IX
vingt -cinq années, de la Suisse à l'Autriche, de l'Autriche à la Russie , de la Russie à la Prusse , partout victime d'une hospitalité passagère et sans entrailles, la Trappe est revenue à la France, son berceau ; elle y a multiplié ses maisons, sous la protection de la liberté commune, et jamais, en aucun temps, la vertu de la croix n'a mieux et plus large^ ment fleuri que sous le froc fécond de ces descendants de saint Bernard et de Rancé. Ne voyez-vous pas aussi, sous toutes les formes, ressusciter l'esprit monastique, cet esprit qui s'éteignait dans l'ancienne France avant même que d.3S lois usurpatrices eussent frappé du marteau les vieux cloîtres tant aimés de nos aïeux? Le chartreux, le jésuite, le capucin, le bénédictin rapportent à la France leur dévouement multiple, ia prière, la science, la parole, la conlemplalion et l'action, l'exemple de la pauvreté volontaire, le bénéfice de la communauté. Et aujourd hui même, devant cette foule qui m'écoute et qui ne s'en étonne pas, apparaît,, sans audace et sans crainte 5 le froc séculaire de saint Dominique.
Que sera-ce, si vous arrêtez votre pensée sur les maisons religieuses ou les femmes ont réuni leur? vertus sous .a tutelle de la pauvreté, de la chasteté et de Tobé'ssance? Là il ne vous sera plus possible de nombrer ics ordres et les œuvres. La charité a mis le doigt sur les nuances mêmes des besoins; elle a des mains pour ]es cicatrices au!ant que pour les blessures. Et pas un scandale depuis quarante ans I pas une plainte ! pas un murmure ! La liberté a été plus féconde que les vieilles mœurs féodales ; elle a
tiré des familles plus de suc généreux et dévoué. La P>anc6 est toujours le pays des saintes femmes, des filles de Charité , des sœurs de la Providence et de l'Espérance, des mères du Bon Pasteur, et quel nom pourrai -je créer, que leur vertu n'ait baptise déjà?
Mon dernier regard sera sur une église de Paris solitaire il y a peu d'années, aujourd'hui le rendezvous des âmes de cent pays, qui y prient de près et de loin pour la conversion des pécheurs : c'est vous rappeler Nolre-Dame-des-Victoires , et terminer cette courte revue des travaux de la France dans le bien par un nom trop heureux pour qu'il ne soit pas le dernier.
Il est vrai, Messieurs, tous les obstacles ne sont pas vaincus; toutes nos conquêtes ne sont pas ac* ceplées; Terreur ne voit pas d'un œil tranquille nos efforts persévérants. La bourgeoisie, qui nous gouverne, ï-'a pas encore fait acte de réconciliation pleine et entière avec le Christ et son Église. Mais la bourgeoisie n'est pas une classe à part, inabordable, enfermée dans ses privilèges et ses préjugés; la bourgeoisie, c'est nous tous. Par un bout, elle louche au peuple, où elle se recrute incessamment, et, par l'autre bout, à la noblesse et au trône, dont ses membres d'élite tendent à se rapprocher par l'inévitable attrait de la distinction pour tout ce qui est distingué* Cette classe est donc mobile, sans cesse renouvelée par l'ascension de ses parties inférieures, qui ne lui permettent pas de se créer un esprit à toujours, et sujette aussi au souffle qui vient
des hautes régions. Dieu a dit à la bourgeoisie française : Tu veux régner, règne ! Tu apprendras ce qu'il en coûte pour gouverner les hommes , tu jugeras s'il est possible de les gouverner sans mon Christ. Pourquoi penser qu'elle demeurera toujours ce qu'elle est encore trop généralement aujourd'hui? Pourquoi n'entendraitôîle pas les leçons répétées de l'expérience? Beaucoup de ses fils grossissent déjà nos rangs ; ce sont eux qui forment, pour la plus grande partie, la société de Saint-Vincent- de- Paul, et qui recrutent par leur dévouement les ordres religieux. Ne désespérons pas d'une classe qui est le fond de la société moderne, et dont l'avènement au pouvoir, signalé par tant de faits considérables, se rattache sans doute au plan général de la Providence. Les difficultés ne doivent qu'animer notre zèle. Elles sont loin d'être aussi fortes qu'il y a cinquante ans, et cependant, dès 1795, le comte de Maistre, entrevoyant l'horizon qui s'est ouvert depuis sous nos yeux, écrivait ces remarquables paroles : « L'esprit « rehgieux n'est pas éteint en France, il y soulèa vera des montagnes, il y fera des miracles. » Justifions par notre persévérance une prophétie que la résurrection de notre Église place déjà parmi les plus hauts pressentiments de la pensée; rappelons à Dieu les cœurs par la charité, autant que les esprits par la lumière. Que ceux qui travaillent ne se découragent point; que ceux qui n'ont encore rien fait mettent la main à l'œuvre. Et dans ce moment même, Messieurs, avant de sortir d'ici, unissez-voua
au moins par l aumône à tous les vœux, à tous les elîorts, à toutes les prières, à tous les sacrifices qui, depuis cinquante ans, montent vers le ciel en laveur de notre patrie.
Monseigneur, la couronne de saint Denis est tombée sur votre tête dans une heure à jamais mémorable , à l'heure où plus que jamais s'opère la réconciliation entre l'Église et la France; j'en ai pour garant cette foule qui se presse autour de votre siège. Je prie Dieu , Monseigneur, que vous portiez longtemps cette couronne. Je ne puis oublier qu'à une autre époque je fus soutenu dans cet(0 chaire par vos conseils et votre affection. L'occasion solennelle de vous eu remercier m'avait manqué jusqu'aujourd'hui; je la saisis avec joie. Je me félicite de me retrouver sous les mômes auspices, au jour où je viens inaugurer l'ordre et l'habit des Frères Prêcheurs français en face de mon pays, el vous achèverez , Monseigneur, de couronner ce moment de ma vie, en répandant sur nous votre bénédiction.