LE HUGUENOT
Je n'ai que crainte en Dieu, De Dieu j'ai espérance.
La croyance du huguenot qu'on fait naître chez lui procède de la foi et de la crainte, elle ne le rend pas aussi bête que le Papiste, d'autant qu'il est instruit par quelque démonstration et par faux discernement, avec cette crainte et ce châtiment que, s'il ne croit, il ne pourra être sauvé. S'il savait de Dieu quelque peu de chose, on le pourrait ramener pour le lui faire connaître et comprendre ce qu'il est, il jugerait alors que sa croyance et sa foi le damnent au lieu de le sauver, — chose vraiment assez malaisée à comprendre si la hardiesse et le zèle de savoir n'accompagnent pas l'homme, — et alors il reconnaîtrait tous les blasphèmes, poisons, pestilences, abominations et méchancetés qu'appor-
ou LE FLEAU DE LA FOI
tent toutes les religions qui, au lieu de donner la vraie connaissance de Dieu, la font perdre complètement. Et on peut dire que l'homme est en Enfer sur terre, d'autant qu'il n'y a de damnation que d'être privé de ce savoir et discernement ; or, celui qui croit et a la foi ne pourra jamais avoir ce savoir et ce discernement, s'il s'arrête à sa croyance et à sa foi, mais qu'il tende par toutes voies et sciences à ce savoir, parce que toutes les sciences n'existent que pour cette connaissance, et cette science-là qui se nomme Sagesse (sapience) qu'il est impossible d'avoir par la crainte et par la foi. Comme on dit que le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu et la croyance en lui, il fallait dire : le zèle et le désir de le connaître, d'autant qu'en ce qui nous touche de près, nous aspirons à cette connaissance, à ce savoir et à ce discernement. C'est comme si quelqu'un ayant à nous rendre un compte important aurait beau nous dire : « Votre compte y est, croyez-moi », nous lui répondrions : « Je le veux savoir et m'en rendre compte », parce qu'il n'y a de repos et de félicité que dans le savoir et le discernement et non pas dans la croyance ni dans la foi. Ou bien encore si quelque autre à qui nous aurions payé une grosse dette venait nous la redemander une autre fois, laquelle des deux réponses voudrions-nous faire en conscience ou : « Je crois l'avoir payée? » ou : « Je sais l'avoir payée? » Je suis certain qu'il n'y a si beau croyant qui ne renonçât avec plaisir à « je crois » pour dire « je sais », ce qui nous doit faire connaître qu'ils sont tous pipeurs et effrontés ceux qui nous preschent et nous maintiennent à « je crois », d'autant que comprendre et savoir sont toute la consolation, le bonheur et le repos de l'homme, et non pas cette croyance ou cette foi, qu'ils veulent tous que nous conservions toute notre vie et dont encore, à la mort, ils nous chantent le « credo » .