CONTRE
THÉOPHILE DE VIALÎ
Dans notre relation du procès de Théophile de Viau(l\ à la notice sur le différend entre Théophile et Claude Garnier (2), nous ne nous expliquions pas pourquoi ce dernier avait attendu huit mois (fin mars 1624) avant de répliquer au manifeste littéraire placé en télé des Œuvres de Théophile, seconde partie, 1623 (juin), par sa virulente Ateinte contre les Impertinences de Théophile ennemy des bons esprits (3). L'indignation de Claude Garnier se justifiait au lendemain des critiques de Théophile contre Ronsard, critiques qui se produisaient peu de temps après la splendide édition des œuvres de ce poète due aux soins de Philippe Galand, principal du collège de Boncourt, et à ses propres soins (4), elle ne se comprenait guère s'adressant au prisonnier de la tour de Montgommery.
(1) Le Libertinage derant le Parlement de Paris. Le Procès du poète Théophile de Viau fil juillet 1G2'S-1" septembre IG'Jôl. Publication intégrale des pièces inédites des Archives nationales. Paris, 1909, 2 vol. in-8°.
(2) Id., t. II, p. 133, Le premier engagement de la querelle des anciens et des modernes. Théophile et Claude Garnier (juin î623-mars 162ij.
(3) M.DC.XXIIII, in-8 de 11 p. chiff.
(4) Œuvres de Pierre de Ronsard..., prince des poètes françois, revues et augmentées, et illustrées de commentaires. Paris. Nicolas Buon (ou Barthélémy Macé) ; un tom« en deux vol. in-folio, portr. et fr. gr. Le beau frontispice de Léonard Gaultier, qui ornait l'édition de 1609, est retouché, la Naïade nue est voilée par ses cheven.r. Celte simple modification en dit long sur l'état d'esprit général à la Teille du procès de Théophile. (Toir Pierre Louys : La statue de la Vérité, dans Archipel, 1906)
N'ayant pu déterminer la cause certaine de ce silence, prolongé au delà de toute mesure, nous en étions réduit aux hypothèses et nous proposions celle-ci : « Claude Garnier, craignant la verve cinglante de Théophile avait saisi l'instant où le poète de Boussères, déprimé par six mois de détention, ne devait pas être en mesure de répondre à une attaque anonyme ». Nous avouons que notre supposition était peu à l'honneur de Claude Garnier !
Nous lui faisions tort : L'Ateinte contre les Impertinences de Théophile n'était qu'une suite. Claude Garnier, toujours sous le couvert de l'anonymat, n'avait pas perdu une minute pour fustiger, non le détracteur de Ronsard, mais celui qu'il considérait comme son ennemi. Dès juillet 1623, il sortait de ses papiers pour en former une plaquette quelques satires de composition assez récente et il les complétait par deux pièces dans lesquelles il couvrait Théophile d'injures.
Si le livret en question nous a échappé, la faute en est à l'admirable — le mot n'est que juste — Dictionnaire des Anonymes, de Barbier; nous disons admirable avec la plus entière sincérité. Une erreur ne peut diminuer l'autorité d'un travail où les renseignements exacts sont innombrables. Nous connaissions, en effet, le titre de ce livret : Le Satyrique François, mais, comme Barbier l'attribuait à un sieur de Mesnié, Dauphinois, parfaitement inconnu d'ailleurs, et le datait de 1615, il ne devait avoir rien à faire avec le procès du libertinage et avec Théophile lui-même. Malheureusement, le nom de l'auteur était faux et la date erronée ; il fallait mettre à la place de Afesnié, Claude Garnier et, au lieu de 1615, juillet 1623. Le simple exposé du contenu de ce livret suffira à prouver notre allégation.
Le Satyrique François (i) a été imprimé sous le manteau ; il ne porte ni nom de ville, ni nom de libraire ou d'imprimeur,
(1) Bibliothèques Nationale et de l'Arsenal.
ni date. C'est un in-8° de 88 p., sans le mot fin. Au bas de quelques pièces, se lit la devise : Plus ultra. Cette devise n'est pas celle que le poète prenait habituellement : Petit dans les petites choses et graJid dans les grandes (toujours imprimée dans ses livres en caractères grecs\ mais elle est dans le même esprit. Il va de soi que Garnier Fa changée à seule fin de ne pas se découvrir. Mais, reconnaissons-le de suite, l'homme ne pouvait se transformer : toutes ses poésies portent sa marque de fabrique, elles traduisent plus ou moins brutalement son tempérament atrabilaire et ses rancunes de rimeur méconnu. La qualité de Poète royal, dont il se parait avec Robert Bordier, le rendait d'une jalousie féroce à l'égard de ses confrères en Apollon, particulièrement de ceux qui , comme Théophile, avaient l'oreille des courtisans.
Cette jalousie, innée chez lui (1), n'était pas, cependant, sans quelque fondement ; il voyait ses doctrines littéraires subir chaque jour de rudes assauts : Ronsard, son dieu, était renié par Malherbe et ceux de son école ; il constatait que Théophile, rival de Malherbe, se rencontrait avec ce dernier au sujet de Ronsard, et il se sentait surtout dédaigné et oublié. Ses vers laudatifs, froidement accueillis par ceux auxquels il les destinait, se perdaient dans l'indifférence générale. Etait-ce pour réveiller l'opinion qu'il se décida, en 1622 et 162.3, à composer des satires, genre qu'il avait négligé jusque-là ? Etaitce simplement pour soulager sa mélancolie ? Quoiqu'il en soit. Le Satyrique François ne devait pas exciter la moindre émotion ; le hasard seul nous a mis sur la trace de son auteur. Le lui a-t-on attribué au moment de son apparition ? C'est probable, et ce fut tant pis pour lui. Dans une pièce de cette plaquette (2), il se montre d'une maladresse insigne : n'engage-t-il pas Louis XIII à écouter sa mère, qui ne devait jamais ressaisir en France une parcelle d'autorité ? Pour un Poète royal., c'était la plus grosse faute à commettre.
(1) Nous en avons cité de nombreux exemples. Voir Le Procès de Théophile, t. II, p. 149 et suivantes.
(2) Deuxième discours à monseigneur, frère du Roy, touchant les dernières paroles que Louis VIIJ, rot/ de France, adresse à S. Louis, son fils.
Le Satyriqiie François comprend (en dehors des deux pièces visant Théophile de Vian) cinq satires ou discours plus ou moins satiriques et trois poésies laudatives.
La première pièce, intitulée Satyre, a pour sujet les courtisans ; elle commence par une attaque contre Malherbe et ses disciples :
Je m'expose en public devant les Aristarques, Qui règlent l'entregent de la Cour des Monarques, Espluchent le parler, reforment les cfiects ; Si bien que par eux seuls il s'en void de parfaicts, Je sçay qu'ils ont donné et donnent l'estrillade A ceux dont nos ayeuls illustroient leur parade, Que Jodelle, Ronsard, du Bellay, et Belleau, Sont par eux condamnez de couler à vau l'eau. Et ne suis pas si fat d'espérer qu'on me traicte D'une façon qui soit plus doucement discrète : Mais je ne les crains point, au contraire je croy Que ceux qui me liront respondront bien pour raoy ; Car au fons des François l'humeur est honorable. Et maintiennent tousjours un homme véritable. Qui parle à cœur ouvert pour le bien du pays ;
Il fait, ensuite, allusion « à un faussaire qui, de haute lutte », suivant sa propre expression, « tendait à lui ravir les avantages de la maison dont il était sorti » (1) :
Lors que les plus mattois font plus les ébays, Je leur casse du grés pour toutes leurs menasses, Nul ne me blessera que quelques âmes basses. Qui ont comme pourceaux tousjours le nez en bas Pour rechercher les mets propres à leurs repas, Et crèvent de plaisir, voyans un homme sage Monter au ciel, tandis qu'ils volent son partage, Font mille soubresauts de joye tous espris. Lors qu'ils ont quelque bien par malice surpris,
(1) Cette assertion est prise dans les dernières lignes de son commentaire de l'édition in-folio de Ronsard, 1623, p. 1404 du t. II.
A quelque pauvre niais fait à la vieille mode : Car par leurs docuraens sage est qui s'accommode, Qui ne prend quand il peut a manque de raison ; Chercher, prendre, et tenir font bonne la maison. Qui prend quand il le peut sur la terre et sur l'onde, Et tient fort quand il a, il entend bien son monde, Ceux qui font autrement, à leur dire sont fous. Et ne peuvent servir que de risée à tous. Ainsi ces grands esprits qui nazardent la Lune, Trouvent bon de voler, pour baslir leur fortune, Soit leurs proches parents, soit le peuple menu, Soit l'Eglise de Dieu, ou bien son revenu. Sans nulle exception leur loy consiste à prendre, A serrer, à tenir, et à jamais ne rendre : Et ne s'avisent pas les pauvres insencez, Que la mort leur ravit tous leurs biens amassez, Qu'elle les suit tousjours, et tous les jours ordonne Quelque escadron de maux sur leur vile personne.
Après cette digression, Garnier rentre dans son sujet. Il malmène les courtisans, leur reproche de craindre la guerre, tout en en parlant beaucoup, et de fréquenter les cuisines de préférence aux camps. Cette question des' cuisines joue un grand rôle dans les préoccupations de Garnier; il les estimait plus qu'il ne dit (1) !
Mais où va-je resvant, tournons à nos moutons, Qui polissent l'esprit de l'aisné des Catons, Qui font depuis dix ans les Muses reformées, Rafinent les Conseils, ordonnent les armées; Si bien que si le Roy suivoit leur ordre mis. L'aspect en creveroit ses plus fiers ennemis. Les villes se fondroyent devant leurs canonnades, Si l'effect respondoit à leurs rodomontades :
(1) Garnier n'est pas cité dans la satire de la Pauf/eté des Poètes de Buissière el et il méritait bien d'y figurer. En voici le début :
Prend Philandre, congé des Muses,
C'est en vain qu'elles font les buses,
En cherchant fortune à Paris
A la cour de nos favoris.
Là, ces Nymphes du Mont-Parnasse
Joignent la Lyre à la besace.
Et ne gagnent qu'un pied de dents
Devant l'huis des Sur-Inlendans...
Les pauvres huguenots tomberoient à monceaux.
Devant leurs grands engins, espois comme Estourneaux.
Mais où les prendrons-nous, ils respectent la guerre,
Et n'y sont point allez, à cause du tonnerre ;
Car ils cognoissoient bien que nous aurions la paix
Plustost qu'ils eussent mis les battaillons espaix
Des félons ennemis, estandus sur la poudre
Par les coups mesurez de leur guerrière foudre,
Comme au temps de jadis en cent mille combats.
Où les François ont mis tous leurs ennemis bas
Par leur dextérité. Car qu'eust fait Merlusine,
S'ils se fussent tousjours tenus dans la cuisine
Comme ils font à présent, qu'eust fait Charles Martel
S'ils eussent faict la cour à son maistre d'hostel,
Quand il falut paver toute nostre campagne
A coups de praguemards des Sarrasins d'Espagne.
Mais pour le faire court, où seroient les François,
Si ces maistres de Mars eussent musse leurs loix
Comme ils font à présent, et si la recompence
Ne leur eust débusqué la valeur de la pance?
Nous serions tous perdus, et la France seroit
A la main du premier qui la possederoit,
Ils ont doncques raison de renoncer la guerre.
Et j'aurois un grand tort de les y aller querre.
Ils sont trop mal cognus et mal recompensez
De leurs combats rendus par les siècles passez :
D'ailleurs on ne les met aux bonnes entreprises,
Non plus que s'ils estoient des vieux péteux d'I'lglisfs.
Cherchons donc<jues ailleurs, ils ont l'esprit trop haiit
Pour se trouver aux lieux où la table défaut.
Mais où ? je suis du guet, et ne vous sçaurois dire
En quel mont à présent leur troupeau se retire.
Ils sont si debiffez que leurs pauvres manteaux
Montans au double mont se mettroient à lambeaux.
Garnier vise particulièrement ceux ()ui avaient quitté la Réforme par amour de Targent et donne comme mobile à leur conversion au catholicisme l'espérance d'obtenir quelques bénéfices pour eux ou leurs proches. Le manque de tact était visible, nombre de grands seigneurs se trouvaient dans ce cas; nous citerons, comme exemple, le premier protecteur de Théophile, le comte de Caudale, fils aîné du duc d'Epernon,
qui, après s'être rallié au protestantisme (1616) par amour pour la duchesse de Rohan, n'avait pas hésité à rentrer au giron de l'église romaine (fin 1617) dans l'espoir de décider le pape à accorder le chapeau de cardinal à son frère, l'archevêque de Toulouse. Garnier, non seulement s'aliénait les nouveaux convertis, mais il allait contre la volonté de Louis XIII qui facilitait de tout son pouvoir, et même pécuniairement, les abjurations des calvinistes :
Lors que les Huguenots s'eschauffoient en leur zèle,
Une partie d'eux estoient de leur séquelle ;
Mais leur zèle a pris fin depuis vingt ou trente ans,
Que leurs Pasteurs entre eux s'ont esté disputans.
Que l'un a repurgé par la clef de nature,
Ce que l'autre alleguoit de la Saincte Escriture,
Que l'autre a soustenu contre son agresseur,
Que ce qu'il alleguoit n'estoit ny bon ny seur.
Que les Luthériens blasment les Calvinistes,
Et les Calviniens damnent les Lutheristes,
Que les Arméniens dégorgent leur venin
Contre Martin Luther, et contre Jean Calvin.
Depuis que l'on a veu débattre ces Prophètes,
Qui se disoyent de Dieu les fidèles trompettes,
Et que l'on a cogneu par leurs discours pipeurs.
Qu'ils trompetoientfortmal, maisestoientbons trompeurs,
Chacun s'est refroidy, et n'a plus faict d'estime
De leur Religion, en prose ny en rythme.
C'est pourquoy ces Messieurs les voyans dépitez,
Ont plié leurs papiers, et vous les ont quittez,
Et quittans leur humeur huguenotte et hautaine,
Se sont jettez aux pieds de l'Eglise Romaine,
Protestant qu'aussitost qu'ils se sont apperceuz.
Comme ils estoient ailleurs impiement desceuz.
Ils se sont retirez de l'erreur manifeste
Pour venir avaler sa doctrine céleste,
Afin de repurger leur cœur et leur cerveau.
Si bien qu'il n'y restât erreur vieil ny nouveau,
Luy promettant aussi avecque révérence.
De publier partout sa très-saincte clémence ;
Si, elle, comme estant la mère de tout bien.
Leur faisoit délivrer quelque bon entretien.
Les ministres protestants ne sont pas plus heureux :
ils ne prêcheraient pas s ils n'avaient leurs gages en poche !
De rien ne se faict rien. Jamais àme huguenotte Ne fait du bien pour rien, tant soit-elle dévote ; Car elle ne croit pas que ceux de Paradis Se plaisent de payer les debles de jadis. Leur loy parle au rebours et leurs Ministres mesmes Craignans de perdre tout ne font point de Karesmes, Ne donnent rien à Dieu et ne prescheroient point S'ils n'avoient tout premier leur gage dans le poing. Il faudroit que leur Loy fust grandement troublée, S'ils aloyent sans argent tenir leur assemblée, Que s'ils font les zellez en leur profession. Ils le font pour le gain, sans autre affection Que d'induire tousjours par la saincte Escriture Les leurs à leur fournir toute leur nourriture...
Il terniinc par un grand éloge de Ronsard, stigmatisant ses confrères en poésie, qu'il accuse de n'avoir rien fait pour le l)ien du pays, de se contenter de piller Homère, Virgile, etc., quand ils ne parlent pas de b :
Quels Poètes sont cecy ? ils mesprisent tout ordre,
Je ne les craindra}' pas, qu'ils viennent pour nie mordre,
Et je leur monstreray sans aller eslrivant
Que leur cerveau léger ne contient que du vent,
Et que si j'eusse sçeu que leur belle science
Consistât à n'avoir aucune conscience,
Et à mettre les bons plus bas que les meschans,
J'aurois depuis vingt ans baltu dessus les champs,
Et tellement drappé dessus leur fripperie.
Que j'aurois descouvert toute leur piperie.
Mais ils estoient si fins qu'ils n'imprimoient jamais.
De peur que leurs escrits se trouvassent mauvais,
Ou bien s'ils iraprimoient, c'estoienl pièces choisies
Qu'ils avoycnt gouspillé dedans les Poésies
D'IIomcrc, de Maron, ou bien du grand Ronsard,
Et changées du tout à force de leur fard.
Leur mettant un Monsieur, au lieu d'une Madame,
Et un très bel esprit, au lieu d'une belle ame,
Et faisant des vers longs, au lieu des vers plus cours.
Ou bien en transposant les raisons du discours,
F.t puis les dedians à quclqu'homme à leur mode,
Pour en tirer un jour quelque présent commode ;
Car de tout leur irouppeau à peine en est-il un Qui voulut faire un vers pour le bien du commun, (Sinon que le Bordel où leur Muse s'applique Peut passer souz le nom de la chose publique). Jamais il n'est sorty rien de bon de leur main, Aussi d'un sac ne sort que ce dont il est plein. Ronsard en son vivant escrivoit pour la France Contre les malheureux Autheurs de sa souffrance ; Ces rogues poUiceurs disent qu'il faisoit mal, Qu'il sentoit le bigot, et le nomment cheval. Je vous laisse penser qu'est-ce qu'ils pourront dire De moy qui les descrits dedans ceste Satyre ? Sans doute, ils me feront larder comme un lapin. Ou comme les Larrons lapident un mastin Qui les veut empescher d'entrer en une grange, Ils me lapideront : Mais leur façon estrange Ne me gardera pas d'employer mon pouvoir A blasmer les péchez, comme veut mon devoir. Non plus que les brocars dont leur fureur abonde Dardez contre l'honneur des poètes du monde Qui est ce grand Ronsard (autheur des justes lois Que l'on doibt observer pour célébrer les Rois, Les Princes, les vassaux, les subjets et les choses, Qui sont en l'Univers diversement encloses') N'empescheront jamais que les esprits bien faits Ne l'estiment le Roy des Poètes parfaits.
Dans la seconde pièce : Premier Discours SatT/rique au Roy^ Garnier déclare, après avoir loué Louis XllI, que la satire, contrairement à l'opinion ordinaire, a pour objet de réprimer les vices et d'exalter les vertus sans médire des grands ni des petits :
Car la Satyre est bien pour marquer les folies, Et les représenter par des façons jolies, Mais non pas pour blasmer ny diffamer aucun Ains pour endoctriner et complaire au commun...
Et il se moque de ceux qui, pour paraître savants, veulent entreprendre de réformer les Cieux, ou, parlant de l'histoire, affirment que :
Phararaon assiégea la Villette,
Qu'il battit Saincl Louis avec son arbaleste...
Il tombe aussi sur les ignorants qui discutent de guerre, de fortifications, etc. :
Tous entendoient le faict, il n'estoit renieur Qui ne fust ce jour là sçavant ingénieur...
La pièce s'achève sur un dithyrambique éloge de Louis XIII, auquel il demande de l'autoriser à décrier les fautes :
Sans diffamer le nom d'aucun, ny la personne, Car en ce cas mon cœur jamais ne s'abandonne, Au contraire je hay, comme je hay la mort, Qui dirtame quelqu'un soit à droict ou à tort, Et ne voudrois pour rien escrire en ceststille Si je ne le Irouvois très plaisant et utile A vos nobles subjocts qui, à la vérité, Aiment plus les plaisirs que la sévérité.
Garnier, sans plus attendre, allait violer celte promesse à l'égard de Théophile !
La troisième pièce : Deiuvihne Discours^ est adressée à Louis XIII sous le couvert de Gaston d'Orléans. Le poète saisit le prétexte des dernières paroles de Louis VIII à Saint- Louis pour célébrer Marie de Médicis et conseiller au roi de suivre ses avis, alors que la reine-mère, nous l'avons dit, était déjà tenue à l'écart du pouvoir :
Ta mère, mon enfant, m'a souvent assisté De son conseil très bon en mon adversité, Et je te puis jurer que jamais de ma vie Je ne me trouvay mal de l'avoir ensuivie.
Il le met surtout en garde contre les rapports des courtisans défavorables à la reine-mère :
Car quand à ceux qu'on faict de la mère à son fils.. Tant soyent-ils paliez par des moyens subtils, Il les faut estouffer au poinct de leur naissance, Et punir leurs autheurs avecque violence : Car ils sont dangereux et si pernicieux Qu'ils ne peuvent sortir que d'un cœur vicieux, Barbare et violent plus que la violence, Desnaturé, pervers, plein de toute insolence,
Impie et impudent, maudit, blasphémateur, Ennemi desguisé du nom de serviteur...
Louis XIII est resté sourd à Tappel de Garnier, mais les adversaires de Marie de Médicis, ils étaient légion, n'ont pas dû pardonner au poète.
Le discours dédié à J/o' de Soissons fait, en même temps que l'éloge de ce prince, celui de l'Art de la guerre.
L'ode A Mg' le prince de Condé sur l'heureux succès de ses entreprises pour le service du roy et le Discours aux mesmes princes du sang royal sur la de ff aide par le roy des troupes rebelles conduites par M. de Soubise (1) sont insignifiants et ne méritent pas qu'on s'y arrête.
Dans les vers : Aux Princes du très illustre sang de nos roys très chrestiens de France et de Navarre^ Garnier, tout en célébrant leurs louanges, les invite à donner l'exemple de l'obéissance, sans laquelle rien ne peut arriver d'heureux :
C'est à vous, noble sang, l'obéissance est vostre Et si vous la perdez, la perte en sera nostre...
Cette fois, l'intention et le conseil étaient bons.
La pièce de Garnier au Cardinal de La Roche-Foucault n'est qu'une longue plainte contre l'avarice qui oblige les prêtres à quémander leur pain, d'autant que
Les meilleurs prieurez, avecques leurs richesses. Se demandent par dol, s'obtiennent par finesses, Jusques aux Huguenots les prennent par ce point, Et s'en servent encor qu'ils ne les ayment point...
Celte même avarice est cause que, mal payés, les soldats ne peuvent se battre :
(1) Il s'agit de la défaite infligée par l'armée royale à Soubise, dans l'îlot de Rié, à l'embouchure de la Vie. Quoique Soubise eût sous ses ordres trois mille hommes de pied et huit cents chevaux, et qu'il occupât une position presque imprenable, une terreur panique le saisit et il s'enfuit, dans la nuit du 14 au 13 avril 1022, abandonnant sou infanterie, qui fut massacrée, noyée ou prise et envoyée aux galères.
Car l'homme ne vil pas de l'air tant seulement, Il veut avoir du })ain, et quelqu'aulre aliment.
Comment pense-t-on donc que les braves soldars Puissent prendre un fossé et forcer les rempars Quand ils n'ont point du pain, et que l'orde avarice Leur retient leur argent contre toute justice...
Il engage — et c'est là le trait final — le cardinal à chasser
ce vice :
bien loing des Ecclésiastiques
Et des gentils esprits des loyaux catholiques.
Nous arrivons, niainlenant, aux deux pièces contre Théophile ; elles sont accompagnées de la devise : Plus ultra. Si on veut en apprécier les origines, il faut ra[)pe!er, en quelques lignes, les griefs de Garnier.
Théophile n'a jamais nommé Claude Garnier dans ses poésies ni fait allusion à ses œuvres ; mais il a dû s'exprimer sur son compte en termes peu mesurés, railler ses odes pindariques chez MM. de Liancourt, de Montmorency, etc. A-t-on rapporté ces propos à d'autres grands seigneurs qui protégeaient Claude Garnier, et ceux-ci ont-ils, dès lors, montré de moins en moins d'enthousiasme pour les adulations rimées du Pot'/e /'o^ftZ? C'est à penser, car Garnier en prend prétexte au début de sa Remontrance à Philolée et à quelques siens amis courtisans touchant la vie du Poète farouche de ce temps.
Ces critiques verbales de la prosodie de Gai'nier,Théophile les a justifiées pleinement en exposant ses doctrines littéraires dans La Première Journée de la Seconde partie de ses Œuvres (1623) :
... 11 faut que le discours soit ferme, que le sens y soit naturel et facile, le langage exprès et signifiant ; les afféteries ne sont tjue mollesse et qu'artifice qui ne se trouve jamais sans effort et sans confusion. Ces larcins, qu'on appelle imitation des Autheurs anciens, se doivent dire des ornemens qui ne sont point à nostre mode (1). Il faut escrire à la moderne ;
(1; Voilà une phrase que Boileau n'a pas dû pardonner è Théophile ; elle explique l'injustice qu'il a montrée à son égard.
Demosthenes et Virgile n'ont point escrit en nostre temps et nous ne sçaurions escrire en leur siècle ; leurs livres, quand ils les firent, estoient nouveaux, et nous en faisons tous les jours de vieux. L'invocation des Muses à l'exemple de ces payens est profane pour nous et ridicule. Ronsard, pour la vigueur de l'esprit et la nuë imagination, a mille choses comparables à la magnificence des anciens Grecs et Latins, et a mieux réussi à leur ressembler qu'alors qu'il les a voulu traduire, et qu'il a pris plaisir à les contrefaire, comme en ce Cytiierean, pntarean, par qui le trépied Tynibrean. Il semble qu'il se veuille rendre incogneu pour paroistre docte, et qu'il affecte une fausse réputation de nouveau et hardy escrivain. Dans ces termes estrangers, il n'est point intelligible pour P^rançois ; ces extravagances ne font que desgouter les sçavants et estourdir les foibles. On appelle ceste façon d'usurper des termes obscurs et impropres, les uns barbarie et rudesse d'esprit, les autres pédanterie et suffisance. Pour moy. je croy que c'est un respect et une passion que Ronsard avoit pour ces anciens à treuver excellent tout ce qui venoit d'eux et chercher de la gloire à les imiter par tout. Je sçay qu'un prélat, homme de bien, est imitable à tout le monde. Il faut estre chaste, comme luy charitable, et sçavant qui peut. Mais un courtisan, pour imiter sa vertu, n'a que faire de prendre ny le vivre, ny les habillements à sa sorte, Il faut comme Homère faire bien une description, mais non point par ses termes ny par ses épithètes. Il faut escrire comme il a escrit, mais non pas ce qu'il a escrit. C est une dévotion louable et digne d'une belle ame que d'invoquer au commencement d'une œuvre des puissances souveraines ; mais les chrestiens n'ont que faire d'Apollon ny des Muses, et nos vers d'aujourd'huy, qui ne se chantent point sur la lyre, ne se doivent point nommer lyriques, non plus que les autres héro'iques, puisque nous ne sommes plus au temps des héros, et toutes ces singeries ne sont ny du plaisir ny du profit d'un bon entendement...
Les lignes ci-dessus cinglaient cruellement et directement l'amour-propre de Claude Garnier comme auteur de la belle ode pindarique, insérée dans lédilion de 1609 des Œuvres de Ronsard, — remaniée complètement pour les deux magnifiques in-folio de 1623 qui venaient de paraître quelques mois auparavant, — dont voici la première strophe :
A genous Poètes de France, Adorez l'immortelle vois, L'immortelle vois d'excelance Du grand Homère des François :
A genous (ô troupe d'élite) Rendez hommage à son mérite.
Avouant par ces vrays lionneurs,
Et le trionife et la victoire
Qui s'éternizent dans la gloire
Du plus cher mignon des neuf Sœurs. (1)
et comme commentateur enthousiaste du poème des Misères de ce Temps dans l'édition de 1623 ; enfin, comme maistre es vei's lyriques, genre que Garnier préférait et dans lequel il cro3'ait exceller. Sous le coup de la colère, et sans penser à opposer sérieusement ses théories à celles de son adversaire, il outrage Théophile sous la forme d'un uuuivais quatrain et d'une diatribe (2).
Le quatrain est grossier, sans trait d'esprit, c'est de la méchanceté de sot :
Au pocte farouche de ce temps qui niesprise la très illustre et très royalle Musc de Ronsard.
La Muse de Ronsard sera tousjours Royale, A tout jamais vivront ses vers très relevez : Mais les liens descendront dedans l'Orque infernale, Où ils coulent desjà par le trou des privés.
La diatribe nous donne une idée très nette du prestige et de l'inlluence de Théophile sur les jeunes seigneurs de la Cour, et présente un tableau un peu chargé de sa situation matérielle a la veille de son procès. Evidemment, Garnier exagère. Nous savons, par le Père Garassus, que le poète de Boussères était obligé de se cacher pour échapper à la surveillance rigoureuse
(1) Texte de l'édition de 1G23 :
A genoux, avortons de France,
Adorez l'imniortelle vois,
L iinuiorlelle vois d'excellence
De la trompette des Valois :
A genoux, et que sans redite
On rende hommage à son mérite,
Advoiiaut par ces vrays honneurs,
Et le Triomphe et la victoire
Qui s'éternisent dans la gloire
D'un jiarfait mignon des neuf Sœurs !
(2) M. Lucien Pinvert a publié, en 1911, un intéressant article : La Condamnation de Ronsard au A' VII' Siècle, dans lequel il ne s'arrête (ju'aux ennemis de Ronsard de la seconde moitié du xvir siècle, c'est-à-dire à partir de Boileau. Il a dû volontairement, croyons-nous, passer sous silence ceux de la première moitié : Théophile et Ch. Sorel, en dehors, bien entendu, de Malherbe.
organisée contre lui par le Père Voisin (1); elle permet cependant d'atTirmer, ce qui était resté douteux, que l'ordre d'exil du 14 juin 1610 avait été retiré (2) :
Remontrance de Pliilotée à quelques siens amis Courtisans, touchant la l'ie du Poëte farouche de ce temps, qui mesprise Ronsard et la t'crtu.
Rares esprits que le Ciel a fait naistre,
Pour estre un jour auprès de vostre maistre,
Comme l'on void estre dedans les Cieux
Près du Soleil les astres radieux,
J'ay grand regret de ne vous pouvoir dire
De vive voix ce qu'il me faut escrire :
Mais le malheur, importun à nous tous,
Fait que je suis trop esloigné de vous.
Et qu'un brutal sans respect de son ame
Porte mon nom devant vous et le blasme.
Fait ce qu'il veut, et vous prenez plaisir
De le porter au but de son désir.
Vous le payez pour sa cajolerie,
Et il s'en rit et nomme drôlerie
Vos payements au prix de ses beaux vers
Qu'il fait pour vous à droit et à travers'.
Il me déplaist de vous dire ses vices,
Parce qu'ils sont plus dignes de supplices
Que de renom, et voudrois mériter
Le nom d'amy sans vous les reciter.
Mais je ne puis, race toute divine,
Estre muet entendant la ruine
Que fait chez vous cest esprit esvanté.
Qui a mon nom de vostre cœur osté
Pour s'en orner, quoy qu'il en soit indigne :
Comme un corbeau d'avoir le nom de Cygne,
Car son beau nom veut dire amy de Dieu,
Et ce brutal le blasphème en tout lieu.
Vous le sçavez puisqu'il vit à vos tables,
Les jurements sont les mots plus notables,
Dont il se sert pour orner ses discours.
Blasmer, mentir, sont de ses meilleurs tours,
(1) Garassus : Doctrine curieuse, livre VIII, section V et encore section IV, p, 972.
(2) Un commandement, sig'né Louis, et plus bas de Loménie, daté du l't juin 1G19, enjoignait à Théophile de quitter le royaume. {\oiv Le P/ocès de Théophile, t. I, p. 30.)
Se deschirer nuit cl jour la cervelle.
Pour enjoller quelque simple pucelle.
L'amadouer, la mener au paillard,
Sont les effets de son esprit gaillard ;
Gela vous plaist, et pour de telles courses,
A ce maraud vous présentez vos bourses.
Et les fermez à ceux qui, plus discrets,
Ne veulent pas user de tels secrets.
Gela me fait esloigner vos personnes.
Que je dirois dignes de cent coronnes,
Si par malheur vous n'étiez reculez
Par ce vilain du chemin d'Hercules :
Mais ! ô malheur, vous Testes, et encore
Vous honorez cesle infâme pecorc,
Qui vous séduit, et se mocquant de vous,
A vos dépens il engressc ses choux.
Vous l'honorez, et il fait le bravache,
Quoy? aurez-vous tousjours le cœur si lâche,
Que d'honorer celu}' qui quelque jour
Hazardera l'honneur de vostre amour,
Et vous rendra la mesme courtoisie.
Que vous avez à vos prochains choisie :
Gar, comme on void, sans peur d'estre indigent,
Il fait courir vostre or et vostre argent,
Il tient laquais, chevaux, valets d'estable.
Putains, ruffiens : bref, vie détestable,
Si bien qu'on peut fermement asseurer.
Que son grand train ne peut longtemps durer :
Et que bientost ce Seigneur magnifique.
Exercera sa première practique
A vos despens, si dedans vos maisons
Il trouve lieu d'appliquer ses raisons.
Fuyez-le donc, esprits pleins d'accortise,
Il n'a que fard, orgueil et convoitise.
Vous voyés bien que pour un Ducaton
Il livre roit son esprit à Pluton,
Et qu'il yroit, plustôt que de bien faire.
Troubler le Styx et desbaucher Megere ;
Il y est né et nourry tellement,
Qu'il ne sçauroit jamais vivre autrement.
Vous le payés pour chanter vos louanges,
IS'e sont-ce pas des choses bien estranges.
Qu'entre tous ceux que la Erance a produits,
Nourris, soignés, et doctement instruits, Dont un millier a faict l'expérience De posséder la parfaitte science, Pas un, tout seul, ne vous vienne à propos, Pour entonner et chanter vostre los, Et qu'un rustaud, un poltron, un barbare, Un mesdisant, un menteur, un bisarre, Un bordelier, un volage, un bouffon, Un indiscret, soit vostre Xenophon, Vostre Araphion, vostre Melesigene, Vostre Maron, au lieu d'avoir la peine Qu'on donne à ceux qui portent comme luy Tout leur sçavoir pour ruyner autruy.
Mais que diront tant de races futures, Lors que lisans toutes nos adventures.
Elles verront que les plus beaux esprits Auront biffé de leurs doctes escrits Tous vos exploicts, et que ce seul Cherilles, Vous aura faits estre de grands Achilles. Je me crains fort que ceste vérité Venant de luy soit sans authorité :
Car du menteur la bouche trop infecte Nous rend tousjours la vérité suspecte '; La vérité dicte par un menteur, Pert sa beauté, sa grâce et sa vigueur. Je crains vrayment que la future race Juge de luy sans respect et sans grâce : Ainsi qu'on void juger communément, Que le menteur de sa nature ment,
Et que chacun honorant son semblable.
Ce drolle icy fust à vous comparable :
Et vous à luy, puisque sur tant d'espris.
Pour vous chanter ce seul vous avez pris.
Quittez-le donc, honorez les plus sages.
Ils ont tousjours de généreux courages
Disent le vray lors qu'il en est saison,
Et sont tousjours portez à la raison ;
De telles gens les Conseils sont utilles,
En beaux effects ils sont tousjours fertilles,
Tousjours bandés au profit du commun.
Ils font du bien, aux leurs et à chacun.
C'est d'eux qu'il faut emi)ruriter l'escriture,
Pour tesmoigner à la race future.
194 CL.VUDE GARMER ET THÉOPHILE
Qu'on a lousjours constamment combattu
Pour le laurier que donne la vertu,
Non pas d'un fol, comme vostre beau chantre,
Qui ne vous sert que pour remplir son ventre,
Et pour soulier ses brutaux appétits.
Soit aux despens dos grands ou des petits.
Quittez-le donc, et retirez vos âmes
Tout doucement des impudiques flames ;
Croyés les bons qui vous guident aux Cieux,
Loing de l'horreur des plutoniques lieux.
Mais non, mignons, suives, suives ce droUe,
Il est bouffon, il joue bien son roUe :
Il est hardy, il parle librement.
Il jure net alors que mieux il ment :
Il parle bien, il entend bien la mode,
Plus a de quoy, et mieux il s'accommode.
II croit en Dieu, mais il n'est pas bigot.
Et ne se chaut de God, ny de Magot,
Ny de Coquets, au contraire il s'en mocque,
Et aime autant un sainct d'une bicocque.
Qu'un sainct Christophie au Temple de Paris ;
Les seuls ruffiens sont de luy favoris.
Il a pension, qu'est-il de plus louable?
Il fuit la faim, et aime fort la table,
Il a dequoy, il est donc bien appris,
Il prend tousjours devant que d'estre pris.
S'il a du vent, il a de l'asseurance.
Laissons à part toute son impudence.
Il fait des vers, il trie bien les mots,
Il pince fort, mais c'est bien à propos.
Il a bon sens, et fort belles paroles.
Et, qui mieux vaut, il tire des pistoles
Des Courtisans qui l'ont fait rappeller
De cest exil où l'avoit faict aller
Pour son péché la Royalle Justice (1).
Il n'est point sot, il entend la milice.
Au i)ont de Se à tout la picque au poing,
Il atterra de demi lieuë loing
Trois caporaux, cinq picquiers, dix gendarmes,
Et leur osta et emporta les armes (2) ;
(1) L'ordre dVxil du 14 juin 1619.
(2) Garnier fait allusion au combat des Ponts-de-Cé, du 7 août 1621. Théophile combattait dans les rang.s de l'armée royale: il y fit un prisonnier. Voir son interrogatoire, le troisième, du 27 mars 1624. \Le Procès de Théophile, t. I, p. 401.)
Encor eust-il faict de plus grands efforts
S'il eust trouvé tous les ennemis morts.
Fi le vilain ! qu'il est laid, qu'on le chasse,
Ardez un peu, bon Dieu ! comme il grimasse :
Ce n'est pourtant qu'il soit en quelque esmoy
Pour mon discours, il se mocque de moy.
Il met le tout dessus l'indifférence.
Et ne croit pas que mon discours l'offence.
Comme il le faict, car il dict vérité,
Sans observer trop de sévérité ;
D'ailleurs, il vient de celuy qu'il mesprise
Autant et plus qu'un vieux péteux d'Eglise.
Conviez-le, car il ne l'aira pas
Pour ce discours de prendre un bon repas.
Jamais l'ardeur d'une fureur despite
Ne l'ostera davecque la marmite :
Il l'aime autant comme les courtisans
Auxquels il fait mille contes plaisans
Pour attirer tousjours quelques pistoles,
Par le moyen de ses vaines paroles :
Car c'est son art duquel luy sont venus
Tous ses moyens, et tous ses revenus.
Les objurgations de Garnier aux courtisans, ses amis, n'eurent-elles aucun effet? Ne firent-elles perdre à Théophile aucune des sympathies qui lui étaient acquises avant l'arrêt du 11 juillet 1623, et dont le Poète royal escomptait le déplacement à son profit? Théophile, même prisonnier, continua-t-il à effacer Garnier dont la Muse hautaine ne s'était jamais abaissée à chanter Tépicurisme et à collaborer aux recueils libres et satiriques ? On doit le croire, puisque le ressentiment de Garnier restait, huit mois après, aussi vivace qu'au premier jour. En mars 1624, il reprenait la plume pour écrire L'Ateinte contre les Imjjertinences de Théophile, ennemy des bons esprits (1). Cette fois, il esquissait une réfutation des arguments de Théophile, tout en ne ménageant pas davantage sa personne. Il a ainsi porté le premier la parole dans cette querelle des
(1) Nous avons public LAteinte dans le t. II du Procès de Théophile, p. 1.39. Les allusions contenues dans cette pièce permettent d'en fixer exactement la date ; elle a été écrite et publiée en mars 1624. Chose curieuse : Garnier n'y dit pas que Théophile est prisonnier, quoiqu'il cite sa Reqiieste an Roy. sa Prière aux Poètes de ce Temps, etc., etc.
anciens et des modernes, qui ne finira qu'avec le xvii* siècle, et c'est là un mérite que personne ne lui a encore reconnu, le seul, peut-être, dont il lui sera un jour tenu compte.
On sait que Théophile n'a répondu aux deux attaques de Claude (jarnier (celles de juin 1623 et de mars 1624), ni pendant sa détention, ni après. Ajoutons, à la décharge du Poète royale qu'il n'est pas venu témoigner contre l'inculpé, bien que mis en cause par la déj)osition du libraire Vitré (il mars 1624), rapportant qu'un sieur de Forges avait entendu Théophile réciter chez Garnier un sonnet obscène sur un crucifix. De Forges et Vitré mentaient probablement, mais Théophile ne respectait pas davantage la vérité quand il déclarait, de son côté, n'avoir oui parler que de Robert Garnier. La réponse, plus qu'habile, — elle fermait la porte à toute discussion, — était cruelle et injuste : Garnier avait publié, depuis vingt ans, deux volumes de poésies et vingt-quatre plaquettes en prose et en vers (1); son nom était associé à celui de Théophile dans un sonnet paru en 1622 (2) de leur ami commun, Guillaume Colletet (condamné par contumace, le 19 août 1623, à neuf années de bannissement pour sa participation au Parnasse Satyrique) :
Que Théophile aussi vante le sang de Foix,
Que Le Roy {Goinbcrville) escrive mainte histoire,
Que Maynard dans ses vers éternise sa gloire,
Que D'Audiguier triomphe en ses discours françois,
Que L'Efttoile, qu'Ogier, que Garnier dont la Muse
Contrefait gentiment celle de Syracuse,
Célèbrent à l'envy la puissance d'Amour...
et dans La Satyre du Temps dédiée, en 1622, par Charles de Besançon à Théophile :
(1) On trouvera la bibliographie de Claude Garnier dans Le Procès de Théophile, t. II, p. 159, nous l'avons complétée dans La Revue des Livres Anciens, 1913, p. 215.
(2) Désespoirs amoureux, avec quelques leUres amoureuses, et poésies par le sieur Colletet. Pans. Gcrvais Alliot, 1622. In-12. Les Désespoir» Amoureux seraient une traduction de YAlexiade, du Père François Remond, jésuite.
Ils disent quant à moy que je n'ay point d'estude, Que tantost je suis doux et tantost je suis rude ; Que Ronsard est pédant, et que tous les autheurs Qui furent de son temps n'estoient qu'imitateurs, Qu'ils ont tout desrobé d'Homère et de Virgile. Et n'ont pas seulement espargné l'Evangile ; ÎNIesme ils disent de toy que ton esprit malsain S'extravague souvent au cours de son dessein : Que Garnicr sent le grain reclus, et que Porchère, Mercenaire au profit, met sa muse à l'enchère...
Théophile, cependant, n'avait pas été sans parcourir quelques plaquettes de Garnier, et sans connaître le sonnet de Colletet et La Satyre du Temps !
Après Le Satyrique François^ Claude Garnier s'est encore exercé à la satire dans une longue pièce, assez spirituelle d'ailleurs : Le Frelon du Temps (1), à l'adresse de ceux qui avaient critiqué son : Bouquet du Lys et de la Rose, au nom de l'Alliance de France et d'Angleterre, dédié à Mgr le prince de la Grand'Bretagne. On ne sait rien des dernières années de sa vie, sinon qu'il fut encore moins apprécié qu'auparavant. Le Satyrique François a-t-il contribué à son exclusion définitive de la Cour? Nous n'osons l'affirmer, mais c'est vraisemblable.
(1) Le Frelon du Temps. M.DC.XXIV. In-8° de 16 p. Cette pièce a été attribuée à tort à Théophile par Viollet-lc-Duc.