‹ MélangesChapitre 61 sur 92 · LE COMTE DE CRAMAI L · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CRAMAI L

Si 1 on veut des renseignements sur les libertins du xvii* siècle, on peut les chercher dans les mémoires de cette mauvaise langue de Tallemant des Réaux, c'est la principale source utilisée par M. Perrens dans son travail sur Les Libertins en France au XVIP Siècle. Cependant Tallemant s'est montré très réservé quant aux faits et gestes du comte de Cramail, il s'est contenté de dire qu'il fut un des disciples de Lucilio Vanini.

Voici, d'ailleurs, sa très courte notice sur Cramail :

On a dit Cramail au lieu de Cannain. Il étoil petit-fils du maréchal de Montluc, fils de son fils. 11 n'a laissé qu'une fille mariée au marquis de Sourdis. Il avoil épousé l'heritiere de Carmain, grande maison de Gascogne. Sa femme éloit de Foix par les femmes. C'a été une créature bien bizarre. Klle avoil pensé être mariée à un comte de Clerraont de Lodève, qui étoit un fort pauvre homme. Cependant elle eut un tel chagrin d'avoir é[)Ousé Cramail au lieu de lui, qu'en douze ans de mariage elle ne lui dit jamais que oui et non ; et de chagrin elle se mil au lit, et on ne lui changroit de draps que quand ils éloient usés. Elle est morte de mélancolie.

Le comte de Cramail vint en un temps oii il ne falloil pas grandchose pour passer pour un bel esprit. Il faisoit des vers et de la prose assez médiocres. Un livre, intitulé Les Jeux de l'Inconnu, esl de lui, mais ma foi ce n'est pas grand'chose. Il fut un des disciples de Lucilio Vanini. Il disoit une assez plaisante chose :

— Pour accorder les deux religions, il ne faut, disoit-il, que mettre vis-à-vis les uns des autres les articles dont nous convenons, et s'en tenir là; et je donnerai caution bourgeoise à Paris, que quiconque les observera bien sera sauvé.

A l'arrière-ban, comme on lui eut ordonné de parler aux Gascons

CRAMAIL ET VAMNI 199

pour les faire demeurer, il commençoit à les émouvoir, quand un d'entre eux dit brusquement :

— Diavle, bous bous ameusez bien à escouter un homme qui fait des libres.

Et il les emmena tous.

Il a toujours été galant : il étoit propre, dansoit bien, et étoit bien à cheval. C'étoit un des dix-sept seigneurs (1). Pour un camus, c'a été un homme de fort bonne mine. J'oubliois qu'une de ses plus fortes inclinations a été M™^ Quelin. Il l'aima devant et après la mort de Henri IV. Cela a duré plus de dix ans. Il passoit pour un honnête homme. On l'avoit souhaité pour gouverneur du Roi, mais il n'a pas assez vécu pour cela. Je crois qu'il ne l'eût pas été, quand il eût vécu jusques à cette heure. Il fut quinze ans entiers à Paris à dire qu'il s'en alloit. Un de ses amis, nommé Forsais, gentilhomme huguenot, fut onze ans entiers à faire ses adieux tous les jours.

Le comte de Cramail avoit un ami qu'on appeloit Lioterais, homme d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à lui être à charge, il fut six mois à délibérer ouvertement de quelle mort il se feroit mourir ; et un beau matin, en lisant Sénèque, il se donna un coup de rasoir et se coupa la gorge. Il tombe ; sa garce monte au bruit : « Ah ! dit-elle, on dira que je vous ai tué. » Il y avoit du papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et écrit : « C est moi qui me suis tué » et signe : « Lioterais ».

Complétons-là an double point de vue biographique et bibliographique.

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