M. II. I
.applications des règles et théories formulées dans ce chapitre. j
Ainsi, à ce point de vne et dès le début de ses opérations, This- - \
torien doit prendre parti sur un terrain et sur des questions qui |
relèvent de la philosoj)hie générale. i
Mais, ce x^remier pas franchi, si important soit-il, l'historien '
n'a devant lui que les matériaux de son ouvrage ; il s'agit de ] recomposer avec ceux-ci, souvent avec les débris épars d'un
passé bien lointain, l'ensemble d'une culture, d'une époque ou ^
d'une individualité réelle. Et c'est ici que commence le travail |
de l'histoire proprement dite, travail d'interprétation, d'à inter- ']
polation », de divination et finalement de création nouvelle ou ■
de résurrection, comme disait Michelet. S'il est difficile pour '
le géologue ou pour le paléontologiste de reconstituer au moyen j
de quelques vestiges les étapes de l'évolution tellurique ou ]
l'intégrité d'organismes à jamais disparus, combien -plus ardue ;
et plus délicate est la tâche de celui qui doit opérer sur des ^
données aussi complexes, aussi ondoyantes et fugitives que ]
des phénomènes de conscience ! La psychologie que l'on i)uise ; dans les livres ou dans les laboratoires ne suffit pas ici ; il faut
y joindre celle que l'on tire de l'observation de soi-même et de la ; pratique de la vie, d'une vie aussi large, aussi intense, aussi
vai-iée que possible. Comment réussir à nous faire connaître |
l'homme d'autrefois si l'on ne parvient pas même à connaître |
l'homme de son temps ? .T'ajoute qu'ici, comme pour la découverte j
des textes et autres sources d'information, il est besoin d'un flair \
que l'éducation psychologiqiie peut développer, mais non pas ;
créer. •
L'historien doit donc, autant que possible, relier certains faits \
psychiques à leur cause, particulière ou générale : c'est entendu, i
il n'y a pas de science sans cela. Mais ces faits peuvent-ils se |
relier entre eux ou à quelque chose ? Ne sont-ils pas de leur j
nature réfractaires à toute analyse, et partant à tout enchaîne- ■
ment causal (^)? D'autre part, tout en réservant le mot d'histoire ;
(1) On le voit, rencliainemeiit causal est pour nous plus que la succession, même constante, de phénomènes déterminés. Nous trouvons entre ceux-ci un rapport mystérieux, mais très réel, que nous n'avons ])as le droit de supi)rimer par amour de « la clarté )).
à l'exposé et explication des laits et gestes de l'homme en tant qu'homme, et non en tant qu'animal, végétal ou minéral, oseraiton soutenir que jamais ces éléments inférieurs de notre composé n'interviennent dans la direction de notre conduite? Et de nouveau se pose la question : quel lien y a-t-il (s'il y en a) entre le jeu de ces forces inféineures jointes au milieu qui les soutient et les alimente, et l'action du princij)e que l'on regarde généralement comme prépondérant et dominateur dans la gestion des affaires humaines ? Ce sont là des points que l'historien ne peut laisser de côté s'il ne veut aller au hasard et comme à tâtons : il lui faut se faire sur ceux-ci une conviction dûment motivée ; ce qui est en somme l'objet de la psychologie rationnelle, laquelle se rattache intimement à la métapli3'sique et au cœur de toute philosophie.
Quelle solution va-t-il adopter ? Il en est d'extrêmes et d'exagérées. S'il conçoit, par exemple, les êtres humains comme doués d'une liberté telle qu'ils ne subissent en aucune façon l'influence du milieu ni celle des motifs, pas même des plus pressants, comme ne relevant que d'eux-mêmes au physique et au moral, comme aj ant en eux la rais(m totale et suffisante de leurs déterminations et peut-être de leur existence, alors il tient pour un individualisme absolu. Mais du coup il rompt avec toute science de l'histoire : les décisions volontaires de l'homme, dont il s'agit avant tout en histoire, devenant d'après cette conception des événements entièrement isolés, irréductibles à toute autre cause qu'à l'individualité dont elles émanent ; et cette individualité, dans l'h3q)othèse, échappant à toute définition, toute subordination à des idées supérieures d(mt elle dépendrait. Comment établir des connexions entre de tels actes, soit d'une personne à une autre ou au milieu physique et social, soit même à l'intérieur d'une seule et même conscience ? Comment, surtout, dégager de ces cas particuliers, disjoints, des lois abstraites et générales qui permettront, tels antécédents étant posés, de prévoir avec certitude ou du moins avec une probabilité plus ou moins grande, le retour de conséquents déterminés V
L'au+re excès consiste à noyer, pour ainsi dire, l'individu dans la masse, dans l'espèce humaine, à l'absorber dans des touts de plus en plus vastes et finalement dans l'univers ou grand tout, qui enveloppe tous les autres ; les hommes ne sont plus à présent
que des produits, des dérivés de ces touts (^). Mais, à moins de regarder le grand tout et les formes qui en procèdent comme destitués de toute essence et absolument indéterminés, l'historien doit bien admettre que le principe, les propriétés des lois de ceux-ci, reparaissent et se vérifient dans les êtres et les phénomènes concrets et singuliers qui en sont les manifestations immédiates. Dès lors, pour construire avec ces détails et ces parties Tin système cohérent, il suffit de remonter jusqu'à ces lois ou -principes générateurs et d'y rattacher tout 1^ reste : ce qui finit par nous amener à la philosophie de l'histoire, à laquelle nous allons venir dans un moment.
Que devient cependant l'idée de progrès, si chère aux écrivains du XVIIP siècle et à d'autres encore? L'individu, ainsi conçu, peut-il s'affranchir des liens qui renchaînent pour tendre vers un but estimé par lui supérieur à tous les autres buts ? Qu'il le veuille ou non (la liberté n'est plus qu'une illusion dans cette hypothèse), quelles que soient ses préférences, ses raisons et ses sympathies, il ira où l'entraînent ces forces supérieux'-es : c'est 1'« Idée » ou la « Vie universelle » qui pousse les hommes et les peuples les uns vers les autres ou contre les autres, et l'humanité tout entière vers sa destinée, sans que jamais peut-être ni ceux-ci ni même celle-là entrevoient le terme de ce mouvement ? Sinon, qu'on nous dise quel sera le terme de ce mouvement: est-ce le développement de l'univers tout entier, celui de l'humanité ou des Etats, ou seulement celui des castes, des familles, des individus? Et puis, comment définir ces entités dans les systèmes à base j)anthéistique ou naturaliste ? Les uns réduisent ces définitions à un niinimum à peine concevable, à quelques notes bien pauvres, à de véritables « schémas », à des abstractions presque vides de tout contenu et pour ainsi dire à des mots ; d'autres l'entendent plus largement et se rapprochent de nos vues sur la question. En attendant la fin de ces controverses, que devient, je le répète, l'idée de progrès, à laquelle nous tenons comme idée ou idéal, sans en faire toutefois une nécessité physique ? Comment j)orter des jugements sérieux, sur la valeur absolue de tel geste, telle disposition,
(') Cette thèse, on le ijresseiit, nous conduit au collectivisme et au socialisme, en politique, comme la ])récéilente aboutissait à l'anarchisme.
tel courant d'opinions, étant données les divergences que nous venons de signaler.
L'on se dit : n'y a-t-il que ces deux positions à prendre ? Ne peut-on laisser le libre arbitre à l'humanité sans renoncer à la science de l'histoire, ou faut-il pour ériger l'histoire en science, réduire l'homme au rang de machine et faire de sa vie un simple moment dans l'évolution d'un principe inconnu ? — L'homme est libre : l'on trouve assez d'arguments en psychologie et en métaphysique pour justifier cette croyance du sens commun, en dépit des difficultés dont son objet demeure enveloppé. Seulement tout en se déterminant de lui-même, il le fait et doit le faire pour un motif aperçu par lui — bon ou mauvais, supérieur ou inférieur, raisonnable ou sensible, il n'importe. Mais il lui en faut un, sinon, il ne dépasserait pas le niveau de l'activité instinctive ou végétative. Or ces motifs sont les apparitions à sa conscience des influences extérieures ou du milieu, comme les mobiles sont les révélations à lui-même de son propre caractère. Motifs et mobiles sollicitent nos décisions, tendent à les incliner vers un but donné et le font en réalité si notre librearbitre n'intervient (') ; mais ce n'est que dans des cas tout exceptionnels et 2)our ainsi dire hyperboliques qu'ils parviennent à en supprimer l'exercice. Voilà donc l'homme situé, si j'ose m'exprimer ainsi, à l'intersection de deux mondes, celui de la liberté (ou plus exactement de sa liberté) et celui de la nécessité, comprenant le fonctionnement des forces physiques et le déploiement des libertés d'autrui. Où l'historien va-t-il prendre son appui pour expliquer ce commerce ?
Du côté des objets? 11 devra alors découvrir dans les volitions humaines les motifs auxquels le sujet s'est rallié ; ces motifs se rattacheront à des conditions de plus en plus éloignées ou plus générales ou plus désintéressées, si bien qu'en suivant cette piste, l'historien finira par se trouver bel et bien sur les terres de la philosophie première. Au point de vue subjectif ou de la réaction de chacun de nous contre ces excitations du dehors, il faut faire sans doute la part de l'ambiance dans la constitution de l'orga-
(') Ainsi s'exi)li<xueut certaines constantes et lois liistorii^ues et sociolo- {^iques.
nisme humain et de certains éléments de la structure mentale (influences ancestrales, action du milieu sur le corps, la santé, le tempérament,' les instincts, le caractère, etc.). Mais quand le sujet s'élève à la conscience réfléchie de lui-même, quand il se domine et domine le cours des événements pour les diriger d'après un idéal librement accepté par lui, l'on peut dire qu'en un sens, en celui de l'efficience ou de l'efficacité, la vraie cause des événements, c'est sa propre personne: et ceci nous ramène derechef en métaphysique.
Ainsi l'homme se porte de. lui-même ou du moins a la faculté de se porter vers des fins de plus en plus relevées. Ce qu'il poursuit à travers ses aspirations, ses démarches, ses entreprises, c'est, je le veux bien, son bonheur à lui ; mais, puisqu'il est libre, ce bonheur peut être conçu avec plus ou moins d'intelligence, de largeur, de supériorité. Les meilleurs d'entre nous le font consister dans le triomphe de la justice et de la charité, travaillant ■par là au développement harmonieux, incessant d'eux-mêmes, de leurs congénères et des institutions nécessaires à ce dévelopi^ement. D'autres vont plus loin et voient dans cet idéal la pensée et la volonté d'un Etre parfait, auxquelles ils ont décidé de conformer leur être : öjjioLwo-t,«; ©sû. Les uns et les autres sont les promoteurs du vrai j)rogrès et de la civilisation telle qu'il la faut entendre. Ceci est acquis; mais ce qui intéresse le métaphysicien, est de savoir si, entre ses efforts et les actes et désirs de la multitude, il existe un rap^jort tel que les derniers conduisent à la réussite des premiers. Telle est la forme sous laquelle, se plaçant au point de vue humain, on peut présenter le problème capital de la philosophie de l'histoire : ou bien le concert, le plan que l'on vient de dire, ou rien de commun entre le rêve, les vœux, les tentatives de l'élite, et l'agitation ou l'inertie du restant de l'humanité, abandonnée aux caprices du hasard ou évoluant vers l'inconnu d'après des lois fatales et inexorables. Il faut opter: s'abstenir, déclarer le problème insoluble, laisser coexister les deux termes de la question, le réel et l'idée, sans chercher quelle relation peut les assembler, c'est renoncer à l'explication qui doit rendre compte des mouvements du cycle humanitaire. Ce n'est qu'à bonnes enseignes et pour ainsi dire à la dernière extrémité, qu'il est permis au penseur de se résigner à garder une attitude de ce genre,
Il faut avouer que dans bien des cas l'accord dont il s'agit n'est pas facile à établir, et que le progrès a l'air parfois de reculer sur presque toute la ligne (crimes variés, corruption, tyrannie, anarchie, guerres d'extermination, etc.). C'est sur ces faits que s'appuient avec complaisance ceux qui nient toute ordonnance dans l'ensemble et la succession des événements historiques ou, ce qui revient au même, prétendent ne voir à la base de cette évolution qu'un principe infime, pour ainsi dire du néant, ou du moins un principe irrationnel, aveugle ou méchant (').
Laissons ces faits pour un instant. D'autres faits, tout aussi bien établis, montrent comme l'accomplissement d'un dessein caché en vue du développement intégral des facultés humaines. Les moyens, en apparence les plus inféi'ieurs et les plus indifférents, se subordonnent à des fins do plus en plus hautes d'ordre, de justice et de bonheur sainement entendu. Qu'il s'agisse de progrès lentement réalisés ou de brusques révolutions amenées par la convergence d'actions provenant de foyers souvent bien distants dans l'espace et dans le temps, si l'on considèi-e le tout avec le calme et dans la perspective que pi'ocure l'éloignement, ou y voit paraître comme la main et l'intelligence d'un être supérieur. «N'est-ce pas uu fait, écrivait Kant eu 1784, que l'équilibre des Etats est aujourd'hui réglé de telle façon qu'aucun ne peut négliger sa culture intérieure sans compromettre sa puissance et son influence au dehors? N'eu est-ce pas un autre ([u'oii ne peut aujourd'hui violer la liberté civile sans nuire à l'industrie, au commerce, à toutes les forces de l'Ktat ? N'en est-ce pas un encore qu'en présence des conséquences toujours plus redoutables de la guerre, les États eu viennent, sans contrainte légale, à proposer des arbitrages? » Parfois même l'on voit le bien sortir en quelque sorte, du mal par une sorte de chimie assez inattendue. Ce n'était certes pas dans une bonne intention que les pillards germains ou autres du IV'' siècle, tombaient sur les villas de l'empire, y semaient la ruine et l'incendie et s'en éloignaient après avoir assouvi leurs
(') Si CL' i>riiiL'ii)e était raisoiiuahle et iulclligout, il devrait se distinguer essentiellement de l'univers sur le(iuel il agit ; et nous serious obligés de sortir du panthéisme pour nous diriger vers le théisme.
instincts de rapine, de débauche et de cruauté. Et pourtant l'on peut dire qu'en liâtant de la sorte la décomj)osition du monde romain, en remettantla société dans un état d'indétermination presque initiale, ils rendaient plus facile l'établissement d'un monde meilleur, celui où nous vivons actuellement, et d'où sortent des courants vers des mondes nouveaux qu'ils entraînent dans l'oibite de la civilisation. Souvent, de l'égoïsme, des rivalités, de l'antagonisme des individus, des classes, des partis, des nations résulte la prospérité, l'avancement général.
L'autre école insiste. Aucun des faits allégués ne lui semble probant, ou crucial (comme dirait Bacon), c'est-à-dire de nature à trancher définitivement le débat. Si séduisante que paraisse la première conception aux gens de bonne volonté, ne laisse-t-elle pas subsister autour d'elle des doutes, du vague, dont la thèse adverse peut bénéficier ? — .Te concède qu'ici et pour asseoir définitivement son système, l'historien doit entrer résolument eu métaphysique et examiner si oui ou non l'univers est l'œuvre d'un être parfait, si le théisme l'emporte sur le panthéisme et sur l'athéisme. On ne peut nous demander, vu la place dont nous disposons ici, de résumer même eu quelques lignes les arguments apportés en faveur de l'existence de Dieu, depuis Platon et Aristote jusques aux contemporains en passant par St Augustin, St Anselme, St Thomas, Bacon, Descartes, Leibniz ou Newton, et par tant d'autres génies; force nous est bien de renvoyer aux ouvrages de ces auteurs. Pour nous, qui tenons pour certaine l'existence d'un Etre parfait ayant créé l'univers, nous inférons de la perfection même de cet Etre qu'il ne peut rester indifférent aux efforts de ceux qui contribuent à soulager la misère de l'humanité, qui travaillent à l'épanouissement de ce qu'il y a de meilleur en elle et cherchent à l'élever vers Lui. L'on est fondé à dire qu'il inter vient déjà dans le bon combat en inspirant, à ces hommes de choix, ces nobles et salutaires pensées qui leur viennent a d'en haut», comme on dit.
Est-ce tout? Et la sagesse divine se contente-t-elle jjour le reste de tracer un cercle idéal en dehors duquel les volontés humaines et le monde réel ne pourront se mouvoir ? Ou bien va-t-elle plus loin ? Et, comme le pensait Herder, se sert-elle de la sagesse humaine quand celle-ci refuse de la servir ? Mais alors de quelle
manière, en quel moment se produit cette i^articipation spéciale V Ici, la raison naturelle s'arrête prudemment et cède le pas à la théologie positive. L'historien qui croit en Dieu, a cependant le devoir de s'enquérir, si le Christianisme et tout d'abord le Catholicisme, tels qu'il les connaît historiquement, proviennent directement de ce Dieu, et de voir si les grands événements de l'histoire s'expliquent mieux ainsi qu'autrement. Ce qu'il faut considérer ici, ce n'est pas seulement l'origine, l'établissement et la diffusion première de cette religion, ce sont encore ses caractèi'es internes, son expansion continue, qui font coexister son domaine avec celui de la vi-aie civilisation, sa pénétration dans les couches profondes de la société sous des formes parfois insoupçonnées de ceux-là même qui en subissent l'action bienfaisante.
Mais l'historien peut-il aller plus loin? Et, entrant pour ainsi dire dans les conseils de la Providence, y découvrir les moyens qu'il a plu à celle-ci de choisir pour réaliser ses décrets? Du coup il aurait le don de lire dans l'avenir et de porter des oracles. Ces procédés et ces airs prophétiques ont i-arement tourné à la gloire de leurs adeptes; et le plus sûr pour l'historien est, comme nous le disions au commencement, de partir de faits bien posés, et d'interpréter ceux-ci d'abord, d'après les lois naturelles, inférieures et supérieures, en tenant compte aussi de la liberté humaine. Car c'est là avant tout qu'il faut placer la cause de ces ari'êts et perturbations dont les pessimistes et les athées font tant d'état : c'est dans l'abus de notre libre arbitre, trop souvent entraîné vers le mal, péchant par excès ou par défaut et menaçant d'entraîner tout le reste à chaque tournant un peu brusque ou complication trop marquée du chemin. La conséquence de ces fautes retombe non seulement sur leurs auteurs, mais encore sur l'entourage et les descendants de ceux-ci, en vertu de cette mystérieuse loi de solidarité admise par les positivistes eux-mêmes (exemple, les malheurs de la Pologne et ceux de l'Irlande). Les habitudes mauvaises se transmettent avec le sang, — comme d'ailleurs les bonnes ('), et voilà une cause nouvelle de désordre. Seulement notre raison réclame pour ces souffrances imméritées des
(')Ce([iic le mitiii-alisto Cliltoi-d ;ii)i>ollo laloide coiitiiiuilé {Lectures and Enauys, j). 54).
— lo
compensations, que ne peut leur accorder en ce monde ni surtout dans un autre, une justice « purement immanente », le jeu naturel des choses ou la simple logique des événements. C'est pressée par une nécessité du même ordre qu'une intelligence ouverte et désireuse de comprendre est amenée à se demander si la douleur n'a pas une signification plus relevée et s'il n'y faut pas voir souvent une préparation à une vie plus haute, une épuration nous rendant dignes de parvenir à une destinée à laquelle nous n'avions pas le droit de prétendre naturellement. A un autre point de vue, ne peut-on regarder certains obstacles, certaine résistance à nos efforts même les plus légitimes comme autant de moyens voulus par un Être sui^érieur et imposés par lui à notre activité, afin d'exciter celle-ci, de développer telles de nos dispositions qui sans cela sommeilleraient stériles ou finiraient j^ar dégénérer et se pervertir V
D'autres inertes s'ouvrent encore, je ne pense pas sur l'infini, mais sur le parfait. « Il faut les tenir fermées, nous dit-on, si troublantes que soient les questions qui les ouvrent, tant qu'on n'aura pas épuisé tous les moyens naturels d'explication. » Ce que nous savons de l'ensemble des choses, nous défend de jirendre cette attitude ex^^ectante et sceptique. Sans doute l'historien ne doit pas, répétons-le, faire œuvre de iDhilosophe ou de théologien ; il ne doit pas partir de l'ordre transcendant ou révélé ]DOur en déduire les lois qui régissent le développement des hommes et des sociétés. Mais il ne peut ignorer cet ordi'e, et ce qu'il en connaît lui permet d'écarter deux conceptions de ses tablettes : l'une, qui rejette tout plan, toute direction dans le gouvernement général des choses humaines ; l'autre, assez à la mode aujourd'hui dans certains milieux,d'après laquelle l'univers formerait un tout fermé, se suffisant à lui-même, réalisant sa perfection depuis toujours ou évoluant de lui-même et sûrement vers un état toujours meilleur ; l)as de saltus, pas de secousse dans cette évolution, mais une suite de gradations insensibles donnant l'illusion de la continuité. Sans vouloir faire chorus avec les tenants du panthéisme pessimiste (tels que Schopenhauer ou Bahnsen) ou de l'athéisme (Nietzsche), il est permis de trouver quelques ombres au tableau. Le monde subit parfois des révolutions et des cataclysmes qui bouleversent notre habitat (cassures, déchirures de l'écorce ter-
restre, ruptures, déluge, alternant avec l'action lente et infinitésimale des forces naturelles) ; et les causes morales dont nous parlions tantôt, amènent de leur côté des crises ou des catastrophes dans la vie des individus et des peuples. Un tel monde ne peut avoir en soi sa raison d'être : le tragique et le douloureux nous obligent à porter nos regards plus haut que la nature. La mort d'un héros ou d'un jeune homme plein de promesses, nous fait l'effet d'un poème inachevé, d'un accord faux ou d'une dissonance dont nous attendons la « résolution » dans un apaisement final et suprême ; ainsi en va-t-il pour bien des événements de l'histoire. Et la doctrine qui renonce à chercher ici-bas l'explication suffisante, totale et définitive de ce qui s'y passe, doit avoir le pas sur les autres (').
Liège. Alfred Grafk.
(') liC regretté Alfred (Jrafe est mort le a décembre 1907, sans avoir pu corriger les épreuves de cet article, qu'il avait tenu à écrire, malgré les souffrances d'uue cruelle maladie, pour rendre hommage à son nncien niaitre,
Un point de contact
entre
le Christianisme et le Bouddhisme
M. G. A. Grierson, l'homme du monde qui connaît le mieux la linguistique de l'Inde moderne et la littérature liindie, a récemment repris la vieille et intéressante question des influences chrétiennes dans l'Inde. Il a apporté des documents nouveaux qui tendent à confirmer cette hypothèse de Lorinser et de "Weber ('), que la doctrine de la dévotion, du salut par l'incarnation d'un dieu aimable et aimé, est d'origine occidentale. Ses vues, exposées dans divers articles du Journal Asiatique de Londres (-), ont donné lieu à une controverse assez vive et qui promet d'être féconde.
(') Lorinser, Uebevselznng- der Bhagnviulgitii (Breslau, iSüt)), Hopkins, Indi» old und new (^'e\^ -^'ork, 1902), partisans de I'infhience clirétienne ; Garbe, Die Bhagavudgita (Leijizig, i<)o5), dans le sens contraire.
(-J Surtout Modem Hinduism and ils debt io Ihe Xestorians. .1. R. A. S., if)07, p. — M. Grierson a sans doute raison en ce (lui regarde la religion moderne de Krsna et de Rama, .le suis surtout l'rai)i)é ])ar la légende racontée p. 'in^ : Certain roi dit un jour à un sage : « Dieu est tout-])uissanl, quelle nécessité y avait-il donc qu'il s'incarnât? I^ourcjuoi n'a-t-il i)as sauvé ceux (|ui l'aimonl i)ar un ]>rocédé plus simple ? » Le sage ne réi)ondit i)as, nuiis fit faire une pou])ée toute semblable au fils du roi ; il la remit à l'officier chargé du jeune prince et lui dit : « Portez cette poupée en allant
Sans vouloir exprimer un avis sur ce problème complexe ('), je crois utile de remarquer qu'on ne peut sous peine de graves méprises négliger les sources bouddhiques ('). Non seulement la dévotion (bhakti) y est très développée, mais encore, tandis que les incarnations divines Rama ou Krsna, dont le culte paraît bien en effet s'être inspiré d'idées chrétiennes, ne rachètent jamais leurs fidèles par la souffrance, les saints qu'on appelle des « futurs Bouddhas » (Bodhisattvas) s'obligent à sauver toutes les créatures en souffrant à leur place. Un texte, malheureusement difficile à dater, est formel à cet égard. Voici comment s'exprime le futur Bouddha :
a Les créatures accablées par la passion, le péché et le fruit douloureux du péché, ne peuvent voir le Bouddha, entendre sa Loi, connaître sa Communauté. Qu'il me soit donné de prendre sur mon propre corps, dans les enfers où elles souffrent, ce triple vêtement de passion, de péché et de souffrance que leurs œuvres ont tissé. Que ces créatures sortent de l'enfer! Je prends sur moi
le long de la rivière, quand j'irai, avec le roi, l'aire une promenade en bateau ». Quand le roi et le sage accostèrent, celui-ci, débarquant le premier, prit la poupée comme pour la mettre dans les bras du roi, et il la laissa clioir dans l'eau. Le roi, aussitôt, de plonger dans la rivière. Le sage l'en tira et lui dit : « Vous aviez des centaines de serviteurs prêts à se jeter à l'eau. Pourquoi vous y jeter vous-même ? » Le roi répondit : « Mon amour pour mon fils est si grand que je ne me suis pas arrêté à réfléchir ou à donner des ordres, et que j'ai plongé aussitôt >i. — « De même, répondit le sage, de même en est-il avec Dieu. Quand il voit ses serviteurs en peine, il n'hésite pas, mais il vient lui-même, Dieu incarné, pour les sauver ». — Comparer St-Jean III, iG.
M. Grierson énumère cinq détails très curieux contenus dans un seul ouvrage de 200 vers (Bhaktamala) :
1. Un saint enseigne que « initiation » signifie « naître à nouveau »; le fidèle prend ces mots à la lettre.