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ruine perjsonnelto; d'autres avaient à .s'inquiêlerde leur part dans le nouveau règne qui s'inaugurait : pour Drouot, s'il n'eût regardé que lui-même, la fin de l'Empire était une délivrance depuis longtemps souhaitée ; il y avait déjà bien des jours qu'il aspirait à quitter la vie publique, et qu'interrogé par l'Empereur sur ses projets intimes, il avait répondu : « Sire, je ne désire <K qu'une chose, c'est de me retirer dans maville natale a. et d'habiter sur la paroisse où j'ai été baptisé. » L'homme qui disait cela , et qui a prouvé qu'il disait vrai , était assurément désintéressé quant à lui-même dans la catastrophe de son prince et de son pays. Elle ne le touchait que comme un simple soldat, et c'est pourquoi il en reçut le coup tout entier.
Il y eut à Fontainebleau un dernier lever. L'empel'eur ne fut pas surpris d'y voir Drouot. Quand il monta en voiture, après avoir dit adieu aux restes de la vieille garde, Drouot était encore avec lui. L'aide de camp du souverain avait résolu de partager la fortune de l'exilé. Vous attendiez cette conduite, Messieurs, vous en étiez certains, et pourtant le sacrifice était plus grand pour votre concitoyen que pour aucun autre. Dansunhomme qui aimait tant sa patrie, et qui avait toujours caressé l'espérance de briser sa carrière pour retourner au milieu de vous comme le plus obscur des Lorrains, il avait dû se passer un bien dur combat entre le penchant de la nature et l'appel de la fidélité. Le combat n'était pas entre l'égoïsme et le dévouement, mais entre deux héroïsmes. La balance pencha du côté du malheur. Dans les tristes jours qui précédèrent le départ.
Napoléon ileiuanda au général quelle était sa l'ortune, et sur sa réponse qu'elle s'élevait ù deux mille cinq cents francs de rente environ, il lui dit : « C'est trop « peu; on ne sait pas ce qui peut m'arriver; je ne « veux pas qu'après moi vous vous trouviez dans le « besoin, je vais vous donner deux cent mille francs. <y Drouot refusa, et voyant l'Empereur peiné, il lui dit : « Si Votre Majesté me donnait de l'argent à l'heure <( qu'il est, on dirait que l'empereur Napoléon, dans «; l'adversité, n'a trouvé des amis qu'à prix d'or, et on (( dirait de moi que j'ai suivi Votre Majesté parce que « j'étais payé pour cela. »
Les dernières grâces reçues par Drouot avant la chute de son maître était sa promotion au titre de comte de l'Empire et au grade de général de division. Il fut nommé gouverneur de l'île d'Elbe. En cette qua^ lité, il dut présenter, à la fin de 181-4, le budget des dépenses militaires pour l'année suivante. L'Empereur lui fit remarquer qu'il s'était oublié sur la liste des traitements, et lui en demanda la raison. (( Sire, répondit (( Drouot, Votre Majesté me loge, elle me nourrit, elle (( me fait donner un cheval de son écurie, lorsque j'ai i( l'honneur de l'accompagner dans ses promenades. « Mes dépenses se réduisent donc à mon entretien, à « un faible traitement pour mon secrétaire et aux gages ff d'un serviteur, et mon revenu, qui est connu de cr Votre Majesté, est plus que suffisant pour répondre c( à ces besoins. » Le budget lui ayant été rendu deux jours après', il s'y trouva porté pour une somme annuelle de six mille francs. C'est au souvenir de pareils
Iraits qu(! Napoléon tlisait de lui à Sainte -Hélène : « Drouol est un homme qui vivrait aussi satisfait, ('. [)our ce qui le concerne personnellement, avec qua- € ranle sous par jour qu'avec les revenus d'un souve- « rain. Plein de charité et de religion, sa morale, sa « probité et sa simplicité lui eussent fait honneur dans « les plus beaux jours de la république romaine. »
Le général Drouot, Messieurs, touchait au moment le plus difficile de sa carrière. En suivant Napoléon dans l'exil, il avait cru n'accepter qu'un sacrilice, celui de vivre loin de sa patrie et hors de la retraite qu'il s'était de tout temps préparée dans son cœur. 11 ne se doutait pas qu'il serait appelé à la terrible complicité d'un acte qui devait amener sur la France de nouveaux malheurs et de plus grands abaissements. Huit jours avant de quitter Tîle d'Elbe, Napoléon s'ouvrit à son fidèle serviteur, en lui faisant entendre que la nation le rappelait et qu'il rencontrerait de l'appui même à l'étranger. Malgré ces assurances, Drouot éprouva un sentiment de consternation, et n'omit rien de ce qui pouvait iléchir l'honmie inébranlable auquel il s'était dévoué. Tout fut inutile. Drouot, l'àme candide s'il en fut jamais, l'àme pour qui le devoir avait toujours été plus que la vertu et que le bonheur ensemble, parce qu'il avait été l'essence même de sa vie, Drouot se trouva en proie à la plus douloureuse des perplexités. Rentrer en France les armes à la main comme un aventurier, si ce n'était comme un traître, appeler sur son pays une seconde invasion, sacrifier à l'intérêt d'un homme l'intérêt de trente millions
d'Jioniiues, c'était là Vnn des cotés de la question : mais d'une autre part , abandonner l'Empereur, son souverain, son ami, un héros malheureux, un homme seul contre l'Europe, l'abandonner au moment de Teutreprise la }»lus périlleuse, quand un coup de t'asil peut-être allait lui faire un tombeau que vingt batailles et cent combats ne lui avaient pas fait : quelle lâcheté ! quel oubli des lois de l'honneur et de l'amitié! Le Sage de la grande armée roulait encore de tristes pressentiments dans son cœur quand les brises embaumées de la France accueillirent l'esquif de l'île d'Elbe, et enllèrent ce drapeau qui devait Do^er de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Drouot s'était décidé par l'idée du serment qu'il avait prêté à l'Empereur comme son nouveau sujet, son sujet de l'exil. Ce n'était pas à lui déjuger les actions de son souverain : il obéissait en soldat, c'était son devoir, le devoir de la recomiaissance et de la fidélité.
Nous ne comprenons plus guère aujourd'hui, Messieurs, ce pieux et chevaleresque empire de lafidéhté. Nous voyons dans nos princes les hommes de la nation, commis par elle au règlement de ses destinées, et nous estimons qu'il est des cas où le droit du chef doit succomber devant le droit du peuple, plus général et plus profond. Il ne semble pas que cette pensée, contenue dans de certaines bornes, soit contraire aux notions de la justice et de la souveraineté. Élever un homme si haut qu'aucun événement ne doive le précipiter jamais du pouvoir de commander, c'est une sorte d'idolâtrie qui perd le prince lui-même en l'exposant à ne plus
foiaiaitre de bornes parce qu'il ne coimait plus de péril. Mais il n'en est pas moins vrai que la fidélité est un des sentiments les plus généreux de notre nature, un de ceux à qui le raisonnement pardonne même en le combattant. Figurez-vous que vous avez vécu dans l'amitié d'un prince, qu'il a dépouillé pour vous la plupart des rayons de la majesté, que vous avez touché sa main, mangé à sa table, vu dans son cœur; qu'il a été votre compagnon d'armes, et que, côte à C(jte avec lui, vous avez cheminé dans les hasards de la vie. Supposez qu'il ait conquis votre admiration par des qualités que la grandeur n'aura pas détruites en lui, et que même, par une exception du sort commun des rois , il ait appelé sur sa tète une couronne de gloire plus belle que la couronne de sa naissance. Ajoutez qu'il soit devenu malheureux, que vous n'ayez plus rien à espérer de lui que des dangers, et qu'il réclame enfin votre foi comme le dernier asile de sa fortune périe. Rassemblez ces traits dans votre esprit : c'était la position du général Drouot, l'invincible prestige qui pesait , au retour de File d'Elbe, sur son cœur si pur et si droit. Le mal, s'il y en avait, était pour lui l'honneur même. Et si plusieurs s'étonnent du soin que je prends de le justifier, c'est qu'ils ne savent point tout ce que lui coûta cette cruelle position , et que d'en être sorti plus vénéré de tous, comme il en est sorti, est un des grands triomphes que l'àme d'un honnête homme ait jamais remportés sur les jugements du monde.
Faut-il maintenant vous peindre et même vous nommer, jour de Waterloo ! Vous trompâtes jusqu'au der-
nier moment le cœur des braves. La victoire se faisait un reproche et une douleur de les abandonner, elle qui s'était accoutumée à les servir jusque dans leurs revers. La veille, l'avant-veille, le matin même, le soir encore, elle était avec eux; l'Anglais et le Prussien, séparés par d'habiles manœuvres, allaient l'un après l'autre nous ouvrir sur leurs débris le chemin de Bruxelles. Tout à coup Dieu retira sa main. C'est en vain que, sous les ordres de l'empereur, Drouot multiplie son infatigable intrépidité, tout est perdu. Napoléon, enseveli dans des réflexions profondes, relève la tète, et dit encore une fois cette parole qu'il avait si souvent prononcée : t( Où est Drouot ? » Il ne devait plus la dire. L'air emporta cet adieu avec les dernières fumées du champ de bataille.
Quelques jours après, le général Drouot, qui avait été créé pair de France par un décret antérieur, parut à la tribune , et essaya , quoique FEmpereur eût abdiqué l'avant-veille , de ranimer le patriotisme public en exposant à la Chambre toutes les ressources qui restaient pour préserver la France d'un second envahissement de l'étranger. Sa voix se perdit dans le trouble et le découragement universel. Le gouvernement provisoire le nomma commandant de la garde impériale qui venait d'arriver sous les murs de Paris, espérant que mieux que personne, par l'ascendant de son caractère, il y maintiendrait la discipline et l'obéissance aux nécessités du moment. Ce moment était critique. Soixante - dix mille hommes de l'armée française étaient ralliés entre Paris et Laon ; d'autres troupes s'avançaient pour les
soutenir; une partie de la garde était devant Paris même; Paris contenait cinq cents pièces de canon de campagne. Il ne s'agissait plus des destinées d'un homme , mais de l'honneur national. La pensée de voir encore une fois, après une seule bataille, l'étranger maître de Paris, agitait jusqu'au fond le cœur du soldat. Il ne fallait qu'une heure et qa'un hasard pour qu'un mouvement militaire éclatât, et que personne ne fût plus maître de gouverner les événements. Le général Drouot comprit tout le péril , et que c'était un péril sans issue favorable pour les intérêts de la France. Un mouvement national sans doute eût repoussé l'étranger; il l'avait dit lui-même à la tribune, en invoquant l'exemple de Rome après la défaite de Cannes. Mais ce mouvement national n'existait pas, et nul n'était capable de le créer. Le commandant de la garde impériale n'avait donc qu'un devoir à remplir, qui était de maintenir l'ordre , de calmer les esprits , de leur inspirer la résignation aux volontés du Ciel, manifestées par des événements plus forts que tout le courage des hommes et que tout leur dévouement. Il y réussit. Le soldat reconnut et respecta la voix de l'homme qui , après avoir aimé Napoléon jusqu'à l'exil, et ne l'avoir pas quitté un seul instant depuis 1813, avait lui-même entendu la voix de la patrie lui demandant le sacrifice d'une fidélité qui ne pouvait alors que la desservir. La garde se laissa conduire sur les bords de la Loire, et entraîna par son exemple le reste de l'armée. Là Drouot prit sous ses yeux la cocarde blanche, et signa le premier l'acte de soumission au roi.
Il en est, Messieurs, qui regretteront peut-être de voir ce siiïne au front de Drouot. Ils auraient mieux aimé ne lui voir jamais d'autres couleurs que les couleurs de l'Empire. Pour nous , qui avons étudié sa vie , il est peu d'instants où il nous ait paru plus digne de ce nom de Sage que Napoléon lui avait donné. Il montra là sous une nouvelle face ce discernement et ce courage du devoir qui , en arrachant à l'homme le sacrifice de ses instincts les plus spécieux, l'élèvent à toute la gloire de l'homme de hien.
Drouot était encore à la tète de la garde lorsqu'il connut une ordonnance du roi dans laquelle il était proscrit avec d'aulres comme coupable de haute trahison. Rien ne lui était plus facile que de fuir. C'est le conseil de la prudence dans les moments où les passions politiques ne laissent pas aux hommes les meilleurs le sang-froid de l'équité. Mais Drouot n'était pas capable de vivre un quart d'heure sous le poids d'une accusation qui touchait à l'intégrité de sa conscience. Il quitta le jour même le commandement de la garde , et vint se présenter à Paris , aux portes de la prison de l'Abbaye. On ne voulut pas le recevoir. Il lui fallut faire plusieurs démarches pour obtenir son incarcération. Sur quoi il i\acontait plus tard avec une grâce parfaite qu'il n'avait sollicité que deux places dans sa vie, lesquelles lui avaient d'abord été refusées toutes deux : l'une chez les Frères des Écoles chrétiennes étant tout enfant, et l'autre à la prison de l'Abbaye.
L'instruction de son procès fut longue. Il demanda plusieurs fois la grâce d'être enfin jugé. Il ne l'obtiiil
qu'après une allenU^ et une captiviti'' de huit mois. Vn puissant intérêt l'avait suivi dans sa prison , et raccompagna devant le conseil de guerre qui allait prononcer sur son sort. Il établit toute sa défense sur ce point , qne l'empereur Napoléon était souverain véritable de l'île d'Elbe, sans aucune restriction des droits de la souvei'aineté; qu'il lui avait juré fidélité comme à un souverain reconnu de toutes les puissances de l'Europe, et sur la foi d'un traité qui permettait à quatre cents Français d'unir leur sort au sien. Il était un de ces Français. Quoi de plus sacré ! Avait-on voulu tendre un piège à ces soldats qui adoptaient le malheur et la patrie de leur Empereur tombé? Avaient-ils pu être ù la fois les serviteurs de deux princes et de deux pays , être liés par deux pouvoirs contraires , soumis à deux serments qui se combattaient? Lui Drouot n'en avait prêté qu'un. Il l'avait prêté à l'empereur Napolé(^i, son ancien, son nouveau, son unique souverain. En vertu de ce serment, il devait l'obéissance du sujet et du soldat; on l'avait réclamée de lui; il l'avait rendue en sujet fidèle, en soldat dévoué.
Cette défense, si simple et si généreuse qu'elle fût, avait pourtant quelque chose d'inouï. Une raison froide et impartiale pouvait y chercher des défauts; les passions politiques le pouvaient bien davantage encore. Mais la vie de Drouot s'était assise avec lui au siège de l'accusé ; il prouvait son innocence bien moins par le raisonnement que par Timpossibilité où l'on était de le croire coupable. L'esprit résistait peut-être; l'âme était persuadée que le général Drouot no s'était pas
Irûiiipé sur une question de devoir el (riionneur. Une émotion visible gagna les juges et rassemblée lorsqu'à la fin d'un discours simple et ferme comme son cœur, raccusé prononça ces paroles : « Telle a été ma con- («. duite dans les dernières circonstances ; je n'ai été « guidé que par l'honneur et les obligations qui m'é- « talent imposées. Tant que la reconnaissance , la fidé- (c^ lité aux serments, l'obéissance et l'attachement au i«, souverain seront des vertus parmi les hommes , ma « conduite sera justifiée aux yeux des gens de bien. « Quelques-uns trouveront peut-être que j'ai mal apte précié ma position, que je me suis exagéré les (.( obligations qu'elle m'imposait; mais j'ai suivi la « ligne que j'ai crue tracée par l'honneur, et je sef( rais coupable si je m'en étais écarté. Quoique je c< fasse le plus grand cas de l'opinion des hommes , je c^ tiens encore davantage au témoignage de ma con- (( science, et mourir plutôt mille fois que de résister « à ses impulsions. J'attends, Messieurs, avec une (( respectueuse confiance, le jugement que vous allez (( prononcer. Si vous croyez que mon sang soit né- (( cessaire pour assurer la tranquillité de la France, « mes derniers moments auront encore été utiles à « mon pays. »
Tout autre que Drouot eût succombé. Lui-même ne fut absous qu'à la minorité de trois voix contre quatre, et après six heures de délibération. Il dormait d'un sommeil paisible dans sa cellule de l'Abbaye lorsqu'on vint lui apporter la nouvelle de son acquittement. C'était déjà beaucoup. Mais Dieu préparait à son serviteur,
au soldat chrétien de la République et de l'Empire, un triomphe plus complet et digue de sa vertu. Le lendemain, vers le soir, une voiture vint le prendre à l'Abbaye par les ordres du roi, et le conduisit au château, où il fut introduit près de Louis XVIIL Le roi le reçut avec bonté, lui parla de l'attachement qu'il avait montré pour Napoléon , loua la reconnaissance comme la religion des grandes âmes, et ajouta qu'il comptait désormais sur sa fidélité. Le proscrit de la veille s'inclina respectueusement. Le roi, en le congédiant, lui dit que des ordres étaient donnés pour qu'il n'y eût point appel de la sentence du conseil de guerre, et que dès ce moment il était libre. Drouot traversa les appartements des Tuileries, qu'il ne devait plus revoir; il descendit cet escalier par où il avait vu monter tant de grandeurs évanouies, et lui-même, débris de ces grandeurs, fils d'un temps qui n'était plus, il prit sans regret et pour toujours le chemin de la solitude et de l'obscurité.
Ici, Messieurs, je devrais m'arrèter peut-être. Ce serait à vous, Lorrains, de vous lever maintenant, et de raconter au monde les trente années de paix qui ont achevé sous vos yeux cette vie sublim.e et modeste. Tant de qualités rares mais simples, tant de faits glorieux mais cachés, en composent le lissu, que la parole s'etTraie d'avoir à dire ce que le cœur, de tout le monde sent avec une éloquence qui lui coûte si peu.
Rien n'est plus difficile, même aux hommes supérieurs, que de supporter le repos. Quand l'àme et le
corps se sont habitués an li-avail solennel des grands événements, ils ne peuvent plus souffrir la simple et pacifique succession des jours. Cette paix froide leur est un tombeau. Ils regrettent le bruit, l'agitation, les alternatives des revers avec les succès , et toute cette tragédie des choses humaines où ils avaient naguère leur part et leur action. L'histoire ne compte qu'un très-petit nombre d'hommes qui aient passé de la vie publique à la vie privée en conservant, avec la tranquille possession d'eux-mêmes, la plénitude de leur grandeur. La plupart se consument dans un ennui vulgaire; d'autres demandent aux passions des sens l'oubli d'eux-mêmes et de leur dignité; les plus élevés succombent au poison mystérieux du chagrin. A regarder les vicissitudes qui avaient enlevé le jeune Drouot de la boutique de son père pour le porter au pied d'un trône et aux côtés d'un conquérant, il semble que nul plus que lui n'aurait dû éprouver, dans l'affaissement subit de sa destinée , le désespoir des souvenirs et l'impuissance de vivre avec soi. Qui avait vu davantage et plus vite? Qui avait passé en moins de temps par plus de contrastes et d'émotions? 11 est vrai; mais cette âme était plus grande encore que les événements dont la Providence lui avait donné le spectacle; elle revenait, fortifiée et non pas abattue, donner elle-même au monde un spectacle capable de l'instruire et de le consoler. Vous en avez été, Messieurs, les heureux, les plus proches témoins, et la France vous rend cette justice que vous en avez mérité l'honneur et connu tout le prix.
Vous avez vu pendant trente années legénéial Drouol volontairement descendu des hautes charges , oublier lui seul ce qu'il avait été, n'en parler jamais qu'avec l'alarme d'une exquise pudeur, ne se souvenir enfin du passé que pour élever le service des autres et honorer la mémoire du héros dont il avait été le serviteur et l'ami. Vous l'avez vu content d'une maison dans un faubourg de votre ville , réduire ses besoins avec l'austérité d'un Spartiate et le calcul d'un chrétien qui aime les pauvres avec la pauvreté. Vous l'avez vu, pénétré d'une foi sincère , rapporter à Dieu tout le cours de sa vie, et donner de la vérité de sa religion, par la sainteté de ses mœurs , une preuve que les camps eux-mêmes n'avaient point affaiblie. Vous l'avez vu se suffire à luimême dans une solitude presque constante, non par éloignement des hommes, mais par une certaine force intérieure qui lui faisait de la retraite un besoin et comme un devoir. Vous l'avez vu pendant vingt ans assiégé d'infirmités douloureuses, totalement aveugle les quatorze dernières années de sa vie , et néanmoins toujours calme et serein, ne parlant de son sort que pour le bénir et l'estimer, plus heureux qu'aux jours de sa jeunesse et de sa prospérité. On n'approchait de sa maison que comme d'un sanctuaire, pour y chercher les plus saintes leçons de la vie; on n'y entendit jamais que des actions de grâces et des louanges pour Dieu. Un parfum d'honneur, de sincérité, de justice, de droiture , de piété et de joie s'en exhalait à toute heure , et y appelait une gloire que le temps ne diminuait pas. Vous savez si je dis vrai. Messieurs; vous
savez si j'abnso de la parolo cl de rassetdiiiienl.de voire cœur.
On ne cessa de vous envier le trésor que vous possédiez. La Reslauralion voulut rappeler votre concitoyen dans les rangs de l'armée avec son grade de lieutenantgénéral, et en lui restituant les arrérages de sa solde, qui s'élevaient à plus de quarante -cinq mille francs. Il refusa l'une et l'autre faveur, ne voulant pas , comme il l'a dit lui-même, se rapprocher des honneurs et des emplois pPinUint que son hifi}ifaitei(r gi'nrlssait dans les fers sur im rocher ih. VAtlavtiqne. Louis XVIII ne put s'empêcher de dire : a. Je cherchei'ais vainement dans mon royaume un second Drouot. » Il refusa pareillement de consentir au vœu de M. le duc d'Orléans, aujourd'hui roi des Français, qui lui offrait la charge de gouverneur des princes ses fils.
Ce n'étaient pas seulement les rois heureux qui réclamaient ses services. L'exil se souvenait de lui. Le prisonnier de Sainte-Hélène ne parlait de Drouot qu'avec tendresse et vénération. Peu avant de mourir, il le désigna pour être demandé de sa part au gouvernement français. Drouot s'y était préparé dans la plus intime espérance de son cœur. Arraché en 1815 des côtés de son maître par le commandement imprévu de la garde impériale et par une captivité de huit mois, il avait toujours conservé la volonté active de le revoir et de se dévouer à lui. En apprenant sa mort, il tomba dans une sorte d'anéantissement qui dura plusieurs heures sans lui permettre de prononcer un seul mot. Heureux les princes tombés qui conservent
de tels amis ! Heureux les camps où se forment ces admirations et ces attachements contre quoi ne peuvent rien les injures de la politique et du sort!
Les événements de 4830 vinrent tenter sous une autre forme rabnégation du général Drouot. Appelé coup sur coup au commandement de la troisième et cinquième divisions militaires, au gouvernement de l'Ecole polytechnique et à la pairie, il déclina sans faste ces retours de la fortune et ces preuves d'une estime qui venaient le cheiTher avec une si glorieuse opiniâtreté. Mais s'agissait-il de rendre à l'État un service impérieusement réclamé par des circonstances critiques, sa modestie et ses infirmités ne l'arrêtaient plus. Vous le vîtes hien, Messieurs, à cette même époque de 4830, lorsqu'il parut dans votre hôtel de ville, et y siégea deux jours et deux nuits, malgré de vives douleurs, et maintint le bon ordre par l'ascendant de sa présence et de ses conseils. Metz le vit aussi dans les mêmes jours , et admira ce que peut sur un vaste peuple la vertu d'un seul homme.
Si donc le général Drouot vécut trente années dans le silence et la retraite; si, à l'âge de quarante -deux ans à peine accomplis, il disparut de la scène du monde, c'est qu'il le voulut fermement, par un acte de souveraine élection. Pourquoi le voulut-il, et quel était le mystérieux aliment de cette vie auparavant si agitée, tout à coup si calme, c'est. Messieurs, le secret que je dois vous dire, sous peine de ne vous avoir montré que le dehors de ce grand homme , et de trahir à la fois, avec votre admiratiQu, votre juste et sainte
cmiosilé. Ouvrons donc, i! en e?t lenips, oiivi'ons ce cœur dont nous venons de suivre pendant un deniisiccle les actes magnanimes et jamais démentis; pénéti'ons jusqu'au sanctuaire et cherchons -y la tlamme où s'alluma toute celte généreuse vie. Yous l'avez deviné ou pressenti , un triple amour en était l'incorruptible et immortel foyer, l'amour des lettres, l'amour des hommes, l'amour de Dieu.
L'amour des lettres ! Oh ! faut-il que je surprenne par là peut-être quelqu'un de mes auditeurs? Sommes-nous si loin déjà du temps où la culture des lettres pour elles-mêmes était une passion distinctive de toutes les natures noblement trempées? Le nombre va-t-il diminuant des esprits délicats et sérieux pour qui les lettres sont autre chose qu'une vague réminiscence de la jeunesse ou un vulgaire métier? Je n'ose le croire; je ne me persuade pas, malgré des signes affligeants, que nous penchions vers la décadence, et que le bataillon sacré des intelligences d'élite soit chaque jour éclairci par des pertes qui ne se réparent point. Le général Drouot avait appris dans les laborieuses études de sa jeunesse cet amour antique des lettres humaines. Un chef-d'œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu'on admet aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre , le prendre, le poser sur la table, s'enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c'était pour lui, comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entreliens de la pensée avec une pensée
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supérieure; les larmes viennent aux yeux; on remercie Dieu, qui a été assez puissant et assez bon pour donner aux rapides effusions de l'esprit la durée de l'airain et la vie de la vérité. Ne vous demandez plus ce qui animait la solitude du vétéran de la grande armée, et lui enlevait les heures que le cours de son âge lui apportait. Tandis que nous vivions dans le présent, il vivait dans tous les siècles; tandis que nous vivions dans la région des intérêts, il vivait dans la sphère du beau. Vie rare et excellente , parce que le goût n'y suffit pasj mais qu'il y faut le cœur et la vertu. Ce n'est pas sans raison que les anciens l'appelaient du nom de culte , et comme on dit la religion de l'honneur , on pouvait dire aussi la religion des lettres.
Ce premier amour se liait naturellement dans le général Drouot à un autre amour plus grave et plus efficace encore : il aimait sincèrement les hommes. Né et nourri dans la pauvreté , elle ne lui avait pas été une occasion de jeter des yeux d'envie sur les hauts rangs du monde. 11 les acceptait sans colère, sans mépris, sans orgueil , avec une parfaite cordialité. Content de son sort , il n'estimait pas qu'il y en eût de plus heureux, et il a dit quelquefois, dans les ouvertures qu'il faisait de son âme, qu'il devait à Dieu la grâce de n'avoir jamais rien envié. Mais si la pauvreté ne lui avait point appris la haine des riches et des grands, elle lui avait profondément inculqué l'amour des petits. Il redescendait vers eux comme vers sa source, et dès que la fortune commença de lui sourire, il prit la résolution de partager avec les pauvres les bénéfices de sa
vie. d'est là le véritable signe de rainoui- : qiiiconquf ne partage pas n'aime pas. Le général Drouot fit son calcul. Il jugea qu'avec une petite maison , un petit jardin , et deux fois douze cents francs de rente , il serait, quoi qu'il advînt, au-dessus de tous ses besoins et de tous ses désirs. Il régla d'après ce point de vue sa dépense et ses économies, et consacra le surplus à des actes ou à des fondations de charité. Toutes les dotations et gratifications qu'il reçut sous l'Empire passèrent à de bonnes œuvres, et il leur affecta constamment son traitement de la Légion d'honneur. Rentré dans la vie privée , son revenu annuel , composé de ses économies , de sa pension de retraite , de son indemnité comme donataire de l'Empire et de sou traitement de la Légion d'honneur, finit par s'élever à environ douze mille francs. Il ne s'en réservait pour lui, infirme et aveugle, que deux raille quatre cents: c'était la somme qui lui avait paru dès sa jeunesse pouvoir suffire à toutes les nécessités de son existence et de sa position. Napoléon lui avait laissé deux cent mille francs par son testament; il n'en reçut que soixante mille , par suite de la réduction des legs , et il les employa au soulagement d'anciens militaires dénués de secours. « Je suis heureux, écrivait -il, mille fois « heureux d'avoir pu reconnaître les bienfaits de « l'Empereur en les répandant sur les soldats qui (( ont supporté les fatigues de nos longues guerres « sans en recevoir la récompense, et surtout sur les « braves vétérans de la garde qui ont suivi mon « bienfaiteur à l'île d'Elbe, et qui lui ont donné
« tant de })reiives de leur amour et de leur dévoue - « menl. »
Le général Drouot n'était point marié. Il s'était soumis volontairement à cette grande loi du célibat religieux et militaire qui est un des premiers besoins de l'humanité et sans laquelle l'esprit de sacriiice ne peut prendre qu'un essor beaucoup trop restreint. Il s'était senti capable d'en porter le fardeau , non comme une lâche abdication des devoirs de la famille qui se dédommage dans la licence, mais comme une sainte condition de son noble métier de soldat , et l'expérience lui en ayant révélé tout le fruit et tout l'honneur, il n'avait plus voulu ôl.er de son front cette magnanime couronne du célibat pur et dévoué. Libre ainsi d'entraves , la bonté de son cœur s'exerçait à l'aise à l'égard des siens et des infortunes d'autrui. Il aimait tendrement ses frères et ses neveux, et leur en donna des preuves touchantes jusqu'à la tin de sa vie. Mais cet attachement naturel ne diminuait point ses entrailles pour les malheureux. 11 les assistait bien souvent au delà de ses forces, et il écrivait un jour : «. Lorsque « mes ressources seront entièrement épuisées, ou bien (.( qu'elles viendront à me manquer, je me présenterai « à l'hospice Saint-Julien pour occuper moi-même un « des lits que j'y ai fondés en faveur des vieux soldats. « Si ce moment arrive, il ne sera certainement pas le « moins doux de ma vie. »
Quelques mois avant sa mort , n'ayant plus rien à donner, il se souvint d'un grand uniforme qu'il conser- \ ait comme une sorte de relique de ses anciensjours. 11
en fil découper et vendre les galons. TJn de ses neveux en témoigna du regret, disant qu'il aurait eu du plaisir aie transmettre à ses enfants. « Mon neveu, répondit le a général, je vous l'aurais donné volontiers; niaisj'au- 0 rais craint que vos enfants, en voyant l'uniforme de « leur oncle, ne fussent tentés d'oublier une chose, « qu'ils doivent se rappeler toujours, c'est qu'ils sont (C les petits-fils d'un boulanger, y)
Sans doute. Messieurs, la nature du général Drouot était une nature admirablement douée. Mais si droite, si bonne, si grande qu'elle fût de son fonds, elle n'aurait point atteint le degré de perfection où elle est parvenue sans un principe supérieur aux pensées et aux afl'ections de la terre. Lui-même a confessé hautement qu'il devait tout à Dieu, non pas au Dieu abstrait de la raison, mais au Dieu des chrétiens manifesté dans toute l'histoire par un commerce positif avec le genre humain. La vie entière de l'homme est une révélation de ce Dieu bon et puissant qui n'a pas voulu nous donner d'autre fin que lui-même, et qui nous attire incessamment au propre centre de sa lumière et de sa félicité. Nous n'entendons pas tous du premier coup cette voix supérieure qui parle à notre conscience et l'appelle par tous les événements dont nous sommes les témoins et les acteurs. Longtemps nous lui résistons; longtemps nous prenons l'ombre des choses pour leur corps, et l'éternelle réalitépour une chimère. Quelquefois la mort seule déchire le bandeau qui couvre nos yeux, et nous fait apparaître, au dernier moment de notre liberté, les rivages que nous avons fuis. Le généralDi'ouotavail
été plus heureux. Quoique enfant d'un siècle léger, et avant d'avoir vu la grande révolution qui en illumina la lin , il avait sucé avec le lait de sa mère une loi qui avait été confirmée par la forte éducation du travail et de la pauvreté. Cette foi ne chancela pus un seul jour, et ne se cacha pas une seule lois. Sous la tente du soldat comme dans l'orgueil des palais , Drouot fut publiquement chrétien. Il lisait la Bible appuyé sur un canon; il la relisait aux Tuileries dans l'embrasure d'une fenêtre. Cette lecture fortifiait son âme contre les dangers de la guerre et contre les faiblesses des cours. Quand Napoléon, sans détourner la tète, prononçait celte brève parole : « Drouot ! » l'aide de camp recommandait son âme à Dieu, partait à toute bride, et quelques minutes après, on le voyait précipiter au galop cinquante ou cent bouches à feu, qui, sans paraître s'arrêter, vomissaient la mort dans les rangs ennemis. Ou bien descendant de cheval à côté des artilleurs inexpérimentés de 1813 et de 181-4, il leur enseignait froidement la manœuvre à travers une grêle de boulets qui pleuvaienl tout autour de l'héroïque leçon. Mais aussi, quand l'heure des hasards était passée, Drouot se trouvait dans la parole ce qu'il avait été dans l'action, plein de mépris pour le mensonge comme il l'avait été pour la mort; après s'être montré l'enfant du Dieu des batailles, il se montrait l'enfant du Dieu delà vérité. Il prenait hardiment l'intérêt du soldat, trop souvent sacrilié; il méritait que l'Empereur Tappelàl le tribun du soldat aussi justement qu'il l'avait appelé le Sage de la grande armée.
Ne vous persuadez même pas. Messieurs, que la foi liu f^énéral Drouot fût une foi qui ne s'élevât point jusqu'aux pratiques vulgaires de la religion. Il croyait à lout, et il accomplissait tout. Vous l'avez entendu dire à l'Empereur qu'v7. ue desirait qu'une chose, qui éiait il'hahiter svr la paroisse où il avait été haptisé. L'idée de son baptême , par lequel il avait été fait enfant de Dieu, pénétrait son cœur d'un pieux souvenir, et l'église où il avait reçu ce sacrement de la vie véritable formait pour lui, avec tout son territoire, une patrie spirituelle qui ne lui était pas moins chère que la patrie temporelle. Il disait souvent qu'il eût préféré une cabane dans ce coin sacré de sa terre natale à un palais bâti partout ailleurs. Il y acheta en effet la modeste habitation où il a passé les vingt dernières années de sa vie, et où vous l'avez vu mourir. Il ne manquait pas de faire offrir le sacinfice du corps et du sang de Jésus-Christ aux jours commémoratifs de la mort de son père, de sa mère, et de l'empereur Napoléon. Il comrmmiait plusieurs fois dans l'année, et on ne saurait dire avec quel respect militaire et filial il recevait dans sa solitude le Dieu qui avait rejoui sa jeunesse , protégé sa vie de soldat, et qui répandait sur la fin de ses jours une inénarrable consolation. La prière jaillissait de son cœur avec une onction dont le secret a été plus d'une fois surpris. Un jeune artiste introduit furtivement dans sa chambre pour recueillir ses traits, vit l'illustre aveugle, qui se croyait seul avec Dieu, lever à plusieurs reprises ses mains vers le ciel dans un épanclioment religieux attesté sur sa noble figui'e parTillu-
rnination d'une pure et divine joie. Aussi , à lu mort du Sage, le peuple ne s'est pas trompé, il est venu vénérei'hien moins le héros que le chrétien, bien moins la vertu qui donne la gloire du monde , que la vertu qui révèle et qui donne la gloire de pieu.
0 mon Dieu ! Dieu de Charlemagne et de Godefroy de Bouillon, Dieu des grands capitaines qui ont fondé ou défendu l'Europe , nous vous remercions d'avoir montré à notre âge, et surtout à la France, un exemplaire incontesté de l'homme, du soldat et du citoyen, tels qu'ils se forment sous l'inspiration de votre grâce et dans l'imitation de votre Fils ! Nous acceptons ce gage de vos dessoins sur nous; nous y saluons moins une relique qu'un avant-coureur de vos dons , et une certitude de vous voir JLisqu'auxderniersjoursdu monde fécond et admirable dans vos serviteurs.
Et maintenant. Messieurs, que nous avons achevé l'éloge du général Drouot en rendant grâces à Dieu qui nous l'avait donné, que reste-t-il, sinon de lui dire cette parole suprême, par où doivent se clore ici-bas toute vie, toute amitié, toute admiration? Recevez -la, général ; recevez ce second adieu que nous avons voulu vous faire en présence des autels du Dieu véritable, devant les images et les réalités d'une foi qui vous fut commune avec nous. Il nous eût été facile d'appeler autour de votre tombeau les mànos chrétiens de vos anciens frères d'armes, et de mêler votre gloire avec la leur dans un spectacle solennel. Même, nous eussions appelé le héros dont vous fûtes l'ami; il n'eût pas dédaigné de venir à vos funérailles comme vous étiez venu à ses
malheurs. Mais tant de pompe eût alarmé la chaste modestie de votre âme ; vous nous eussiez reproché de troubler pour vous la paix des morts et des grands souvenirs. Nous ne le ferons pas ; nous voulons obéir à vos vertus jusque dans la tombe qui les recouvre, et nous ne laisserons approcher de vous, dans cette heure sacrée, que les pauvres qui survivent à vos bienfaits, el. que nous-mêmes qui survivons aux leçons de votre vie. Puissent ces leçons nous servir ! Puisse notre génération, incertaine encore dans ses voies, apprendre de vous la simplicité, la pauvreté, le désintéressement ! Puisse-t-elle, sur vos traces, demander très-peu au monde pour son bonheur, et beaucoup à Dieu ! Et vous qui avez nourri ce grand homme, vieille terre de France et de Lorraine, conservez-en avec respect tout ce que l'éternité n'a pu vous ravir encore , jusqu'au jour où votre poudre, sanctifiée par la sienne, entendra la voix de Dieu, et où le général Drouot nous apparaîtra tel que nous le connûmes, soldat sans tache, capitaine habile et intrépide, ami fidèle de son prince, serviteur ardent et désintéressé de la patrie, solitaire stoïque, chrétien sincère, humble, chaste, aimant les pauvres jusqu'à se faire pauvre lui-même; l'homme enfin le plus rare, sinon le plus accomph , que le xixfi siècle ait présenté au monde dans la première moitié de son àoe et de sa vocation.
ÉLOGE FUNÈBRE