CRAMAIL ET VANINI
ans après, — les formalités n'ayant pas été observées, — grâce il une dispense de l'Official de Toulouse, et le tout fut enregistré le 3 octobre 1598.
La jeunesse d'Adrien de Montluc a été celle des seigneurs de l'entourage de Henri III et de Henri IV, c'est-à-dire très libertine. Il prit une part active aux ballets de la Cour, on le compte même [)armi les auteurs du Ballet des Sept Fols et des Sept Sages, en collaboration avec le comte d'Auvergne et M. de Nevers, dont il était des intimes. Il est probable qu'il a participé à maints autres divertissements de ce genre. Cramail eut la chance ou l'habileté d'éviter de se compromettre dans l'affaire (le la duchesse de Verneuil et de ne pas suivre un ])eu plus tard son ami le comte d'Auvergne à la Bastille.
Après la mort de Henri IV, Cramail fit peu parler de lui; on le retrouve, en 1618, à Toulouse, mêlé au procès du fameux Vanini, ([u'il avait fait le gouverneur d'un de ses neveux et dont il passait, plutôt à raison qu'à tort, pour l'ami et le disciple. Nous avons, sur cet instant de sa vie, un document curieux qui lui prête un rôle assez peu honorable; l'auteur en est le fécond poète, traducteur et romancier, François de Rosset. Ce document n'est autre que l'historiette : De l'exécrable docteur Vanini, autrement dit Luciolo, de ses horribles iinpietez, blasphèmes et de sa fin tragique qui se lit dans la troisième édition — rarissime — de : Les histoires mémorables et tragiques de ce temps. Oii sont contenues les moris funestes et lamentables de plusieurs personnes, arrivées par leurs ambitions., amours desreglées, sortilèges, vols, rapines, et par autres accidens divers, Composées par François de Rosset. Et dédiées à Monseigneur le marquis de Rouillac. Paris, Pierre Chevalier, M.DC.XIX (1619) ; in-8" de 8 ff. et 733 p. Un témoignage aussi compromettant pour le comte de Cramail, en dépit des explications de Rosset, a été supprimé dans les éditions postérieures des Histoires mémorables et tragiques très probablement sur la demande de l'intéressé. Voici les passages où Adrien de Montluc est cité :
Si tosl qu'il (Vanini) fut arrivé à Tholose un jeune conseiller le logea chez luy, par l'entremise d'un Docteur régent qu'il estoit allé voir. Le bruit de son sçavoir s'espandit incontinent par toute ceste ville renomnaée, si bien
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qu'il n y avoit fils de bonne mère, qui ne desirast de le cognoistre... Mais parmy ceux qui en faisoient Testât, Monsieur le corate de Creinail admiroit le sçavoir de cet homme et le loûoit publiquement. Et ceste louange n'estoit pas peu honorable à Luciolo puis que ce brave comte est, sans flatter, l'honneur des lettres aussi bien que des armes.
Au commencement cet hypocrite dissimuloit son impiété, et contrefaisoit 1 homme de bien; mais si sa bouche proféroit de bonnes paroles, et dignes d'estre ouyes, son cœur remply de malice parloit autrement. Cependant Monsieur le comte de Creraail, croyant de cet Athée tout autre chose qu'il n'estoit pas, luy fit par (juelque sien amy offrir le gouvernement de l'un de ses nepveux, avec une honneste pension, l^uciolo accepta ceste condition, et commença d'instruire ce jeune Seigneur, au contentement de son oncle, en s'acquittant assez dignement de sa charge. Il entretenoit bien souvent le Comte, qui est un esprit extrêmement curieux, et par ses artifices acqueroit tous les jours de plus en plus son amitié. Comme il se vit aymé d un tel Seigneur, et appuyé de beaucoup d'amis, le détestable recommença petit à petit à semer sa doctrine diabolique : toutesfois ce ne fut pas tout à coup ouvertement, mais par manière de risée... Tandis qu'il tasche de perdre les âmes par sa détestable doctrine, Monsieur le Comte de Cremail, de qui le clair jugement ne se trompe jamais, et à qui la nature, et le maniement des affaires ont donné la cognoissance de toutes choses, ce prudent et sage Seigneur, dis-je, recognut bientost l'intention de Luciolo, et apprit en peu de temps ce qu'il avoit dans lame. Néantmoins, il dissimula quelques jours ce qu'il en pensoit, et sceut si bien tirer le ver du nez de ce meschant homme en devisant privement avec lui, qu'il l'esclaircit entièrement de sa doute. Cet exécrable luy confessa librement qu'il croyoit que tout ce qu'on nous dit de la Divinité et qui est contenu dans les escrits de Moyse, n'est que fable et que mensonge : Que le monde est éternel , et que les âmes des hommes et celles des testes n ont rien de différent, puisque les unes et les autres meurent avec le corps. Et pour nostre Seigneur Jésus-Christ, que tous ses faictz n'estoient qu'imposture, de mesmc que ceux de Moyse... Monsieur le Comte fut fort scandalisé de ce discours et ceste ame non moins religieuse que généreuse, s'efforça de réduire par de vives et pressantes raisons que les bornes de ce récit ne peuvent contenir ce malheureux Athée. Mais tout cela ne servit de rien, puisqu'il traictoit avec un esprit le plus impie que l'on ayt veu jamais parmy les hommes, et d'autant plus remply d'impiété, qu'il ne péchoit point par ignorance, ains résistoit ouvertement au Sainct-Esprit... Ce que voyant ce Seigneur, et jaloux du nom de celuy, qui pour nous sauver prit nostre chair humaine, et nasquit d'une Vierge, il tesmoigna bientost à Lucilio le desplaisir qu'il sentoit de sa perte, et le regret qu'il avoit de luy avoir baillé la charge d'instruire son nepveu. Et comme il estoit prest de le lui oster, de peur ([ue cette jeune