procès-verbal ci-après relate les conditions dans lesquelles L'Ange a été arrêté, ainsi que le résultat des perquisitions opérées à son domicile et chez Millot. Il faut lire le détail des ruses employées par Claude Hourlier, qui, n'ayant pas amené avec lui la force armée nécessaire pour prendre au corps Millot, essaie tout d'abord de donner le change sur l'objet de sa mission. Profitant de la surprise non jouée de Millot à l'entrée du lieutenant civil et criminel, escorté du syndic des libraires, de ses adjoints, etc., soit environ cinq ou six personnes, Hourlier lui demande, à brûle-pourpoint, s'il n'a pas dans sa bibliothèque un libelle prohibé auquel il prête le premier titre qui lui vient à l'esprit : La Politique Pernicieuse (i). Sur la réponse négative, bien entendu, de Millot, la conversation s'engage. Hourlier lui insinue doucement qu'on sait qu'il a connaissance d'un livre intitulé L'Escole des Filles et même qu'il en possède plusieurs exemplaires. Millot ayant manifesté « un peu d'étonnemeut », Hourlier ajoute, pour le rassurer : « Ce n'est qu'une petite galanterie de jeunesse qui, néanmoins, pourrait lui donner de la peine, s'il n'avoue point la vérité ». Le bon apôtre, que Claude Hourlier! Mais Millot ne s'y trompe pas, il s'arrange de
(1) II s'agit probablement de la mazarinade : La Politique Sicilienne, ou les Pernicieux Desseins du Cardinal Mazarin déclarés à Monseigneur le duc de Beau/art, de la part de toutes les Provinces de France, S. l. (1650), in-4* de 34 p.
On verra plus loin, dans linterrogatoire de Jean L'Ange, que Claude Hourlier mentionnera encore un recueil de mazarinades et une autre pièce parue pendant la Fronde.
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façon que le bailli du Palais soit obligé de le laisser en liberté. Hourlier s'est aperçu bientôt que Toccasion manquée ce jour-là, bien à regret d'ailleurs, ne devait plus se retrouver.
L'année mil six cens cinquante cinq le douziesme juin, Nous, Claude Hourlier, escuier. Conseiller du Roy, Lieutenant général civil et criminel au bailliage du Palais à Paris, sur l'advis qui nous a esté donné par le sindic des libraires et ses adjoints qu'un particulier à eux incogneu debvoit venir sur les sept à huit heures du raesme soir à la boutique du nommé de Lavigne, marchand libraire, qui est soubz l'escallier de la Cour des aydes pour luy vendre cinquante exemplaires d'un livre intitulé \' Escolle des filles qui est contre l'honneur de Dieu, de l'Eglise et fort contraire aux bonnes mœurs et dissipline Chrestienne. Nous requérant les dictz scindic et adjointz qu'eussions à le faire arrester et mener prisonnier suivant l'ordre qu'ilz en avoient eu de Monsieur le Procureur général, à nous adressant pour cognoistre s'il n'estoit pas l'autheur dudil livre et se saisir des autres exemplaires qui pourroient avoir esté tirez afOn d'en empescher le débit, ce qui nous auroit obligé de leur prester main forte et de leur donner les officiers nécessaires pour s'asseurer dudit homme, lequel a esté arresté prisonnier en sortant du pallais sans pourtant s'eslre trouvé saisy d'aucun desdits exemplaires et ensuite a esté par nous interrogé en la manière accoustumée après lequel intei-rogatoire preste par le dit particulier qui nous a dict s'appeller Jehan Lange et demeurer rue des Roziers, chez la dame Faret, sommes transportez, assisté de notre greffier, desditz scindic et adjoints desdits libraires et autres nous assistansen la maison de ladite Dame Faret, size rue des Roziers, proche le petit St Anthoine (1) pour illec faire recherche des exemplaires ou raanuscriptz dudit livre et auparavant d'entrer dans la chambre occupée par ledit Lange nous aurions fait advertir ladite dame Faret s'y vouloir trouver pour eslre présente et voir ce qui seroit par nous faict, ce qu'elle nous auroit librement accordé et n'ayant point les clefz de ladite chambre auroit donné ordre de faire venir un serrurier pour faire ouverture des lieux, ou estans nous aurions
(1) Cette dame Faret n'est autre que la veuve de Nicolas Faret, de l'Académie française, l'ami de Saint-Amand. Marthe Pavillon, fille d'Etienne Pavillon, receveur des comptes et sœur de l'évêque d Alet, avait épousé Faret le 21 septembre 1639. Elle en eut une fille, Marie, mariée le 4 juin 1669 à Claude-Antoine de Uarville, sieur de La Celle, et un fils Nicolas qui eut pour parrain, en 1646, son oncle, l'évêque d'Alet, et mourut jeune.
Marthe Pavillon avait été mariée une première fois à Jacques Thévenot, secrétaire du roi et frère du voyageur Melchisédech Thévenot. Elle avait eu de lui trois fils : Jacques, qui était, en 1G51, novice au couvent de Picpus ; Jean, voyageur comme son oncle, et Bonaventure, qui embrassa l'état ecclésiastique.
M"* Faret mourut le 20 juin 1680, et l'abbé Bonaventure Thévenot lui fit élever un monument aux Minimes de la place Rovale.
Le 2 décembre 1651, elle est dite domiciliée rue des Roziers, paroisse Saint- Gervais, et, en 1669, rue des Tournelles, paroisse Saint-Paul, dans une maison acquise par elle le 19 décembre 1656. (Ch. Urbain.)
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trouvé sur la table plusieurs figures servans audit livre intitulé L' Escole des filles, douze exemplaires dudit livre reliez en parchemin et le manuscript du mesme livre aussy relié en parchemin avec quelques autres pièces escriptes à la main, ce que nous aurions fait emporter en la présence de la dite dame Faret, desdictz sindic et adjointz des libraires et le surplus laissé à la garde et possession de la dite Dame Faret concistant en plusieurs autres livres dont nous n'avons peu prendre cognoissance et que la dite Dame Faret a promis représenter toutes fois et quantes qu'elle en seroit requise sans pourtant se vouUoir charger de quoy que ce soit par authorité de justice, luy avons laissé aussy entre les mains un petit panier ou corbeille auquel il y avoit quelques pièces d'or et autre argent monnoyé et le dit panier or et argent elle a promis aussy représenter quand par justice sera ordonné et a refusé de signer.
Dudit lieu nous Lieutenant général susdit assisté comme dessus sur ce que nous avons recongneu par les papiers dudit Lange qu'il faisoit société et habitude avec le nommé Millot, demeurant Isie Nostre-Dame et qu'il se pourroit trouver saisy de quelques exemplaires dudit livre, sommes transportez en la maison dudit Millot, sur le quay de l'Isle Nostredame regardant le port au foing oîi estant nous aurions faict sçavoir à une servante qui s'est informée de ce que nous demandions, que nous voullions parler au Sieur Millot de quelque affaire, affin comme nous n'avions pas force suffisante pour l'arrestcr et ne se raesfîant de rien en nous voyant revestu de nos habitz de justice et suivy et assisté de quatre ou cinq qu'il ne fist difficulté de nous parler. Et néantmoins avons recongneu que nous regardant il auroit paru beaucoup surpris et après luy avoir fait entendre que nous venions pour faire recherche d'un livre intitulé La Politique pernicieuse affin que ne se sentant point coupable du livre pour lequel il croyoit que nous venions, il eust moins de mesfîance des discours que nous luy tiendrions pour tirer esclaircissement des choses que nous voullions apprendre, ce qui l'a engagé à prendre créance en nous voyant que nous luy parlions d'un livre dont il n'avoit ny coppie ny manuscript s'assurer que nous n'avions rien à luy dire, pourquoy il eust subgect d'apréhender, tous les quels discours nous avons esté obligé de praticquer par ce que nous n'avions pas la force à la main pour le faire arrester et mener prisonnier et que nous n'estions pas bien informez qu'il eust le dit livre intitulé L'Escolle des Filles, et depuis ayant esté interrogé par nous par forme de conversation s'il n'avoit pas quelque congnoissance d'un livre intituUé L'Escolle des Filles ce que d'habort l'auroit un peu surpris et comme nous luy faisions entendre que ce n'estoit qu'une petite galenterye de jeunesse qui néantmoings pourroit luy donner de la peine s'il n'advouoit point la vérité et s'il ne rendoit les exemplaires que l'on sçavoit estre entre ses mains, aussy que nous lui faisions entendre que le dit Lange l'avoit desclaré, ce que le dit Millot croyant nous auroil desclaré qu'il estoit vray
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qu'il en avoit plusieurs exemplaires lesquelz il nous a remis entre les mains non reliez composant la charge d'un crocheteur. Et le voullant disposer à sortir de chez luy pour informer Monsieur le procureur général du nom de cellui qui les lui avoit donné et qui les avoit imprime, ne pouvant point entreprendre de l'obliger de respondre et subir interrogatoire, la porte de la maison s'est trouvée fermée et plusieurs particuliers à nous incognus dans la maison pour empescher en cas que nous le voulussions arrester prisonnier de l'emmener, sans pourtant que lesditz particuliers nous ayent fait aucune viollance, pourquoy nous aurions creu qu'il estoit plus à propos de différer jusques à ce que nous eussions force suffisante, de crainte qu'en entreprenant et n'ayant point la force nous ne puissions plus le retrouver chez luy dont et de quoy nous avons dressé le présent procès-verbal. Signé : Hourlier.
Voici, pour compléter ce procès-verbal, l'extrait du registre d'écrou de la Conciergerie relatif à Jean L'Ange :
XII juin M. Vie LV
Jean Lange, amené prisonnier es prison de la Conciergerie de l'ordce verballe de Mons"" le procureur g' du Roy par Donon, Jacquemain et Neutrix, sergents à verge au Chaslellet, en la présence des C''^* Camus et Pierre par lui indiqués auxdits sergens, pour ester à droit (1).