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VOYAGE DANS LA LUNE

Si on veut connaître l'édition originale et les premières éditions de VHistoire Comique de Cyrano de Bergerac, on consulte tout d'abord le Manuel du Libraire de Brunet, l'ouvrage classique en la matière. Voici ce qu'il en dit :

Histoire comique ou Voyage dans la Lune impi'imé s. d., vers 1650, in-12 et réimprimé dans le même format en 1656, en 1659 et 1661.

Où Brunet a-t-il pris cette indication de l'édition de 1G50 ? Certainement, elle lui a été fournie par P. Lacroix dans V Avertissement de l'éditeur de la réimpression de VHistoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil par Cyrano de Bergerac. Paris, Adolphe Delahays, 1858 :

Histoire comique ou Voyage dans la Lune, par Cyrano de Bergerac, S. I. et s. d. (1650?), in-12.

Cette édition, qui fut imprimée certainement sans privilège du roi dans une ville du Midi, soit à Montauban, soit à Toulouse, n'est citée que dans le Catalogue de la Bibliothèque du roi, rédigé par l'abbé Sallier ; voyez le t. II des Belles-lettres, p. 33, n" 703 A.

Cette note est explicite. P. Lacroix n'a pas vu l'exemplaire de la Bibliothèque nationale quoiqu'il ait pris le soin d'indiquer Montauban et Toulouse comme étant les villes oii VHistoire Comique aurait été imprimée clandestinement.

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Nous avons pu à loisir examiner cet exemplaire. S'il est catalogué ¥^9300, il a toujours au dos Tancienne cote Y'-^ 703 A. Malheureusement pour P. Lacroix, on s'aperçoit, au premier coup d'œil, que ce n'est là qu'un fragment d'édition et non une édition. En effet ayant demandé ([uelques instants après : Les [Œuvres [diverses [de Monsieur [de Cyrano [Bergerac] marque représentant un cœur entouré de deux anges avec au milieu du cœur J IIS. [Sur l'Imprimé [A Paris, [chez Charles de Sercy, au Palais, [dans la salle Dauphine, ci la bonne Foy [M.DC.LXI (1) (1661)] 3 parties en un volume in-12, nous constations que la soi-disant édition de Montauban ou de Toulouse n'était autre que la première partie de cette contrefaçon de 1661, dépouillée de son titre et des feuillets préliminaires.

La première édition, s. d., vers 1650, est donc à éliminer.

Graesse dans son Trésor des livres rares et curieux,, après l'édition de 1650 dont il a copié la description dans Brunet, mentionne une autre édition, Lyon, 1052, in-18.

Cette pseudo seconde édition, nous l'avons eue en mains il y a quelques années, Lyon, Fourmy,, mais la date de 1652 inscrite au titre résultait d'une erreur d'impression, l'achevé d'imprimer qui suivait l'extrait du privilège portant 1662.

L'édition de Lyon, 1652, est aussi inexistante.

Nous arrivons à la troisième, 1656, citée par le P. Nicéron {Mémoires, t. XXXVI, p. 233) :

Histoire comique des k'tats et Empires de la Lune, Paris, 1656, in-12.

M. Le Bret, ami de Cyrano, qui publia cet ouvrage après sa mort, mit à la têle une Préface où il fait un récit assez étendu de la vie de Cyrano, mais sans dates. Il y a de l'invention et du génie dans l'Histoire comique.

Nicéron est exact, sauf une légère erreur, 1656 au lieu de 1657. Nous sommes en présence, cette fois, de la véritable édition originale que possède la Bibliothèque nationale :

(1) Il y a des exemplaires de cette contrefaçon à l'adresse d'Anthoine de Sommaville. Voici la collation de cette édition : G II. pour le titre, l'épitre dédie, à Mgr le duc d'Arjjajon, le sonnet à Mademoiselle d',\rpajon, la table des lettres.... ; p. 1 à 191 : Histoire Comique ; p. 1 à 344 : lettres de Cyrano de Bergerac ; 2 ff. blancs ; p. 1 à 152 : Le [Pédant [joué [comédie [A Paris [M.DC.LXI (16G1), voir Bibliographie.

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Histoire [comique, [j)ar monsieur [de [cyrano Bergerac. [Contenant les Estais et Empires [de la Lune. [A Paris, [Chez c/iarles de sercy, au [Palais, dans la Salle Dauphine, à [la Bonne-Foy couronnée. [M.DC.LVII (1657) [Avec Privilège du Roy.] (Bibl. nat., Y^ 25400;.

In-12 de 24 ff. n. chiff. pour le titre, l'épître dédie. : A Messire Tanneguy Renault des Boisclairs, Chevalier, Conseiller du Roy en ses Conseils, et Grand Prévost de Bourgogne et Bresse, sig. Le Bret, l'Extrait du privilège du Roy, donné le 23 jour de décembre 165G, sig. de Cuisy, enregistré sur le livre de la Communauté le 26 janvier 1657, avec achevé d'imprimer le 29 mars 1657 et la Préface (19 ff. ). — P. 1 à 191 (au verso de la p. 191 : Fautes principales survenues en l'impression).

L'extrait du Privilège du Roy ne fait allusion à aucune édition antérieure :

Par Grâce et Privilège du Roy, donné à Paris le 23 jour de décembre 1656. Signé : Par le Roy en son Conseil, de Cuisy. Il est permis à Charles de Sercy, Marchand Libraire à Pains, d'imprimer, faire imprimer, vendre et débiter, un livre intitulé, Histoire comique, par Monsieur de Cyrano Bergerac, etc., et ce durant le temps et espace de cinq ans, à commencer du jour qu'il sera achevé dimprimer pour la première fois. Et défenses sont faites à tous Imprimeurs, Libraires, et autres personnes de quelque qualité et condition qu'ils soient, d'imprimer, faire imprimer, vendre, ny débiter ledit Livre, sans le consentement de l'Exposant ou de ceux qui auront droict de luy, à peine de trois mil livres d'amende, confiscation des Exemplaires contrefaits, et de tous despens, dommages et interests, ainsi que plus au long il est porté audit privilège.

Registre sur le Livre de la Communauté le 26 janvier 1657, Conformément à l'arrest du Parlement du 9 avril 1653. Signé Balard, syndic.

Achevé d'imprimer le 29 mars 1657.

Les Exemplaires ont esté fournis.

Assurons-nous maintenant si les privilèges, les épîtres dédicatoires, les « avis au lecteur » des ouvrages de Cyrano de Bergerac imprimés avant 1657 sont muets sur l'/Z/^/Oi/e comique ou Voyage dans la Lune.

Le premier, ce^i La Mort d'Agrippine, tragédie.... Paris, Ch. de Sercy. i6'54, in-4. Le privilège daté du IG décembre 1653 a été accordé pour : La Mort d'Agrippine, tragédie, et un

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volume de lettres. L'Épître dédicatoire à Mgr le duc d'Arpajon est sans intérêt, mais l'avis « Le Libraire au Lecteur » mérite d'être reproduit :

Mon cher Lecteur, après vous avoir donné l'impression d'un si bel ouvrage, j'ay crii vous devoir un volume des Lettres du mesme Autheur, pour satisfaire entièrement vostre curiosité. Il y en a qui contiennent des Descriptions : 11 y en a de Satiriques : Il y en a de Burlesques : Il y en a d'Amoureuses, et toutes sont dans leur genre si excellentes et si propres à leurs sujets que TAulheur paroist aussi merveilleux en prose qu'en Vers. C'est un jugement que vous en ferez, non pas avec moy, mais avec tous les hommes d'esprit qui connoissent la beauté du sien. Je fais rouler la Presse avec autant de diligence qu'il m'est possible pour vous en donner le contentement, et à moy celui de vous faire advouër que je vous ay dit la vérité.

Le second, c'est le volume de lettres annoncé dans le privilège et l'avis ci-dessus. Il a paru celte même année 1654, quelques semaines après La Mort d'Agrippine, sous le titre : Les Œuvres diverses de AP de Cyrano de Bergerac. A Paris, Cil. de Sercy, in-4, avec un nouveau privilège daté du 30 décembre 1653. L'achevé d'imprimer est du 12 mars 1654, Ces Œuvres diverses comprennent les lettres de M. de Bergerac, les lettres satyri({ues de M. de Bergerac de Cyrano (sic), les lettres amoureuses de M. de Cyrano de Bergerac (sic), et la comédie Le Pédant Joué avec un titre et avec une pagination particulière.

L'épître dédicatoire est rédigée sur le ton de banalité ordinaire, il n'y a pas d'avis au Lecteur.

Le silence continu de Cyrano sur VHistoire Comique apparait significatif, il laisse supposer que l'auteur n'était pas encore disposé, à la veille de sa mort, à la mettre au jour et on s'explifjue facilement sa réserve depuis que l'on connaît, grâce au manuscrit de la Bibliothèque nationale, les passages cyni(jues et môme obscènes supprimés par son ami Le Bret.

Restent deux arguments invoqués par P. Lacroix qui militeraient en faveur d'une édition de VHistoire Comique antérieure à 1650 :

Le fameux sonnet « A l'auteur des Estats et Empires de

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la Lune » des Œuvres poétiques du Sieur de P... (de Prades), Paris, Pierre Targa, 1650.

Le passage du « Dénombrement où se trouvent les noms de ceux qui m'ont donné leurs livres (1) » de l'abbé deMarolles.

Voici le sonnet :

Ton esprit qu'en son vol nul n'obstacle n'arreste, Descouvre un Autre Monde à nos Ambitieux, Qui tous esgallement respirent sa conqueste, Comme un noble chemin pour arriver aux Cieux.

Mais ce n'est point pour eux que la palme s'apreste, Si jestois du Conseil des Destins et des Dieux, Pour prix de ton audace, on chargeroit ta teste Des couronnes des Roys qui gouvernent ces lieux.

Mais non, Je m'en dédis, l'inconstante Fortune Semble avoir trop d'empire en celuy de la Lune, Son pouvoir n'y paroist que pour tout renverser.

Peut-estre verrois-tu dans ces demeures mornes,

Dès le premier instant ton Estât s'éclipser,

Et du moins chaque mois, en retraissir les bornes.

Ce sonnet signifie simplement que de Prades ayant eu communication, avant 1650, du manuscrit de V Histoire Comique^ s'était empressé d'adresser à Cyrano, en guise de remerciement, cette pièce laudative, pour être placée dans les feuillets liminaires de la première édition ; il avait fait mieux : si P. Lacroix avait lu Tépigramme qui suit le sonnet dans lesdites Œuvres du Sieur de P..., il aurait vu qu'elle traitait du même sujet :

Au Pèlerin revenu de V Autre Monde.

J'eusse fait un plus long ouvrage,

Sur ce grand et fameux voyage.

Dont ton Livre nous fait rapport ;

Mais ma veine la plus féconde

Se glaceroit à ton abort.

Et dès-jà je me juge mort

A voir les gens de l'Autre Monde.

(1) Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin. Amsterdam, 1755, t. III, p. 259.

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Et de Prades ne s'est pas contenté de ces deux pièces ! Il en a commis une troisième qui se lit en tête du Ms. de la Bibliothèque nationale (nouv. acq. fr., 4558) signée R. de P. (Royer de Prades) :

A l'Auteur des Estais et Empires de la Lune ou de l'Autre Monde.

ÉPICRAMME.

Accepte ces six meschans vers Que ma main t'escrit de travers Tant en moy la frayeur abonde, Et permets qu'aujourd'huy j'esvite ton abord Car autant qu'une affreuse mort Je crains les gens de l'Autre Monde.

Après la disparition de Cyrano, Le Bret, l'éditeur de VHistoire Comique, a négligé les vers du sieur de Prades, on ne sçaurait l'en blâmer ; d'autant qu'ils n'étaient pas un éloge, mais un avertissement catégorique !

L'assertion de ^licliel de Marolles :

Un jeune homme de Paris, appelé Cirano, qui navoit que trop de cœur et desprit parce qu'en effet il le portoit quelquefois dans l'excès, me donna son livre du Votage de la Lune qui est une pièce ingénieuse, et sa tragédie d'Agrippine.

serait, à elle seule, décisive, si l'abbé de Villeloin n'avait pas été sujet, comme la pauvre humanité tout entière, à des défaillances de mémoire. Il a rédigé le « Dénombrement où se trouvent les noms de ceux qui m'ont donné leurs livres, ou qui m'ont honoré extraordinairement de leur civilité » dans lequel figure le passage ci-dessus, postérieurement à 1674 (il y est question de la mort de Conrart arrivée le 23 septembre 1674), c'est-à-dire plus de dix-sept ans après la publication de l'édition originale de Vllistoire Comique et vingt ans après la tragédie A^Agrippine. Qu'une confusion se soit produite dans l'esprit d'un vieillard de soixante-quatorze ans, qu'il ait placé l'Histoire Comique à l'époque où Cyrano lui avait apporté son Agrippine^ alors qu'elle lui a peut-être été offerte en 1657, par Le Bret, la chose n'a rien d'invraisemblable et a bien des chances de répondre à la réalité. Dans ces conditions, il nous parait pru-

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