GENERAL DROUOT
Monseigneur (1), Messieurs ,
La France venait d'être visitée par les plus gi-ands revers de son histoire. Tandis que les flots emportaient loin d'elle l'homme qui lui avait ouvert dix fois les capitales dumonde,ses propres chemins luiramenaient de tous côtés les débris vaincus de ses légions. On vit alors un jeune p,énéral, qui avait en vain défendu la patrie jusqu'au dernier quart d'heure, abdiquer le service militaire et rentrer volontairement sous le toit de sa famille, où ne le conviaient ni les jouissances de
(1> Monseii^ueur Mcnjaud, évéque de Nancy et do Toul.
la fortune ni les grandeurs du sang. 11 rapportait aux siens vingt années de guerre, des grades obtenus lentement l'un après l'autre, des titres qui n'effaçaient point l'éclat de son mérite personnel , un nom connu de la France et respecté de l'armée. Mais si belle que fut cette part d'un soldat , elle ne l'avait point conduit au premier degré derillustration. Il n'avait pas, comme d'autres, présidé au sort des batailles, dirigé des sièges, conquis et gouverné des royaumes ; il avait toujours eu devant sa gloire une gloire plus haute que la sienne. Une fois rentré dans la vie domestique, il ne la quitta plus; in.sensible aux occasions qui venaient tenter sa solitude , il laissa ses compagnons d'armes poursuivre dans des sentiers nouveaux une carrière qui n'était point achevée, et pour lui, plus modeste que fatigué, il se crut au terme de tout ce qui pouvait lui donner encore de l'empire et du renom. L'âge et les maux du corps semblèrent correspondre à ces pensées de retraite, et, sans lui ôter jamais la pieuse activité des devoirs obscurs, achevèi'ent de jeter sur son existence un voile de plus en plus profond, jusqu'à ce qu'enfin, rassasié de jours, mais prêt encore à vivre, il entendît cette voix qui vient d'en haut, et qui appelle tout homme, quel qu'il soit, au tribunal de Dieu.
La France avait eu le temps d'oublier ce vieux serviteur. Trente-deux années pleines d'événements la séparaient de l'époque où il avait cessé de combattre pour elle, et le bruit de sa lin ne devait, ce semble, éveiller dans les nouvelles générations qu'un souvenir aflaibli et une louange sans caractère. Il n'en fut pas de la
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sorte, La rnort le ressuscita tel que les premiers jours du siècle l'avaient vu aux champs de VVagram, de la Moskowa , tle Lutzen et de Bautzen , de Dresde et de Hanau ; elle le montra tirant dans Waterloo le dernier coup de canon de la France ; elle lit revivre des mots fameux qui avaient été dits de lui ; elle amena la France tout entière visiter son jardin, sa maison, et regarder son visage encore une fois. La piété publique lui composa de royales funérailles, et l'opinion, voulant exprimer la pensée commune, rencontra pour parler de lui des expressions qui venaient du cœur de tous. Quel était donc cet homme? Qu'avait-il fait? Quelle avait été sa vie? Pourquoi, parmi de plus illustres, était-il plus cher et plus admiré? Je viens vous le dire, Messieurs, quoique vous le sachiez tous ; je viens, en vous entretenant de cette belle carrière, rendre au héros que nous avons perdu un honneur religieux, donner à votre âme une consolation qu'elle recherche, et peut-être aussi à nos contemporains des enseignements qui les toucheront, puisqu'ils sortiront d'une vie honorée de tant d'amour et consacrée par tant de respects. C'est avec cette triple intention, et sous la garde de Dieu, que je commencerai l'éloge du très-bon , très-grand , trèsmémorable soldat et citoyen, Antoine Drouot, général d'artillerie , gouverneur de l'île d'Elbe, commandant de la garde impériale, grand-croix delà Légion d'honneur, comte de l'Empire et pair de France.
L'homme qui devait un jour porter tous ces titres et mêler son nom aux plus célèbres événements de l'histoire moderne, était né à Nancy, le il janvier i774.
d'une famille plébéienne el pauvre, qui vivait, honnêtement dans cette ville du rude métier de la boulangerie. Dieu leur avait donné douze enfants ; Antoine Drouot était le troisième, des douze. Issu du peuple par des parents chrétiens, il vit de bonne heure dans la maison paternelle un spectacle qui ne lui permit de connaître ni l'envie d'un autre sort, ni le regret d'une plus haute naissance ; il y vit l'ordre , la paix , le contentement , une bonté qui savait partager avec de plus pauvres, une foi qui en rapportant tout à Dieu élevait tout jusqu'à lui, la simplicité, la générosité, la noblesse de l'âme, et il apprit de la joie qu'il goûta lui-même au sein d'une position estimée si vulgaire, que tout devient bon pour l'homme quand il demande sa vie au travail et sa grandeur à la religion. Jamais le souvenir de ces premiers temps de son âge ne s'eflaca de la pensée du général Drouot; dans la glorieuse fumée des batailles, auxcôlés mêmes de l'homme qui tenait toute l'Europe attentive, il revenait par une vue de cœur et un sentimentd'actiou de grâces à l'humble maison qui avait abrité avec les vertus de son père et de sa mère la félicité de sa propre enfance. Peu avant de mourir, comparant ensemble toutes les phases de sa carrière , il écrivait : «c J'ai « connu le véritable bonheur dans l'obscurité, l'inno- « cence et la pauvreté de mes premières années. ^ Puisque tel était le charme qui rappelait le héros vers les commencements de lui-même, approchons -en de plus près, et cherchons dans quelques vestiges subsistants ce qu'il y avait donc de si aimable en cette enfance demeurée si chère.
Le jeune Drouol s'était senti poussé à l'étude des lettres par un trt's-précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la porte des Fj-ères des Ecoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l'entrée parce (|u'il était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire, lui permirent, avecTâge, de fréquenter des leçons plus élevées, mais sans lui rien épargner des devoirs et des gênes de leur maison. Rentré de l'école ou du collège, il lui fallait porter le pain chez les clients, se tenir dans la chambre publique avec tous les siens, et subir dans ses oreilles et son esprit les inconvénients d'une perpétuelle distraction. Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie, et le pau\Te écolier devenait ce qu'il pouvait, heureux lorsque la lune favorisait par un éclat plus vif la prolongation de sa veillée. On le voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures du matin, quelquefois plus tôt, il était debout ; c'était le temps où le travail domestique recommençait à la lueur d'une seule et mauvaise lampe. Il reprenait aussi le sien ; mais la lampe infidèle, éteinte avant le jour, ne tardait point de lui manquer de nouveau; alors il s'approchait du four ouvert et enilammé, et continuait, à ce rude soleil, la lecture de Tite-Live ou de César.
Telle était cette enfance dont la mémoire poursuivait le général Drouot jusque dans les splendeurs des Tuileries, Vous vous en étonnerez peut-être; vous vous demanderez quel charme il y avait à cela. Il vous l'a dit lui-même : c'était le charme de l'obscurité, del'in-
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nocence et de la pauvreté. Il croissait sous la triple garde de ces fortes vertus ; il croissait comme un enfant de Sparte et de Rome, ou , pour mieux dire encore et pour dire plus vrai, il croissait comme un enfant chrétien en qui la beauté du naturel et l'effusion de la grâce divine forment une fête mystérieuse que le cœur qui l'a connue ne peut oublier jamais. Drouot l'avait connue. Il avait puisé dans cette expérience de sa jeunesse la souveraine persuasion qu'il ne faut à l'homme, pour être heureux, ni richesses ni dignités, mais que le strict nécessaire suffit à la joie du corps , la culture désintéressée des lettres à la joie de l'esprit, l'accomplissement du devoir à la joie de la conscience, l'amour de Dieu et des hommes à la joie surabondante de l'âme tout entière. Il croyait à cela, il y croyait de toutes les forces de son être ; il faisait plus qu'y croire, il en avait la démonstration, le sentiment, le goût, la réalité vivante, au dedans de lui. Chaque mouvement de son cœur prenait sa source dans cette invincible et stoïque certitude. Ou plutôt, elle n'était pas stoïque, elle ne lui coûtait nuleffort. Elle était devenue sa nature même, et lui avait donné cette modestie surhumaine de désirs qu'on lisait dans tous ses traits comme dans toutes ses actions.
Il s'en fallut peu que le ciel ne cachât à la terre le trésor qu'elle possédait. A seize ou dix-sept ans , Drouot songeait à revêtir l'habit de Chartreux. Mais le cours des siècles et de la Providence avait amené sur le monde une heure célèbre : l'éternité nomma 1792, la France se leva, et avec la destinée des rois et des
nations, la (.lr>?4tin,';o do Di'ouol, fut <-llt'-niAme cliaugée.
J'ai tort de dire qu'elle fut changée; car elle ne le fut qu'extérieurement, et non pas dans son fond. Tel qu'il eût été dans les cloîtres de Saint-Bruno, calme , simple, vivant du devoir, méprisant la mort et la pauvreté, tel il le fut dans les camps, sous le feu de l'ennemi. De toutes les analogies morales, nulle n'est plus fi\ippante que l'analogie du religieux et du soldat. C'est la même discipline et le môme dévouement. Mais chez Drouot, à cause de l'extrême piu^eté de son àme , la ressemhlance était plus vive et plus remarquahle encore. Quoi qu'il en soit , la France avait hesoin de soldats pour défendre son indépendance contre les conjurations de l'étranger. Sans alliés au dehors, bouleversée au dedans par la ruine subite de toutes ses traditions sociales, privée de la plus grande partie de son ancienne noblesse militaire, elle avait besoin de trouver dans les générations plébéiennes le talent , le courage, la confiance et l'héroïque fortune qui pouvaient seuls la sauver. Elle les trouva ; elle les trouva non pas une fois et dans une heure d'exaltation , mais pendant vingt-cinq ans. Soit qu'elle prévint ou f{u'elle attendît les desseins de l'Europe, jamais, durant un quart de siècle, elle ne fut au-dessous de la tâche d'un peuple qui se détend contre tous. Il fallu! que la nature s'armât contre elle en moissonnant d'un seul coup toutes ses vieilles bandes , et encore n'eùtelle pas succombé, si les circonstances intérieures de sa vie lui eussent laissé la même foi et la même ardeur
qu'au commencement de cette jy-igantesque lutte. Drouot fut un des hommes que la Providence lui donna pour en soutenir l'efTort ; il parut au premier coup de canon, il tira le dernier.
C'était durant l'été de 1793. Une nombreuse et Hérissante jeunesse se pressait àChàîons-sur-Marne dans vme des salles de l'école d'artillerie. Le célèbre la Place y faisait, au nom du gouvernement, l'examen de cent quatre-vingts candidats au grade d'élève souslieutenant. La porte s'ouvre. On voit entrer une sorte de paysan, petit de taille, l'air ingénu, de gros souliers aux pieds et un bâton à la main. Un rire universel accueille le nouveau venu. L'examinateur lui fait remarquer ce qu'il croit être une méprise , et sur sa réponse qu'il vient pour subir l'examen^ il lui permet de s'asseoir. On attendait avec impatience le tour du petit paysan. Il vient enfin. Dès les premières questions, la Place reconnaît une fermeté d'esprit qui le surprend. Il pousse Fexanien au delà de ses limites naturelles ; il va jusqu'à l'entrée du calcul infinitésimal : les réponses sont toujours claires, précises, marquées au coin d'une intelligence qui sait et qui sent. La Place est touché; il embrasse le jeune homme et lui annonce qu'il est le premier de la promotion. L'école se lève tout entière, et accompagne en triomphe dans la ville le fils du boulanger de Nancy. Vingt ans après, la Place disait à l'Empereur : « Un des plus beaux « examens cpie j'aie vu passer dans ma vie, est celui « de votre aide de camp, le général Drouot. »
Vous ne m'eussiez point pardonné. Messieurs, si,
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sous le prétexte d'une certaine cliiinité de la parole, j'avais tenu hors de vos regards ces premiers pas de votre concitoyen dans la vie publique. Vous l'allez voir paraître sur les champs de bataille ; mais quelque gloire qu'il doive y acquérir, le triomphe de Châlonssur-Marne est un péristyle où vous aurez aimé à le reconnaître et à le saluer.
Un décret de la Convention nationale qui appelait au service les dix premiers élèves de la promotion où il avait été compris, ne tarda pas d'envoyer Drouot à l'armée du Nord en qualité de second lieutenant au d"" régiment d'artillerie à pied. L'armée du Nord avait à sauver Dunkerque assiégé par les Anglais et les Hollandais sous le commandement du duc d'York. Successivement chassé de toutes ses positions, l'ennemi s'était retranché au pied de la petite ville d'Hondtschoote, par où il couvrait encore les places de Bergues, de Furnes et de Dunkerque. Il s'agissait de l'arracher de ce poste, qui était son dernier point d'appui. L'armée française s'y porta deux fois sans réussir dans son attaque , à cause de l'artillerie qui la foudroyait. Dans une troisième tentative, Drouot, qui commandait la quatorzième compagnie de son régiment en l'absence du capitaine et du premier lieutenant, établit de luimême une batterie qui assura le succès du mouvement et le gain de la bataille par la prise de la redoute d'Hondtschoote. Un représentant du peuple vint lui adresser des félicitations. Drouot remarquant qu'on ne poursuivait pas les Anglais , dont la retraite était fort périlleuse, on lui lit entendre que le? troupes étaient
fatiguées ; « Des troupesvictorieuses, répondit-il, n'ont pas besoin de repos. »
Le service que rendit Drouot à la bataille d'Hondtschoote, il le rendit cent fois dans le cours de sa vie militaire. Mais tant qu'il occupa les grades inférieurs, la renommée n'en apprit que peu de cbose à la France. Doué d'un coup d'œil sûr, d'une intrépidité éi^ale à sa présence d'esprit, il possédait l'art d'obtenir du canon dans un moment donné un effet décisif. C'est ainsi que sur les bords de la Trébia, en 1799, il couvrit la retraite du général Macdonald , qui, avec les restes de l'armée de Naples, avait en vain tenté dans un combat sanglant de se faire jour à travers les forces russes et autrichiennes pour rejoindre Moreau dans le Piémont. Le général Macdonald , élevé aux premiers honneurs de la guerre, n'oublia point l'officier de la Trébia. Il le retrouva dans une occasion mémorable où Drouot avait à disputer contre une accusation capitale sa vie et son honneur, et il lui rendit un témoignage digne de tous les deux. Ce fut la source d'une amitié qui s'épancha de longues années dans une correspondance d'un intérêt touchant. On n'eût pu croire que tant de délicatesse ingénieuse et tendre sortît de l'âme de deux vieux soldats.
Laissez-moi suivre rapidement, Messieurs, ces commencements militaires de Drouot.
Avant d'être envoyé à l'armée de Naples , il avait passé de l'armée du Nord à celle de Sambre-et-Meuse, et pris part à cette grande bataille de Fleurus qui nous livra la Belgique et la Hollande. De l'Italie, il court
au Rhin sous lo commandement de Moreau, el il assiste à cette autre fameuse bataille de Hohenlinden qui eut pour couronnement la paix de Lunéville. Moreau remarque le jeune capitaine. L'apercevant un jour à sa table, il se prit à dire à ses officiers : «: Une «- des plus belles compagnies d'artillerie que j'aie « jamais vues, est la quatorzième du 1*''' régiment. « Elle était alors commandée par un enfant , et cet « enfant, ajouta-t-il, c'est le capitaine Drouot que (( vous voyez là. »
Une expédition navale destinée aux Antilles se préparait en 1804 dans le port de Toulon. Drouot partit sur l'escadre comme directeur de l'artillerie de débarquement. Il souffrait beaucoup en mer, et sans aucune relâche, si ce n'est quand, à la rencontre de vaisseaux ennemis, il entendait le bruit du canon : alors, reprenant ses sens et sa force morale comme par enchantement, il paraissait debout sur le pont, animé et maître de lui, jusqu'à ce que, le combat étant fini et le péril passé, le mal reprenait son empire avec une nouvelle énergie.
Dans la campagne de 1808, il assiste à l'attaque et à la prise de Madrid en qualité de major de l'artillerie à pied de la garde impériale. L'année suivante, il est àWagram, et, dans un moment d'hésitation de l'armée, il forme et porte en avant une batterie qui jette le troubleau plus fort des bataillons autrichiens. Plusieurs fois depuis, l'Empereur manifesta le regret de n'avoir pas l'endu à cette manœuvre toute la part qui lui appartenait dans le succès de cette grande jour m^e. 11 com-
mençait cependant ù connaître Drouot, que le général Lariboissière mourant luilégua plus tard commeleplus beau présent qu'il pût lui faire. Il le nomma officier de la Légion d'honneur sur le cliamp de bataille, et peu après baron de l'Empire.
La campagne de Russie s'ouM'it. Drouot se trouva aux principales affaires avec la garde impériale. Il fut nommé commandeur de la Légion d'honneur à la Moskowa, où son artillerie se signala de nouveau. Un genre de mérite plus haut et plus rare allait achever de le rendre cher à l'Empereur. Les éléments s'étaient déclarés contre la France. Ces héroïques bandes qui, de Lisbonne à Moscou , des Pyramides à Berlin , n'avaient pu rencontrer de vainqueurs, s'étonnaient à la fin de sentir leur poitrine oppressée et leurs bras hésitants. La Providence avait fait un signe à la nature, et le cœur de ces hommes, hardis tant de fois à l'encontre de toutes les fortunes, se voyait pris de faiblesse pour la première fois. La science ni le courage militaire ne suffisaient plus à les sauver; il y fallait une autre science, un autre courage. Pardonnez, Drouot, si nous parlons sur votre tombe des désastres de la patrie; vous vivant, nous n'eussions osé vous en rappeler le souvenir, ni pour vous plaindre, ni pour vous louer. Votre àmeen souffrait encore après trente ans; elle en comptait chaque année les douloureux anniversaires; et vous n'eussiez pas cru possible qu'on tirât de nos malheurs quoi que ce soit qui pût aller à votre gloire et la grandir. Pardonnez si tous nos respects vous survivent, excepté celui qui nous empêcherait de vous reconnaître
tout entier! Il fallait, disais-je, aux victorieux fugitifs lie Moscou, une autre science et lui autre courage que ceux du soldat; il leur fallait la science de la force morale, le courage de souffrir et d'espérer toujours. Drouot les avait. Il eût pu croire sans trahison qu'il les avait pour lui seul , et qu'il ne devait pas prodiguer cet incomparable et si opportun trésor. Mais il n'étail pas capable d'une telle avarice de sa vertu. Sans s'inquiéter s'il en aurait assez pour tous, il résolut de !a communiquera ses com.pagnons d'armes, à ceux du moins qui lui étaient particulièrement confiés, et qui allaient partager avec lui le sort de cette formidable aventure. Chaque matin donc, en plein air, comme s'il eût été sous le ciel de Naples, il ùtait son uniforme, ouvrait le col de sa chemise, appendait un miroir à l'affût d'un canon, se faisait la barbe et se lavait le visage devant toute sa troupe. Il n'y manqua pas un seul Jour, à quelque degré douloureux que la température descendît. La Providence récompensa son dévouement. Il ramicna jusqu'en Pologne toutes ses batteries, sans avoir perdu un seul canon. C'est vous dire assez qu'il n'avait pas seulement sauvéle matériel, mais qu'il avait eu le bonheur de sauver aussi la plus grande partie de ses enfants.
L'Empereur le nomma immédiatement général de brigade d'artillerie, et l'attacha à sa persomme comme aide de camp. C'était en janvier 1813.
Tant que, la France avait été victorieuse, c'est-à-dire pendant vingt ans, Drouot, malgré ses services, était demeuré dans un rang inférieur et comme à l'arrière-
garde de la gloire. 11 avait vu se former dans les batailles tous nos capitaines renommés, les Jourdan, les Hoche, les Marceau, génération primitive d'où avait fleuri le rameau plus fécond encore de l'empire, les Victor, les Macdonald, lesDuroc, les Lannes, les Bessières, et tant d'autres à qui le discours, pour obéir aux lois de la sobriété, ùùi bien bien plus défaut que la mémoire. Tous , vivants ou morts , étaient parvenus avant nos revers au comble de la réputation et des honneurs. Drouot seul était en retard de son immortalité. Comme une plante modeste et peu hcàtive, il s'était caché à l'ombre des grands noms, et Dieu, se servant de sa vertu môme pour eu suspendre l'éclat, l'avait réservé à nos jours de malheur. La France fut étonnée d'apprendre, au bruit des campagnes de 1813 et de 1814, qu'elle possédait depuis longtemps le premier officier d'artillerie de l'Europe. Elle sut que le coup décisif des batailles de Lutzen, de Bautzen, de Wachau, avait été porté par ces immenses batteries de cent et cent cinquante bouches à feu, que le général Drouot rassemblait et conduisait avec une dextérité fabuleuse, et qui suppléaient par leur soudaine action à l'infériorité numérique de nos armées. Elle admira un mérite si lent à se produire ; elle en aima l'à-propos touchant ; elle considéra Drouot comme le dernier rejeton de cette généreuse lignée qui avait commencé à Jemmapes, et qui devait finira AVaterloo. Elle rattacha son souvenir au souvenir éloquent de ces combats où la victoire elle-même était mélancolique et découragée, parce qu'elle donnait la gloire sans donner le salut. L'Empereur en jugea comme la
France. Il discfi-iia dans son aido de camp nn i^énie fi une intrépidité militaires qui lui foisaient dire à Sainte- Hélène, (( qu'il n'existait pas deux officiers dans le (c monde pareils à Murât pour la cavalerie, et à Drouot K pour l'artillerie. » Il le reconnut supérieur à un grand nombre de ses maréchaux, et capable de commander cent mille hommes, ainsi qu'il l'affirmait encore dans ses entretiens de l'exil. Mais ce qu'il y remarqua surtout, c'était la simplicité, le désintéressement , la religion , une trempe d'âme enfin qui était comme la résurrection des physionomies les plus pures de l'antiquité. Il l'appela le Sage de la grande armée. Et à mesure que décroissait sa fortune, voyant croître le dévouement de Drouot, il sentait mieux le prix de ce dernier et suprême présent que le Ciel avait fait à
a destinée.
On était à l'automne de 1813. L'armée française , réduite à quatre-vingt mille hommes parla déroute de Leipsick, s'avançait sur le défilé de Hanau pour s'ouvrir la route de Mayence. Mais un corps de soixante mille Bavarois l'avait prévenue , et battait avec une artillerie formidable l'issue du défilé. Le moment était solennel; il fallait gagner le Rhin ou périr. L'Empereur dit à Drouot : « Allez voir ce qu'il y a à faire. » Drouot pousse son cheval, et voit l'avant-garde française rejetée vn désordre parle feu et par la cavalerie de l'ennemi. Il marque de l'œil un terrain qu'il croit propice, et retourne cheixher l'ordre de faire avancer cinquante pièces de canon. L'Empereur veut juger par lui-même du lieu et de l'instant. Mais les boulets sillonnent la
terre et. brisent les arbres autour de lui. Drouot le fait, retirer, et met en position deux pièces qui sont immédiatement démontées. Il persiste; il enétablitdix autres, puis cinquante, et ouvre un feu terrible. A ce moment, la cavalerie bavaroise arrive à toute bride sur nos l)attenes. Drouot, qui était à, pied au milieu de ses canonniers, suspend le feu, attend l'ennemi, et écrase à propos, par une décharge simultanée, ces escadrons lancés à pleine course. Cependant ceux qu'épargne le hasard de la mort se précipitent de tout leur poids sur nos batteries ; un officier bavarois lève l'épée sur le général, et tombe lui-même avant d'avoir frappé. L'armée française était maîtresse du passage , et l'Empereur couche à Francfort le lendemain.
Hélas! l'héroïsme donnait encore de l'espérance au Jour et au défilé de Hanau ; il n'en donna bientôt plus. C'est pourquoi je ne dirai rien de vous, journées de 1814, où Drouot garda si bien à. côté de son maître la place qu'il y avait conquise , journées de Vauchamps , de Mormant, de Craone, de Laon ! Les décrets de la Providence avaient décidé que des journées plus fameuses encore que Ghampaubert et Montmirail ne sauveraient pas l'Empire. Mais quand tout est perdu, c'est l'heure des grandes âmes. Si l'Empire eût été plus fort que ses fautes et que ses ennemis, nous eussions vu le général Drouot porter le bâton de maréchal, siéger au sénat, et gouverner comme ministre le département de la guerre. C'était la pensée favorite de Napoléon pour leFabricius moderne; il lui disait quelquefois avec une affectueuse prévision : « Vous serez un jour mon ministre de la
« guerre. ,? Mais si liante qu'eût été cette fnrlnno pour le fils d'un aiHisan , elle eût pourtant trouvé à côté d'elle le souvenir et l'exemple d'une égale élévation. La ruine de l'Empire, en mettant le général Drouot aux prises avec le malheiu\ lui prépara une illustration qui n'a laissé autour de sa mémoire rien de semblal>le à lui. Il aimait l'Empereur et l'Empire avec une passion toute chevaleresque : l'Empire, parce qu'il l'estimait le plus haut point de gloire où la France fût parvenue depuis Charlemagne; l'Empereur, parce qu'il avait vécu avec lui pendant deux années de souffrances et de revers, et qu'il avait senti le cœur de l'homme à travers l'éclat du prince et l'orgueil du conquérant. La chute de ces deux géants, l'Empereur et l'Empire , fut pour lui un coup dont nous ne pouvons nous taire aucime idée, nous déjà si loin de ces événements, et qui n'y avons pris d'autre part que d'en lire sur un papier froid et souvent ingrat le pâle récit. Mais ceux qui avaient mis dans ce prodigieux édifice vingt années de leurs fatigues et de leur sang ; ceux qui avaient vieilli sur les champs de bataille entre la gloire et la mort à tout moment présentes et confondues, et c{ui dans l'élévation de la France croyaient avoir servi une cause patriotique et juste, ceux-là devaient éprouver, le jour où tomba cet ouvrage , une angoisse d'âme que nous aurions vainement l'espoir de peindre ou de ressentir. Drouot l'éprouva d'autant plus, dans son âpre et généreuse amertume, que seul entre tous il ne perdait rien. L'Empereur, si élevé de caractère que nous le supposions, ne pouvait échapper au sentiment profond de sa