‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 5 sur 28 · JU · texte numérisé non relu

JU

antérieure au Christ; on savait par expérience Ja vauitr des eflbrts philosopliiques , et il était peu d'écoles dont les débris n'eussent escorté la marche créatrice de FÉy,lise à travers la décadence des temps, afin que toute la terre, en voyant passer les vivants et les morts, jugeât où était le souffle éternel de la vérité. Plusieurs d'entre les Pères de l'Eglise avaient eux-mêmes porté le manteau de philosophes ; ils avaient poursuivi le vrai d'école en école, et quand ils répétaient au monde, après saint Paul : Les Grecs cherchent la sagesse, ynaispour nous, nous annonçons le Christ crucifié, la puissance infinie de Dieu prenait sur leurs lèvres un accent; d'indicible conviction, et les nations s'écriaient avec eux : Où sont les sages'! Où so7it les docteurs? Oi( sont les investigateurs de ce siècle? Est-ce (pie Dieu n'a pas /'ait de lasagesseune folie? Carlemonde n'ayant pas, avec la sagesse, reconnu Dieu dans la sagesse de ses œuvres, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication (d). Aujourd'hui, nouscommenyons à comprendre de nouveau la force de cette démonstration, et elle ira toujours croissant dans les intelligences, à mesure que la philosophie ressuscitée achèvera de nous donner le spectacle agrandi de son néant. Car chaque fois qu'une expérience se répète avec le même succès, elle acquiert plus de droits à l'empire des esprits; et cette fois l'expérience philosophique a eu des caractères particuliers, plus propres encore à jeter la sagesse humaine dans le désespoir. En

(1) I'« Épitre aux Coriulhiens, chap. 1, vers. 20 et 21.

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ed'el, les philosophes n'avaient plus connue aiitretbisà chercher péniblement le vrai. Éclairés par la lumière de l'Évangile , il ne s'agissait que de dépouiller le christianisme, que de se partager entre eux la robe de Jésus- Christ. Et pourtant ils n'ont égalé les philosophes anciens, ni par l'élévation de leur génie, ni par la pureté de leur doctrine, ni par la durée de leurs écoles ; ils n'ont point eu de Socrate mourant pour une vérité |)lus grande que tout son siècle. Esprits envieux du christianisme^ ils ont mis leur gloire à descendre audessous de leurs temps, et leurs cendres étaient à peine refroidies, que l'humanité, vengeresse du christianisme, a passé en sifflant sur leur tombe. Leurs successeurs, qui les dédaignent, ne savent eux-mêmes que faire ; ils n'ont pas une école proprement dite dans toute l'Europe ; le dernier curé de village est plus puissant qu'un philosophe, et on entend partout du fond des âmes, avides de doctrines, sortir un cri plaintif semblable au cri de l'oiseau qui cherche au bord des mers ses petits enlevés par les flots.

La philosophie n'ayant pu détruire et remplacer le christianisme, le christianisme a plus que jamais le droit d'affirmer que, s'il n'y a pas dans le monde un autre enseignement de la vérité, la vérité n'est qu'un nom sacré, impuissant pour guérir Fàme et pour unir les hommes. Le christianisme ne fait pas, en tenant ce langage, une profession de scepticisme, comme on le lui a reproché ; il ne prétend pas qu'il n'y a rien de certain, il remarque seulement que jamais les intelligences n'ont été guéries et unies par voie de démons- T. vt. 2*

tration. On démontre philosophiquement l'existence de Dieu, sans doute, mais celte démonstration, si belle qu'elle soit, n'unira jamais deux hommes entre eux. C'est que le raisonnement, quelque puissant qu'il soit pour établir, est mille fois plus actif encore pour diviser, et nulle part il n'occupe la première place sans tout perdre. Laissez-le, dans l'étude de la nature, détrôner l'expérience , et aussitôt vous n'aurez plus de corps savants, vous n'aurez plus de science, mais un vain amas,,de mystères contradictoires. Laissez -le gouverner la société, et, au lieu de nations unies comme une famille, vous n'aurez plus que des partis armés pour s'anéantir, et parmi lesquels l'expérience seule ramènera çà et là sur le champ de bataille une apparence de paix. L'expérience est, en' toutes choses, le fondement de l'ordre, et voilà pourquoi Dieu n'a pas sauvé le monde par le raisonnement, mais par l'expérience de la croix, la plus belle et la plus concluante qui ait été faite ici-bas.

Si maintenant l'on cherche pourquoi l'expérience est le fondement de la science, de la société, de la re- Hgion, de l'ordre, en un mot, on trouvera peut-être que le raisonnement est une œuvre tout humaine, l'expérience une œuvre en partie divine ; que l'homme, en raisonnant, veut tirer la vérité de lui-même, et qu'en expérimentant, il la tire du sein de Dieu; que , dans le premier cas, il veut se donner lui-même à lui-même plus que la vie, la vérité; que, dans le second, il n'aspire qu'à recevoir encore le vrai de la main qui lui a tout donné; que le raisonnement, considéré en lui-

même, indépendamment de toute expérience sur laquelle il s'appuie , est donc un acte d'orgueil , tandis que l'expérience , où l'esprit ne fait que constater ce qui est hors de lui et malgré lui, est un acte d'humilité; qu'enfin l'orgueil divise les hommes, et que l'humilité les unit. Le savant se soumet à Dieu en interrogeant la nature, le politique en étudiant les lois indestructibles de la société dans les événements du monde, le chrétien en chercliant et en adorant les traces du passage de Dieu sur la terre : le philosophe ne se soucie ni de la nature, ni de l'histoire , ni de la parole divine, il cherche en lui par le raisonnement comment les choses doivent être , et il prononce qu'elles sont ou qu'elles ne sont pas. Faut-il s'étonner que Dieu le frappe d'impuissance, et que ses lèvres rendent stérile jusqu'à la vérité? Quoi qu'il en soit, il est incontestable par le fait, que la philosophie n'a pu réunir les hommes autour des plus heureuses démonstrations; il est incontestable encore qu'à une certaine hauteur, la philosophie perd la trace de la vérité, et n'est plus qu'une science aiigurale où la pensée s'évanouit, selon l'expression de saint Paul. Si donc les choses invisibles n'ont pas été abaissées jusqu'à nous, si la terre et le ciel n'ont pas communiqué ensemble, si Dieu n'a pas fait dans le temps et dans l'espace quelque grande expérience de l'éternité et de l'infini, il faut perdre l'espérance, la vérité n'est pas pour nous; elle passe loin au-dessus de nos têtes, semblable à ces astres profonds du firmament qui nous apparaissent la nuit, quand la lumière féconde du soleil n'éclaire plus nus

yeux. L'homme qui marche, le soir, sohtaire et accablé, s'arrête quelquefois, s'appuie sur son bâton fatigué comme lui, et levant vers le ciel son front sublime, il regarde longtemps clans les airs l'armée du Seigneur; il songe en son esprit à la distance effrayante d'où lui vient cette douce lumière, il sent le peu qu'il est, et, perdu dans la contemplation de ce mystère immense et lointain qui nel'élève pas jusqu'à lui, il reprend sa route las et inconsolé.

Et il y avait un homme appelé Zacliée; c'était un chefdepuhlicains et an homme riche. Et il cherchait à voir Jésus pour le connaître, mais il ne le pouvait pas à cause de la foule, parce qu'il était petit. El ayant couru devant , il monta sur un sycomore pour le voir, parce qu'il devait passer par là. Et, comme Jésus était arrivé à cet endroit, levant les yeux il aperçut Zachée, et lui dit: Zachée, hâtez-vous de descendre, parce qu'il faut que je loge aujourd'hui dans votre maison (1). Ainsi fallait-il que la vérité descendît plus bas que l'homme, en quelque sorte, afin que le plus petit d'entre eux n'eut qu'à se baisser pour la reconnaître; et l'histoire de cet agenouillement aux pieds de l'homme est une histoire si haute , si merveilleuse, que rien , dans l'univers , ne lui est comparable.

Dieu en a fait un miracle d'unité. Au lieu que les hommes ne peuvent, à cinquante ans d'intervalle, continuer une œuvre dans le même esprit; que le siècle qui vient détruit la pensée du siècle qui précède , il y a

(1) Saint Lui", diap. 19. vêrs. i ft siiiv.

dans la parole divine, transmise par tani de ])ouclies diverses, une unité sans tache de soixante siècles, une conspiration de six mille ans, que chacune conspirateur a payée de sa tète, ou qu'il a sanctifiée par ses vertus.

Un miracle de certitude historique. D'ordinaire les peuples vivent ou meurent: nul d'eux, endormi dans ses ruines , n'a laissé autour de sa tombe une gai^de immortelle pour rendre témoignage à tout venant de son existence passée, de sa gloire, de sa honte, de ses malheurs, de ses traditions, de sa foi. Par une exception digne de remarque, l'histoire chrétienne, la seule qui soit vraiment antique, et qui remonte d'échelons en échelons, régulièrement coordonnés, au plus profond des âges, l'histoire chrétienne, attestée, depuis le Christ, par un peuple vivant, répandu dans tout le monde , est attestée , avant le Christ , par un peuple qui n'est ni vivant, ni mort, sorte de spectre mystérieux , tout chargé de siècles et d'opprobres , et qui va, sans se lasser, aux quatre vents de la terre, uniquement pour dire dans toutes les langues, à toute génération : Je fus.

Un miracle de puissance. Que n'a pas vaincu le christianisme? Il a résisté à l'ignominie, à la persécution la plus longue et la plus atroce qu'aucune doctrine ait essuyée , à la prospérité , à l'ignorance , à la barbarie , à la révolte des siens, aux passions humaines, à la science, au génie, au temps qui détruit tout, à l'homme qui n'a jamais respecté ses propres œuvres. Seul entre les diverses religions, le christianisme a supporté l'épreuve de la raison humaine; et la liberté de la pi'esse.

qui renverserait en trente ans les cultes de l'Asie et de l'Afrique, a combattu trois siècles l'Evangile et le pape, sans leur avoir rien ôté de cette force qui épouvante à l'heure de la mort tout homme qui n'est pas un ignorant.

Un miracle de science etdephilosophie. Nulle science n'a pu réussir à mettre la Bible en contradiction avec elle: l'histoire, la clu'onologie, l'astronomie, la linguistique, les monuments, les antiquités de toute nature, ont déposé, malgré les savants, en faveur de la parole divine, et la première page de la Genèse était d'accord, il y a plus de trois mille ans, avec les secrets de la géologie découverts de nos jours.

Un miracle de civilisation. Quels sont aujourd'hui les peuples où le sort des femmes, des enfants, des pauvres, de tous les êtres faibles, est le plus heureux? Quels sont les peuples où se cultivent les sciences et les arts? L'Europe ne tient-elle pas le sceptre du monde; et, si l'Amérique lui a échappé, n'est-ce pas parce que l'Amérique est devenue chrétienne?

Un miracle de sainteté. Un jour on verra le cœur des chrétiens; on saura les actions de la droite ignorées de la gauche ; mais en attendant la révélation du double mystère de la vertu et du crime en ce monde, il est déjà possible de comparer les mœurs chrétiennes aux mœurs antiques, et déjuger la puissance ineffable de la cause qui a sanctifié le cœur de l'homme par la pureté.

Un miracle dans l'ordre du beau. Chez un petit peuple obscur, et que méprisaient les autres nations, il s'est trouvé un livre qui serait le plus grand monu-

monl de l'esprit humain, s'il n'était pas l'ouvrage de Dieu, et auquel ses ennemis mêmes ont été forcés de rendre cet hommage. Homère n'a point égalé le récit de la vie des patriarches dans la Genèse; Pindare est resté au-dessous de la sublimité des prophètes ; Thucydide et Tacite ne sont pas comparables à Moïse comme historien ; les lois de Y Exode et du Lévitique ont laissé Lien loin d'elles la législation de Lycurgue ou de Numa; Soo'ate et Platon avaient été surpassés , même avant l'Évangile, par Salomon, qui nous a légué, dans le Cantique des cantiques, le plus admirable chant de l'amour divin inspiré à des lèvres créées, et dans VEcdésiaste, l'hymne éternellement mélancolique de l'humanité déchue; enfin l'Évangile, achevant la destinée de ce livre unique, y a mis le sceau d'une beauté inconnue auparavant, et qui, demeurée inimitable, n'a sur la terre, comme le christianisme tout entier, aucun terme de comparaison.

Les anciens disaient que le sage, au milieu du silence des nuits, pouvait entendre la musique des sphères célestes accomplissant dans l'espace leslois harmonieuses de la création: ainsi le cœur de l'homme, quand les passions s'y taisent, peut entendre au milieu du monde, la voix éternelle de la vérité. La religion est une lyre suspendue dans le ciel, et qui, agitée tout à la fois par le souffle divin et par celui des hommes, rend des sons tristes comme ceux d'une âme souffrante , et joyeux comme ceux d'un ange, mais toujours des sons supérieurs à l'humanité , et que l'ingratitude seule ne discerne pas.

Il y a donc sur la terre un enseignement qui soit de toutes les règles humaines, un enseignement divin. Quiconque croit cà la Providence et sent le besoin d'être éclairé, jette naturellement les yeux sur le christianisme. Le christianisme est, en toutes choses, la première chose. Il est à la raii^on de l'homme ce que Tho rizon esta ses yeux : plus on s'élève, plus il devient grand. Maislaplus nombreuse partie des hommes étant incapable de s'élever vers la vérité par elle-même, et aucune ne l'étant dans l'enfance, il est nécessaire que la vérité nous soit donnée par voie d'autorité. Ce n'est pas nous qui devons chercher la vérité les premiers : c'est la vérité qui doit nous chercher d'abord. Et si , plus tard, quelques esprits fortifiés par le travail deviennent capables de philosopher, ils sont néanmoins soumis à la règle commune , afin que l'orgueil ne les enfle pas, et que les autres ne soient pas découragés par leur exemple. La science divine appartient à tous; tous ont le droit d'y puiser également, et la foi n'est pas autre chose qu'un niveau sublime qui rabaisse le petit nombre d'esprits supérieurs au rang des esprits médiocres, pour que l'autorité les élève ensemble vers Dieu , et que la vertu seule mette entre eux de la différence. Que les savants, les riches, les forts, conspirent contre la sainte égalité de la foi, à la bonne heure; mais qu'alors ils ne parlent pas si haut de leur philanthropie, et que le genre humain, composé, après tout, d'ignorants, de pauvres et d'infirmes, entende cette parole de son Sauveur : Mon Père, MaUre du ciel et de la terre, je vous rends gloire de ce que vous

avez cacJié ces diOf^es aux sage.<t et a tu- pii^udentii , el de ce que vous les avez révélées aux petits (i) !

Quelle est cependant l'autorité chargée d'enseigner la vérité aux hommes, de leur communiquer la parole divine? Est-ce le genre humain? Mais c'est le genre liumain lui-même qui a besoin d'être enseigné. C'est lui que n'ont pu éclairer les philosophes , et qui n'a pu éclairer les peuples. L'Église catholique seule a réuni les sages et la multitude , non pas seulement dans les mêmes temples , mais dans la même foi ; seule elle a transmis à la postérité un monde éclairé; seule elle a remplacé /e.s cojyecfifres timides d'an ■petit nombre d'hommes par l'éducation générale qui savve les peuples; seule elle s'est acciuis l'autorité par des miracles, elle a mérité la foi par Vaidorité, elle s'est attiré la multitude par la foi, elle a obtenu de la multitude l'antiquité; seule elle a guéri et uni les âmes; seule, animée d'un autre esprit que l'esprit humain, dépositaire infaillible de la parole divine, organe visible de la vérité, elle conserve les sources de la foi et du salut , les répand sur le monde avec ses sueurs et son sang, allaite l'humanité, sans cesse renaissante, comme une mère, enseigne toutes les nations, en les baptisant au nom du Père, du Fils , et du Saint- Esprit; et seule, victorieuse, tôL ou tard, de toutes les doctrines opposées à la sienne, elle a obtenu ici -bas le comble de V autorité (1).

(î) Saint M;Hlliifii. olia]!. 'i , v«ms. i rt ?uiv.

Telle est la doctrine de saint. Augustin et de l'Église par rapport à la défense générale du christianisme. J'en ai fait deux traductions, comme on vient de le voir; une traduction littérale , pour qu'on ne m'accusât pas de prêter à saint Augustin mes pensées ; et une autre qui servît à montrer comment les idées chrétiennes, en restant toujours les mêmes , se confirment néanmoins par le seul progrès du temps , et acquièrent avec les siècles une nouvelle jeunesse. Que d'événements ont accru la force des démonstrations de saint Augustin depuis treize cent quatre ans qu'il s'est éteint sur son siège d'Hippone, àlavue des barbares démolissant l'empire romain et la chrétienté ! Que de vicissitudes ont ébranlé et raffermi la foi des hommes ! Combien s'est étendue cef te immense série de choses accomplies avec tant d'ordre depuis le commencement (2) ! Combien ressort davantage cette admirable liaison des temps oii le présent fait foi du passé (3) ! Quelle puissance l'Église catholique a développée dans la bonne et la mauvaise fortune, et comme tout a changé, excepté elle ! Si saint Augustin pouvait recommencer sa vie avec nous, s'il revivait, ce grand homme (pour user des mêmes expressions qu'il a employées à l'égard des premiers platoniciens) , si ses cendres s'éveillaient sous le ciel d'ordePavie, non loin des lieux où il fut converti, et dont il semble que la Providence ait voulu i-ap-

(Ij Saint Augustin. Lcffrc à Voluneu.

(2) !bid.

(3) Ibid.

proche!' ses reliques, il dirait encore avec plus d'éloquence qu'autrefois : Toutes ces choses sont lues dans le passé, vues dansle présent, elle reste, qiiin'est pas encore accompli, se vérifiera dans V avenir (1) ! Ainsi chaque siècle prophétise au siècle qui le suit ; ainsi chaque siècle est fidèle au siècle qui l'a précédé, et des nuées obscures de l'avenir le passé sort toujours plus brillant.

On s'étonnequelquefoisqu'il n'existe aucune défense complète du christianisme. C'est que, d'une part, le temps, qui ne s'arrête jamais, en multiplie sans cesse les preuves, et que, d'autre part, les objections que le raisonnement lui suscite, variables cà l'infini, sont méprisées au bout de cinquante ans par l'esprit humain. Il y a donc nécessairement dans la défense du christianisme une partie qui demeure incomplète, et une partie qui devient inutile; mais c'est en quoi précisément sa vérité paraît davantage. Car la partie devenue inutile prouve la vanité de la raison, qui, après un petit nombre d'années, ne comprend plus les objections qu'elle a faites ni les réponses qu'on lui a données, et la partie demeurée incomplète montre la vigueur logique d'une rehgion dont l'évidence croit avec le temps.

Mais, soit dans sa partie changeante, soit dans sa partie progressive, la défense du christianisme a toujours porté sur les trois points fondamentaux qu'on a vus, savoir : l'impuissance du raisonnement pour unir les hommes dans la vérité; la nécessité d'un enseigne- Il) Saint Augustin, Lettre à Vulusien.

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ment divin par voie cfautorité pour arriver à ce hul; l'existence de cette autorité enseignante et infaillible dans l'Eglise catholique seule. La multitude infinie de considérations et de développements qui forment la suite de la controverse catholique, se range manifestement sous ces trois chefs, à quelque époque qu'on arrête ses regards, que ce soit sur les siècles primitifs, représentés par saint Augustin, sur les siècles du moyen âge, représentés par saint Thomas, sur les siècles du protestantisme, représentés par Bossuet et Pascal, ou enfin sur le dernier siècle, représenté par Bergier. Jamais l'autorité du genre humain n'a été invoquée par un docteur de l'Église comme le fondement logique de la religion. Je n'ai pas besoin, pour l'établir complètement, d'une exposition plus longue que celle qui précède. M. l'abbé Gerbet, dans son Couji d'œil sur la oonfrouersec/ij'éiienne, ouvrage d'érudition et de bonne foi, avoue formellement que, jusqu'à M. de la Mennais , la polémique du christianisme n'a pas dépassé les limites que nous avons nous-mêmes indiquées. «Si c( maintenant, dit-il, nousréunissonsdansunseulpoint <i. de vue les observations que nous venons de faire sur « la polémique des docteurs chrétiens, nous reconnaîc trons qu'elle porte sur deux points principaux : pre- « mièrement, que la voie du raisonnement, insuffisante « pour procurer à l'homme la possession certaine de la « vérité, conduit au chaos des doctrines et par là même « au doute; secondement, qu'il est nécessaire de croire « parvoie de révélation et de tradition, et que le chris- « tianisme, ainsi que l'Église, qui en est dépositaire,

« renferment dans leur vaste sein les éléments de la « plus grande autorité. Telles sont les pensées domi- « nantes auxquelles l'analyse réduit cette mémorable n controverse... Si quelques personnes soupçonnaient (.( que , tout occupé de saisir dans la polémique des i( Pères ses points de conformité avec la doctrine que « nous défendons, nous méconnaissons les difterences (( qui les distinguent Tune de l'autre, ces personnes se- « raient dans Terreur; car, loin que nous cherchions, « dans l'intérêt de cette doctrine, à nous tromper sur « ce point, cet intérêt lui-même nous oblige aussi à re- « marquer ces différences. Nous la concevons en ef~ (.(. fet, ainsi que nous l'expliquerons ultérieurement, (( comme un grand et 2}uissant développement des (( idées qui ont toujours été l'essence de la, logique (( générale du christianisme. Or, qui dit développées: ment, dit à la fois rapports et différences ; de sorte « qu'il faut montrer en même temps et ces rapports , « pour prouver qu'elle a toutes ses racines dans l'anti- « quité, et ces différences, pour expliquer comment, « par sa nouvelle existence, si je peux parler ainsi, (( qui a été provoquée par les questions remuées de- (f puis trois siècles, elle se trouve parfaitement appro- « priée aux nouveaux besoins des esprits (1). »

M. l'abbé Gerbet a soin de répéter cette observation plus tard et à plusieurs reprises , lorsqu'il résume la controverse catholique aux divers temps de saint Thomas, de Bossuet et de Bergier ('2).

(1) Coup d'œil sur la controverse chrdlienne. p. 00, 61 et G2. (5; Ibid., p. 84, 114, 142.

L'infailUbilitc du genre humain est une'expressioii inouïe dans l'Église. On trouve à chaque page de ses écrivains, que l'Église est infaillible, que Dieu enseigne, éclaire, convertit par elle le genre humain; on ne trouve nulle part que le genre humain soit la source et l'oracle de la vérité.

Nous venons d'exposer, avec le plus de fidélité que nous avons pu, la marche suivie dans l'Église pour la défense générale du christianisme jusqu'à M. de la Mennais. Il est incontestable, avant tout examen intime de son système, qu'il a embrassé une autre marche. Nos ancêtres dans la science chrétienne n'avaient attribué qu'à l'Église Finfaillibilité; M. de la Mennais, en l'attribuant au genre humain comme à l'Église, a changé l'axe de la discussion catholique. Il a franchi le point où s'étaient arrêtés volontairement ses prédécesseurs, et, descendu aux fondements mêmes posés par la main de Dieu, i! a cru sentir au-dessous une autre main étendue pour porter l'édiflce. Que cette pensée soit utile, nous ne l'examinons pas encore; mais les ancêtres ne Font pas connue.

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