AUDIENCE DU 10 FÉVRIER
Demande à fin de suppression de passages insérés dans la publication des Œuvres de Théophile. — M. Alleaume contre l'éditeur et le propriétaire de la Bibliothèque Elzévirienne.
M' Rivolet, avocat de M. Alleaume, expose ainsi les faits de la cause :
La demande que je viens soumettre au Tribunal est tellement légitime que je suis étonné de la résistance qu'y apportent MM. Pagnerre et Ternaux-Compans. Il s'agit, en effet, de savoir si dans une édition du poète Théophile publiée par M. Alleaume, et dont M. Tcrnaux-Compans est propriétaire, continueront à figurer quelques pièces obscènes, qui n'ont aucun intérêt historique ni aucun mérite littéraire. Voici à quelle occasion est née cette contestation : M. Jannet, aujourd'hui représenté par nos adversaires, a publié une collection qu'il a appelée Bibliothèque Elzévirienne. Nous n'avons pas à rechercher pourquoi il lui adonné un titre que ne justifient ni la nature de l'impression ni la nature des ouvrages publiés par M. Jannet. Il n'y a que très peu de classiques, il y a, au contraire, un choix de curiosités littéraires ou plutôt bibliographiques et c'est là le motif qui a déterminé M. Alleaume à offrir à M. Jannet une édition du poète Théophile.
M. Alleaume est un ancien élève de l'école des Chartes, il a fait sur la vie de Théophile et sur un procès qui en est le principal événement des recherches curieuses, recueilli des documents inédits et composé une notice dont nos adversaires ne chercheront certainement pas à déprécier le mérite. Ce travail et cette notice ont été présentés à M. Jannet qui lui lui a répondu par la lettre suivante :
« Je vous remercie du présent que vous avez eu la bonté de me faire. Théophile est un des poètes les plus assommants de son époque. C'est aussi un de ceux qui se vendraient le mieux. »
Je n'ai jamais pu comprendre et nos adversaires nous l'expliqueront sans doute, comment Théophile devait bien se vendre, parce qu'il était assommant. Il ne mérite, je crois, ni une appréciation aussi sévère, ni les éloges outrés dont il a été l'objet. Sa célébrité est en grande partie due aux poursuites dirigées contre lui. On en a fait un libre-penseur et un martyr de la Réforme. J'aime mieux le jugement qu'en porte Louis Daniel :
« Ce qui livra Théophile, dit le spirituel pseudonyme, ce fut le hasard, qui le mêla, comme libelliste présumé, aux intérêts et aux discus-
sions de la Couronne et des Parlemens, ce fut aussi l'amour-propre blessé d'un jésuite... On fit de lui le prince des athées, le chef des épicuriens et, de plus, un frondeur des plus mal pensans. Il fut ce buveur, accusé comme Socrate, et comme Socrate condamné à mort. Or s'il laissait prise sur lui c'était moins comme huguenot que comme païen. »
C'est, en effet, comme athée que fut poursuivi Théophile, qu'il fut condamné à mort, exécuté en effigie, puis enfin exilé. La narration de son procès forme la partie principale de la notice de M. AUeaume ; il a rassemblé avec soin, d'une manière complète, les pièces de ce procès, la défense de Théophile, les Mémoires et les libelles de ses adversaires, écrits dans ce style tout à la fois emphatique, burlesque et grossier qui caractérise les écrits de controverse au commencement du dix-septième siècle. Or ce procès eut pour point de départ la publication de plusieurs pièces attribuées au poète Théophile et dont il a toujours désavoué la paternité. Ces pièces sont d'une obscénité révoltante, sans esprit, sans mérite littéraire ; elles sont obscènes non pas seulement quant au fond des idée?, mais quant à la forme même des expressions employées. Il est impossible de les lire sans dégoût. M. AUeaume dut les montrer à M. Jannet et il fut obligé de reconnaître qu'on ne pouvait songer à les publier. Cependant il en est question à chaque page du procès. Comment sortir de cet embarras ? J'ai une idée, dit tout à coup M. Jannet, laissez-moi ces pièces, je les publierai en caractères grecs.
L'idée peut paraître bizarre ; elle n'est cependant pas neuve et n'appartient pas à M. Jannet. J'ai demandé à un savant bibliophile, M. Rathery, de vouloir bien m'éclairer, et je tiens de sa complaisance des documents qui me permettent d'affirmer que l'usage d'écrire en caractères grecs des mots de langue vulgaire a existé de tout temps en France. On a constitué ainsi une écriture cryptographique comprise des érudits seuls. On sait qu'on disait au quinzième siècle : grœcuin est non legitur. Ainsi, Jamet, curieux du siècle dernier, dans son manuscrit intitulé Stromates qui est à la Bibliothèque impériale, a consigné certains détails d'une nature scabreuse qu'il écrit tantôt en grec, tantôt en renversant l'ordre des lettres françaises. Un poète du seizième siècle, Loys Papon, a cumulé les deux moyens dans une page mise en tête de son discours à Mademoiselle Panftle. Enfin, le poète Saint-x\mant, ou son éditeur Faret, a cru devoir imprimer en caractères grecs certains mots de nature à choquer des regards délicats : « Ni mon grec, ni mon latin, dit Faret, dans son Advertissement au lecteur, ne me feront passer pour pédant ; que si vous en voyez deux ou trois mots en quelques endroits de ce livre, je vous puis bien asseurer que ce n'est pas celuy de l'Université. »
Le grec est plus répandu peut-être maintenant. Beaucoup de personnes l'ont appris sans doute, mais combien qui ne l'ont jamais su, combien surtout qui ont oublié le peu qu'ils en avaient appris ! Pour le plus grand
nombre, c'est encore une écriture cryptographique, et dans la pensée de M. Jannet et de M. Alleaume, c'était comme un voile jeté sur des nudités trop choquantes.
M. Alleaume ne put malheureusement surveiller la publication de Théophile. Appelé à classer les archives du déparlement de l'Aveyron, il fut obligé de laisser à M. Jannet le soin de diriger l'impression. On lui envoya seulement les épreuves de la notice et des pièces du procès. Quant au surplus, il fut imprimé sans sa participation. Aussi les pièces du Parnasse Satyrifjuc furent-elles imprimées sans aucune des précautions qui avaient été convenues, et elles s'étalent cyniquement à la fin d'un des volumes et dans l'endroit le plus apparent.
A son retour, M. Alleaume réclama auprès de M. Jannet et n'en obtint que des injures. Il ne crut pas devoir saisir la justice de ses plaintes. M. Alleaume déteste le bruit et le scandale, et il espérait que l'édition de Théophile passerait inaperçue comme tant d'autres publications de la Bibliothèque Ehévirienne. Il en fut autrement et dans un nouveau Dictionnaire historique, publié par Dezobry, M. Nisard crut pouvoir écrire : « Théophile est condamné à n'être connu des honnêtes gens que de nom. » Et plus bas : « M. Alleaume a donné une nouvelle édition des œuvres de Théophile. »
Blessé par ce rapprochement injurieux, M. Alleaume s'adressa à Madame veuve Pagnerre, devenue l'éditenr de la Bibliothèque Ehévirienne et aux vitrines de laquelle son nom était mis au pilori à côté de celui de Théophile ; il lui demanda de supprimer les huit feuillets contenant les pièces du Parnasse Satyrique. Il avait à cette suppression un intérêt d'honneur et de moralité ; Madame Pagnerre ne pouvait avoir aucun intérêt à leur conservation. Il n'y avait pas d'intérêt historique ; on eût pu le comprendre s'il se fût agi d'œuvres émanées réellement de Théophile ; mais Théophile a toujours désavoué la paternité de ces pièces, et puisqu'elles lui ont été attribuées malgré lui, ce n'était pas une raison de les faire figurer dans ses œuvres. Il n'y avait pas d'intérêt littéraire : ces pièces n'ont absolument aucune valeur. Ce qu'on appelle l'esprit gaulois y manque complètement ; il est remplacé par des mots grossiers : c'est, en un mot, de la littérature de mauvais lieu. Serait-ce, par hasard, le cas de respecter les paroles de Théophile lors de sa confrontation avec un des libraires éditeurs du Parnasse : on sait que les libraires vivent ordinairement en faisant inij)rinier des choses sales et scandaleuses (1). Nous ne supposons pas que Madame Pagnerre ait voulu faire de réclame, et si telle était son intention, nous prierions le tribunal d'interdire le compte-rendu des débats.
(1) Voici les paroles de Théoi)hile (confrontation avec Antoine Vitre du 2.3 octobre 1624): « A dit que gi^nérulonicnt tous les libraires sont ses ennemis... Que les libraires sont imposteurs qui impriment ordinairement choses fausses et scandaleuses (Voir Le Procès de Théophile de Viau, T. I, p. 467.)
Avoir indiqué l'intérêt moral de M. AUeaume, c'est avoir établi son droit, et les adversaires 1 ont si bien compris qu'ils ne nous opposent que des fins de non recevoir. L'une consiste à dire que Madame veuve Pagnerre est seulement l'éditeur et M. Ternaux-Compans est aujourd'hui le propriétaire de la Bibliothèque Elzévirienne , nous y avons répondu en mettant ce dernier en cause. La seconde est tirée du consentement que ^L Alleaume aurait donné à la publication.
Cette objection n'est fondée ni en fait ni en droit. Enfin, il est bien certain que ^L Alleaume a remis à M. Jannet les pièces du Parnasse Satyrique ; il est également certain qu'il en a parlé dans sa notice et qu'il a annoncé qu'elles seroient publiées ; mais ce qui est également incontestable, c'est qu'elles ne devaient pas l'être d'une manière cynique, et sans prendre les précautions recommandées par la décence la plus vulgaire. Ces précautions n'ont pas été prises, c'est ce qui motive et justifie son action. En droit, on ne saurait lui opposer son consentement. Il est des matières d'ordre public où la loi elle-même relève les citoyens des erreurs dans lesquelles ils peuvent être tombés. On ne peut abdiquer son nom, renoncer à son état, transiger sur sa liberté ; on ne saurait davantage compromettre à jamais sa dignité personnelle par une imprudence, une légèreté, une trop grande confiance dans la bonne foi d'autrui. Ce n'est pas ici un procès d'intérêt matériel, du moins pour M. Alleaume, il s'agit avant tout d'une question de morale publique, et ce n'est pas en vain qu'il se sera adressé aux tribunaux qui en sont les dépositaires et les gardiens.
j/e Fî^eslon^ avocat de MM. Pagnerre et Ternaux-Compans, répond :
Messieurs, avant ce procès, je n'avais jamais, j'avoue mon ignorance, rien lu de Théophile. Tout ce que je savais de cet auteur, c'est qu'il avait été une des victimes de Boileau. J'avais retenu ces deux vers du législateur du Parnasse :
A Malherbe, à Racan, préférer Théophile,
Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile.
Et cependant Théophile, en son temps, a joui d'une grande réputation littéraire. Pendant les quinze premières années du règne de Louis XIII, il a rempli du bruit de ses œuvres et de sa personne la cour et la ville. L'Académie enfin a admis son nom parmi ceux des auteurs désignés pour faire autorité dans la rédaction du Dictionnaire.
Le père de Théophile était un avocat de Bordeaux que ses croyances religieuses avaient obligé à quitter sa profession et à se retirer à Boussères, petite ville située sur la rive gauche du Lot. Ce fut là, sous les yeux paternels, et sous la discipline d'un esprit cultivé, d'un homme qui avait sacrifié sa carrière à ses convictions, que Théophile fut élevé. Il avait vingt ans quand il quitta sa ville natale pour venir se fixer à Paris. Son
entrée v fut heureuse. Très jeune, très beau, rempli d'esprit, écrivant admirablement en vers et en prose, il fut recherché par la plus haute compagnie, par ce que la ville et la cour avaient de plus distingué, par ce que les lettres avaient de plus illustre. Ce fut alors qu'il se lia d'amitié avec Balzac. Mais Théophile, élevé par un père huguenot, comme on disait alors, habitué à scruter avec une excessive liberté les bases des croyances qui divisaient alors la nation française, ne sut pas conserver la mesure nécessaire.
Ses opinions, exprimées hautement dans les cabarets comme dans les ruelles, appelèrent sur elles l'attention. Il fut signalé comme corrompant la jeunesse et l'entraînant à l'impiété et au libertinage. Une première affaire lui fut suscitée, et elle se termina par l'exil. Son exil ne dura pas. Théophile obtint son retour et fut même admis à la cour et à une audience du roi ; mais en le recevant, le monarque lui fit entendre qu'une autre fois il n'en serait pas quitte à si bon marché, que ce ne serait plus l'exil, mais le bûcher qui l'attendrait. Théophile profita-t-il de l'avis ? Il est permis d'en douter si l'on songe aux vers qui furent insérés sous son nom dans le Parnasse Satyriquc. Lorsque ce livre parut, les ennemis du poète jetèrent les hauts cris. Le père Garasse le dénonça dans un gros in-quarto, tout rempli des injures les plus grossières à l'adresse de Théophile (1). Celui-ci s'empressa de désavouer les vers qu'on lui attribuait ; il n'en fut pas moins poursuivi, et une instruction fut commencée sous les auspices de Mathieu Mole, alors procureur général.
Vous pouvez lire. Messieurs, dans l'édition publiée par M. Jannet, le plan que ce grand magistrat avait tracé de l'interrogatoire à faire subir à Théophile. C'est un chef-d'œuvre de méthode, de sagacité, de logique. Il y pose les jalons qui doivent servir de guide au juge interrogateur; il indique une série de questions graduées qui prennent Théophile au commencement de sa vie, le suivent pas à pas dans le cours de sa carrière jusqu'au jour de son arrestation, de telle sorte que l'homme s'y trouve enserré tout entier.
Théophile s'était réfugié chez un de ses amis à Saint-Quentin (2), il y fut découvert par des agents envoyés à sa poursuite. Ramené à Paris, il fut enfermé, ici près, dans le cachot de Ravaillac, où il resta pendant deux ans. Il en sortit épuisé par la maladie. Rentré en grâce, il accompagna le Roi et Richelieu au siège de La Rochelle (3), et combattit dans les rangs de l'armée royale, pendant que son frère se battait dans le camp protestant. Peu de temps après, il mourait très jeune encore à Paris, chez ce même duc de Montmorency qui devait bientôt payer de sa vie sa révolte contre Richelieu. Voilà très sommairement la vie de Théophile. Depuis
(1) La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, 1623.
(2) Aux environs du Catelet.
(3) Inexact.
lors sa vie et ses œuvres étaient retombées dans l'oubli, lorsque l'école romantique s'avisa de les exhumer, de mettre en lumière sa prose et ses vers empreints de la vieille sève gauloise, et de réformer le jugement qu'avaient porté sur eux ^Malherbe et Boileau.
Voici comment M. Arsène Houssaye s'exprime à la suite d'un travail que lui a inspiré la vie de Théophile :
« Un dernier mot, notre livre (Une Pécheresse) est un rêve écrit à vingt ans. A dix ans d'intervalle, nous trouvons que c'est encore un rêve. Nous recherchions pieusement l'hymen du cœur qui bat sur la terre et de l'àme qui vole au-delà des nues. La figure rêveuse et surtout passionnée de Théophile nous était apparue comme un symbole ; nous avons ranimé le tableau de sa vie, nous avons placé sa noble tête entre ces deux visages charmants : l'amour et la volupté, le souvenir du ciel et la joie épanouie, Marie et Dafné. « (1).
Un autre critique qui porte le même nom que Théophile et qui a pris en main la défense de son homonyme : M. Théophile Gautier, dans un charmant volume intitulé Les Grotesques, s'exprime à son tour en ces termes :
« Quant à la place que Théophile doit tenir parmi les poètes de son temps, elle est difficile à marquer. Il est mort très jeune et n'a pas eu le temps de réaliser ses idées, ou du moins il n'a pu le faire que d'une manière incomplète ; mais, tel qu'il est, il nous semble, Régnier étant mort et Corneille n'étant pas encore venu, le poète le plus remarquable de cette période, il vaut mieux que Hardy et que Porchère, que Bois-Robert, Maynard, Gombauld et tous les beaux esprits du temps, qui ont du reste plus de mérite que l'on a l'air de le croire. Saint-Amant est le seul, à notre avis, qui le puisse balancer avec avantage ; mais aussi Saint-Amant est-il un grand poète d'un magnifique mauvais goût, et d'une verve luxuriante qui cache beaucoup de diamans dans son fumier, mais il n'a pas l'élévation et la mélancolie de Théophile, ce qu'il rachète par un grotesque et un entrain dont Théophile n'est pas doué.
» L'un fait de la poésie d'homme gras, l'autre fait de la poésie d'homme maigre, voilà la différence. Pour Malherbe et Racan, quoi qu'ils soient plus irréprochables, ils lui sont assurément inférieurs, et j'ai toujours été étonné du discrédit et de l'oubli où ce nom, recommandable à tant d'égards, est tombé depuis si longtemps. Maintenant que les réformes qu'il voulait introduire sont acceptées de tout le monde, peut-être n'y trouvera-t-on rien que de fort simple et de fort naturel ; mais il faut se reporter au temps, et, par ce qui arrive dans la suite, on verra combien Théophile était un esprit progressif et en avant de son siècle; mais toutes les vérités ont toujours quelque pauvre saint Jean Précurseur qui marche
(1) Voir note 3, p. 268.
hors de la voie, prêche dans le désert et meurt à la peine. Théophile a été un de ceux-là; et s'il revenait au inonde maintenant, nul doute qu'il ne fût une des plus -lumineuses étoiles de la nouvelle pléiade.
» Une chose assez singulière à remarquer c'est que Théophile est le premier qui ait écrit un ouvrage en prose et en vers. Le sujet est la mort de Socrate, sujet traité aussi par M. de Lamartine, coïncidence assez bizarre si elle est fortuite. Voilà à peu près tout ce que je puis dire de mon homonyme. Si vous voulez en savoir davantage, tâchez de trouver ses œuvres complètes en un gros volume assez mal imprimé et plein de fautes, qui se rencontre quehiuefois sur les parapets du Pont-Neuf et dans les masures des bouquinistes. Outre ceux que je vous ai cités, vous y lirez de fort beaux vers, des sonnets dont plusieurs sont remarquables et assez d'odes et d'élégies })Our vous dédommager des vingt sous qu'il vous aura coûtés. »
Un mot maintenant sur les motifs qui ont déterminée. Jannet à faire entrer les œuvres de Théophile dans la série des œuvres éditées par la Bibliothèque Elzéi'iricnne. Les publications dont je vous ai parlé et d'autres encore avaient fixé l'attention sur ce précurseur, ce Saint-Jean, comme on l'a appelé, de l'école moderne. En 1855, un homme distingué, M. Alleaume, élève de l'Ecole de Chartes, s'adressa ff M. Jannet cl lui écrivit la lettre suivante :
13 novembre 1855.
« Monsieur, Vous conviendrait-il de publier dans votre collection les Œuvres de Théophile ? J'ai trouvé dans les pièces du temps de curieuses indications sur la cause de sa persécution. Elles ont échappé à ^L Chasles qui n'en a pas parlé dans sa notice sur ce poète. Mon travail serait tout nouveau.
» Il y a deux volumes : les poésies et les lettres ; mais on pourrait faire un choix et fondre le tout en un seul volume. Agréez, etc.. Signé Ch. Alleaume. »
De cette lettre, quant à présent, je ne veux retenir que ceci : M. Alleaume a retrouvé des indications curieuses sur les causes de la persécution de Théophile et des lettres qui avaient échappé aux recherches de M. Chasles.
Or, quelles sont les causes du procès ? Ce sont les pièces insérées dans le Parnasse Saiyrique, pièces désavouées par Théophile, mais qui lui sont généralement attribuées. Eh bien ! N'est-il pas tout d'abord évident que ces pièces, dans la pensée même de M. Alk-aumo, devaient figurer parmi celles des œuvres de Théophile qui se rattachaient à son procès et à sa persécution.
Quoi qu'il en soit, M. Jannet accepta et il fut convenu qu'on ferait une édition en deux volumes des œuvres du poète, laquelle serait précédée d'une notice sur la vie du poète, et de sa nmin encore M. Alleaume recopia
les fameuses pièces de vers du Parnasse Satyrique. Son travail terminé et livré, il en reçut le prix, puis il partit pour Rodez, où il était appelé pour organiser les archives du département de l'Aveyron.
M. Jannet commença alors l'impression des deux volumes. Au mois de juillet, il reçut de l'administration des postes la permission de faire circuler comme imprimés les épreuves de la Bibliothèque Elzévirienne. Ce fut par cette voie que furent envoyées à M. Alleaume celles de Théophile. Les démarches auprès de l'administration des postes ayant causé quelques retards dans l'envoi de la notice, M. Alleaume écrivit à M. Jannet la lettre suivante :
« Monsieur, votre silence me fait craindre que vous tiriez la notice sans m'envoyer le placard. J'en serais fâché à cause des nombreux renvois que contient le manuscrit. Les erreurs sont faciles. Je craindrais aussi les coupures, et cependant la longueur de ma notice n'excède pas 1 importance du sujet. Ne pouvant reproduire les pièces du procès, j'ai dû rejeter dans l'appendice la note qui le concerne. Elle ne trouvait pas place dans l'étude même. C'est aussi ce qui m'a décidé à donner de longs extraits de la Doctrine curieuse. Personne n'irait consulter ce long mais curieux in-quarto, et d'ailleurs tous ont trait à Théophile, tous font connaître les accusateurs, l'accusation, et suppléent en quelque sorte aux pièces même du procès, en mettant le lecteur à même de porter un jugement sur cette affaire obscure.
» Les extraits des lettres de Balzac sont le commencement de la fameuse lettre de Théophile à Balzac et la curieuse réplique du P. Garasse (une pièce unique , reproduite dans l'appendice, fait connaître le principal accusateur du poète. C'est encore un élément d'appréciation ; puis elle se rattache à la querelle de Balzac et de Théophile ; il y a là un tout qu'il est difficile de séparer. C'est d'ailleurs une rareté bibliographique, connue seulement de P. Marchand, qui n'a pu d'ailleurs donner que le titre. Ce n'est pas le sentiment de la paternité qui m'inspire ces réflexions, mais l'intérêt même de^a publication. Si par hasard la notice vous semblait longue, vous en connaissez la cause... Ch. Alleaume.
Rodez, 15 juillet 1856.
Ainsi, vous le voyez, il n'est pas le moins du monde question de retrancher les pièces obscènes. La seule préoccupation de M. Alleaume, bien au contraire, c'est qu'on n'insère pas dans toute leur intégralité tous les morceaux qu'il signale. Et, en effet, Messieurs, il s'agit ici d'une publication historique spéciale qui s'adresse exclusivement aux érudits et dont le prix élevé est une garantie contre les dangers que pourraient faire courir à la moralité publique certains de ces ouvrages s'ils étaient livrés sans précaution aux lecteurs de toute classe, de tout sexe et de tout âge.
Les épreuves furent donc envoyées à M. Alleaume, suivant le désir qu'il en exprimait. Elles étaient le plus souvent accompagnées de remar-
ques de M. Jannct. Vous lirez cette correspondance, vous verrez avec quel tact, avec quel soin ce dernier surveille la publication, dont lui aussi est moralement responsable ; quel respect il a à la fois pour l'auteur qu'il publie et pour l'écrivain qui s'est chargé de la publication ; avec quel scrupule il soumet à M. Alleaume telle ou telle modification qui lui paraît nécessaire. Toute liberté a donc été laissée à ce dernier, et c'est sur ces indications qu'ont été imprimées successivement au mois de juillet la notice sur Théophile et au mois d'août les extraits du Parnasse Satyrique.
L'impression terminée, la publication a lieu dans le courant d'octobre 1856 ; l'éditeur a fait la déclaration et le dépôt ordonnés par la loi. Les Œuvres de Théophile onX. paru. Est-ce que ^L Alleaume l'a ignoré? Il ne pourrait le soutenir, car je rapporte un extrait des livres de la maison Jannet qui certifie que ne?</" exemplaires du Théophile ont été envoyés sur sa demande à M. Alleaume. Dira-t-il qu'il ne savait pas qu'ils contenaient les fameuses pièces ? Allons donc ! A qui fera-t-on croire que lui, l'éditeur, lui à qui devait revenir la responsabilité de la publication, la gloire aussi bien que les inconvénients, n'ait pas jeté les yeux sur un seul des exemplaires que M. Jannet lui a adressés? Un simple coup d'oeil, d'ailleurs, eût suffi pour éveiller ses scrupules. L'ouvrage porte pour titre : Œuvres complètes de Théophile, nouvelle édition, revue, annotée et précédée d'une notice biographique par M. Alleaume, archiviste paléographe.
Mais il y a mieux ; la notice qui est en tête de l'ouvrage, notice rédigée par ^L Alleaume et dont les épreuves lui ont été envoyées à Rodez et en sont revenues corrigées de sa main, suffirait, à elle seule., pour prouver qu'il a parfaitement connu la publication que, par un motif que je n'ai pas à rechercher, il juge expédient de répudier aujourd'hui. Ecoutez le passage suivant :
« Aussitôt Théophile fait supprimer les exemplaires, et il publie la seconde partie de ses œuvres avec une apologie de sa conduite, qui prouve combien les haines étaient vives contre lui. Ses accusi^lcurs ont prétendu qu'à onze heures du soir il avait contraint l'imprimeur Estoc de lui rendre les manuscrits de quelques vers imprimés dans le Parnasse. Le fait ne fut pas prouvé, et rien ne démontre que Théophile a participé à la publication de ce recueil. Nous donnons à la suite de cette édition les pièces qui lui ont été attribuées ; il est bien difficile de douter qu'il en soit l'auteur. »
Voyons, maintenant, est-ce que vous conservez encore un doute? Est-ce qu'à vos yeux le consentement, le concours, la participation directe de M. Alleaume aux pièces dont il demande aujourd'hui le retranchement ne sont pas établis jusqu'à l'évidence ! Voulez-vous des témoignages ? Nous avons interrogé les souvenirs des personnes qui ont concouru à l'impression des deux volumes ; nous nous sommes adressé à l'imprimeur et voici ce qu'il nous a répondu :
« Monsieur, vous nous demandez des renseignements sur la nature de la copie sur laquelle ont été composées les Œuvres de Théophile et sur la manière dont s'est fait le service des épreuves. Voici ceux que me fournissent d'une manière fort précise mes souvenirs, confirmés par ceux de mon prote et d'ouvriers ayant travaillé sur cet ouvrage. La copie de tout le corps de l'ouvrage, moins la fin du tome II, était de l'imprimé, d'une édition précédente annotée par M. AUeaume. Quant aux pièces de la fin de ce tome II et à la notice qui est en tête du tome I, elles ont été composées sur le manuscrit de la main de M. Alleaume, consistant en petits feuillets écrits avec une encre bleutée.
» En ce qui concerne les épreuves il en a été fait deux de chaque feuille; l'une restait aux mains de M. Jannet, l'autre était envoyée à M. Alleaume, en province ; quand celle-ci revenait, M. Jannet y reportait les corrections typographiques qu'il avait faites et donnait le bon à tirer.
» Si vous aviez besoin de renseignemens, non pas plus précis, mais confirmatifs de ce que je vous dis quant à la nature de la copie, je pourrais vous adresser l'ouvrier compositeur qui a composé les feuillets des pièces de la fin. Il travaille à Paris.
» Agréez... Monsieur... Jouaust ».
Voici une autre lettre. Celle-ci est d'un écrivain distingué qui a luimême édité et annoté plusieurs ouvrages publiés par la Bibliothèque Elzévirienne :
« Paris, 25 janvier 1860. Monsieur, Il est à ma connaissance, pour ce qui regarde l'affaire de l'édition Théophile, que M. Jannet n'a rien fait imprimer que sur texte ou copie à lui remis par M. Alleaume; que de plus M. Alleaume, à qui les deux gros volumes de cette édition ne semblaient pas encore suffire, était sans cesse à la recherche de pièces à y ajouter, et que je fus témoin de sa grande joie, lorsqu'il finit par découvrir à la Bibliothèque impériale le fameux livre d'obscénités dont il parle à la page 111 de la notice (1). Pourquoi tant chercher, pourquoi copier après avoir trouvé, si ce n'était pas pour publier ? Je ne m'étonnais pas alors et je ne m'étonne pas encore aujourd'hui de l'ardeur que mettait M. Alleaume à faire toutes ces recherches. Lorsque nous tous de la Bibliothèque Elzévirienne nous faisions une édition pour M. Jannet, nous tenions à ce qu'elle fût aussi complète que possible, et nous ne voyions dans les pièces même obscènes qu'il nous fallait parfois publier qu'un trait de caractère de plus pour l'auteur et pour son époque.
» L'histoire se trouve partout ; tant pis pour un temps si elle se trouve même dans les ordures; les reproduire, c'est aider mieux que par bien des phrases à peindre cette époque et à la flétrir. Nous ne cherchions
(1) Le Bordel des Muses ou les neuf pucelles putains {par Claude Le Petit s. d.) (vers 1663).
qu'à donner des renseignemens, et jamais à soulever des scandales. M. Alleaurae est le premier qui se soit aperçu qu'il pût s'en trouver dans ces publications sérieuses, faites pour une minorité savante et que leur prix servirait à éloigner du plus grand nombre. Knfin, je ne m'explique pas le procès qu'il vous fait ; ses réclamations me semblent inexplicables de toute façon : il demande trop ou pas assez ; il faut, ou ne rien supprimer, ou supprimer tout dans son Théophile, à commencer par la notice, qui n'est pas la moins fournie d'ordures.
» Agréez, Monsieur... Edouard Fournier. »
Et cette lettre, Messieurs, n'est pas la seule ; j'en ai d'autres, ici, de M. Ghéron, de M. Daiglemont, d'autres personnes également honorables. Je ne veux pas fatiguer le Tribunal de cette lecture; mais il pourra la faire dans la Chambre du Conseil et contrôler, par les constatations qu'elles renferment, les assertions de M. Alleaume.
Les choses en étaient là depuis trois ans, les deux volumes de Théophile se vendaient avec cette seule réserve, imposée par l'Administration, de ne pas les mettre à l'étalage, lorsque M. Alleaume éleva la prétention de faire supprimer les pièces insérées à la fin du volume.
M* Freslon, après avoir analysé la procédure suivie contre madame Pagnerre et M. Ternaux-Compans, l'un comme Téditeur actuel, l'autre comme propriétaire de la Bibliotlièque Elzévirienne, arrive sur la discussion du fond :
Il n'est personne, dit l'avocat, à qui il viendra à l'idée de défendre les pièces immorales dont il est question. Certes, si le livre était de ceux qui peuvent tomber dans toutes les mains, nous serions tous d'accord ici pour demander qu'il soit complètement purgé des obscénités qu'on vous a signalées, mais la situation est tout autre, et je dis ceci :
Le décret du 22 février 1852 a réglementé la presse, et certes on ne prétendra pas qu'il laisse le Gouvernement désarmé contre toute publication qui pourrait porter atteinte à l'ordre ou à la morale ; la déclaration, le dépôt préalable sont obligatoires et donnent à l'autorité administrative le temps d'examiner et à l'autorité judiciaire celui de poursuivre s'il y a lieu. Mais, dans la sphère où se meut l'Administration supérieure, où les considérations élevées ont leur accès, tous les droits sont défendus, ceux de l'histoire et de la littérature aussi bien que ceux de la morale, et l'Administration a jugé que la réimpression des ouvrages du treizième, du quatorzième, du quinzième et du seizième siècle, où les érudits vont rechercher avec curiosité Ihistoire de notre langue, le tableau des mœurs littéraires d'autrefois offrait un intérêt réel et sérieux.
Certes, dans ces ouvrages on trouve des libertés et des licences qui, depuis Corneille, Boileau, Molière, ont disparu de notre langue et qu'on
ne pardonnerait pas à MM. Ponsard, Augier et Legouvé, ces hommes d'esprit qui, toute distance gardée, suivent les traces de leurs illustres prédécesseurs. Certes, le vieux théâtre français contient des expressions qui feraient chasser de toute bonne compagnie celui qui se hasarderait à les prononcer, et cependant il n'en est pas moins consulté, cité par les savans et par tous ceux qui se sont occupés des origines de notre littérature dramatique. Voyez Rabelais ; c'est à qui publiera l'édition la plus complète de ses œuvres. Croyez-vous que, de notre temps, ce moine se fut permis ce profane mélange d'ordures et de choses saintes qu'autorisait la tolérance de la vieille gaieté gauloise? Croyez-vous que le bon goût public, aussi bien que lautorité, gardienne de la morale publique, n'eussent pas fait sur le champ justice d'une pareille publication ? Mais aujourd'hui les Œuvres de Rabelais sont tolérées. C'est comme un portrait de notre galerie littéraire ; pour qu'il reste ressemblant il ne faut pas y toucher, il faut le laisser tel qu'il est, qu'on me permette de le dire, avec ses laideurs et ses verrues. Et Régnier encore de qui Boileau a dit :
Heureux si ses écrits, craints du c/iaste lecteur, Ne se sentent des lieux que fréquentait l'auteur.
Eh bien ! de nombreuses éditions ont été. faites des œuvres de Régnier, et jamais on n'a songé à en retrancher les passages qui avaient excité, ajuste titre, les critiques de Boileau. Pourquoi cela? Parce que le savant qui les lit ne se préoccupe que de la question dart, et ne recherche que ce qui l'intéresse au point de vue de la poésie, de l'histoire, de la langue, et sa pudeur ne s'offense pas plus des obscénités qu'il rencontre que celle de l'artiste ne s'effarouche des nudités qu étalent à ses yeux certains chefs-d œuvre de la peinture et de la statuaire.
C'est à ce point de vue purement artistique, archéologique pour ainsi dire, que se sont placés les fondateurs de la Bibliothèque Elzéi'irienne.
Mais là n'est plus la question du procès. Celle qui s'agite ici est seulement de savoir si les vers dont vous demandez aujourd'hui le retranchement ont été, oui ou non, édités avec le concours de M. AUeaume, s'il y a eu de la part de M. Jannet quelque engagement, soit pour les éliminer des œuvres complètes de Théophile, soit de les publier dans des conditions particulières et différentes de celles qui ont présidé au reste de la publication.
L'avocat rappelle ici que c'est M. Alleaume qui a indiqué lui-même les pièces insérées dans le recueil, qui les a copiées de sa main, qui les a livrées pour être imprimées à la suite de l'ouvrage, qui enfin en a annoncé la publication dans la notice qu'il a composée sur la vie et sur les ouvrages de Théophile. Il insiste sur le silence que M. Alleaume a gardé pendant trois
années qui ont suivi la mise en vente de l'ouvrage, silence qu'il ne peut mettre sur le compte de son ignorance des faits, puisque M. Jannet lui a envoyé, sur sa demande, jusqu'à neuf exemplaires du livre.
Quant à Tobjeclion tirée du prétendu engagement que M. Jannet aurait pris d'imprimer en caractères grecs les passages dont il a été question, cet engagement n'a jamais existé que dans l'imagination de M. AUeaume. En caractères grecs ! pourquoi pas en caractères cophtes ou cunéiformes ?
Comme je l'ai dit, Théophile n'est pas le seul écrivain publié par nous dont la prose et les vers contiennent des expressions scabreuses. Eh bien ! je défie que l'on me cite dans toute la Bibliol/ièque Elzévirienne un seul endroit où les caractères grecs ont été substitués aux caractères vulgaires. La chose, en tout cas, sortait assez des habitudes ordinaires pour qu'elle eût dû être l'objet d'une convention spéciale. Or, notre adversaire ne produit rien, pas même un simple indice à l'appui de ce qu'il allègue sur ce point. L'objection n'est donc pas sérieuse et ne saurait peser un instant sur la décision du Tribunal.
Après une réplique de M* Rivolet et les explications personnelles fournies par M. AUeaume, le Tribunal, sur les conclusions de M. l'avocat impérial Try, a rejeté la demande et condamné M. AUeaume aux dépens.