‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 18 sur 28 · NOTICE FUNÈBRE · texte numérisé non relu

NOTICE FUNÈBRE

MABC-RENt: COMTE DE MONTALEMRKRT

La foule des hommes de ce lemp.^ i=;e partage en deux fiasses, les esclaves du pouvoii' et ceuxde la popularité. Les uns ont dit à la couronne : N'ètes-vous pas Dieu? Les autres ont dit au peuple : C'est toi qui es le maître. Et quand les adorateurs de ce double symbole de la servitude se retirent des affaires publiques par ordre de la mort, ils s'en vont avec un peu de bruit que fait sur leui' cercueil la faveur populaire ou celle des cours. Mais s'il est par hasard un citoyen qui ait été indépendant des partis dans sa carrière politique, celui-là meurt sans élog-e après avoir vécu sans honte, et ses restes s'en vont en silence attendre la seule justice qui ne manque jamais. Tel fut un homme dont les catholiques ne pourraient sans ingratitude abandonner la mémoire, puisqu'il a le premier défendu leur cause à la tribune, en la mêlant à ct^lle delà lilxu'té. Les catholiques doivent trop

à deux générations de cette race , pour ne pas désirer connaître le chevalier chrétien qui vint tout .à coup , après que le trône se fut séparé d'eux, prêter une voix courageuse à leurs droits, et qui voulait plus que jamais leur consacrer sa vie lorsque Dieu le rappela. J'acquitterai, si je peux, la dette des catholiques.

Marc-René- Anne-Marie , comte de Montalemhert , pair de France, colonel d'infanterie, né à Paris en 4777, était issu d'une ancienne et illustre maison du Poitou. C'était d'un de ses ancêtres, célèbre par l'héroïque défense de Landrecy et de Thérouanne, que François I^'' disait : « Nous sommes quatre gentilshommes de la Guienne qui combattons en lice contre tous allants et venants de la France , moi , Sansac , Montalembortet de la Chataigneraye. » L'éclat de cette maison s'éteignit à l'avènement des Bourbons au trône, lorsque la noblesse achevant de perdre la place qu'elle avait occupée dans la monarchie , se divisa en deuxparts, l'une qui vint chercher à la cour l'ilkistration de la faveur, l'autre qui préféra vivre obscure dans les provinces, et y conserver, par l'indépendance des mœurs privées, une image des temps passés. La famille de Montalemhert fut de celles qui aimèrent mieux confier l'honneur de leur nom au toit paternel qu'aux antichambres des rois, étant plus propre, comme on l'avait dit d'André de Montalembert, nommé premier gentilhomme de la chambre par François L''", à donner une camisade à l'ennemi qu'une chemise au roi.

Sous Louis XIV cependant, les Montalembert eurent une occasion d'élever leur fortune aussi haut que leur

nom. Madame deMaintenoii avait eu pour aïeule Louise (le Monialembert, fille de Jean dcMontalenibert, tué à la bataille de Coutras, eu 1587. Ou sait que Madame de Maintenon désirait ardemment introduire à la cour quelqu'un de sa famille qui pût l'honorer plus que ne le faisait son frère le marquis d'Aubigné. Elle songea à la maison de Montalembert , et offrit à celui qui en était alors le chef de venir à Versailles, où elle se chargeait de sa fortune. L'offre ne fut pas acceptée, et ce sanggénéreux continua de couler pour le pays dans des grades obscurs. Il reprit de lui-même son éclat par les services militaires et diplomatiques que le marquis de Montalembert, oncle de celui que nous regrettons, rendit à la France pendant la guerre de sept ans, et par riuvention du nouveau système de la fortification, lierpcndiculaire. Il était, en 1802, année de sa mort, le doyen de l'Académie des sciences et des généraux français.

La famille de j\Iontalembert n'avait quitté que trèslard le sol de la France, à l'époque de la révolution; elle ne consentit à ce funeste adieu qu'en 1792. Le jeune PLené, dont nous esquissons la vie, avait alors (juinze ans. Il suivit sa famille, sans savoir ce qu'on perd en s'éloignant de la patrie, si injuste qu'elle soit, et combien sont longs les chemins qui y ramènent, surtout quand on la fuit à un âge où le cœur ne discerne pas bien encore ce que c'est qu'un ciel étranger. Il devait en voir beaucoup avant de se reposer sous celui de la France. Des arrêts de mort lui fermèrent le retour pendant plusieursannées, et, lorsque la gloire ini-

liériale louvi'it les portes de la France , il ne voulut point passer par ces fourches caudines de l'exil. Son départ avait été innocent; mais, puisque le sort de sa famille en avait fait un banni , il était bien de ne pas accepter de miséricorde , et de prendre au mot la fortune de ses pères. Il faut savoir, dans le monde, et surtout dans les temps de révolution, ramasser le gant qui tombe à nos pieds, il n'en est pas qui ne puisse être relevé avec honneur. Si vous êtes banni, soyez banni, et que Dieu vous garde !

René de Montalembert commença par être capitaine dans la légion d'émigrés que commandait son père , dont elle portait le nom. Elle fut licenciée en 1799. 11 obtint alors du service dans l'armée anglaise, où les connaissances militaires qu'il avait acquises sous le général français Jarry le firent promptement distinguer. Attaché à Fétat-major de son régiment, il fut envoyé avec lui en Egypte , et plus tard aux grandes Indes , en 1804. Là du moins il ne trouva pas la gloire de son pays écrite sur le sable et sur des pyramides, pour lui rappeler à tout moment quelle patrie il avait perdue. Après quatre années de séjour dans les Indes, il revint en Europe. Il fut employé dans Fétat-major du duc de Wellington, pendant les campagnes de 1808 et de 1809, en Portugal et en Espagne. Il prit part aussi à l'expédition de Walcheren, comme chef d'état-major d'une division.

Vingt -deux ans s'étaient écoulés dans ces fortunes diverses, mais où Fexil se retrouvait toujours, lorsque M. de Montalembert alla, de la part du prince régent,

aiiiioncer,daiisll;irt\vell, àLouisXVIIl son rétablissement sur le trône de France. C'était finir heureusement une longue émigration, que de recouvrer en un même jour une patrie, et de porter une couronne à l'ancienne famille de ses rois. M. de Montalembert, revenu en France après vingt-deux ans de séjour chez des nations étrangères, se trouva aussi à l'aise dans l'air de son pays ({ues'ill'eût toujours respiré. Ilyentra sans haine, sans y retrouver le moindre débris du patrimoine de ses aïeux, et, quoiqu'il semblât que son zèle naturel fût d'y combattre la liberté, il ne sortit jamais de sa bouche, dès qu'il put l'ouvrir à la tribune , une parole dont la liberté eût à se plaindre, et qui ne fût celle d'un homme initié par l'expérience et par un cœur droit dans une science où les victimes des révolutions profitent rarement. Sa carrière se ressentit de cette indépendance qui alla croissant jusqu'à la fin, et qu'on ne devait pas attendre d'un émigré si opiniâtre, d'un soldat qui s'était trouvé dans des rangs ennemis delà France. Mais il était de ce sang qui n'avait pu supporter le joug des cours, et, avec la même franchise qu'il avait mené la vie d'un proscrit qui ne connaît plus que Dieu et son épée, il accepta de toute son àme les devoirs d'un citoyen, dès qu'il en eut repris les droits, Louis XVIII lui donna le grade de colonel dans l'armée française, la croix de Saint-Louis, celle d'officier de la Légion d'honneur, et le nomma second secrétaire d'ambassade à Londres. A l'époque des Cent-Jours, il fut envoyé deux fois à Bordeaux, la première pour veillei" au départ de Madame la duchesse d'Angoulème; la seconde fois, avec trois fré-

— 'irs —

gâtes et plusieurs transports, pour aider à soumettre les restes du parti de Napoléon dans le Midi. C'étaient de nouveaux liens envers une famille destinée à mettre encore à l'épreuve de l'infortune ses serviteurs. M. de Montalembert retourna à Londres en qualitéde premier secrétaire d'ambassade. Louis XVIII, qui connaissait son attachement et qui aimait ses opinions constitutionnelles, le fît, au mois de juillet 1816, son ministre plénipotentiaire près la cour de Stuttgard , et Féleva , le 5 mars 1819, à la dignité de pair de France. Nous allons le voir dans cette carrière de la pairie , où il a siégé dauze ans au milieu des vicissitudes de l'opinion, sans cesser un seul jojir d'honorer les siennes, quoiqu'il soit difficile, en de si grands changements, de rester toujours supérieur à la séduction de tout ce qui se passe autour de nous.

Le début de M. de Montalembert à la Chambre fut aussi noble qu'heureux. C'était en 1820. Il avait été nommé ministre plénipotentiaire près la cour de Danemark, et se disposait à partir pour Copenhague. Des lois d'exception gouvernaient alors la France, à cause du meurtre récent de l'infortuné duc de Berri , triste épitaphe qu'on avait gravée là sur sa tombe pour y être un signe de salut, comme si la société se sauvait par un prétendu bannissement de six mois imposé au mal. On pensait ainsi dans ce temps-là. M. de Montalembert ne partageait pas ces pensées frivoles, et étant monté à la tribune pour défendre les prérogatives de la pairie à l'égard de la contrainte par corps, il termina ainsi son discours : <c Dans peu de jours je quitterai la France,

peut-être pour plusieurs années. Qu'il nie soit permis, avant de descendre de cette tribune, de former un vœu, celui de retrouver à mon retour la pairie intacte dans sa dignité comme dans son honneur^ et la France, délivrée des lois d'exception , jouissant enfin de la plénitude de ses libertés constitutionnelles (1). » Après ce vœu, M. de Montalenibert descendit de la tribune, où il avait paru pour la première fois ; mais il ne quitta point laFrance. Rayé delà liste des ambassadeurs par le ministère de MM. de Ricbelieu et Pasquier, il demeura six années sans emploi : ce sont ces six années qui forment la première partie de sa carrière législative.

Nous remarquons principalement les discours qu'il prononça, dans cet intervalle, sur les questions delà guerre d'Espagne, de la septennalité, de l'indemnité et des substitutions.

Il considéra la guerre d'Espagne comme nécessaire pour rétablir la prépondérance de la monarchie française, en ralliant autour de la victoire tous nos vieux soldats, et nous créant sur le Rhin, pour la sécurité des Pyrénées , une force capable d'arrêter l'ambition du Nord. (I Qui vous assure^ s'écriait-il, que le successeur d'Alexandre héritera de sa modération comme de sa puissance, de ses vues pacifiques comme de son empire? Qui vous dit que son génie , au contraire , ses goûts, ses inclinations, ne le pousseront pas vers les conquêtes? Qui vous dit surtout que ces huit cent mille

(1) Séance de \:\ Ch-'unlire des paus, du dO juillet ISiOi

soldats (loiil nous a parlé M. le ministre des allaires étrangères, cessant d'être comprimés par une main également ferme et prudente , ne demanderont pas à grands cris et du soleil et des mers, bienfaits que la nature a refusés à leurs vastes solitudes , et sans lesquels il n'est pas de jouissance pour une nation civilisée? Qui pourra alors s'opposer à ce torrent dévastateur? Sera-ce l'Autriche? la Prusse? la Confédération germanique? Vain espoir ! Prenez la carte de l'Europe : Voyez le bastion menaçant que forme la Pologne. Les Russes, dans leur première attaque, couperont l'Allemagne par le centre, et ils s'établiront sur le Rhin avant la fin de la première campagne. Qui pourra donc les arrêter (1)? » Ce devait être ce bastion menaçant de la Pologne qui elfrayait M. de Montalernbert. n est devenu, en eilèt, le bastion de l'Europe contre la Russie, et si la Providence ne l'eût jeté tout à coup entre le successeur d'Alexandre et le successeur de Charles X, entre la barbarie et la liberté, ce n'est pas sur le Rhin que la Russie eût rencontré sa perte, malgré la voix éloquente qui nous invitait naguère à prendre un baptême de gloire dans le fleuve qui baigne la forteresse de MagenceCi). Le point de vue de politique générale où s'était placé le noble comte pour envisager la guerre d'Espagne, fut trouvé froid par l'esprit de parti, quoiqu'il se fût plaint que le ministère n'eût pas levé une armée assez formidable pour

(l) Séance de la Chambre des pah's, du 18 mars 18-23. C2) Discours de U. de Montalembert , le 29 mars 1831.

l'accomplissement de ses projets, et rju'ij eût dit : « Puisque nous avons passé les Pyrénées, il faut pouvoir aller jusqu'aux colonnes d'Hercule; quand la France tire l'épée, elle doit la tirer tout entière (1). » Ce mot peint le caractère du noble cornte; il ne fut jamais ù demi ce qu'il était, ni gentilhomme, ni émigré, ni pair de France, et quand le sentiment de la foi, qu'il n'avait perdu en aucun temps, se fût réchautïe une fois dans son cœur par le spectacle de la religion abandonnée des rois , et par de douces sympathies de famille, il devint si fervent catholique, qu'on l'eut pris pour un de ses ancêtres ressuscité d'un tombeau des croisades.

Il vota pour le renouvellement septennal de la Chambre des députés, parce qu'il était persuadé, d'une part, que les trois pouvoirs avaient le droit de changer un article de la Charte, et qu'il croyait, d'une autre part, la septennalité nécessaire pour investir la seconde Chambre législative d'une autorité plus stable , moins sujette aux variations produites parles intrigues électorales? Et veut-on savoir ce qu'il entendait par les intrigues électorales? Qu'on écoute ce fier langage tenu en 1 824, au temps delà toute-puissance de M. deVillèle : «Jeveux parler des manœuvres odieuses pratiquées par des agents subalternes du pouvoir; manœuvres dont tout le monde a connaissance, et dont l'opinion a déjà fait justice. Encore deux ou trois élections influencées d'une pareille manière, et les fonctionnaires publics

(Ij Séaiicf (](■ l;i Cbatnlirc iIps |i;iirs. ilii :iO avril )8i2S.

tombent dans la dégradation, et le gouvernement représentatif devient une véritable dérision. Ah! dans ces jours de dépendance universelle, et de tendance générale vers la servilité, dans ces jours où l'égoïsme, la vanité, le besoin de jouissances nous portent sans cesse à sacrifier les droits les plus nobles, et à déshériter notre postérité des biens les plus précieux, car en peut -il exister de plus inappréciables que les droits politiques? éloignons, Messieurs, éloignons les époques de nos élections; donnons-nous le temps de former quelque indépendance héréditaire dans les idées comme dans les fortunes de nos familles. Laissons passer cette soif de distinctions éphémères, celte manie de cordons de toutes les couleurs et de tous les pays : triste héritage du dernier gouvernement (1) ! » Je ne sais si je me trompe, mais ce vote me parait plus honorable que s'il eût été plus conforme à la Charte. Il y avait là une triple indépendance , l'indépendance de la popularité , du pouvoir et des idées. Ajoutons que M. de Montalembert voulait abaisser de dix ans l'âge des éligibles, et qu'il regardait cette mesure comme essentiellement liée à celle de la septennalité (2).

M. de Montalembert vota encore en faveur de la loi tendant à indemniser les ancienspropriétaires de biensfonds confisqués et vendus au profit de l'État pendant la révolution. Il la jugea propre à éteindre les haines, et à faire disparaître la distinction fâcheuse que l'opi-

fl) Séance de la Cliambre des pairs, du 4 mai 1824. ■2) Discours de i\i. do Montalembert, du 30 mars 18i2o.

Il ion s'obslinait à maintenir entre les propriétés patrimoniales et nationales. Il y était d'ailleurs personnellement désintéressé. Si un amendement qu'il proposa eût été admis, les héritiers du sang eussent seuls joui du bénéfice de l'indemnité, et les lois imprescriptibles du droit naturel eussent triomphé des règles étroites du droit civil.

Mais, parmi les projets de loi que soutint le noble pair, il n'en est aucun qui ne fut accueilli avec plus de marques d'impopularité que le projet sur le droit de primogéniture et les substitutions , et il n'en est aucun sur lequel il ait développé des vues plus générales , plus élevées, avec une mesure aussi supérieure àl'esprit de parti , qu'il obligea de respecter sa parole, tant elle eut l'accent de la conscience, et semblait inspirée par la libeiié. Il établit que nos lois sur les successions n'étaient compatibles qu'avec le régime républicain et le régime absolu, et que la monarchie constitutionnelle périrait si elle n'était appuyée sur le droit de primogéniture uni au droit hmité des substitutions. « Je ne vois, disait-il, et ne puis voir dans le morcellement illimité du sol, et dans ses désastreuses conséquences, que des éléments de servilité ou d'anarchie, de despotisme ou de républicanisme ; et certes. Messieurs, ce ne sera ])oint avec de tels éléments que nous pourrons nous llatter de transmettre à nos en fonts les nobles et précieuses institutions que nous devons au plus sage des rois. Nous tomberons dansla servitude ou dans le chaos révolutionnaire; la chute est inévitable. Chose incompréhensible! Nous voulons des libertés, desinstitutions.

lies garanties, des limites an pouvoir ministériel, et nous conservons bien soigneusement une législation qui établit parmi nous une quantité de petits propriétaires, bien indigents, bien exclusivement occupés de leurs nécessités domestiques. Nous voulons être forts contre Tai'bitraire, et nous chérissons cette désespérante subdivision du sol qui , pour me servir de la pensée d'un orateur de l'autre chambre (M.Royer-Collard),reZègfi<e tristement chacun de nous cm fond de sa faiblesse individuelle. Ignorgns-nous donc qu'un peuple courbé sous les exigences du morcellement illimité, disséminé, éparpillé sur des morceaux de terre, n'est et ne peut être que la propriété des agents du fisc et des fonctionnaires salariés? Si ce peuple a des droits, s'il a des institutions, ce sont des simulacres ; car il ne peut ni exercer les uns ni conserver les auti'es. Remarquez, Messieurs , une étrange et bizarre inconséquence. De toutes parts, on entend les partisans du partage à l'infini de la propriété foncière , s'élever en même temps contre la centralisation ; demander, comme l'a fait un noble pair (M. le comte Mole), l'organisation des communes, une loi municipale. Mais un moment de réflexion ne devrait -il pas suffire pour leur démontrer que la centralisation, ce fïéau du gouvernement représentatif, est la conséquence inévitable du morcellement de la propriété foncière, de la disparition du pati'imoine des familles? Dans un pays où on ne trouve que des individus sans consistance politique, des fortunes temporaires, accidentelles, des existences éphémères et sans influence locale; je le demande, dans un

tel pays, rornmouf espérei- d'autre chose qu'un système de centralisation et de bureaucratie (1). » Nous aimons mieux citer ces paroles que de les traduire; elles initient le lecteur dans le secret d'une vie politique qui a été trop promplement terminée , mais qui , en laissant des reiirets , n'a laissé le souvenir d'aucune contradiction. Il est facile de voir où le noble comte a puisé les élans vigoureux et les principes indépendants qui l'ont recommandé à l'attention publique pendant le cours de la dernière session, lorsque la publicité des séances de la Chambre des pairs , qu'il avait toujours réclamée, permit au pays d'entendre sa voix.

Un amour si persévérant de la liberté, un langage si ferme et sincère, ne plurent pas au pouvoir. M. de Montalembert s'aperçut souvent qu'on ne se souvenait plus de ses services ni de son long exil, et il laissa un jour échapper cette douleur de son unie, avec l'accent d'une résignation touchante : « Émigré, rentré en France à l'époque de la Restauration, ayant perdu père et mère dans l'exil, il me semblait pouvoir espérer que mes opinions politiques seraient à l'abri de fausses interprétations ; l'expérience m'a démontré le contraire. Nous vivons dans un temps où les antécédents comptent pour peu de chose. Ce que les passions demandent avant tout, et elles ont encore un grand empire parmi nous, c'est une abnégation complète de son indépendance, une soumission aveugle aux idées dominantes du moment, dusseul-elles nous précipiter d(i)is l'a-

1) Séance de l;i Ghaiulivf des pairs, du 30 mars 182<).

Mme (1). )) Hélas! l'abîme s'est ouvert. Celui qui avait annoncé à Louis XVIII son rétablissement sur le trône de ses aïeux a vu toml)er ce trône antique encore une fois, et, descendu Inentôt lui-même au lieu où tous les exilés se retrouvent, il n'a point porté d'heureuses nouvelles à la famille de saint Louis.

Soit que ces plaintes eussent été entendues, ou que le pouvoir de M. de Villèle penchât vers sa chute, en i82G le comte de Montalembert rentra dans la carrière diplomatique par sa nomination au poste de ministre plénipotentiaire à Stokholm. Il s'y rendit en -1827. Un cruel malheur le ramena surla terre de France, au mois d'octobre 1829; il n'y revit plus sa fdle. Il lui avait donné, sous le ciel du nord, un baiser que son front ne devait plus recevoir, quoique ce front n'eût encore que quinze ans. Ce coup accabla le malheureux père. Son àme , accoutumée à prendre tout avec énergie , prit ainsi la mort dès qu'il l'eut rencontrée sur son chemin, et il ne sortit du tombeau de sa fille que pour entrer dans le sien. Un changement total s'opéra dans sa vie : la musique, le dessin, les arts, le monde, tout ce qu'il avait aimé et qui le rendait d'un commerce infiniment aimable, ne fut plus qu'une distraction importune jetée cà et là entre lui et sa fille bien-aimée. Il se retira de la société pour ne plus vivre qu'auprès de sa femme et de ses deux -Ils, avec la pensée profonde de la religion et de la mort; et quand éclata, comme un coup de foudre, la clmte d'un trône dont il avait partagé vingt-deux ans

;■]) Séance de la Chambre des pairs, du l 't avril 18-25.

la longue misère, il sentit ce je ne sais quoi d'un homme de forte trempe dont Dieu brise les liens, qui accepte le défi, et se prépare à remplir sans peur la dernière part de sa mission. Que les jugements de la foule sont insensés! Quand on voyait naguère à la tribune cet homme indépendant jeter ses paroles comme elles lui venaient, hardies, accentuées, toujours généreuses, mais avec quelque chose de sauvage ou d'inculte , avouant sans détour qu'il ne pensait plus comme il avait pensé autrefois , quoiqu'il y eût au fond de ses idées politiques une rare harmonie, on ne savait qu'accuser en lui, ou l'imprudence, ou l'habileté de l'orateur, moins grande que son àme. Hélas! c'étaient les derniers sons de cette àme qui se sentait brisée avant le temps, et qui , éclairée d'une lumière nouvelle sur le cercueil de sa fdleet sur les ruines de cinquante ans, parlait sans tenir compte des hommes, disait la vérité avec une sorte de désespoir, avec la crainte douloureuse que la patrie ne rendit pas justice aux efforts d'un homme dont elle n'avait pas connu la jeunesse , et dont la mortallait lui cacher les dernières intentions. Il ne découvrit qu'au bout de sa carrière le parti auquel il avait appartenu toute sa vie. Solitaire jusque-là dans ses opinions, il ne savait pas se dire à lui-même dans quelle classe politique il fallait le ranger, lorsque la bannière de la liberté se leva à côté de celle de Dieu en Belgique, en France et en Pologne. Il comprit alors ce qu'il était, il jugea son existence tout entière, et s'expliqua le destin des rois. Je n'ai pas vu vivant l'homme dont je raconte les pensées aux catholiques.

— ^2ti8 —

Mais, quoique je ne l'aie pas connu , je puis raconter ses pensées : je les ai lues clans uneàme qui ne trompa jamais ni Dieu ni les hommes.

La monarchie avait donc failli : la terre foulée par tant de rois puissants avait manqué sous les pieds de leurs petit-fils. M. de Montalemhert , qui n'était en France qu'en vertu d'un congé, fut révoqué de ses fonctions d'ambassadeur. Il prêta serment au nouveau chef de l'État, le dO août 1830, sans dire d'autres paroles [que celles-ci : (( Je le jure. » Depuis ce moment il ne cessa de paraître à la tribune pour y défendre pai' l'énergie de sa parole tous les droits de la France, ses libertés, son honneur, sa gloire, tout ce qui était juste et grand. Il ne laissa passer aucune parole honteuse sans la relever, aucune loi illibérale sans la combattre, aucune réclamation constitutionnelle sans la soutenir. Il était toujours là ; il parla plusieurs fois seul sur les aflaires enlevées aux délibérations par la rapidité des scrutins. Seul il éleva la voix en faveur de la Pologne; il n'est descendu de la tribune des pairs sur ce malheureux pays d'autres encouragements que ceux qui tombèrent de sa bouche. Les interruptions fréquentes qu'il éprouvait, les soulèvements de la Chambre ne le découragèrent jamais; il reparaissait le lendemain plus fort que la veille. Tous les organes de l'opinion s'étonnaient de tant d'activité et de constance dans un homme qui ne s'était montré jusque-là que de loin en loin à la tribune, et ils ne comprenaient pas quel était le ressort secret de cette subite exaltation. Quoique le souvenir de ses derniers travaux soit encore pré-

■^t'iil à loiis les esprits, du inoins à Tosprit des eatlioliques, qu'il nous soit permis de rappeler brièvement l(^s plus remarquables. L'ordre chronologique n'est pas (.'.elui de l'éloquence , mais c'est quelquefois celui du cceui*.

Le 11 août 1830, la Chambre s'occupait de l'adresse au roi. M. de Montalembert, tandis que tout tremblait encore devant le peuple , demanda qu'on ne parlât au roi de la France qu'en ces termes : La France monarchique et constitiftionnellp.

Le 18 septembre, il faisait l'éloge de la loi qui attribuait au jury la connaissance des délits de la presse, et rappelait la constance de ses attaques contre la censure.

Le 29 décembre, il prononçait un excellent discours contre la confiscation du fonds commun de l'indemnité, et demandait la suspension de cette mesure jusqu'au moment de la guerre.

Le 24 février 1831, il voulait que les colonels et lieutenants-colonels delà garde nationale fussent nommés par l'élection, et non par le roi. Il attribuait la chute de tous les gouvernements passés à la non-intervention du peuple dans ses affaires.

Le !'''■ mars , discours contre la formation d'une légion étrangère à l'intérieur, dans la crainte qu'elle ne favorisât le despotisme. — Kloge intrépide de Lt conquête d'Alger, reproches énergiques au gouvernement sur son ingratitude à l'égard des vainqueurs de l'Afrique.

Le 2 inars, M. de Montalembert s'oppose à ce qu'on

discute en iiéance secrète l'adresse au roi sur les lamentables événements de février.

Le 3 mars, il attaque seul l'ensemble de la loi municipale et la centralisation, demande le suffrage universel et l'élection des maires. « C'est surtout, dit-il, dans l'organisation de la commune que l'intervention des masses doit avoir lieu. C'est là où il faut se hâter de l'établir. C'est là où il faut planter non l'arbre de la liberté, mais le principe de l'élection dans toute sa plénitude. » — Le même jour, il flétrissait les traités de 1815, et parlait pour la première fois de la Pologne.

Le 8 mars, il défend la pétition de V Agence générale en faveur de la liberté d'enseignement, et termine ainsi son discours : « Comme Français et catholiques, nous demandons, nous exigeons même, puisque tel est notre droit, la liberté de l'enseignement pour tous. Cette liberté est indispensable au bonheur de nos fomilles, au maintien de l'autorité paternelle, et, pour ma part, je ne cesserai de la réclamer aussi longtemps que j'aurai un siège et une voix dans cette enceinte. » L'infortuné ne s'assiéra plus sur ce siège , et sa voix ne s'élèvera plus en faveur des catholiques; mais les catholiques n'oublieront jamais celui qui fut leur défenseur, et se déclara hautement leur frère.

Le 22 mars, à propos de la loi sur les crédits extraordinaires , le noble comte examine la politique du ministère à l'extérieur, qui se réduisait depuis six mois à être fort avec les faibles, et faible avec les forts. Tl s'indigne contre les traités de 1815, les protocoles

(le Londres, la lâcheté luinislérielle à l'égard de la Pologne, et s'écrie : (<. La Pologne sanglante, abandonnée, monrante dans les convulsions d'une longue et cruelle

agonie, apparaît ù mon imagination La France

connaît ceux qui ont paralysé son Lras; elle connaît ceux qui ont étoufle la manifestation de ses vœux pour un peuple de guerriers qui a partagé toutes ses gloires et toutes ses infortunes. Oui, elle les connaît, et elle ne leur pardonnera jamais. Je n'hésite point à le dire, la plus grande faute du cabinet français a été l'abandon de la Pologne : faute immense dans ses conséquences, irréparable dans ses résultats. En effet, le rétablissement de la Pologne a été reconnu par tous les partis, par toutes les opinions, comme une des grandes nécessités de l'époque. Eh bien ! Dieu lui-même relève cette barrière ! Dieu relève cette grande et généreuse nation polonaise, comm.e pour doubler nos forces et protéger l'Europe, et nous l'abandonnons ! Et nous ne voyons pas que sa ruine servira d'un pont de sang pour arriver jusqu'à nous! ))

Le 29 mars, il s'élève avec énergie contre la loi sur la procédure des délits do la presse qui enlève aux prévenus la garantie d'une instruction préalable, contrôle système général du gouvernement, et contre la spoliation des forêts en particulier.

Le 30 mars, M. de Montalembert discute la loi électorale, réclame le suffrage universel, et provisoirement l'abaissement du cens à cinquante francs, qui eût au moins donné quinze cent mille électeurs pour un peuple de trenle millions d'hommes.

Le 18 avril, le noble pair parla pour ravaut-deniière fois. Sou discours roula sur la position générale de la France en Eiu'ope, sur les moyens qu'on eût pu employer pour obtenir une glorieuse paix , au lieu de sacrifier l'honneur à la crainte d'une guerre devenue inévitable, parce qu'on n'arrête pas la guerre avec la li'icheté. Le maréchal Mortier, qui se trouvait au pied de la tribune, lui ayant reproché d'être trop passionné : « Oui, je le suis, répondit-il, je suis passionné pour la gloire et l'honneur de mon pays. » Il ne savait pas encore quelle funèbre preuve il donnerait bientôt de la sincérité et de l'ardeur de cette passion.

Le lendemain, il prit encore la parole : ce fut pour faire écarter la proposition de mettre hors la loi française la branche aînée des Bourbons. Après avoir rendu ce témoignage d'un ancien amour à des princes malheureux , terminant ainsi sa carrière comme il l'avait commencée, il tomba bientôt malade, et ne se releva plus. Sa maladie était, d'après l'opinion unanime des médecins , le produit d'un travail excessif et d'une application trop étrangère à la vie précédente de l'orateur. La complication de ses affaires domestiques vint ajouter à toutes ces agitations. La pensée de l'humiliation de son pays le dévorait aussi. Son organisation, quelque forte qu'elle fût, ne put résister à de si rudes épreuves ; la sève de la vie fut épuisée par ce dévouement sans relâche et sans fruit.

Soit que la mort de sa fille bien-aimée lui eût révélé la sienne, soit que Dieu éclaire ses serviteurs aux approches de leur fin, M. de Montalembert annonça, dès

le premier jour, que sa maladie était uiortelle, et toute sa peusée se tourna vers l'éternité. Il ne la ramenait du ciel que pour entretenir sa famille du sort qu'il lui laissait, se fiant à la Providence du soin de le remplacer, interrogeant son fils d'une voix chaque jour plus faible et plus rare sur les affaires des catholiques ; et quand l'espérance de la vie le reprenait, ce qui arriva surtout quand il n'y avait plus d'espérance, il disait des choses infiniment touchantes sur la vie chrétienne qu'il voulait mener avec son fils. Il commimia avec la plus fervente piété. La mort étant proche, il faisait un effort pour demander encore une fois le pain de la vie, qu'il ne pouvait déjà plus porter, et un léger égarement se mêlant à sa pensée, qui errait parmi tout ce qu'il avait aimé, il priait son fils de venir communier avec lui. Son âme luttait tous les jours entre le souvenir de sa fille enlevée à quinze ans, et l'amour infini qu'il portait aux débris de sa famille. Cet amour l'eût sauvé s'il avait pu l'être. Mais la voix de sa fille fut plus puissante au fond de sa tombe que la parole de ceux qui étaient restés; il s'en alla, par une pente naturelle, vers le cercueil : il y avait bientôt deux ans qu'il n'avait embrassé sa fille. Pourtant depuis trois jours on avait conçu un plus grand espoir, la maladie avait suspendu son activité ; lorsque le 20 juin, à trois heures de l'après-m.idi , une crise violente se manifesta. Le malade repoussa doucementles remèdes, en disant : a Je mourrai ce soir par l'ordre de Dieu. » Sur le soir, il reçut le dernier sacrement des chrétiens, et quand l'aurore du lendemain se leva, ses yeux ne pouvaient plus voii'

que la lumière de l'éternité. Il avait vu celle du monde cinquante-trois ans.

Telle a été la vie du comte René de Montalembert. Longtemps étranger à la France, inconnu du peuple , ignorant les cours , la solitude aurait environné d'un peu d'amertume la fin de sa carrière, si le malheur et la religion n'avaient élevé son âme bien au-dessus des illusions de la faveur. II recueillit en secret, dans les derniers temps, des témoignages d'estim.e dont la vérité touchante l'eût consolé , s'il avait eu regret aux sympathies éphémères des partis. Un grand nombre de bons citoyens c{ui lui étaient inconnus lui adressèrent, des divers points de la France, des félicitations que sa famille conservera parmi ses titres de noblesse. Les catholiques encouragèrent aussi ses généreux combats pour leur cause. Ce n'est pas qu'il partageât toutes nos opinions : il avait conservé pour une famille exilée un intérêt encore plus tendre que le nôtre, soit à cause de notre âge plus jeune, soit parce que la foi nous relirait davantage des hommes. Il était aussi profondément attaché aux ruines de l'aristocratie; il les regardait comme sacrées, comme les reliques des siècles anciens protégeant les siècles nouveaux, et il n'avait vu qu'avec peine nos attaques contre la Chambre des pairs , dont il avait toujours défendu l'honneur. Si la Chambre avait suivi ses conseils et imité ses exemples, peut-être aujourd'hui elle aurait une autre part dans toutes les destinées de la Finance. Mais je dois ici m'arrèter, me souvenant que j'écris la vie du premier pair catholique de l'ère nouvelle : c'est le nom que nous lui gar-

(lerons clans notre mémoire, si nous ne sommes pas ingrats envers lui; il renferme l'idée de tout ce qu'il aima, la religion, la liberté et l'honneur héréditaire.

Avant de quitter sa tombe, je la regarderai encore une fois, je veux voir l'écusson du chevalier chrétien. C'est la croix des croisades. Longtemps elle avait été sans légende, ayant assez de gloire pour se taire, jusqu'au jour où, dans l'exil, une noble modestie y grava ces mots: Cccidi, sedsurgam. Cette double prophétie commence à s'accomplir : la croix se relève, et le nom de l'exilé a désormais, dans le souvenir des catholiques, une durable urandeur.

DISCOURS

PRO^o^cE

Page 1