LE PROCÈS ALLEAUME-JANNET
L'instance engagée en 1859 par M. Alleaume, le collecteur de l'édition des Œuvres de Théophile publiée en 1856, à son éditeur M. P. Jannet, mérite qu'on s'y arrête un instant. Elle met en pleine lumière l'incohérence de la justice du Second Empire dans la répression des ouvrages libres dus à des écrivains des XVI® et xvii* siècles, réimprimés au xix* siècle.
Les pièces reproduites par M. Alleaume, à la fin du tome second des GHuvres de Théophile sous deux rubri(|ues : Pièces du Parnasse Satyrique attribuées à Théophile lors de son procès (3 pièces, pp. 437 à 439) ; Pièces attribuées à Théophile par un Ms. de la Bibliothèque de l'Arsenal (15 pièces, pp. 440 à 448j, sont franchement obscènes, beaucoup plus même que les passages de L'Escole de Vlnteresl et de L Heure du Berger de Claude Le Petit dit Théophile le jeune (1) incriminés en 1863 et 1865 , et cependant les Œuvres de Théophile avaient été tirées à 1200 ou 1500 exemplaires alors que ces deux romans ne le seront qu'à 100 exemplaires! Pourquoi les premières ontelles pu circuler librement en France alors que les seconds ont valu à AL Jules Gay quatre mois de prison et cinq cents francs d'amende? (2).
(1) C'est le nom que prend Claude Le Petit en tête de son Bordel des Muses qui a entraîné sa condamnation au supplice du feu.
(2) Les deux romans de Claude Le Petit faisaient partie d'une série de livrets rares et curieux, incriminés au même titre. Nous les avons réimprimés dans les Œuvres libertines de Claude Le Petit, Paris, 1918.
Ajoutons tout de suite que M. Alleaume a été justement débouté de sa demande tendant à la suppression des pièces plus que libres ou, à défaut, à leur transcription en caractères grecs ! M. Jannet n'avait rien à se reprocher ! (1), ce n'était pas sa faute si deux lignes de M. Nisard dans le Dictionnaire historique de M. Dezobry, en rappelant à la pudeur l'éminent archiviste paléographe (2), l'avaient frappé d'amnésie.
Les plaidoiries des deux avocats, M" Rivolet et M" Freslon sont curieuses à lire. Celle du demandeur nous apporte une appréciation de M. P. Jannet, l'éditeur de la Bibliothèque Elzévirienne^ sur l'esprit critique de ses contemporains qui voulaient bien lui faire confiance :
Théophile est un des poètes les plus assommants de son époque, c'est aussi un de ceux qui se vendraient le mieux.
Réformons sur un point le jugement sommaire de M. Jannet : Théophile n'est pas « assommant », c'est au contraire un vrai poète, presque un grand poète, supérieur à l'artiste en vers qui l'a exécuté : Boileau-Despréaux,
La plaidoirie du défendeur, celle de M** Freslon, nous vaut une lettre de Térudit Edouard Fournier, vraiment cruelle et non moins injuste :
...Il (M. Alleaume) demande trop ou pas assez, il faut ou ne rien supprimer ou supprimer tout dans son Théophile à commencer par la notice qui n'est pas la moins fournie d'ordures.
Nous y relevons ce détail piquant que les Œuvres de Théophile ne pouvaient être mises en bonne place à l'étalage des libraires, il en était probablement de même des Œuvres de Rabelais « tolérées » seulement à cette époque.
Théophile à côté de Rabelais n'avait pas à se plaindre du voisinage, il eut souffert davantage en compagnie du vertueux Belmontet, le barde de Napoléon 111 !
(1) Voir p. 269 de V Histoire posthume de Théophile où nous parlons de ce procès.
(2) « Théophile est condamné à n'être connu des honnêtes gens que de nom », et plus loin : « M. Alleaume a donné une nouvelle édition des (Euvres de Théophile.