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DU CULTE DE JESUS- CHRIST COMME FONDEMENT DE LA VIE CHRÉTIENNE

École de Sorèze , 24 février 1858.

Mon cher Emmanuel ,

Je vous écris de celle école de Sorèze que vous venez de quilter et dont vous avez été l'honneur. A peine entré dans le monde, vous en souffrez déjà. Le bruit de ses désordres vous émeut, le spectacle de ses mœurs vous attriste; rien de grand ne vous apparaît dans les caractères, rien de ferme dans les esprits , et la jeunesse que vous rencontrez autour de la vôtre ne vous semble préoccupée que de plaisirs vides et sans aspirations vers le lieu des saintes

choses où votre âme a vécu. Il vous faudra du temps pour vous accoutumer à cet air que vous n'aviez pas encore respiré. Sans doute le mal vous était connu ; rhistoire vous l'avait dit, et votre cœur, plus éloquent encore que l'histoire, vous en avait fait entendre dans les replis de ces solitudes le douloureux écho. Mais Dieu vous avait donné contre l'histoire et contre votre cœur une garde généreuse; il vous avait fait le fils d'une mère chrétienne. Le chaste sein d'une femme régénérée vous avait conçu ; ses bras avaient été votre premier berceau , son regard votre premier soleil, et, quand vous fûtes capable d'entendre, sa voix vous avait inspiré la première expression de votre première pensée. Esprit tombé du ciel dans un vase de terre, vous portiez bien en vous le germe de toutes les dépravations de l'homme; mais la vertu de votre mère en avait affaibli la tradition dans ses entrailles et dans les vôtres, et votre baptême en avait effacé la malédiction pour ne vous en laisser que de légères traces , épreuves plutôt qu'écueil de votre future virilité. Vous aviez grandi dans la pureté, qui est la lumière du cœur, et dans la foi, qui est la lumière de la pureté ; et si plus tard, au sein d'une adolescence déjà forte , vous aviez touché de près , dans la vie d'école , aux misères d'autrui , du moins les barrières n'étaient pas tombées devant vous, et le vice ne vous était apparu que comme une honte qui a peur et une tache qui se blanchit. Vous ne connaissiez pas encore l'abîme des âmes perdues; vous n'aviez pas rencontré le libre épanchcment du mensonge, l'orgueil de l'igno-

rance, l'impudeur de la volupté, le mépris de Dieu et la satisfaction de soi-même dans l'abaissement de tout l'homme. Vous croyiez au monde malgré rÉvangile , parce que l'Évangile vous avait fait uu fonds de nature capable de croire, d'aimer. et d'admirer.

Aujourd'hui, mon cher Emmanuel, l'horizon du mal s'est déchire pour vous, et, encore que votre âge ne vous permette pas de le voir d'assez haut pour en embrasser la vaste perspective , il vous permet déjà de ne plus vous faire d'illusion sur la part considérable qui lui appartient ici- bas. Vous comprenez ce que l'Évangile vous disait du prince de ce monde (1), de la puissance des ténèbres (2), et de cette ombre de la mort où les peuples sont assis (3). La foi vous avait enseigné qu'il y a, dès l'origine des choses, avant même la création de notre race , une guerre entre le bien et le mal , et deux chefs de celte guerre : l'un, qui est le Christ, Fils de Dieu et fils de l'homme, rédempteur du monde par son sang répandu au milieu de nous; l'autre, qui est le premier esprit tombé volontairement des splendeurs de !a vérité, et devenu parla préémlncnce de sa chute l'instigateur de toute pensée mauvaise et le maître de toute intelligence corrompue. Vous en étiez certain , mais non pas peut-ôtre persuadé. 11 vous coulait de croire à l'antiquité du mal,

(1) S. Jean, xu. 31.

(2) S. Luc, XXII , o3.

(3j Jbid., I, 79.

à sa perpétuité, et surtout à cette hiérarchie perverse qui, du ciel à la terre, et de l'archange à l'homme, lie entre eux, sous une fascination qu'ils se communiquent, tous les esprits qui n'adhèrent point à Dieu. Maintenant vous en avez plus que la certitude, vous en avez la vision. Ce que votre mère ne vous avait point appris , et ce que votre conscience ne vous disait pas, le monde vous l'a révélé. Vous savez qu'il existe deux abîmes inintelligibles l'un à Fautre, aussi profonds l'un que l'autre : l'abîme du bien et l'abîme du mal; vous croyez à Satan d'une foi aussi lucide qu'à Jésus -Christ. C'est là le moment décisif de la vie , le moment de la crainte et du courage , où l'on entend pour la première fois cette parole de saint Paul : Opérez voire salut avec appréhension et tremblement (1) ; et cette autre qui en est inséparable : Ayez confiance , fat vaincu te monde (2).

Dès qu'on est en vue du mal, non plus par l'histoire , non plus par les linéaments que tout homme en porte dans son cœur, mais par la réalité vivante du monde, il faut de toute force passer à la virilité chrétienne, ou succomber. Voilà pourquoi, mon cher ami, du fond de votre chambre d'étudiant, vous vous êtes tourné vers moi. Vos yeux, qui ne me voyaient plus , ont recherché la tendresse du maître et la lumière du chrétien. Vous êtes revenu , jeune homme libre, au seuil où votre adolescence enchaînée avait

(1) Ep. aux Philipp., ii, 12, (2j S. Jean , xiv, 33.

tant de fois frappé. Vous me rapportez la beauté de votre âme que j'ai tant aimée, et avec elle les premiers troubles d'une expérience qui craint de faillir et souhaite d'appuyer une fragilité pressentie au foyer d'un cœur plus ancien et plus fort. Ce retour ne m'a pas surpris, mais il m'a touché. Je me rappelais, en vous lisant, nos jours de Sorèze, tous les beaux lieux où votre pied suivait la trace du mien , nos égarements d'été dans les forêts de la Montagne- Noire; je me nommais, avec vos lèvres plutôt qu'avec les miennes, Saint - Ferréol , Arfons, Alzau , Lampy, ces champs et ces vallons sans gloire pour l'étranger, mais chers au fils de Sorèze, et plus chers à moi qu'à vous tous, parce que j'y portais l'âme d'un père dans des solitudes que vous remplissiez. C'est là que votre souvenir me retrouve et que le mien vous ramène. Vous y revenez plus mûr, mais non pas flétri. L'arôme de votre jeunesse a survécu aux enchantements trompeurs de la première liberté, et je reconnais dans votre style, seule image où je puisse vous voir aujourd'hui, la grâce de votre parole et la virginité de votre front.

Aussi, dès les premières lignes, je me suis senti incapable de vous résister. Et pourtant que me demandez-vous? Que je vous initie aux mystères de la vie chrétienne, non plus comme un enfant, mais comme un homme; que je parcoure avec vous les sentiers étroits de l'Évangile sans rien vous cacher; que je \ous conduise, voyageur attentif et convaincu , mais craintif encore , de Tétable de Bethléhem au chaume de Nazareth, de la barque des pêcheurs de

Galilée au puits de la Samarilaine, du désert de Jean au tombeau de Lazare, et que, suspendu partout aux lèvres du Sauveur, j'amène enfin votre ame, de proche en proche et de lumière en lumière , à regarder la croix et à la porter. Ah ! sans doute ces chemins me sont connus. Voilà trente ans passes depuis le jour où, jeune comme vous, jeté comme vous dans les révélations d'une grande ville de ce monde, je levai pour la premiè'^'^î fois un regard timide vers la bonté de Dieu. Depuis je n'ai pas cessé de croire et d'aimer. Les années, fidèles à leur mission, m'ont apporté chaque jour des certitudes plus grandes, des joies plus divines, et j'ai vu l'homme diminuer à mes yeux pendant que le Christ y grandissait toujours. Vous frappez donc à une porte qui s'ouvre d'elle-même; vous touchez à un fruit qui va tomber de soi : mais c'est cela même qui m'émeut. Je me demande s'il n'est pas trop tard, s'il me reste le temps de vous instruire, ou si l'ardeur des convictions, trahie par les faiblesses de l'âge, me laissera ce que je voudrais pour semer en vous 1 eternilé. Je me trompe, l'éternité habite en vous , puisque la foi y réside; mais qu'il y a loin encore de la foi à l'amour, et de l'amour qui commence à 4'amour qui débordel Je suis un vieux vase, et j'ai peur pour vous, qui voulez y boire; que Dieu cependant m'assiste, et que sa grâce soutienne votre cœur, après l'avoir préparé.

La vie chrétienne est la vie fondée sur la terre par Jésus -Christ. De tous les succès do la puissance, aucun n'est plus rare que do. fonder un genre de vie,

c'est-à-dire une persuasion qui enchaîne noire corps, notre pensée et notre volonté libre à des actes répétés chaque jour, et formant ensemble le tissu môme de notre existence. Il y a là un empire supérieur à tout autre empire, et l'ambition des plus forts ne va guère jusque-là. Les conquérants se contentent de relier des terres à dès terres par un sillon que trace l'épée. Les législateurs y ajoutent des codes où se règlent l'état des personnes, la possession et la transmission des choses, l'ordre des jugements, la nature et le degré des peines destinées aux fautes extérieures contre la société. Les sages seuls, plus profonds que les législateurs, et plus ambitieux que les conquérants, se proposent de créer des mœurs, en soumettant à des prescriptions domestiques le for intime de l'homme. Magnifique travail, qui a fait le sort des peuples, partout où les peuples ont été assez heureux ou assez grands pour obéir à une autre impulsion que la force, et à un autre commandement que l'instinct de l'orgueil et du plaisir. i^Iais, hélas! lue peu de sages ont réussi! et là môme où ils ont eu des nations pour disciples, combien est resté à leur œuvre le caractère de l'ébauche, ou même le stigmate de la misère morale! Jésus -Christ seul a créé sur la terre une vie digne de l'homme et digne de Dieu. 11 a purifié notre chair en dilatant notre cœur, et, quoique nous demandant plus que n'avait conçu personne, il a obtenu sans violence, par une infiltration de sa doctrine, ou plutôt de lui-même, une multitude inouïe de disciples qui se sont appelés ses fidèles. Aucun climat, aucun peuple ni aucun

siècle ne s'est trouvé incapable des vertus surhumaines dont il avait créé l'exemplaire avec le nom. On a vu des enfants et de jeunes filles en revêtii comme d'une armure le charme de leur faiblesse ; des épouses en ont apporté la robe sans tache au bord du lit nuptial, et la volupté même a connu la chasteté; des soldats tout enivrés de l'éclair des batailles ont abaissé leur épée devant une victoire meilleure que celle de leurs capitaines , et la guerre elle-même a connu le frein d'une humanité qu'elle ignorait; des rois ont orné leur diadème du signe des supplices, et leur majesté, soumise à celle de Dieu, a confessé le néant des plus hautes grandeurs; les barbares nourris de sang, les sauvages perdus aux extrémités de la dégradation ont entendu la voix qui les appelait à la douceur, et tout sur la terre, nations, royauté, génie, sagesse, le crime et la vertu, la gloire et l'opprobre, tout a reçu de cette bouche souveraine un souffle qui a guéri et transformé.

Jésus- Christ n'a eu qu'un malheur, le plus beav de tous , il est vrai , le plus digne d'un Dieu, mais un malheur pourtant : il a été populaire. Si, plus sobre de son ascendant, il eût laissé le peuple loin de lui, il serait, à l'heure présente, sur un trône incontesté; nul n'ouvrirait son Évangile que pour le bénir, et ne prononcerait son nom que pour le louer. On lui pardonnerait jusqu'à ses miracles , car tous sont empreints d'un caractère d'humanité qui en rachète la toute -puissance, et la cache en quelque sorte dans l'effusion de l'amour. Ce n'est plus Moïse re-

cevant la loi de Dieu à travers les foudres et devant un peuple épouvanté; ce n'est plus Élie faisant du ciel une voûte d'airain, ou en arrachant le feu qui dévore des blasphémateurs : c'est une main qui touche des yeux fermés pour leur donner la lumière, qui redresse et fortifie des membres souffrants, qui rappelle un fils du tombeau pour le rendre à sa mère, qui guérit les lépreux, console l'amitié d'une sœur par la résurrection d'un frère, et ne laisse qu'une fois, sous l'impression de sa mort, le ciel et la terre lui rendre témoignage par leur bouleversement. Tout est humain dans Jésus, même le miracle; tout est humble et doux, même l'absolue souveraineté, et il n'en coûte rien à l'esprit pour faire de sa personne le modèle achevé du plus parfait des sages et du plus grand des législateurs. Mais, pour son malheur, il a vaincu le monde, et jamais l'orgueil ne le lui pardonnera.

C'est donc Jésus -Christ, mon cher Emmanuel, qui est l'auteur de la vie dont vous me demandez les secrets, et c'est lui seul, par conséquent, qui peut vous apprendre quelle elle est. Jésus -Christ est votre maître, votre seul maître, il vous l'a dit luimême dans cette parole qu'il adressait à ses premiers disciples : Vous n'avez qu'un maître, qui est le Christ (1). D'autres en prendront qui leur conviendront mieux; ils choisiront Aristote ou Platon. Us se feront, dit saint Paul, des maîtres qui chatouillent leurs oreilles , et ils se détourneront de Ui

(1) S. Mallh., xxiii, 10.

vérité pour se donner à des fables (1). Pour vous, c'est Jésus-Christ qui est votre maîlre. J'ai souvent admiré, dans mes contemporains, que tous appartiennent à une école, et qu'il n'est pas âme vivante qui ne jure par un homme, un livre ou une idée célèbre. Tout siècle, le nôtre compris, se résout en quelques personnages élevés au-dessus des autres par le don de penser, quelquefois même par le seul don du style, et qui se partagent entre eux la direction des esprits. Si quelqu'un, dans la foule admiratrice et obéissante, se persuade qu'il n'a point de maître , il est aisé de voir que son indépendance môme est une imitation, et qu'elle a sa source dans des doctrines qu'il a délaissées peut-être, mais qui ont jeté dans son intelligence la racine du scepticisme et de l'isolement. On se dégoûte de servir ; mais on sert néanmoins, comme ces esclaves affranchis qui, tout en étant hors du joug, conservaient encore dans leur chair les honteux vestiges de leur avilissement. Il n'y a, en tout ordre de choses, divines ou humaines, vraies ou fausses, que des soldats et des chefs. Aspirer à n'être ni l'un ni l'autre , c'est aspirer à être plus que Dieu, ou moins que l'atome, car Dieu commande, et l'atome obéit. Le néant seul est en dehors de cette loi. Ne vous étonnez donc pas d'avoir un maître, mais proposez-vous d'être un disciple digne de votre maître : car écoutez ce qu'il est.

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était

(tj H» Épîl. à Tim., iv, 3 et 4.

en Dieu, et le Verbe était Dieu (1) : voilà votre maître.

En lui était la vie, et la vie est la lumière des hommes,.. îl était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde (2) : voilà votre maître.

Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous , et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique de Dieu, plein de grâce et de vérité (3) : voilà votre maître.

0 Emmanuel, vous avez un grand maître! Jusqu'ici, je le crains, vous n'avez pas su à quel degré il doit l'être et il l'est réellement. Vous ne l'avez considéré qu'en tant qu'il est le Verbe fait chair, le Fils unique de Dieu venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité (4), le principe et V auteur de la foi (5); vous n'avez pas 'regardé plus haut ni plus loin, et séparant ce qui est indivisible, quoique distinct, vous avez ignoré peut-être qu'avant son incarnation le Verbe était déjà pour nous la vie et la lumière, la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde, et par conséquent la source première et éternelle de notre raison. Oui, la raison et l'Évangile descendant du même foyer, le même souffle les communique à l'homme, et vous n'entendriez pas la parole de Jésus- Christ si vous n'entendiez pas

(1) 3. Jean, i, 1.

(2) Ihid., 1 , 4 el 9.

(3) Ibid., 1,14.

(4) îhid., xviii, 37.

(5) Ép. aux Hébr., xii, 2.

celle du Verbe qui inspire votre intelligence , et lui donne en des idées primordiales le germe de toute conception. C'est là ce que l'apôtre saint Jean nous révèle à l'ouverture de son texte. Il a vu le Verbe dans le sein de son Père; il Ta vu créant toutes choses, parce que la vie est en lui; il a reconnu que cette vie du Verbe est la lumière des hommes, qu'elle les éclaire tous à leur avènement au monde, qu'elle est dans le monde avec eux, mais qu'elle y luit dans les ténèbres, parce que le monde ne sait pas d'où elle vient ni qui elle est; et qu'enfin le Verbe s'est fait chair pour rendre manifeste le lien qui l'unit à nous dès l'origine , et consommer ainsi, par une effusion plus parfaite de la grâce et de la vérité, le mystère de notre prédestination à la vie même de Dieu. Cette page si courte est le regard de l'aigle dans l'infini. Elle a placé saint Jean au faîte de ceux qui ont vu les choses divines, et il est impossible, sauf au jour de la vision dernière, de mieux apprendre que là ce que nous sommes, et ce qu'est Jésus-Christ pour nous.

Là Jésus-Christ nous apparaît tout entier, avant et après son épiphanie terrestre. Verbe de Dieu , coéternel à son Père, il a reçu de lui, parce qu'il est l'expression de sa pensée, le ministère de la création, et en particulier le ministère des intelligences, dont il est le flambeau. Docteur universel, il parle intérieurement à tout esprit , il meut toute conscience , et nul, quelle que soit sa place dans la hiérarchie des êtres pensants, n'est dans la vérité et la justice que par une conformité à ce qu'il entend de lui. Il

csl le père de notre raison, et par la raison le père de toutes les vertus morales et politiques, qui font du genre humain une société. Le genre humain est la première église fondée par le Christ, église qui ne connaît pas son fondateur, mais qui vit sous ses lois et en appelle à lui, sous le nom de Dieu , toutes les fois que le besoin de son salut lui inspire de regarder plus haut qu'elle-même.

Ce n'est donc pas seulement comme Verbe fait chair, comme auteur de la foi, architecte et pierre angulaire de l'Église catholique, que Jésus- Christ est votre maître; il l'est aussi comme Verbe de Dieu, comme lumière invisible de la raison et chef inconnu de l'humanité. L'humanité et l'Église, la raison et la foi , la nature et la grâce ne sont pas des choses contraires , ni même séparées ; elles sont unies dans le Christ, que Dieu a constitué l'héritier de toutes choses, par lequel il a fait les siècles, qui est la splendeur de sa gloire, la figure de sa substance y et qui porte tout sur l'efficacité de sa parole (4). C'est cette parole, secrète dans notre âme , publique dans le monde, qui forme l'enseignement total du Verbe, et fait de lui notre maître unique autant que souverain. Il vous l'a dit, ne l'oubliez pas: Vous n'avez quun maître. Ou cela veut dire que l'Évangile est tout , et la raison rien, ce qui est absurde; ou cela veut dire que l'Évangile et la raison , pages distinctes d'un seul texte, renferment la même substance et sont l'ouvrage d'un même auteur. L'É-

(1) Ép. aux Hobr., i,2 et 3.

vangile affirme la raison, la raison ne nie l'Évangile qu'en se trahissant elle - môme. Le chrétien est homme par la raison, Thomme est chrétien par l'Évangile, et ainsi l'homme et le chrétien se pénètrent l'un l'autre pour ne former ensemble qu'un esprit qui vient de Dieu , fils et reflet de son indivisible lumière.

J'insiste sur ce point; car il est décisif pour la compréhension de la vie chrétienne, soit que nous y regardions le côté par où elle dirige l'intelligence, ou celui par où elle dirige la volonté. Avant tout, il faut que nous sachions jusqu'où Jésus -Christ est notre maître; s'il l'est seulement d'une part de notre vie, ou s'il en est l'instituteur exclusif et total. Saint Jean, l'ami du Christ, a résolu la qucslion. Nous nous mouvons dans deux sphères, celle de la nature et celle delà grâce; maisl'une et l'autre ont le Verbe, Fils de Dieu , pour auteur et pour flambeau. C'est pourquoi l'Église, infailliblement assistée de l'esprit qui Ta mise au monde, n'a jamais abdiqué la défense de la raison; elle l'a toujours tenue pour une portion de son héritage, et récemment encore elle en a proclamé les droits contre ceux qui, dans une ardeur mal réglée , croyaient rehausser la foi en lui sacrifiant l'autre lumière de notre entendement. Entrez, mon cher ami, dans cette large voie, qui seule est la véritable. Ne vous faites pas de Jésus-Christ, notre maître, une exception au cours général des choses; dcA'Église une petite société perdue au milieu des âgos et des nations; de la foi une lampe obscure luisant en quelques âmes privilégiées; de

la vie chrétienne, eniin, une existence qui n'a de rapport qu'à elle-môme, et qui proteste contre tout. Non , c'est là le tiième de nos ennemis, ce n'est pas le nôtre. Enfants de Dieu, l'univers est l'habitation de notre corps, les siècles la mesure de nos jours, le genre humain le compagnon et le théâtre de nos destinées, la raison notre illuminatrice, la foi une seconde splendeur née dans la première, rÉglisc un monde qui embrasse le passé, le présent, l'avenir, les peuples de la terre avec les esprits du ciel, et, entre ces deux extrémités, tout ce que le Verbe de Dieu a pu concevoir sans nous le dire , et faire sans nous le montrer. L'inconnu môme est à nous; il vit de noire vie, nous vivons de la sienne; et, au jour où le drame se clora par l'apparition totale de ce que nous sommes, il sera clair que l'unité régnait du pôle visible au pôle invisible de la création, et qu'elle y régnait par le Christ , image de Dieu, premier--nc de toute créature , en qui tout a été fait aux deux et en terre ^ ce qui se voit et ce qui ne se voit pas , les Dominiations, et les Principautés, et les Puissances, tout en/în, et lui avant j)uly et tout en lui , lui le chef de l'Église comme il est le principe du monde , le premier-né des morts aussi, tenant enfin la primautéen toutes c/ioses , parce qu'il a plu à Dieu que toute plénitude habitât en lui, et que le sang de sa croix réconciliât et pacifiât en lui tout ce qui est de la terre et tout ce qui est du ciel (1). Voilà l'horizon du chrétien ; et si nr s adversaires

(1) Épîlr. aux Coloss., i, 15 cl suiv.

renfermés dans les bornes étroites de la nature sensible , mutilant la raison et profanant l'humanité . nous contestent la durée, l'espace et la lumière qui nous furent faits , ce n'est pas à nous de leur tendre la main, et d'accepter, par ignorance ou par trahison, le rôle subalterne qu'ils veulent nous créer, en ne se réservant pour eux-mêmes, du reste, que les tristes limites du temps et les silencieux aspects des astres.

La vie chrétienne est intimement liée à la vie morale , et toutes les deux à la vie divine. Ces trois vies peuvent se séparer par une prévarication schismatique ; mais, telles qu'elles sont de leur nature , elles vont de l'une à l'autre, par une pente où git leur grandeur du côté de l'homme qui aspire, et leur bonté du côté de Dieu qui descend.

Lorsqu'au dernier siècle la foi fut attaquée d'une ardeur si jeune et si fîère au nom de la raison , c'était l'espérance commune de ses ennemis qu'une ère de délivrance, d'élévation et de progrès allait commencer pour le genre humain. Ils n'en concevaient aucun doute, et, même parmi ceux qui n'avaient pas abdiqué le christianisme, on rencontrait des esprits que cette vue d'un avenir nouveau touchait d'une sympathique attente. Ils ne voyaient pas le lien qui existe entre la foi et la raison, et que jamais la foi ne s'abaisse sans que la raison diminue. Cette démonstration avait bien été faite dans l'antiquité; on avait vu la raison romaine , la plus haute qui fut avant le Christ, s'affaisser peu à peu dans les ruines de la religion nationale, et ce peuple, plus grand

encore par ses lois que par ses conquôtcs, descendre à rinexprimable chute de l'empire et de ses Scipion à Caligula. Mais ce spectacle était ancien. La décadence de l'idolâtrie, c'est-à-dire d'un culte faux et souvent abject, ne se liait pas d'une manière évidente à la décadence de la raison elle-même; il restait à voir si l'affaiblissement du christianisme produirait un résultat semblable, et si une seconde fois par une épreuve bien autrement concluante et solennelle, la diminution de la foi entraînerait la diminution de la raison. Or cette épreuve est accomplie. Nous pouvons , dès aujourd'hui , connaître ce que la raison humaine a perdu à l'ébranlement de la foi. Les signes en sont trop clairs dans notre pays pour ne pas frapper l'observateur le moins sérieux.

Le premier de tous est l'abaissement des caractères. Nous avons conservé la bravoure , cette vieille tradition du sang français , et nos armes ont naguère réveillé dans le monde , après quarante ans de paix , cette antique persuasion que la France est un peuple soldat. Mais la bravoure n'exige qu'une certaine ardeur devant le péril, un mépris de la mort conçu dans un élan , et plutôt un héroïque oubli de la raison qu'une appréciation calme du devoir. Le plus valeureux capitaine peut n'être qu'une femme le lendemain d'une victoire, et ses cicatrices ne couvrir qu'un caractère débile et sans portée. Le caractère est l'énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais quoi d'inébranlable dans les desseins, déplus inébranlable encore dans la fidélité à soi-même , à

ses convictions, à ses amitiés, à ses vertus, une force intime qui jaillit de la personne et inspire à tous cette certitude que nous appelons la sécurité. On peut avoir de l'esprit, de la science, même du génie, et ne pas avoir de caractère. Telle est la France de nos jours. Elle abonde en hommes qui ont tout accepté des mains de la fortune, et qui n'ont cependant rien trahi, parce que pour trahir il faut avoir tenu à quelque chose. Pour eux les événements sont des nuages qui passent , un spectacle et un abri, pas davantage. Ils les subissent sans résistance après les avoir préparés sans le vouloir, jouets inconséquents d'un passé dont ils ne furent pas maîtres, et d'un avenir qui leur refuse ses secrets. Voilà notre pays , Emmanuel; et il n'est pas difficile d'en pénétrer la cause. Le caractère, qui n'est que la force de la volonté, tient à la force de la raison , et la force de celle-ci tient à la ferme vue des principes de la vie humaine. Là où l'entendement ne discerne que des faits, il ne saurait y avoir de conviction, et où la conviction manque, que reste-t-il pour appuyer la volonté? Ce sont les principes qui fortifient, parce qu'ils éclairent; en dehors d'eux il n'y a plus que des phénomènes, c'est-à-dire des apparences, selon l'admirable énergie du mot, et il est impossible que des apparences, si réelles qu'on se les figure, produisent autre chose dans Tesprit 'qu'un matérialisme étroit ou un scepticisme décourageant. 11 faut voir en hviut pour s'asseoir en bas. Ce n'est pas le roc de la matière qui porte l'homme, parce que l'homme est un esprit. Or, dès que l'esprit monte vers les

principes , dès qu'il n'est plus sensation et imagination, il aborde les contrées où la foi commence, où la parole intérieure du Verbe se rencontre dans son âme avec sa parole extérieure , où se forme l'alliance divine de toutes les lumières , de toutes les certitudes, et par elle la force des saints, la force des apôtres et des martyrs , la force des magistrats assis sur le siège de la justice, la force des politiques qui gouvernent le monde, la force des écrivains qui lui parlent, et cette autre et sacrée force, la plus nécessaire de toutes, la force de l'homme vulgaire contre les passions de sa nature et les adversités de sa vie. Détruisez l'intime accord de la raison et de la foi dans les profondeurs de l'intelligence; poussez du pied, comme de vains songes, les pèlerinages de l'âme au pays de Dieu : faites cela, et étonnez-vous que la vue baisse , que l'éternité s'efface devant le temps, l'infini devant la matière; que l'instinct prenne le pas sur la raison, et que l'homme, débarrassé de ses ancres et de ses mâts, devienne une feuille emportée par les flots. On ne tombe pas sans déchoir.

Le second signe de l'affaiblissement de la raison dans notre siècle est la dégradation des lectures. L'homme ne peut lire que ce qu'il goûte, et ce qu'il goûte est la mesure de sa raison. Or, parmi les symptômes dont nous sommes témoins, il n'en est pas de plus visible, pas de plus triste non plus, que la passion des livres chimériques, c'est-à-dire des livres qui ne disent rien à la raison et ne s'adressent qu'à l'imagination et aux sens. Le nombre en est in-

calculable; on ne se contente même plus, et depuis longtemps, de les publier sous la forme matériellement sérieuse d'un volume. On les jette au monde par feuilles détachées, comme les oracles tombaient autrefois du chêne de Dodone, et il n'est pas de journal ou de revue qui estime pouvoir vivre sans offrir à ses lecteurs ce puéril aliment. La France est inondée chaque jour de pages médiocres par le style et nulles par le fond, qu'un homme ne peut lire sans mépris pour lui-même , parce que leur lecture est un sacrifice fait au néant, et qui néanmoins trouvent un peuple d'adorateurs chez une nation que nulle autre, depuis la Grèce, n'a surpassée dans les dons de l'esprit. Cette profanation de Tintelligence correspond à l'abaissement du caractère , et remonte à la même source. Là où la raison n'est plus soutenue par des livres sacrés, expression directe de la pensée de Dieu, elle perd l'habitude des hauteurs intelligibles; elle quitte la spéculation pour le métier, et se dédommage de la fatigue des affaires ou se préserve des assauts de l'ennui par une futile diversion. Qu'est-ce que la philosophie pour des contempteurs de la religion? Qu'est-ce que l'histoire pour des courtisans de la fortune, qui mettent le hasard audessus de la Providence? Sans doute l'incrédulité n'entraîne pas toujours l'infirmité de l'entendement; il est des hommes qui usent contre Dieu des privilèges qu'ils ont reçus de lui. Mais ce n'est là qu'une exception ; la foule n'est jamais grande par ellemême, elle ne l'est que par une émanation d'en haut. Quand elle se retire du ciel, elle ne rencontre

sous ses pieds que la terre. Le génie ne lui vient pas en aide pour lui causer des vertiges et des illusions ; elle demeure ce qu'elle est par nature , pauvre, ignorante, le jouet des nécessités qui la courbent et des erreurs qui la déçoivent. Elle se jette sur les plus viles pâtures , et le premier livre venu lui tient lieu delà Bible, comme le premier charlatan lui tient lieu de Jésus-Christ.

Remarquez un autre signe de l'affaiblissement de la raison dans nos contemporains, je veux dire l'impuissance politique. Depuis soixante- dix ans, la France travaille à se constituer. Justement éprise du sentiment de la dignité humaine, elle tient à s'élever jusqu'à cette vie publique qui a fait les grands peuples de l'antiquité, et sans laquelle une nation n'est qu'un assemblage d'hommes voués à des intérêts domestiques sous un maître qui gouverne à son gré leur destinée. Cette aspiration de la France est noble et sainte; des exemples fameux prouvent qu'elle n'est pas irréahsable, et, bien que trop fascinée peut-être par ses rois, de Hugues Capet à Louis XVI , cependant la France elle-même n'avait pas manqué d'institutions capables d'arrêter le pouvoir sur la pente de l'arbitraire , et de perpétuer dans son sein un vrai patriotisme dans une assez large liberté; si l'ascendant progressif de la royauté avait affaibli, dans les derniers siècles, les garanties de son existence politique, il en subsistait encore des restes et surtout des souvenirs où elle pouvait, d'un moment à l'autre, retrouver ses droits perdus ou compromis. La France, en un mot, n'était pas une

terre de servitude, et, en cherchant, après de grandes ruines, à ressusciter sous une forme nouvelle et stable l'antique édifice de sa liberté, elle ne faisait qu'obéir à sa nature aussi bien qu'à ses traditions. Pourquoi n'y a-t-elle pas réussi? Pourquoi, depuis trois quarts de siècle, tourne-t-eile dans des catastrophes , où elle est emportée comme le vaisseau dans les tourbillons de l'Océan? Ni les princes , ni les capitaines , ni les orateurs , n'ont manqué à r :s besoins ; elle a reçu de Dieu , dans ces soixante-dix ans, avec une sorte de profusion, des hommes remarquables en tout genre de grandeur; et, plus féconde que jamais, on a pu croire qu'un destin singulier voulait établir un contraste entre le mérite de ses chefs et l'impuissance de leur action. C'est, mon cher ami, qu'une nation ne peut être gouvernée quand elle ne se gouverne pas elle-même dans l'intimité de ses pensées et de ses volontés. Tout échoue contre trente millions d'hommes qui ne savent pas se tenir eux-mêmes sur un fondement. Or la France, qui a conservé tant de magnifiques instincts, a perdu le sentiment politique de la religion et du droit ; instruite à l'école des gens d'esprit du xviu^ siècle, elle ne peut se faire encore à cette idée que la religion, fût-elle fausse, est un élément nécessaire de la vie d'un peuple, et que la Uberté n'est possible que dans un pays où le droit l'emporte sur les passions. C'est là ce qui nous manque, parce que la foi, qui est le principe le plus élevé de la justice, ne fait pas en nous le contre-poids du penchant qui nous porte à rejeter le droit qui nous gène, c'est-à-dire la liberté

d'autrui. Notre raison défaille devant deux des plus grandes vérités politiques, et nous aimons mieux nous débattre dans Tînanité que de nous dire ce que les plus médiocres législateurs confessaient avant Jésus- Christ : Il n'y a pas de société sans les dieux. .

Vous entendrez souvent attribuer nos malheurs à des causes secondaires , et sans doute les causes secondaires y ont leur part ; mais , soyez-en certain, la cause principale est en ceci : La France a perdu le sentiment politique de la religion et du droit. Elle a gardé le courage militaire, la lucidité logique, la générosité des instincts, l'impuissance aussi d'être en religion autre chose que catholique romaine : ce sont là les restes de son tempérament national , et assurément des restes dignes d'admiration. Elle vivra par là malgré ses fautes , et par là encore elle attirera sur elle les espérances de la terre et les bénédictions du Ciel. Dieu a fait des miracles pour la sauver ; il en fera de nouveaux. Et vous, son fils , ne l'aimez pas seulement comme votre patrie, mais comme une patrie qui est la fîUe aînée de l'Église, et dont le sort est lié au sort terrestre de l'Évangile. La France est l'inexpugnable forteresse où Jésus - Christ défendra la liberté des siens, et, quoiqu'il arrive du monde, à quelque degré que descende la faiblesse de la raison et que monte la négation de la vérité, là, dans le sang qu'ont reçu nos veines, un asile se fera contre la captivité des âmes. La tyrannie spirituelle, qu'elle vienne du trône ou du peuple, n'y prévaudra point, et l'intelligence humaine n'y périra pas non plus sous les extravagances syslé-

matiques de la déraison glorifiée. Les inaliénables qualités de notre génie national nous sauveront de tomber jamais si bas, et le flambeau de la charité, tenu debout par nos mains, versera sur nos maux la lumière qui guérit, et sur nos blessures l'onction qui sanctifie.

Peut-être accuserez-vous cet élan qui m'échappe, et lui reprocherez-vous de m'entraîner loin du but où je voulais vous conduire. Mais de quoi s'agissait-il? De vous montrer, par la leçon même de notre temps, que la diminution de la foi entraîne avec elle la diminution de la raison, et qu'ainsi ces deux lumières, loin d'appartenir à deux ordres qui n'ont rien de commun, montent ou s'abaissent ensemble, expression inégale, mais correspondante, des mêmes vérités , et prédestinées l'une et l'autre à conduire l'homme dans son passage terrestre aussi bien qu'à lui ouvrir les routes de son repos futur et final. Et cette leçon de notre âge nous confirme aussi ce que l'apôtre saint Jean nous a dit au commencement de son texte, queUe Verbe fait chair, qui luit au milieu de nous plein de grâce et de vérité , est le même Verbe de Dieu, qui éclaire tout homme venant en ce monde, d'où résulte en Jésus- Christ l'unité qui le rend notre seul maître.

Qui choisirez -vous avec lui et après lui? A quel homme ou à quel livre, à quelle parole ou à quelle xuvre, donnerez -vous votre confiance, si Jésus- Christ en est absent , et surtout s'il en est rejeté? Qui ne rassemble pas avec moi disperse (1), a-t-il

(1) Saint Luc, chap. xi, vers. 43.

dit; et cet oracle, nous le voyons réalisé tous les jours dans l'infirmité des choses qui ne sont pas chrétiennes. « Tout est perdu, fors l'honneur, » disait un roi. Nous pouvons dire mieux que lui • « Tout est perdu , fors le Christ. « Il se retrouve en ce qui demeure; ce qui ne demeure pas l'a quilté, et sa croix, signe de vie pour ceux qui l'adorent, annonce à ceux qui ont péri la vertu qui leur a manqué pour vivre.

Or tout maître ouvre à ses disciples une voie où ils doivent marcher, il leur enseigne une doctrine qu'il estime la vérité , il leur communique une vie de l'àme qui est le but de la voie qu'il leur ouvre et de la vérité qu'il leur enseigne. Ce sont là les éléments de cette autorité fondatrice et directrice que les Latins appelaient magisterium, et que je ne puis nommer dans notre langue que par un mot imité du leur, le magislériat. Mais , à la différence de tous les maîtres qui l'ont précédé et de tous ceux qui le suivront, Jésus- Christ n'a pas seulement dit à ses disciples : Je vous ouvre une voie, je vous enseigne une vérité, je vous communique une vie; il leur a dit dans un langage où respire sa divinité : Je suis la voie, et la vérité, et la vie (1). Ce qui était leur dire : Je suis la voie, marchez en moi; je suis la vérité, croyez en moi ; je suis la vie, vivez de moi. Tel s'est donné le Christ à ses disciples. Il est leur voie, parce que, Dieu fait homme, il leur a manifesté dans ses actes la plus haute perfection où la nature humaine

(1) Saint Jean , chap. xiv, vers. 6.

doive tendre et parvenir. Il est leur vérité, parce qu'en tant que Verbe de Dieu, coéternel à son Père, il est l'expression substantielle de sa pensée, et qu'en tant que Verbe fait chair il en est l'expression révélatrice. Il est leur vie, parce que, vivant de soi, d'une vie qui n'a pas d'origine et pas de mesure , il en est le médiateur auprès des hommes, et leur en verse , dans une effusion de sa grâce , le germe incorruptible et divin. Sous ce triple aspect, Dieu et homme à la fois, il tire de sa première nature une autorité qui n'a pas de bornes, et il puise dans la seconde le secret d'une sympathie qui n'a pas de semblable. Le Dieu divinise l'homme, l'homme humanise le Dieu, et, indissolublement liés l'un et l'autre par un lien que la mort même n'a pas rompu, il nous commande et s'attire un culte le plus mérité de tous, le plus doux, le plus pur, le plus profond qui fut jamais , culte où l'intelligence s'illumine en s'apaisant, où la volonté s'adoucit et se fortifie, où le cœur tressaille d'un amour qu'aucun autre amour ne produit, où toute l'âme enfin s'épanche, se fond, s'élève, s'abîme, se transfigure, et prévoit, dans sa dilatation même et sa plénitude, que ce n'est là qu'une aurore et la simple semence d'un temps plus parfait. Oh I qui vous dira le culte de Jésus- Christ, si vous ne l'avez pas connu? et si une seule fois , dans un seul instant, vous l'avez goûté, qui vous en redira l'inexprimable effet? Ni les voluptés de l'orgueil au jour de ses plus grands triomphes , m les fascinations de la chair à l'heure de ses plus trompeuses délices, ni la mère recevant au monde

un fils des mains de Dieu, ni l'époux introduisant l'épouse dans la chasteté du foyer nuptial , ni le poëte au premier souffle de son génie , ni rien qui soit et rien qui fut , ne contient ou l'image , ou Tombre , ou l'avant- coureur de ce qu'est en une âme le culte de Jésus -Christ. Toute autre chose est trop ou trop peu, elle nous passe ou ne nous remplit pas : Jésus-Christ seul a la mesure de notre être; seul il a fait de la grandeur et de l'infirmité, de la force et de l'onction , de la vie et de la mort, un breuvage tel que notre cœur le souhaitait sans le connaître ; et ceux qui ont bu à cette coupe une fois , à leur âge d'homme , savent que je dis vrai , et que c'est un enivrement dont on ne revient pas.

Le culte de Jésus-Christ, voilà le fond de la vie chrétienne : et ce culte n'est pas nouveau. 11 a commencé aux portes du paradis terrestre , lorsque l'homme, laissant derrière lui son innocence perdue, regarda de loin, à travers les solitudes de l'avenir, le réparateur promis à sa faute. Les patriarches l'emportèrent avec eux dans leurs premières migrations; le troisième de leur race, Énos , fils de Seth, lui donna une forme plus solennelle remarquée dans l'Écriture; il se retrouva sur l'autel où Noé célébrait la renaissance du genre humain ; Abraham, en levant sur son fils bien-aimé le glaive du sacrifice, présagea, dans une immortelle action, l'holocauste qui devait remplir toutes les figures et consommer toutes les espérances. Le temps marchait sans diminuer les unes ni les autres. Moïse ,

au Sinaï, en reçoit de Dieu une confirmation qui devient lame d'un peuple; ce peuple grandit dans l'attente , et Salomon dresse au culte qui contient tous les souvenirs et tous les crépuscules du Christ, son descendant, un temple digne d'eux ; David en émeut les profondeurs de ses chants inspirés qui seront un jour la prière de l'avenir; les prophètes suivent David, leur prince, comme lui --même suit Moïse et les patriarches ; et enfm le Christ se montre et attire tout à lui dans ce sang précieux que tant de victimes avaient annoncé par le leur, que tant d'âmes avaient désiré de voir couler, et qui demeure au milieu de nous pour jamais avec une lumière qui efface toute lumière et un amour qui n'a de pair aucun amour. Rien de ce qui fut saint dans le monde n'a été étranger à ce culte de Jésus -Christ. On a vu dans les nations qui ne le connaissaient pas de grandes vertus morales ; ces vertus , animées d'une grâce secrète, ont pu sauver ceux qui hono*raient ainsi Dieu et la justice dans la mesure de leurs forces. Mais nul n'est parvenu à la sainteté active que par le culte de Jésus-Christ, et sagrâco seule, obscurément répandue, a élevé jusqu'à lui ceux qui, aux siècles de préparation, ne Tavaienl pressenti qu'en croyant à la Providence et à la bonté de son Père»

Aujourd'hui tous les voiles sont tombés , toutes les figures ont disparu devant la majesté vivante et visible du Dieu fait homme; son nom est sur les lèvres de l'humanité comme un encens ; son Évangile habite au cœur des nations civilisées; ses autels

y sont debout, ses prêtres l'y servent, ses apôtres l'y prêchent, ses martyrs mêlent leur san^ avec le sien, et, si une haine vivacele persécute encore, elle n'est à sa gloire qu'un témoignage de plus , une preuve qu'il faut être humble pour le reconnaître et chaste pour l'aimer. Tout vit dans le culte du Christ, tout y prend sa racine, sa fleur et son fruit, et par conséquent, mon cher Emmanuel, à vous qui me demandez ce que c'est que d'être chrétien, que doisje faire, sinon d'exposer ce culte divin dans tous les mystères de sa nature et toutes les clartés de son action ?

Jésus- Christ est la vérité: il faut donc lui rendre le culte de la vérité , c'est-à-dire le rechercher dans les choses qui le manifestent, telles que l'Écriture, la tradition, l'Église, la sainte Vierge, les saints, les images, les temples, la liturgie sacrée.

Jésus-Christ est la vie : il faut donc lui rendre le culte de la vie , c'est-à-dire s'unir à lui dans les sacrements qu'il a institués pour nous communiquer sa grâce , et avec sa grâce le germe de la vie éternelle.

Jésus-Christ est la voie : il faut donc lui rendre le culte de l'imitation, en produisant en nous les \ertus morales et surtiaturelles dont il nous a donné l'exemple, telles que la justice, la forcCj, l'humilité, la pureté, la mortification, la pénitence, et enfin la charité, qui est la première et la dernière.

Tel est l'horizon qui m'est ouvert par votre pieux désir: culte de Jésus - Christ comme vérité, c'est-

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