JAME
Vous ne voulez pas me regarder ?
ALDO
Je vous regarde ; seulement ce n*est pas votre figure qui m'occupe, c'est au fond de votre cœur que mon r^ard plonge.
JANE
Voilà que vous me dites des choses que je n'entends plus ; et , comme vous froncez le sourcil en me les disant , je dois croire que ce sont des choses dures et afl9igeantes pour moi. Vous avez un malheureux caractère, Aldo , un sombre esprit , en vérité !
ALDO
Vous trouvez?
JANE
Oui , et j'en souffre.
ALDO
Oh'!... en ce cas je ne veux pas vous faire souffrir.
JANE
Je vous pardonne.
ALDO , avec amertume.
Vous êtes bonne I
JANE
c'est que je vous aime ; tachez de m'aimer autant et nous serons heureux.
26 ALDO LE RlMËUft.
ALDO
J*y compte. En attendant, Yoolez-Yous aVoir la bonté d'appeler les voisines pour qu*clles viennent ensevelir le corps de ma mère?
JANE
J*y vais. Donnez-moi un baiser.
{Àido ta haise au front avec froideur,)
ALDO y seul.
Cette jeune Glle est d'une merveilleuse stupidité ! elle me blesse et me choque sans s'en douter, elle m'accorde mon pardon quand c'est elle qui m'offense , et elle reçoit mon baiser sans s'apercevoir au Iroid de mes lèvres que c'est le dernier ! Mais la femme est donc un être bien lâche et bien borné ! Je croyais celle-ci plus naïve, plus abandonnée à ce que b nature leur inspire parfois de beau et de généreux ! Mais il y a dans leur oœur un fonds d'égoîsnie plus dur que le diamant, et aucun grand sentnnent n'y peut germer. Toi qui te prétends descendue des cieux pour nous consoler, tu ne t'oublies pas toi-même dans le partage' que tu veux établir entre nos destinées et les tiennes I ïu promets ton dévouement , tes caresses et ta fidélité, à la condition d'un échange semblable. Celle -ci me demande sans pudeur un serment qui était sur mes lèvres, et que j'aurais voulu offrir et non céder. C'est ainsi que tu nous sauveras, ange équitable et prudent. Tu tiens une balance comme la justice , mais tu as soulevé le bandeau de l'amour, et tu vois clairement nos défauts pour noMS les reprocher sans pitié. Rien pour rien , c'est ta devise ! Où est ta miséricorde , où est ton pardon, où donc les ineffables sacrifices? Femme! mensonge ! tu n'es pas ! ta n'es qu'un mot , une ombre, un rêve. Les poètes t'ont créée , ton tantôme est peut-
ALDO LE BIMEUR. 27
être aa cieL II m'a semblé parfois te toir passer dans mes nuées. Insensé que j'étais , pourquoi suis-je des* cendu sur la terre pour te chercher?
Maintenant je sais ce qu'il me reste à faire. Ma mère, je ne te pleure plus, nous, ne serons pas long-temps séparés. Je laisse à d'autres le soin d'enseve]ir ta dépouille, je vais rejoindre ton âme... J'ai bien assez tardée mon Dieu ! il y a assez long- temps que j'hésite au bord du gouffre sans fond de l'éternité ! Pourquoi ai-je tremblé?... tremblé ! Est-ce que c'est la peur qui t'a retenu, Aldo?... Non, c'est le devoir. — Et pourtant tout à l'heure que faisais-tu lorsque tu priais , à genoux , -cette jeune fille de conserver ta vie en te confiant la sienne ? Tu ne devais plus rien à personne , et tu voulais vivre pourtant ! lâche enfant I tu demandais l'espoir, tu demandais l'avenir, tu demandais l'amour avec des larmes ! Tu les demandais à une paysanne imbécile, quand c'est dans un monde inconnu que tu dois les chercher ! Qui t'arrête? est-ce le doute? le doute ne vaut-il pas mieut que le désespoir ? Là-haut l'incertitude , ici la réalité. Le choix peut-il être douteux ? Va donc , Aldo ! Descends dans ces vagues profondeurs, ou monte dans ces espaces insaisissables. Que Dieu te protège, si tu en vaux la peine ; qu'il te rende au néant , si ton âme n'est qu'un soufQe sorti du néant !.«.
Adieu , grabat où j'ai si mal dormi I adieu , table dure et froide où j'ai tracé des vers brûlants I adied, front livide de ma mère où j'ai tant de fois interrogé avec anxiété les ravages de la souffrance et les dernières luttes de la vie prête à s'éteindre ! Adieu , espérances de gloire ; adieu , espérances d'amour, vous m'avez menti, je romps les mailles du filet où vous m'avez tenu si longtemps captif et ridicule ! je vais me relever à mes pro-
près yeux, je vais briser on joug dont je rougis. . . Âdien. {H ouvre ta porte de sa maison qui donne sur te fleure et descend ies degrés. Une éarque pa^ voisée passe au même moment.)
AGANDECGA , sur ia barque.
Quel est ce jeune homme si pâle et si beau qui descend vers le fleuve et semble vouloir s'y précipiter?
TIGKLE , sur ia barque.
C'est un homme de rien , un rêveur, un fou , un misérable.
AGANDECGA.
Je veux savoir son nom.
TICKLE
C'est Aido le rîmeur.
AGANDECGA.
Aldo le barde ! ses chants sont inspirés , sa voix est celle d'un poète des anciens jours. La beauté de son génie ne le cède qu'à celle de son visage. Je veux lui parler.
TICKLE
C'est un homme sans usage et sans courtoisie, qui repondra fort mal aux bontés de votre grâce.
AGANDECGA.
N'importe , je veux voir ses traits et entendre sa voix. Faites aborder la barque au bas de cet escalier. ( Tickle donne des ordres en grommeiant La éarque vient aborder aux pieds d*AUioJ)
ALDO
Qui étes-vous, et que demandez- vous à la porte de cette pauvre maison?
AGANDEGCA.
Je suis la reine et je viens te voir*
ALDO
Votre grâce arrive une heure trop tard , la maison est déserte. Ma mère est morte, et je ne repasserais pas le seuil que je viens de franchir, fût-ce pour la reine Mab elle-même.
AGANDEGGA.
Comme tu voudras. J'aime ton audace. Viens sur ma barque.
ALDO
Madame , où me menez-vous ?
AGANDEGGA.
A la promenade.
ALDO
Votre promenade sera-t-elle longue ?
LA REINE
Que sais-jeT