CHAPITRE III
ÇrE LA NKCESSITE D CNE AUTORITÉ ENSEIGNANTE ET IXFAILLIBM' A TOUJOIRS ÉTÉ LA BASE DE LA DÉFENSE Di: CHRISTIANISME , MAIS qu'on PLAÇAIT CETTF. AUTORITÉ DANS LÉGLISE , ET NON PANS LE GENRE HUMAIN.
« Je veux vous dire, comme je le pourrai, la route «; que j'ai suivie lorsque je cherchais moi-môme la vraie <(. religion, dans l'esprit où j'ai exposé qu'elle devait ('. être cherchée. J'étais déjà plein de troubles et d'hési- (( tation, quand je me séparai de vous, en passant la « mer ; je ne savais quelle doctrine retenir ou abandon- « ner. Cette incertitude était devenueplus grande en « moi chaque jour, depuis que j'avais entendu cet (c homme (4) qui nous avait été annoncé, comme s'il « fût venu du ciel dissiper nos doutes, et que j'avais (K trouvé semblable aux autres en tout, sauf une cer- (C taine éloquence. Arrivé en Italie , j'eus au dedans de 0 moi-même une grande délibération et de grands com- « bats, non pour savoir si je resterais dans la secte où
(1) Fanslo Ip mmiictuV^n.
. (( je me repentais de m'être engagé, mais pour discerner « le chemin de la vérité , à laqnelle j'aspirais , vous ne c( l'avez pas ignoré , avec tant d'amour et de gémisse- (( ments. Souventilmeparaissaitimpossible delà découle vrir, et j'étais emporté par le flux et le reflux de mes (( pensées vers le scepticisme de l'Académie. Souvent je a: considérais, autant qu'il était en moi, l'esprit humain a si vif, si investigateur, si pénétrant, et je ne compre- «, nais pas que la véiité lui demeurât cachée, si ce n'est u parce que le mode convenable pour la chercher était i' lui-même caché en elle, et je pensais qu'il fallait ap- ((. prendre ce mode secret de quelque autorité divine. « Piestait à savoir où était cette autorité , puisque , au c< milieu des dissensions de l'hérésie , chacun l'invod: quait en sa faveur. C'était une forêt inextricable où (>. je craignais d'entrer; et cependant mon àme était («: agitée sans aucun repos par la passion du vrai ; je me «c détachais toujours de plus en plus de ceux que j'avais c. déjà résolu d'abandonner. Dans un péril si grand , « qu'avais-je à faire, qu'à prier avec des larmes et avec (( la voix d'un homme malheureux la divine Providence « de venir à mon secours? Je le faisais assidûment. « Quelques discussions publiques de l'évêque de Milan <.( m'avaient presque ébranlé, au point que j'avais un « désir, mêlé d'espérance, de proposer des questions « sur l'Ancien Testament, que ma secte avait en exé- « cration , comme vous le savez. Je m'étais aussirésolu (( d'être catéchimaène dans l'église à laquelle mes pa- (( rents m'avaient donné dans mon enfance, jusqu'à ce (<: que j'eusse trouvé ce que je voulais, ou que je me
t,< fusse persuadé qu'il était iiuilile de le chercher désor- <i mais. J'étais donc dans un état de docilité très-favo- «; rable pour être enseigné, en cas qu'il y eût quelqu'un 0. chargé du pouvoir de l'enseignement. C'est pourquoi « si vous avez été agité longtemps comme moi par le « souci de votre âme , si vous êtes las d'être ballotté en « vain, et que vous vouliez mettre un terme à ce dur « travail, suivez comme moi la voie de la discipline i( catholique, qui, venue du Christ jusqu'à nous par (( les apôtres, ira de nous à la postérité.
« Car la vraie religion ne peut s'introduire dans (( l'âme que par le commandement et avec le poids de i( l'autorité , en lui faisant croire d'abord les vérités t< qu'elle percevra plus tard, si elle s'en rend digne « par sa conduite.
(( Peut-être demanderez-vous pourquoi il faut être « in.struit par la foi avant de l'être par la raison. Vous le « comprendrez facilement, si vous voulez être juste... « Pensez-vous que tous les hommes soient capables de «. saisir les raisonnements qui conduisent l'esprit huc< main à l'intelligence des choses divines? Est-ce le «. plus grand nombre qui en est capable, ou seulement « un très-petit nombre d'hommes? C'est un petitnom- « bre, dites- vous. Pensez-vous être de ce petit nombre ? cr Ce n'est pas à moi, dites-vous, de l'affirmer...
(( Supposons donc que vous cherchiez la vraiereligion «; avec un désir sincère de la recevoir, et que vous soyez « dupetit nombre d'hommes capable de comprendre les « raisons par lesquelles la force divine de l'esprit s'é- « lève à utie connaissance certaine de la vérité, dites-
« moi , que ferons-nous des autres hommes qui ne sont « pas doués d'un génie aussi perçant? N'y aura-t-il « pour eux aucune religion, ou bien faudra-t-il les « menerpasàpas,dedegréendegré, dans les hauteurs « infinies du vrai? Vous voyez tout de suite le parti le « plus religieux ; car vous ne pouvez exclure un seul «( homme de cette grande espérance qui vous anime , « vous ne pouvez en abandonner un seul. Mais alors <( ne pensez-vous pas qu'il leur est impossible d'entrer (k en possession de la vérité, s'ils ne croient d'abord « pouvoir y parvenir , s'ils n'y tendent avec un esprit ft suppliant, par une vie conforme à des préceptes (k nécessaires qui doivent les purifier? Vous le pensez ce certainement. Si donc ceux du nombre desquels vous (( êtes , à ce que je crois , qui peuvent pénétrer facile- «. ment par la raison les secrets divins , suivaient aussi « celte voie de l'obéissance et de la foi , quel mal en « souffriraient-ils? Aucun^ ce me semble. Mais, ditesce vous, pourquoi la suivraient-ils? Pourquoi les retarc( der dans leur marche? Parce que, bien qu'ils ne se « nuisissent pas à eux-mêmes, ils nuiraient aux autres « par leur exemple. Peu d'hommes sentent la mesure (( véritable de leurs forces : les uns se croient trop f( faibles, il faut les encourager; les autres se croient « trop forts, il fttut les arrêter, afin que les premiers ne « périssent pas par le désespoir, les seconds par leur (( audace. Or il est facile de"pourvoir à ce double dan- «. ger, si ceux-là mêmes qui seraient capables de « prendre leur vol sont contraints de marcher dans la t. voie commune, de peur qu'ils n'excitent les autres
<£ à une périlleuse imitation. Vt)ik'i la providence delà « vraie religion; voilà l'ordre établi de Dieu, tel qu'il « nous est venu de nos bienheureux ancêtres, et qu'il « a été conservé jusqu'à nous. Vouloir le troubler et (( le pervertir, c'est chercher la religion par un che- (( min sacrilège , et ceux qui le tentent , même quand « on leur accorderait tout ce qu'ils veulent, n'arrivent « pas où ils prétendent. Quelle que soit l'excellence i(. de leur génie, si Dieu ne les aide, ils rampent à «. terre. Or Dieu aide les hommes qui le cherchent , (( lorsqu'ils ont eux-mêmes pitié du genre humain. On («: ne trouverait pas dans le ciel un chemin plus sur « pour arriver à lui...
« C'est pourquoi Dieu, nous apportant le remède « qui devait guérir nos mœurs corrompues , s'acquit « l'autorité par des miracles, mérita la foi par l'au- «. torité , s'attira la multitude par la foi , obtint de la (.< multitude l'antiquité, et consolida par cette antiquité (<. la religion , de telle sorte qu'elle ne fut ébratdée ni « par la nouveauté inepte et frauduleuse des héré- « tiques , ni par l'erreur léthargique et violente des « peuples païens...
« C'est là, croyez-moi, l'autorité d'où vient le salut, « la cause qui suspend d'abord notre âme au-dessus de « son habitation terrestre, et qui l'arrachant ensuite à « l'amour de ce monde, la convertit à Dieu. C'est l'au- «. torité seule qui ébranle les hommes ignorants , et les « porte à la sagesse. Sans doute, pour ceux qui ne peu- € vent atteindre par eux-mêmes le vrai , ce serait un <( malheur d'être trompé par l'autorité, mais c'en serait
« un bien plus r>Tan(l de n'être pas touché par elle. Car, « ou la providence de Dieu ne préside pas aux choses « humaines, et alors il est inutile de s'occuper de reli- « gion ; ou elle y préside, et soit par Tordre de la créa- « tion , qui découle apparemment de quelque source <( inefTable de beauté, soit par je ne sais quelle voix (( intérieure delà conscience, elle avertit publique- (.( ment, comme en secret, les meilleurs esprits de (( chercher Dieu et de le servir, et alors il ne faut pas c' désespérer que Dieu lui-même ait établi une autorité « qui nous soit un chemin sur pour nous élever jusqu'à y, lui. Cette autorité, en mettant à part la raison, dont (( la foule des hommes, comme nous l'avons dit, ne c( peut user avec assez de discernement, ébranle notre (( conviction de deux manières, en partie par les mi- <.< racles, en partie par la multitude de ses sectateurs, (ic Le sage n'a pas besoin de ces deux choses : qui le « nie? mais il s'agit précisément de devenir sage, « c'est-à-dire de connaître la vérité, sans laquelle il « n'y a pas de sagesse , et qu'une âme souillée ne conte naîtra jamais. J'entends par une âme souillée, pour « m'expliquer brièvement, celle qui aime autre chose « que l'àme et Dieu. Plus elle devient pure , mieux elle « regarde et voit la vérité. Vouloir donc voir la vérité « pour purifier l'âme, tandis qu'il faut purifier l'âme « pour voir la vérité , c'est le renverseinent de l'ordre , tt et c'est l'autorité qui le rétablit, en aidant l'homme à « devenir pur, et capable par conséquent de la contem- « plation du vrai (1). »
(1) Saint Augustin, De /''jU/ifé de croire.
Les passages de saint Aiigustiu qu'on vient de lire renferment les éléments principaux de la défense du christianisme, telle qu'elle avait été conçue dans toute la suite des siècles jusqu'à M. l'abbé de la Mennais. Ces éléments se réduisent à trois : l'impuissance de la philosophie , c'est-à-dire du raisonnement , pour unir les honmies dans la vérité ; la nécessité d'un enseignement divin par voie d'autorité pour arriver à ce but ; l'existence de cette autorité enseignante et infaillible dans l'Église catholique seule.
L'impuissance manifeste des sages de l'antiquité, soit pour rassembler les esprits supérieurs dans une école unique et universelle , soit pour tirer les peuples de l'abîme des superstitions, servait aux écrivains catholiques d'une éternelle preuve pour établir la nécessité d'un autre enseignement de la vérité. A moins qu'aucune Providence ne gouvernât le monde, àmoinsquel'homme ne fût condamné à Fignorance de ses destinées et de ses devoirs, il était impossible qu'il n'y eût pas sur la terre un autre enseignement que celui des philosophes, une autre voie que celle du raisonnement pour pénétrer le secret des choses invisibles, puisque avec un temps si long , avec des esprits si divers , avec l'Orient et l'Occident mêlés ensemble par la guerre et les voyages, on n'avait abouti qu'à créer des disputes stériles , qu'à semer çà et là dans les solitudes du doute quelques noms célèbres, qui portassent jusqu'à la dernière postérité le magnifique témoignage de l'impuissance humaine. Du temps des Pères de l'Église , ce témoignage brillait de tout son éclat ; on vivait dans les restes de la société