LE CHEVALIER , LE DUC
(Z»0 chevalier « pâte et d(ms un grand désordre , quoique mis avec une certaine recherche , en-tre avec agitations ^t , sans fair^ attention au duc qui est enfoncé dans un fauteuil, jette ifrusquement son chapeau sur ta table.)
LB DtC , tressailtanU Ehl doucement donc, mon cher! tous avez des façons... {Se retournant v^rs te chevalier, ) Ah ! comment, diable! c'est toi , mon pauvre chevalier 1 Je ne m'y attendais guère,
LIS GUl^yALlEfi.
Et cela vous paraît bien ridicule , monsieur duc?
LE DCG.
Passablement, à ne te rien cacher. Qae diable vienstu faire ici , mon cher ?
LE GHEVALIEH.
Je voulais la voir encore une fois, lui dire adieu, ou du moins rencontrer son regard avant que cet horrible sacrifice fût accompli.
LEDUC, tranquiUement.
En ce cas tu viens trop tard , car déjà le sacrement est entre vous. Tiens, écoute ces cloches; c'est le Sanctus qui sonne à la paroisse. La messe touche à sa fin, le mariage est consacré. (En chantant.) AHez^vous-en^ gens de la noce,
LE CHEVALIER
Avec quelle horrible tranquillité vous m'enfoncez ce poignard dans le cœur!... Âb! je vous ai cru mon ami, celui de Julie du moins , et vous voyez notre désespoir avec une indifférence !...
LE DUC
Votre désespoir I dis le tien, pauvre fou, puisque tu es assez naïf pour prendre la chose au sérieux ; mais , quant à celui de Julie , elle épouse Samuel Bourset. C'est ce que j*y vois de plus clair.
LE CHEVALIER
Et qui donc a fait ce mariage infâme? car enfin , je le sais , et désormais votre feinte pitié ne me trompera plus ; c'est vous qui l'avez conseillé , et vous l'avez mené à bout avec une persévérance, avec une perfidie... LE DUC, ha%LS8a/nt les épautes*
Chevalier, tu perds la mémoire. Tu es fort troublé , c'est ton excuse. Mais essaie un peu de rappeler tes esprits. Lorsqu'il y a huit jours tii vins me trouver et me dire : La succession de mon père est liquidée ; il s'y
trouve plas de dettes que d'argent ; je suis un homme ruiné...
LE CHEVALIER
Ah ! je TOUS ouvris mon cœur avec un abandon !...
LE DUC
As-tu donc sujet de t*en repentir? Quels conseils me demandas-tu ? Des conseils pour être heureux ou des conseils pour être sage 7
LE CHEYALIEB.
Je vous demandai de me tracer mon devoir ; vous Tavez fait, j'en conviens; mais...
LE DUC
Mais j'aurais dû y joindre un miracle, n'est-ce pas, et trouver le moyen de te conserver honnête homme en te faisant faire une mauvaise action ? Je ne suis pas si habile.
LE CHEVALIER
Je sais que, perdu sans ressource , je ne pouvais plus aspirer à la main d'une fille bien née sans fortune ellemême.
LE DUC
Quand la faim et la soif se marient , comme on dit , ils ont pour enfants la misère et la honte.
LE CHEVALIER, vivement.
Non, monsieur le duc, la misère n'est pas la sœur de la honte.
LE DUC
£h bien ! mettons qu'elle est sa cousine germaine. Je ne te dis pas cela pour te blesser, chevalier. Tu es jeune, lu as du courage, de l'esprit , du génie... Tu feras ce que tu as projeté. Tu iras dans l'Inde ou dans le Nouveau-Monde refaire ta fortune ou mourir. C'est le devoir d'un homme de ta naissance. Mais tu m'avoueras
226 LES MfSSfSSlPIENS.
qu'en épousant ta cousine tu ne prenais pas le cbemin de réi)arer tes désastres. Jeunes tous deux et amoureux en diable, vous eussiez eu une nombreuse familie. . .
LE GHETALIER.
Ah ! quelles images d'un bonheur pur vous me mettez cruellement sous les yeux I Et maintenant il faut qu'elle passe du sanctuaire où je la plaçais dans mes rêves aux bras d'un ignoble ti-aitant, d*Hn juif, d'on Samuel Bourset ! Oh !.non, ce n'est pas la misère qui est la sœur de la honte , monsieur le duc » c'est la richesse acquise au prix de l'amour et de la pudeur.
LE DUC
Parlons-nous philosophie; j'en suis et je te donne raison. Mais si nous vivons dans un monde positif, et je crois que nous ne pouvons en sortir décemment; qom que nous fassions , il nous faut suivre l'opinion , accepter ce qu'elle encourage et nous garder de ce qu'elle proscrit Tu te croyais passablement fortuné et tu allais épouser ta cousine Un beau matin tu te trouves sur le pavé; il faut que tu t'en ailles » et de plus il faut que ta cousine se marie. Je sais bien que dans le premier moment tu t'es flatté qu'elle attendrait ton retour des Grandes-Indes. Il a fallu te le laisser croire pour te donner du courage.
LE GHEVAUER.
£h 1 ne pouviez-vous me le laisser croire du moins jusqu'à mon départ!... Quelques jours encore, et je serais parti plein d'avenir, plein d'illusions ; tandis que maintenant je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle.
LE DUC
Fi donc! c'est du plus mauvais goût. Mon perruquier en a fait autant la semaine dernière pour la femme de mon valet de chambre. Tu n'en feras rien , mon cher ; un
LES MiSSI^SIPlKISS. 227
geotiihoBuue ne doit pas (ioir comme un pleutre. Et quaot aa reproche que tu me fais de ue t'avoir pas embarqué avec tes illusions en pacotille , j*ai à te ré- . pondre que , ri on t'avait laissé Tombre d'une espérance , tu ne serais jamais parti. Tel est Thomme, surtout quand il est amoureux et qu'il a dix-huit ans.
LB CHEVALIER
Ah ! que vous étiez tous pressés de me voir partir!... Eh bien ! si je devais subir ce dernier supplice, fallait-il donc mêler le ridicule à l'odieux, et, sous mes yeux, la livrer à un hcfflome de cette e^)èce?
LE DUC
Mon cher ami , cet homme a des millions , et la semaine dernière sa majesté a promené elle-même dans ses jardins de Marly, de l'air le plus gracieux qu'on lui ait vu depuis vingt ans , et en disant les plus aimables choses qu'elle ait dites de sa vie , maître Samuel Bernard le financier, l'oncle du Samuel Bourset que nous épousons aujourd'hui Maître Bernard paye les dettes du r<M : cela vaut bien deux heures d'affabilité ; car ce ne sont pas de petites dettes I mais aussi ce n'est pas un petit monsieur que celui que Louis XIY caresse de la sorte 1
LE CHEVALIER
Et vous aussi » vous contemplez tranquiUement de pateilfes choses?
LE DUC
Moi ? je sais qu'en penser aussi bien que toi. Mais à iïous deux BOUS ne changerons pas le monde. La Cour et la ville se mod&nt l'une sur Tàutre; le roi est ruiné et nous le sommes. Il est magniâque et veut que ihmis le soyons ; il s'endette et nous nous endettons , il flatte la finance et nous tirons h chapeau après lui. Ainsi t ta
2t8 LES AUSSISSIPIËNS.
cousine fait aujoard'hni un excellent mariage, et, à rheure qu'il est, plus de deux mille nobles familles qui ne savent plus à quel clou se pendre, bien loin de mépriser le sang d*lsraêl, eussent bien voulu attirer vers elles ce ûion d'or.
LE GHEYAUER.
Julie est assez belle, assez charmante , d'une famille assez illustre, pour qu'un homme riche et bien né eût recherché sa main.
LE DUC
Non , pas dans le temps où nous sommes. Et d'ailleurs, chevalier, puisque (u me forces à te le dire, Julie était compromise plus que tu ne le penses par la violence de ton amour. L'attrait d'un grand nom a pu seul déterminer un traitant à passer par-dessus certaines craintes... qui sont un préjugé sans doute, mais un préjugé moins facile à vaincre chez nous autres que chez les gens du commun.
LE CHEVALIER
Ah ! elle est pure comme U vertu elle-même !. .. J'en atteste...
LE DUC
Je ne demande pas cela ; ça ne regarde personne , la voilà mariée...
LE CHEVALIER
Si cet homme a de pareilles craintes , il n'en est que plus vil de les braver.
Cet homme quitte aujourd'hui son fâcheux nom de Samuel Bourset pour celui deBourset de Puymonfort. Sa femme le rebaptise par contrat de mariage; qui sait ? le roi Fanoblira peut-être. C'est comme cela que les grandes familles se conserveiit ; c'est l'usage maintenant,
L£S MlSSlSSiPIE?(S. 229
il n'y a rien à dire. I^s hommes de fioaiice y tiemient beaucoup. S*ils ne changaient de nom » lis n'arriveraient pas aux emplois , et il faut bien qu'ils y arrivent. Dans ' vingt ans d'ici ils y seront tous. Heureusement je n'y serai plus. . . Et toi qui vas en Amérique , je t'en félicite ; je voudrais être assez jeune pour t'accompagner.
LE CHEVALIER
Eh bien ! votre froide sévérité sur les choses et sur les hommes de ce temps me gagne et me fortifle.. . Oui, je partirai , mais sans l'avoir vue... Je veux qu'elle sache que je la méprise trop pour lui dire adieu.
LE DUC, i'oùservant.
Est-ce que , par hasard , elle comptait te revoir?
LE CHEVALIER
Croyez-vous que je serais venu ici de moi-même ? ^OQ , je n'aurais jamais remis les pieds dans cette maison; mais elle l'a voulu... Tenez, voici le billet que j'ai reçu ce matin...
LE DUC, à part, le parcourant,
Àh ! c'est donc pour cela qu'elle a fait promettre à sa mère de ne pas la conduire directement de l'église à la maison du banquier, mais de la ramener ici pour quelques instants!... {Lisant) J'ai arraché à mantan (a promesse que nous nous verrions un instant en sa présence. {Haut,) Mais non pas en la présence du mari , je pense?... {Avec une mordante ironie,) Bonne mère! je la reconnais bien là ! (Rcgordant ie chevalier, qui est fort ému. ) Et tu comptes accepter ce rendez-vous?
LE CHEVALIER
Non pas! Vous me rappelez à moi-même. .. je pars à ^'instant!... {Il fait quelques pa^s, regarde autour f^^lui et fond en larmes.) Ah ! ce pauvre vieux petit
230 LES MISSISSIPIKKS
salon où j*ai passé la moitié de ma vie, innocent et par* auprès d'elle t. .. heureux comme jamais ne Ta été le roi de France au milieu des pompes de Versailles!... je ne le verrai |dus... Je vais vivre sur une terre étrangère, oè pas une main amie ne serrera la mienne , où pas na cœur ne comprendra ma souffrance.
LE DUC
Pauvre chevalier!.... il me fait vraiment pitié.... Voyons, modère-toi un peu , que diable! Veux-tu m'écouter un instant et suivre mes conseils?
LE CHEVALIER
Parlez ! Je suis privé de force et dépourvu de raison à rheure qu'il est.
LE DUC
A ta place , voici ce que je ferais : je ne partirais pas ; du moins je ne partirais que Tannée prochaine.
LE CHEVALIER
Kt à quoi bon prolonger d'une année ce supplice , U*op long déjà d'une heure ?
LE Dua
Qu'il est simple ! Mais où donc as-tu été élevé , mon pauvre garçon? Comment! tu ne me comprends pas? Voilà le mariage conclu à ne plu& s'en dédire; ta présence ne peut plus l'embrouiller... Maintenant tu aimes, tu es aimé... Tu me regardes avec de grands yeux! Que diable! je ne peux pas parler plus clairement , ce me semble !
LE CUEVAUER.
Que me dites- vous? Troubler son repos? ternir sa réputation?...
LE DUC
C'est ce que tu fais depuis huit jours avec (es cmpor-
LES MfSSISSIPlENS. 211
tcments. Calaic-loi , sois modeste dans ton bonheur; tout ira bien , car c'est ainsi qae va le monde,
LE GHEVAUER.
Puis-je vivre ainsi, sans fortune et sans état 7
LE DUC
A quoi bon faire fortune si tu n*é))ousespas? Pourvu que tu aies une position dans le monde.... d'ici à un an je te ferai avoir une compagnie de quelque chose.
LE CHEVALIER
Croyez-vous donc que dans uii an je pourrai quitter Julie plus aisément qu'aujourd'hui ?
LE DUC
Oh I bien certainemeot je le crois. Il est même possible que dansée temps-là vous soyez aussi charmés de vous quitter que vous en êtes désolés aujourd'hui.
LE CHEVALIER
Mais Julie oubliera-t-elle ainsi ses devoh'S? car enfin son mari... sa mère...
LE DUC
Sa mère est la meilleure femme du monde. Je la connais, moi. Je la connais même beaucoup, entre nous soit dit t et je te réponds qu'au lendemain du mariage ses idées sur la morale ne seront plus celles de la veille,
LE CHEVALIER
Ohl comme vous ))arlez de ma tante! moi qui l'ai vénérée jusqu'ici comme une mère !... Je crois rêver.
LE DUC
Relis donc le billet ; tu verras que la marquise ne veut pas que sa fille meure de chagrin. Quant au mari, dans cette classe-là ils sont tous aveugles de naissance. El puis, quand il se douterait de quelque chose , est-ce qu'un homme comme ça oserait faire du bruii ? Je voudrais bien voir !
232 LES MISSISSIPTENS.
LE CHEVALIER
MonDiea!... préservez ma raison!... Mais, monsieur le duc , vous Toubliez donc ? ce misérable est son maître désormais... Parlagerai-je ce trésor précieux et sans tache avec le vil traitant qui Ta acheté?...
LE pue.
Bah I tu songes à tout ! Yentregois ! j*étais plus amoureux que cela à ton âge.
LE CHEVALIER
C*est parce que j*aime que celte idée m*est insupportable, odieuse!... Oh ! jamais... jamais!...
LE DUC
£h bien! mon Dieu , si ce n*est que cela , ne sais-tu pas que les femmes ont mille ruses pour retarder, pour ajourner indéfiniment le bonheur d'un mari? Allons, Julie est une femme d*esprit... tu lui en donneras plus encore.
LE CHEVALIER
Ah ! ne vous faites pas un jeu de mon délire! Je ne suis qu'un pauvre enfant sans expérience , mais éperdument amoureux... Ne m'ôtez pas le courage, car vous ne pouvez plus me donner le bonheur,
LE DUC
Voici la voiture de la mariée dans la cour... Mais il me semble que le mari est avec elle ! Va-t'en.
LE CHEVALIER, égaré.
Fuir devant lui?... N'ai-je pas le droit 5 comme cousin de Julie , de venir faire mon compliment ici , chez ma tante? Soyez tranquille, je suis calme, je suis glacé...
LE DUC
Et tu dis cela du ton d'un homme qu'on va mener
aux Petites-Maisons!... Allons, songe que le mari ne sait rien , et ton désordre lui apprendrait tout... Viens avec moi. Je ne te quitte pas d'un instant.
{li C entraine par une petite porte conduisant aux appartements intérieurs.)