‹ MélangesChapitre 14 sur 46 · IX · texte numérisé non relu

IX

parfaitement distingué ces deux époques, et, autant ii flétrit l'inquisition de Philippe II, autant il s'ex^ prime avec modération sur l'inquisition d'Isabell<^ et de Ferdinand. Il dit de celle-là: « Philippe II ^ « le plus absolu des princes, fut le véritable fonce dateur de l'inquisition; ce fut sa politique raffinée « qui la porta à ce point de hauteur où elle était « montée (1). » Il dit de celle-ci : « L'inquisition fut, « dans son principe , une institution demandée et « établie par les rois d'Espagne dans des circon- « stances difficiles et extraordinaires (2). » En effet, la prise de Grenade n'avait pas encore décidé entre les Maures et les Espagnols la question de savoir qui resterait maître du territoire espagnol , cette question qui avait déjà huit siècles. Les Maures unis aux Juifs, et cachés sous de fausses apparences de conversion chrétienne, remplissaient l'Espagne. « Les richesses des judaisants, leur influence, leurs M alliances avec les familles les plus illustres de la « monarchie, les rendaient infiniment redoutables; « c'était véritablement une nation dans une autre (3).» Les Certes demandèrent contre ces ennemis abhorrés des mesures sévères , et Ferdinand crut que l'inquisition, mais une inquisition nouvelle et terrible, était le seul moyen d'en finir avec eux. Toute l'Europe le comprit ainsi, et lorsque plus tard Philippe II voulut introduire à Milan l'inquisition

(1) Rapport sur le tribunal de rmquisif., etc., p. 69.

(2) Ibid., p. 37.

(3) Ibid., p. 33.

espagnole , le peuple se souleva , et on l'entendit crier dans les rues : « C'est une tyrannie d'imposer « à une ville chrétienne une forme d'inquisition « imaginée contre les Maures et les Juifs (1). »

Isabelle et Ferdinand , ayant pris leur parti , a confièrent les affaires de la foi à l'archevêque de « Séville, Gonzalve de Mendoza, et lui donnèrent « pour assistant le dominicain Thomas de Torqué- « mada (2). » Après plusieurs démarches qui durèrent quelques années, en 1584, « il fut tenu à Sé- <( ville une illustre assemblée d'hommes instruits « dans les deux droits et dans la sacrée théologie, « et l'on y régla l'ordre qu'il faudrait suivre dans {( les procédures contre les hérétiques. Ce sont ente core ces lois qu'observent aujourd'hui les inquisi- « teurs , mais augmentées plus tard de nouvelles « instructions (3). »

Charles-Quint mourant recommanda l'inquisition à son fils Philippe II par une clause de son testament ainsi conçue : « Je lui recommande par dessus « tout de combler de faveurs et d'honneurs l'office « de la sainte inquisition , divinement instituée « contre les hérétiques. » Et il ajouta dans un codicille « Je lui demande instamment, de la manière « la plus forte que je puis, et je lui ordonne comme « un père bien-aimé, au nom de son amour respec- « tueux pour moi, de se souvenir ardemment d'une

(1) Lymborch, lUsl. de l'inquisiL, liv. I, cliap. xxvii,

(2) là , ibid., chap. xxiv.

(3; Id , ibid

tt chose d'où dépend le salut de toute VEspagne , « savoir : de ne jamais laisser les hérétiques im- « punis, et, pour cela, de combler de grâces l'office « de la sainte inquisition , dont la vigilance accroît « la foi catholique dans ces royaumes et y conserve « la religion chrétienne (1). »

Philippe II n'oublia jamais le testament et le codicille de son père. Comme lui, il appliqua aux protestants l'inquisition qu'Isabelle et Ferdinand, de concert avec tous les ordres de l'Espagne, avaient créée contre les Juifs et les Maures. Il la rendit plus dure encore; il inventa , pour effrayer l'hérésie, ces fameux actes connus sous le nom d'auto-da-fé, où le supplice devenait une sorte de fête aussi extraordinaire par les spectateurs que par les patients. Le premier eut lieu à Séville, l'an 1559. De ce moment , l'inquisition espagnole , ouvrage de la pohtique, affaire nationale et royale, appela sur le but et l'histoire générale de l'inquisition une facile calomnie. Ses procédés étranges se gravèrent dans les imaginations, et le peuple espagnol luimême, qui voyait et souffrait tout cela, apparut au monde sous des couleurs odieuses. Je ne me charge pas de le justifier. Le comte Joseph de Maistre , dans ses Lettres sur l'inquisition espa^ gnole, a essayé de le faire; pour moi, ma tâche est tout autre.

Voici notre part dans l'inquisition espagnole , telle que nous l'enseigne le jurisconsulte Pegna

(1) Lymborch, Hist. de l'inquisit., liv. I, chap. xxx.

dans ses commentaires sur le Directoire des inquisiteurs. « En Espagne, Ferdinand, roi d'Aragon et « de Castille, cinquième du nom, vers l'an du Sei- « gneur 1476, ainsi que le témoignent nos histoires, « enleva aux Frères Dominicains l'ofpce de Vin- « quisition , et le donna aux clers séculiers. Il « chargea en même temps, par l'autorité pontificale, « le très-illustre cardinal Mendoza de reconstituer « cet office. Celui-ci, de concert avec un grand « nombre d'hommes savants, établit les lois et preste crivit l'ordre que les inquisiteurs doivent suivre « en Espagne (1). »

Lymborch dit expressément la même chose : « Cet « office n'est plus comme autrefois confié aux Frères « Prêcheurs ou dominicains ; mais on commença « d'en remettre la charge aux clercs séculiers ha- « biles dans les canons et les lois, et peu à peu il « leur fut dévolu tout entier, de sorte que les Frères « Dominicains n*y ont plus aucune part , sinon « qu!on se sert souvent d'eux pour qualifier les pro- « positions qu'il s'agit de juger, et faire le devoir de « consulteurs (2). »

Ce ne fut qu'en 1618 que Philippe III donna une place aux dominicains dans le conseil suprême de l'inquisition, composé de onze ou treize membres.

Un fait inouï fera juger du crédit qu'avaient dans

(1) Pegna, Commentaire sur le Directoire des inquisiteurs de Nicolas Eymcric, 3« parlie, scholie 43.

{2j JJisl. de iinqiiisit., liv. 1, chap. xxiv.

l'inquisition d'Espagne les Frères Prêcheurs. L'un d'eux, Barthélémy Caranza, était archevêque de Tolède, homme vénérable, qui avait été honoré de la confiance de ses souverains, et qui jouissait de l'estime universelle sur le premier siège épiscopal de la monarchie. Il fut tout à coup arrêté par ordre de l'inquisition. Vainement le pape Pie IV le réclama; vainement le concile de Trente, qui était assemblé, intervint en sa faveur; vainement la congrégation chargée par le concile de l'examen des livres déclara orthodoxe le catéchisme de Caranza , qui servait de prétexte à son arrestation : l'inquisition fut inexorable. Elle le retint huit années dans ses prisons, et ne consentit à l'envoyer à Rome, pour y être jugé, que sur un ordre de Philippe II. Telle était la puissance des dominicains sur l'inquisition d'E^]spagne; telle aussi celle du pape et d'un concile œcuménique, même dans une occasion où l'injustice paraissait manifeste, et où toute la cause se réduisait à ce mot spirituel de Caranza entrant au château de Saint-Ange : « Je suis toujours entre mon plus grand « ami et mon plus grand ennemi , entre ma cop- « science et mon archevêché de Tolède (1). »

Bref, l'inquisition espagnole était un tribunal royal, « dont aucune ordonnance ne pouvait être pu- « bliée sans le consentement préalable du roi (2); » tribunal qu'on avait bien cherché à élever sous le

(1 ) Vies des hommes illustres de l'ordre des Frères Prêcheurs, par le père Touron.

[2] Rapport sur le tribunal de l'inquisit., etc., p. S9.

nom des souverains pontifes, mais qui, au fonr], no dépendait en rien de leur direction. Aussi les papes s'opposèrent- ils toujours à ce qu'il fût introduit à Naples, dans leur voisinage , et toutes les négociations de la cour d'Espagne n'ont pu parvenir à vaincre sur ce point leur insurmontable répugnance (1). Bien loin d'augmenter les rigueurs de l'inquisition, ils furent avertis, par l'abus qu'on en faisait, que le moment était venu de mettre à couvert devant Dieu et devant les hommes leur auguste responsabilité. Paul III fonda, en 1542, la congrégation romaine du saint office, qui ne fut d'abord composée que de six cardinaux, et révoqua tous les pouvoirs inquisitoriaux précédemment accordés. C'est cette congrégation dont personne ne sait rien, tant elle a été douce, si ce n'est que Galilée voulant à toute force appuyer un système d'astronomie sur les Livres saints , elle le traita par deux fois avec la plus magnifique délicatesse (2). Et Bergier a pu dire d'elle, sans crainte d'être démenti par tout le xviii® siècle attentif, qu'elle n*avait jamais signé une condamnation capitale (3).

Ainsi, pendant que l'Espagne et le Portugal ac-

1) Lymborch., Hîst. de l'inquisit., liv. I, chnp. xxvi.

[2) Lettres de Guichardin et du marquis Nicolini, amba5?adcurs de Florence à Rome , citées par Bergier dans son Dictionnaire de théologie, article Sciences humaines.

(3) Dictionnaire de théologie, au mot Inquisition. Voici la phrase exacte : « Les exécutions à mort sont très-rares , soit « en Espagne, soit en Portugal, et l'on n'en connait aucwn * exemple à Rome. •

couraient aux auto-da-fé, que la France créait ses chambres ardentes contre l'hérésie , que Henri VIII suppliciait soixante-dix mille hommes dans le cours de son règne, et que la bonne reine ÉHsabeth faisait manger les chevaux anglais dans le ventre ouvert des catholiques, à cette époque de sang, Rome n'en versait pas une gcutte! Rome, aux pieds de laquelle venaient de fleurir les trois plus beaux siècles de l'Italie! Rome, qui avait vu naître autour d'elle le Dante, l'Arioste, le Tasse, Machiavel, Bembo, Galilée, Guichardin, et tant d'autres dont le nom n'a pas besoin d'être prononcé pour être entendu ! Rome, se surpassant elle-même au plus fort du danger, conférait au vicaire de Dieu le titre inaliénable ^'inquisiteur universel, et, par une magie dont elle seule a le secret, elle rendait ce titre invisible sur le front du pontife, comme l'épée l'est dans le fourreau. On dira peut-être que cela n'était guère difficile , puisqu'il n'y avait point d'hérétiques à Rome : mais le but de l'inquisition avait été précisément qu'^7 n'y eût pas d'hérétiques à punir, et Dieu n'a pas permis que cette honorable pensée fût tout à fait dépourvue de succès. On a vu constamment Rome être à la fois la cité de l'orthodoxie et la cité de la douceur, pure comme une vierge, et faible comme elle.

Je crois avoir prouvé par tout ce qui précède que les dominicains ne furent ni les inventeurs, ni les promoteurs , ni les principaux instruments de l'inquisition, et que personne moins qu'eux n'est responsable des excès de l'Espagne en ce genre. Il

reste sans doute qu'ils prirent part à l'inquisition; mais qui n'y a point pris part en Europe? L'inquisition était un progrès véritable, comparée à tout ce qui avait eu lieu dans le passé. A la place d'un tribunal sans droit de grâce, assujetti à la lettre inexorable de la loi, on avait un tribunal flexible, duquel on pouvait exiger le pardon par le repentir, et qui ne renvoya jamais au bras séculier que l'immense minorité des accusés. L'inquisition a sauvé des milliers d'hommes qui eussent péri par les tribunaux ordinaires; les Templiers réclamèrent sa juridiction, sachant bien, disent les historiens, que s'ils obtenaient de tels juges , ils ne pouvaient plus être condamnés à mort (1). Est-ce bien d'ailleurs à notre siècle à se plaindre de l'inquisition? A-t-il fondé la liberté des cultes, dont il parle tant, et ne vivons-nous pas en plein régime d'inquisition, avec un mensonge de plus? On recherche de pauvres filles qui couchent sur la dure (2) ; on les recherche , parce qu'elles vivent sous une pensée de foi, et qu'au lieu de s'associer pour quelque besogne industrielle, elles s'associent pour prier en travaillant: on les traîne devant les tribunaux; on y sollicite leur expulsion de leur propre foyer; on l'obtiendra peutêtre : qu'eiit fait de plus l'inquisition? On entend des orateurs dénoncer à la tribune le moindre bruit religieux, et l'on croirait qu'ils passent leur vie à écouter si quelque poitrine française ne bat pas

(1) M. de Maisire, !'• Lettre sur l'inquisition espagnole.

(2) AfTaire des carmélites de Libourne

chrétiennement contre une autre poitrine : qu'eût fait de plus l'inquisition? Ces hommes si âpres à persécuter devraient au moins comprendre pourquoi, de tout temps, le genre humain a pris des précautions contre l'erreur ; ils devraient savoir par leurs propres passions que l'erreur et la tyrannie sont inséparables. Laissons là le passé, sur lequel il est aisé de se méprendre, et voyons le présent.

Qui persécute en Europe? Qui persécute, après cent ans de déclamations en prose et en vers contre la persécution? Est-ce donc qu'il est besoin de le dire? Tout l'univers entend les gémissements de l'Irlande catholique opprimée par l'Église anglicane. Il a vu la Hollande calviniste pousser à bout les catholiques belges, sans que l'intérêt de la conservation ait pu prévaloir un moment contre l'instinct de la tyrannie réformée. Il voit la Prusse protestante, ayant à sa tête un roi que le malheur et la prospérité ont vainement instruit, jeter dans les prisons un archevêque en lui refusant des juges, traiter la conscience de crime d'État, violer pour une question de bénédiction spirituelle la foi promise à la moitié d'un peuple, et révéler, par un mélange perpétuel de violence et d'hypocrisie, le caractère d'un pouvoir à qui plus rien n'est sacré que ce que la peur déclare tel. Tout l'univers connaît le martyre de l'Église de Pologne, martyre atroce qui dure depuis sept ans, et qui paraît ne devoir cesser qu'après l'entière extinction de la nation polonaise et de sa foi. Il a été témoin, à l'autre extrémité de l'Europe, de spectacles non moins barbares, et cette fois

ce n'étaient pas les rois qui étaient les bourreaux, mais le libéralisme rationaliste, qui cherchait apparemment dans les entrailles des moines espagnol"? ft portugais le secret de la liberté de conscience. El. au milieu de ces scènes sauvages d'oppression, où est- elle en Europe, la liberté de conscience? Un seul peuple l'a vraiment établie, et c'est un peuple catholique. Les Belges, victorieux de la Hollande par le secours de Dieu, maîtres de se donner la constitution qu'il leur plaisait, ont proclamé dans leur charte une vérité qui deviendra plus visible de jour en jour, c'est que l'Église catholique n'a besoin, pour être souveraine, que de sa libre action sur les intelligences et les volontés , et qu'elle n'a jamais recours au bras séculier que par voie de défense contre les persécuteurs. Voilà la vérité , la vérité qui justifiera l'Église au tribunal de Dieu et du genre humain assemblés un jour en face l'un de l'autre. Oui, rois, peuples, majestés de la terre, l'Église catholique ne réclame de vous ici- bas que le passage, comme disait Bossuet, mais le passage libre. Il ne lui en faut pas davantage pour être plus forte que vous tous, non d'une force dominatrice qui 3'adresse à vos affaires temporelles , mais d'une force persuasive qui vous entraîne, âme et corps, à l'éternité. Vous le savez bien, et parce que vous ne voulez pas subir cette attraction spirituelle, vous en .ctrissez la source autant que possible : à la bonne neure , vous en êtes les maîtres ; mais du moins avouez vos œuvres. Et s'il arrive qu'un peuple entier, devenu catholique, prenne des mesures una-

nimes contre le retour de votre iniquité, ne l'accusez pas d'être persécuteur, à moins que l'esclave qui enferme son geôlier ne soit un persécuteur, et que la victime qui fait reculer Tassassin ne soit un bourreau.

Soyons généreux : accordons , si vous le voulez , que la vérité et l'erreur furent également intolérantes. Eh bien ! au'a gagné le monde à cette lutte funeste? La vérité n'a pas détruit j'erreur, et l'erreur n'a pas détruit la vérité; victorieux sur un point, on a succombé sur un autre. N'est- il pas temps de sortir de voies si malheureuses? Soixante siècles de vicissitudes sanglantes ne suffisent- ils pas à notre instruction ? Posons enfin la borne aux maux du passé, et que cette pierre pacifique, plantée d'un commun accord entre ce qui fut et ce qui sera , présage à nos descendants une meilleure solution des r-r.-.lÙHmeô humains que celle qu'on avait espérée du glaive, et que le glaive n'a point donnée.

OHAPÏTRE VU

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