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LE SAINT-SIÈGE

Rome, 14 décembre 1836.

Je ne vous parlerai nas, mon cher ami, des édifices et des champs de Home. Mon âme est troublée d'une vision où ces splendeurs terrestres ne sont que Tombre d'une autre beauté. Rome m'apparaît dans ses apôtres, dans ce pêcheur d'un lac de Galilée qui s'en vint un jour loger au pied du Viminal, n'apportant avec lui qu'une parole qui lui avait été dite en son petit pays par un homme crucifié : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Je vois dans Rome l'unité vivante du christianisme , et vous savez que l'unité est en soi la plus merveilleuse des choses : car elle est la forme même de l'être, ce par quoi tout vit, tout se conserve, tout se renouvelle et se perfectionne, et Dieu lui-même

ne peut mieux se définir qu'en lui appliquant sous tous les rapports l'idée de l'unité. Par l'unité d'essence il est esprit ; par l'unité de temps il est éternel; par l'unité de lieu il est immense; par l'unité de vue il est la science infinie; il est enfin l'unité dans tous les sens, mais non pas une unité stérile , incapable d'engendrer sans se détruire. Il a en luimême un Fils inséparable de lui : du Père qui en est le principe, et du Fils qui en est l'image, sort l'Amour qui termine tout, sans que l'unité divine, par cette expansion d'elle-même en elle-même, perde rien de son indestructible immutabilité. Au contraire, elle y gagne, s'il est permis de parler ainsi ; car le triomphe de l'unité est de vaincre la pluralité elle-même. Tous les êtres que Dieu a faits ont reçu de lui, à des degrés divers, la puissance de l'unité, et ils périssent en cessant de la posséder dans la mesure dont ils ont besoin selon leur plus ou moins de perfection. Les germes que nous voyons semés à la surface de la terre , et y produire cette admirable variété de plantes qui ornent notre séjour, ne sont autre chose que des forces unitaires qui attirent à elles et s'incorporent des unités inférieures , telles que l'eau, l'air et la lumière, qui se décomposent elles-mêmes en d'autres unités subordonnées, jusqu'à ce qu'on arrive enfin aux dernières limites de rêtre, à ces unités sourdes que nous appelons des éléments, sans savoir au fond ce que c'est. Ainsi, de l'être divin à l'être élémentaire , de l'incompréhensible à l'incomprchensible, s'étend une chaîne non interrompue d'unités dont les supérieures atti-

rent les inférieures, pour leur communiquer une vie plus élevée, et les mener de chef-d'œuvre en chefd'œuvre jusqu'à Dieu, le principe etla*/în, Valpha et Voméga, qui par l'incarnation du Verbe rattache à son unité suprême toutes les natures créées, l'âme et le corps.

L'unité, qui est la forme de l'être, l'est encore de la vérité; car la vérité n'est que l'être en tant que connu , et l'être présent à l'intelligence ne peut s'y montrer que comme il est, c'est-à-dire un, et de même que les êtres sont liés entre eux, les vérités sont liées entre elles , et tout l'effort de l'intelligence est de découvrir les rapports des choses, comme tout l'effort de la vie est de les établir. De même aussi que le défaut d'unité est le signal de la mort, il est également le signe de l'erreur.

Enfin l'unité est la forme du beau : rien n'est beau que ce qui est un , ou , en d'autres termes , que ce qui est harmonieux. Parcourez dans votre esprit les divers genres de beautés qui sont connues de l'homme, et vous les verrez toutes resplendir du caractère de l'unité. Qu'est-ce que dix mille soldats répandus çà et là dans les rues avec leurs uniformes grossiers? mettez- les en ligne, et regardez. Qu'est-ce qu'un million de pierres carrées répandues au hasard sur le sol? faites -en une figure, et regardez. Au contraire, arrêtez votre attention sur quelque chose de parfait , sur le visage de l'homme , où la vie, la lumière et le mouvement de l'âme sont exprimés par la vie, la lumière et le mouvement du corps , ce qui fait de cette face sublime le point

-iode rencontre du beau visible et du beau intellectuel, le chef-d'œuvre de la beauté créée : arrêtez-y votre attention , et des unités merveilleuses qui en composent l'unité totale, ôtez-en une seule, par exemple, l'unité du regard, et voyez. L'unité n'est pas le beau en soi , pas plus qu'elle n'est l'être et la vérité en soi ; mais elle est leur forme nécessaire , la condition sans laquelle il n'y a point d'être , point de vérité , point de beauté , et par conséquent point de vie , point d'intelligence, point d'amour. Car la vie est le résultat ou le terme de l'être , l'intelligence est le résultat ou le tierme de la vérité, l'amour est le résultat ou le terme du beau ; et Dieu , qui est la souveraine unité , est aussi la vie souveraine, l'intelligence souveraine, l'amour souverain.

Et voici la prière que Jésus -Christ adressait à Dieu la veille de mourir, aorès avoir donné son corps et son sang à ses disciples, pour établir entre eux et lui une divine unité : Je ne vous prie pas seulement pour eux, disait-il, mais pour tous ceux qui croiront en moi par leur parole , afin que tous soient un, comme vous, mon Père^ vous êtes en moi et moi en vous , afin qu'eux - mêmes soient un en nous, et que le inonde croie que vous m'avez envoyé. Je leur ai donné la lumière que vous m'avez donnée,, afin qu'ils soient wn comme nous sommes un, moi en eux, et vous en moi, afin qu'ils soient consommés en un, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé (1).

(1) Saint Jean , chap. xvii , vers. 20 et suiv.

En effet, l'unité étant la forme ou la condition de l'être, du vrai et du beau, dans tous les ordres possibles, de l'élément jusqu'à Dieu, Jésus-Christ, envoyé pour être le réparateur de l'humanité déchue, ne pouvait rien demander de plus pour les hommes que d'être un en eux-mêmes , un entre eux , un avec Dieu, et lui-même était le médiateur de cette unité sainte que les hommes avaient perdue par leur faute. Il leur avait apporté du ciel la vie, l'intelligence et l'amour : la vie dans sa personne sacrée , l'intelligence dans sa parole , l'amour dans son sacrifice, tout en lui seul, afin que, par leur communication avec lui sous ce triple rapport, ils fussent tous un en lui, et par conséquent entre eux et avec Dieu , et que de celte manière une seule vie , une seule intelligence , un seul amour , sortis de Dieu même et passant par le Christ, coulassent comme un seul fleuve dans les entrailles de l'humanité. Ce mystère s'est vu et se voit encore chaque jour accompli sur la terre. Les hommes l'ont prodigieusement haï : ils en ont crucifié l'auteur. Mais on ne peut tuer ni la vie, ni l'intelligence, ni l'amour. On ne l'essaie que pour leur donner plus d'éclat, et il s'est rencontré en faveur de cette œuvre, que ce que les hommes peuvent de plus contre une chose , outrager, mutiler, tuer, servirait à rajeunir et à fortifier celle-là. Au sein des divisions infinies de races, de peuples, de langues, de mœurs, de soleil, d'idées ; au milieu des ténèbres passionnées de la volupté et de l'orgueil, ces éternels ennemis de l'unité ; en ce monde enfin, l'on vit se former un peuple

qui n'avait pour limites ni les rivières ni les mon tagnes, qui d'un bout de l'univers à l'autre, nonseulement reconnaissait les mêmes lois et les mêmes magistrats, mais nourrissait les mêmes pensées et les mêmes volontés , plus uni par un acte de choix constamment renouvelé que ne le sont les nations par la nécessité. Alors le septentrion s'inclina vers le midi, et l'orient dit à l'occident : Je sais qui vous êtes. Le pauvre s'assit à côté du riche sans l'offenser; le philosophe fut enseigné par l'artisan, et ne s'étonna pas d'avoir moins de sagesse que lui ; le petit aima le grand, et le grand aima le petit; l'homme civilisé essuya les pleurs du sauvage; il se trouva des amis pour toutes les misères, et des misères pour rassasier l'amour; les vierges naquirent; les soHtaires devinrent des peuples; il y eut des martyrs plus puissants que les rois; la force tomba audessous de la faiblesse; l'esclave fut libre sans avoir demandé sa liberté , et il fut connu dans tout l'univers qu'il n'y avait qu'une foi, qu'im baptême^ et qu'tm Seigneur. L'Église catholique était au monde : son germe, déposé dès l'origine dans le sein d'Adam et grossi par les siècles , avait enfin reçu du sang versé sur lui par l'amour éternel une sève d'unité plus puissante que toutes les divisions, et qui courait à pleins flots dans les veines épuisées du genre humain.

Mais il fallait à cette Église universelle , destinée à traverser toutes les vicissitudes des temps, une force qui maintînt en elle la triple unité de vie, d'intelligence et d'amour qu'elle avait reçue de son divin

architecte; car il ne suffit pas d'avoir reçu , il est nécessaire de conserver. Si Jésus -Christ fut demeuré visible sur la terre, il eût été lui-même la orce qui eût ramené tout à lui, le centre d'où fussent partis et où fussent revenus, pour se répandre encore, tous les rayons de l'unité. Mais il lui avait plu de ne pas immortaliser sa présence sensible parmi nous, de nous laisser sa personne cachée sous des symboles de vie, et sa parole renfermée dans la tradition et dans l'Écriture, toutes choses qui, ne pouvant se défendre par elles-mêmes contre la division , avaient besoin d'un dépositaire un et permanent qui fût l'organe suprême de la parole évangélique et la source inviolable de la communion universelle. Il fallait que Jésus- Christ, restant du haut du ciel le lien mystérieux de son Église, eût en ce monde un vicaire qui en fût le lien visible, l'oracle vivant , l'unité mère et maîtresse. C'était de tous les miracles le plus grand à opérer, et entre les événements au-dessus de l'homme, dont l'histoire du christianisme est remplie, il n'en est pas qui donne plus à méditer, et où le bras de Dieu paraisse davantage.

Comment placer au milieu du monde, pour y être le chef d'une religion unique et d'une société répandue partout, un homme sans défense, un vieillard qui sera d'autant plus menacé que l'accroissement de l'Église dans l'univers augmentera la jalousie des princes et la haine de ses ennemis? Comment attacher le sort de la religion à une seule tête, que le premier soldat venu peut couper, ou

qu'une caresse d'empereur peut séduire? Comment sauver cette tête précieuse de tant de passions qui doivent s'amasser contre elle , de l'impiété , du schisme, de l'hérésie, des guerres, de la vicissitude infinie des empires et des opinions , enfin de ce hasard de l'avenir qui un jour ou l'autre détruit tout? Que sont devenus les patriarches de Constancinople, les métropolitains de Moscou, les califes musulmans? Ceux qui réfléchiront à cette difficulté avec la seule connaissance des hommes et des affaires de leur temps la trouveront considérable, et ceux qui l'examineront à la lumière de l'histoire seront étonnés qu'elle ait été vaincue. Elle l'a été pourtant. Ce vicaire de Dieu , ce pontife suprême de l'Eglise catholique, ce père des rois et des peuples, ce successeur du pêcheur Pierre, il vit, il élève entre les hommes son front chargé d'une triple couronne et du poids sacré de dix- huit siècles ; les ambassadeurs des nations sont à sa cour; il envoie ses ministres à toute créature et jusqu'en des lieux qui n'ont pas encore de nom. Quand des fenêtres de son palais il laisse errer ses regards , sa vue découvre l'horizon le plus illustre qui soit au monde, la terre foulée par les Romains, la ville qu'ils avaient bâtie des dépouilles de l'univers, le centre des choses «50US leurs deux formes principales, la matière et lesprit; où tous les peuples ont passé, où toutes les gloires sont venues, où toutes les imaginations cultivées ont fait au moins de loin un pèlerinage; le tombeau des martyrs et des apôtres, le concile de tj^us les souvenirs , Rome ! Et quand le pontife

étend ses mains pour la bénir conjoinlemenL avec le monde, qui en est inséparable, il peut se rendre un témoignage qu'aucun souverain ne se rendra jamais, c'est qu'il n'a ni bâti, ni conquis, ni reçu sa ville, mais qu'il en est la vie intime et persévérante, qu'il est en elle comme le sang dans le cœur de l'homme , et que le droit ne peut aller plus loin qu'une génération continue qui ferait du parricide un suicide.

Dieu, qui avait prédestiné l'Italie à être un jour le siège de l'unité catholique, lui donna une l'orme et une situation propres à ce grand dessein. Vous avez remarqué , mon cher ami , comment l'Asie , l'Afrique et l'Europe sont liées entre elles par le bassin de la Méditerranée , qui s'ouvre ensuite à l'occident pour laisser un passage vers l'Amérique aux vaisseaux de toutes les nations. Au sein de cette mer commune, l'Italie s'avance comme un long promontoire. Retenue fortement au cœur de l'Europe et en même temps séparée d'elle par une ceinture de hautes montagnes , elle étend ses deux bras vers l'Afrique et l'Asie, offrant à ceux qui viennent de l'Occident le golfe où repose Gênes, à ceux qui viennent de l'Orient le golfe où repose Venise. Sa partie la plus septentrionale avait pris le nom de Gaule, de ce fort pays qui est devenu la France, et sa partie la plus enfoncée au midi avait pris le nom de Grande- Grèce, de cet autre pays non moins illustre qui troublait le sommeil des rois de Perse et qui était mêlé à toutes les affaires de l'Asie. Ainsi disposée par la Providence, longue, étroite, coupée en deux

par les Apennins, d'un territoire faible en étendue et d'une population médiocre , confinant à tout et ouvert à tous, l'Italie était un centre qui n'avait pas de circonférence personnelle, et qui , ne pouvant être par elle seule un grand empire, était admirablement faite pour être le centre et l'unité du monde. Elle l'est devenue en effet, non pas une fois et par hasard, mais constamment et sous plusieurs formes : par la guerre au temps des Romains, par le commerce et les arts au moyen âge, enfin parla religion avec l'Église catholique. Et, à une époque bien antérieure, déjà l'Étrurie était un foyer de religion et d'arts , comme si Dieu avait voulu que cette puissance unitaire de Tltalie se perdît, pour êlre plus imposante , jusque dans la nuit des siècles.

Je ne quitterai pas ces remarques sans vous en faire encore une autre de la même nature; car elles sont plus importantes que peut-être vous ne fe pensez. Rien n'est isolé dans les choses; le corps, l'esprit, la grâce divine, tout est lié, tout est harmonieux. Le corps de l'homme n'est pas le corps de la brute; la configuration d'un pays appelé à une destinée n'est pas la configuration d'un pays appelé à une autre destinée, et la forme générale de notre globe est aussi rationnelle qu'elle est mystérieuse. Quand les anciens, qui savaient tant de choses par tradition, voulaient bâtir une ville, ils faisaient une étude profonde et religieuse du lieu. C'est ainsi que les Romains mandèrent des prêtres étrusques pour déterminer l'emplacement de Rome, et dès notre

bas âge nous avons su qu'en creusant la terre du Capitole on trouva une tête d'homme fraîchement coupée , d'où est venu à cette colline le nom merveilleux qu'elle porte encore. Je veux donc vous faire remarquer le caractère du lieu où Rome est bâtie, si sublime et singulier, qu'on peut voyager toute sa vie, et que jamais l'imagination ne rapportera de nulle ', part sous le ciel un souvenir pareil au souvenir de , ïagro romano.

Rome est bâtie à peu près au milieu de la presqu'île italique, plus au midi qu'au nord, et en revanche plus à l'occident qu'à l'orient. Elle est assise sur quelques collines séparées par des ravins plutôt que par des vallées, au bord du Tibre, fleuve jaune et grave qui roule lentement ses eaux entre ses rivages sans verdure. A cinq ou six lieues à l'orient s'étend comme une ligne sombre la chaîne des Appenins ; à quatre ou cinq lieues vers l'occident , on aperçoit de quelques points élevés la ligne blanche et brillante de la Méditerranée; au nord s'élève une montagne isolée qu'on appelle le Soracte, et qui se tient là comme un géant à l'entrée de la plaine; au midi ce sont les collines où se dessinent Gastel-Gandolfo, Marine, Frascati et la Colonna. Entre ces quatre horizons, dont aucun ne ressemble à l'autre et qui luttent de grandeur et de beauté, s'épanouit comme un large nid d'aigle la campagne romaine , reste éteint de plusieurs volcans , solitude vaste et sévère, prairie sans ombre, où les ruisseaux rares creusent le sol et s'y cachent avec leurs saules, où les arbres qui se dressent çà et là sont

sans mouvement comme les ruines que l'œil découvre partout, tombeaux, temples, aqueducs, débris majeslueux de la nature et du peuple romain , au milieu desquels la Rome chrétienne élève ses saintes images et ses dômes tranquilles. Que le soleil se lève ou qu'il se couche, que l'hiver ou l'été passent là, que les nuages traversent l'espace ou que l'air y prenne une suave transparence , selon les saisons et les heures, tout change, tout s'anime, tout pâlit; une nouveauté sans fin sort de ce fond immobile , semblable à la religion dont l'antiquité s'allie à la jeunesse et qui emprunte au temps je ne sais quel charme dont elle couvre son éternité. La religion est' le caractère de cette incroyable nature : les montagnes, les champs, la mer, les ruines, l'air, la terre elle-même, mélange de la cendre des hommes avec la cendre des volcans, tout y est profond, et celui qui, se promenant le long des voies romaines , n'a jamais senti descendre dans son cœur la pensée de l'infini communiquant avec l'homme, ah! celui-là est à plaindre, et Dieu seurl est assez grand pour lui donner jamais une idée et une larme.

Du reste , mon cher ami , vous avez compris qu'en plaçant à Rome son vicaire. Dieu n'avait pas tourné la difficulté, mais qu'il l'avait prise de face. C'est précisément parce que Rome était le centre naturel du monde, et son centre etïectif à l'époque de Jésus-Christ, qu'il devait paraître plus impossible d'y établir le centre de l'Église catholique. Quand on regarde les deux extrêmes, saint Pierre

à Rome sous Néron, et Grégoire XVI au Valican, et qu'on vient à songer que ccUe métamorphose s'est accomplie naturellement par la force des choses, on ne sait qu'admirer le plus de la faiblesse de l'homme ou de la puissance de la vérité. Vous connaissez la suite des événements, je ne vous la rappellerai pas; mais il importe d'étudier le secret de cette prodigieuse élévation des pontifes romains.

Le secret dernier en est sans doute dans les desseins éternels de Dieu. Celui qui a créé le monde, le gouverne aussi par sa providence; il élève et abaisse les dominations ; il marque aux peuples leur temps, aux choses leur fortune, non pas toutefois arbitrairement et sans autre motif que sa souveraine volonté, mais par une administration équitable de la vie qu'il a donnée à ses créatures, et dont il a posé, en la leur donnant, l'immuable loi. Or, pour tous les êtres doués de raison , le christianisme est la loi même de la vie; il est l'expression exacte des rapports qui en constituent la nature et le développement , et quand Dieu annonça au premier homme qu'il mourrait s'il venait à violer ses commandements, il lui révélait cette vérité, que tous les commandements de Dieu ont une relation intime avec l'essence même de la vie. Nulle société n'a péri , nulle race royale ne s'est éteinte, nulle puissance n'a passé que pour avoir violé la loi de la vie contenue dans le christianisme : comme aussi nulle société ne s'est fondée, nulle race royale n'a fleuri, nulle puissance n'a persévéré que par l'observation de la loi

de la vie contenue dans le christianisme, et l'Ecriture nous le dit d'un seul mot : La justice élève une nation (1).

Vous pouvez conclure de là quelle sève d'organisation et d'immortalité a été communiquée au Saint-Siège par cela seul qu'il a été établi sur la terre la source et le lien même du christianisme, c'est-à-dire la source et le lien même de la vie. Sa grandeur lui est venue de cette donation magnifique de l'unité, et non des donations de Pépin et de Gharlemagne; ou plutôt les souverains pontifes ont beaucoup reçu parce qu'ils ont immensément donné, semblables à l'Océan, dont tous les fleuves sont tributaires, parce qu'il est le père de leurs eaux.

Entre les qualités éminentes qui ont été pour le Saint-Siège le résultat même de sa vocation, et qui lui étaient nécessaires pour y correspondre, il en est deux principales qui expliquent presque toute son histoire: une prudence consommée, et un courage passif à toute épreuve.

L'erreur de beaucoup d'hommes qui sont à la tête des affaires humaines ou qui désirent y monter, est de prétendre à créer le monde. Les uns veulent créer la société, les autres la religion, ceux-là un parti, et les plus modérés assurément sont ceux qui se bornent à vouloir créer l'avenir. Tous ces hommes usent leur esprit et leur vie dans ce pénible labeur, et presque toujours avant de mourir ils sont convain-

(1) Proverbes, xiv, 34.

eus par les évdnemenls d'avoir fait absolument le contraire de ce qu'ils avaient voulu. Lisez attentivement l'histoire , et vous y verrez clairement une des choses les plus tristes pour l'orgueil humain , je veux dire cette contradiction perpétuelle entre la volonté de l'homme et le résultat de ses efforts. Qui eût dit à Alexandre le sort de sa famille et de son empire après sa mort l'eût étonné. Qui eût montré aux Romains l'avenir de leurs conquêtes et l'héritier futur de leur ville, leur eût donné à penser. Qui eût révélé à Pilate tout ce qu'il y avait dans le moment fugitif où il se lava les mains de la mort du Juste, l'eût sans doute anéanti par la puissance de cette vision. Celui-là seul sait ce qu'il fait qui sert Dieu dans son Église , et qui, instruit que tout le mouvement de l'univers ne va qu'à développer les germes de la création et de la grâce , respecte profondément dans ses actes le cours naturel et logique des choses, qui les mène à leur fin par la voie la plus courte autant que la plus heureuse. C'a été là une vertu des souverains pontifes, et la base rationnelle de leur divine prudence. Placés en face de deux mondes, le monde spirituel et le monde matériel , ouvriers propres de l'éternité, ils ont connu qu'ils n'avaient aucune action directe sur le temps, si ce n'est que tôt ou tard , par une combinaison de ressorts dont Dieu seul a le secret , les choses passagères doivent servir au triomphe des choses permanentes, et, malgré leur résistance opiniâtre , se jeter enfin palpitantes et vaincues dans les bras de la vérité. Le Saint-Siège a déjà vu plusieurs de ces moments

solennels où le temps et Téternité se rencontrent; mais il en ignore les époques, et il ignore aussi les routes qui , dans la sphère indéterminée du possible , ramènent l'un à l'autre le fini et l'inOni. C'est pourquoi toujours et activement occupé à répandre la vie , la lumière et l'amour dont il a le dépôt , il n'appelle ni ne crée les événements; il les reçoit de la main de Dieu qui les produit ou les permet, se bornant, lorsqu'ils sont accomplis, à se conduire envers eux selon les règles ordinaires de la sagesse chrétienne. Ce rôle n'est pas brillant; mais comme il est fondé sur la nature elle-même, il a mérité au Saint- Siège la situation qui est la sienne, incomparable en durée et en légitimité avec aucune autre situation politique.

Qui est-ce qui a fondé tous les grands empires? la guerre suivie de la victoire et de la possession , c'est-à-dire la violence rachetée par le temps. Si, au contraire, vous recherchez la source de la souveraineté temporelle du Saint-Siège, vous verrez qu'elle a dépendu de quatre circonstances qui ont concouru en même temps sans qu'aucune prévision eût pu les rassembler, ni même en obtenir une seule, sauf la dernière, je veux dire : l'affaiblissement de l'empire d'Orient , qui ne pouvait plus défendre Rome contre les barbares; l'ambition des rois lombards, qui la voulaient assujettir à leur couronne ; la protection successive de deux grands hommes, Pépin et Charlemagne; enfin l'amour que tous les habitants de Rome portaient au souverain pontife, dont ils se croyaient les enfants,, non-seu-

lemcnt à cause de sa charge, mais à cause de ses bienfaits. Par la force de ces quatre circonstances, les papes délivrèrent Rome des restes d'un pouvoir qui tombait de lui-même; ils l'arrachèrent à la do» mination inévitable des barbares, eteurent la gloire, en fondant leur propre État, de n'être coupables d'aucune injustice que du salut de leur patrie. Que leur avait coulé un si mémorable événement? Étaitce eux qui avaient démembré l'empire d'Orient, appelé les Lombards en Italie, donné naissance à Pépin et à Chariemagne? Non. Que leur avait donc coûté une si prodigieuse transformation? elle leur avait coûté huit cents patientes années d'existence dans la justice. Tranquilles sur les desseins de Dieu, contents de leur pain et de leurs devoirs de chaque jour, ils avaient vécu pauvres et étaient morts martyrs pendant trois siècles ; tirés des catacombes par Constantin, enrichis par la piété des fidèles et des empereurs, leurs désirs étaient restés simples, leur àme humble et forte, leurs mains ouvertes; souvent menacés, emprisonnés, exilés,' meurtris, ils avaient soutenu de leur majesté la confusion du Bas-Empire, abattu les hérésies, écrit pour leur siècle des pages qui sont allées plus loin, du reste laissant l'aire le temps, sûrs qu'il était pour eux, parce qu'il va de Félernité à l'éternité. Et enfin un jour , dans Saint- Pierre de Rome, aux acclamations universelles, ils purent sans crainte et sans crime paser la couronne des Césars sur le front d'un homme dont le nom et la grandeur sont mêlés ensemble pour toujours, sur le front de Chariemagne, le premier

fondateur après les papes de l'unité occidentale ei européenne, parce qu'il fut le fondateur de la liberté pontificale.

Cette patience envers le temps , déjà si admirable quand on la considère en elle-même, puisque le propre des hommes, à cause de leur nature bornée , est de vouloir hâter ou plutôt faire le temps , cette patience devient plus digne encore de méditation lorsqu'on observe qu'elle n'a rien coûté qu'une foi imperturbable dans l'avenir de la vérité, mais encore un courage héroïque pour tenir tête à la rapidité et à la violence des événements humains. Le courage qu'avaient à déployer les pontifes romains n'était pas celui qui brave la mort en la donnant , et qui, bien qu'estimable quand il est juste, est néanmoins commun parmi les hommes. Il est un courage plus rare qui supporte le ressentiment des princes et leurs caresses sans être épouvanté ni séduit, qui sacrifie le repos à la conscience et affronte ces morts tristes de la prison, du besoin, de l'oubli. Tel a été le courage des pontifes romains. Ils ont tenu trois cents ans dans la capitale de l'empire , avertis du genre de leur mort par celle de leurs prédécesseurs, et sauf un seul dont la vieillesse fut plus hâtive que les bourreaux, ils eurent tous la gloire d'être frappés sur leur chaire en rendant grâce à Dieu. Le Bas-Empire demanda d'eux peut-être encore plus d'énergie. Là commencèrent ces hérésies et ces schismes qui ont enfin séparé l'Église orientale de l'unité catholique, et qui toutes furent soutenues avec acharnement, par les empereurs et les

eunuques du palais. A peine dans un laps de cinq cents années se rencontra-t- il quelques princes vraiment fidèles et étrangers à la fureur des subtilités grecques. Les papes, du fond de P\ome gouvernée par un préfet impérial, s'opposèrent sans relâche à toutes les entreprises de l'erreur, et un seul exemple donnera l'idée de ce qu'ils durent quelquefois souffrir et souvent appréhender. Le pape Vigile, attiré à Constantinople par l'empereur Justinien, fut obligé, pour se soustraire aux poursuites de la cour, de se réfugier dans une église, sous l'autel même, dont il embrassa les colonnes; les soldats y entrèrent après lui l'épée nue, et l'on vit le chef de la chrétienté , vainement abrité par le Saint des saints, se débattre tout sanglant contre une troupe armée qui s'efforçait de l'arracher de son asile en le saisissant par les cheveux et la barbe et par tous les membres du corps. Le moyen âge apporta d'autres dangers : les guerres des seigneurs , les liens de la féodalité qui tendaient à mettre l'Église même en vasselage, l'ambition temporelle et spirituelle des empereurs d'Allemagne, et enfin les temps plus voisins de nous ont appris de nouveau à l'Église catholique que le courage de ses pontifes est immortel comme le besoin qu'elle en a.

Si une seule fois le vicaire de Jésus-Christ eut manqué par faiblesse à sa mission, nul ne peut dire, humainement parlant, ce qui serait arrivé. Mais dans cette longue généalogie de la papauté, il ne s'en découvre pas un seul qui ait été assez lâche

pour vendre la vérité à la puissance séculière. Les évêques d'Angleterre ont livré l'Église catholique à Henri VIII; une partie des évêques de Suède a livré l'Église catholique à Gustave Wasa ; les évêques de Russie ont livré l'Église grecque à Pierre I"; beaucoup de prêtres et d'évêques ont succombé dans les cours à la crainte et à l'espérance : jamais un pontife romain! Ils ont ordinairement poussé la condescendance jusqu'à ses dernières limites; ils ont négocié, supplié, attendu, profité de toutes les conjonctures, afin que, l'heure venue, ils pussent soutirir sans reproche et présenter à Dieu dans toute sa pureté le spectacle de la justice humble et dénuée aux prises avec la force et l'orgueil. Il y a dans le courage à subir le sort que l'on s'est attiré une noblesse qui ramène les cœurs; mais quand une patience angélique a précédé un courage d'airain, et que ces deux caractères viennent à tomber du ciel sur le même front avec la majesté du malheur et des années , cela produit quelque chose qui émeut de soi les entrailles, et dont nulle gloire ne peut contre- balancer sur les hommes l'infaillible effet. Notre génération en a été témoin. Il plut à la Providence, pour humilier le monde , de rassembler dans un seul homme tout ce que le génie d'un siècle peut faire, et de montrer dans la papauté sans défense, représentée par un vieillard d'une capacité commune, la supériorité de la foi sur l'intelligence, et la faiblesse des projets personnels comparée à l'accomplissement simple et soumis des projets divins notifiés par la tradition. On sentait dans Pie VII

l'homme qui ne peut pas, qui voudrait compatir au génie manifesté par la victoire , mais qui trouve clans sa conscience un obstacle invincible à son penchant: son adversaire croyait à son épée; il était inexorable autant que maître. On sait que la cendre de Pie VII repose sous le dôme de Saint- Pierre, et celle de Napoléon sur un rocher de l'Atlantique : c'était un de ces moments que j 'ai dits , où le temps se rencontre avec l'éternité.

Non, quand je ne croirais pas, quand jamais un rayon de la grâce divine n'eût illuminé mon entendement, je baiserais encore avec respect les pieds de cet homme qui, dans une chaire fragile et dans une âme accessible à toutes les tentations, a maintenu si sacrée la dignité de mon espèce , et fait prévaloir pendant dix -huit cents ans l'esprit sur la force. J'élèverais un temple au gardien incorruptible d'une persuasion de mes semblables, et quand je voudrais me donner de la vérité une idée digne d'elle, je viendrais m'asseoir au parvis de ce temple, où voyant dans l'erreur une si haute majesté , de si grands bienfaits, un courage si sublime, je me demanderais ce que sera donc la vérité quand son jour sera venu , et ce que fera Dieu sur la terre , si l'homme y fait de telles œuvres. Mais Dieu seul a fait celle-là, seul il en était capable, et nous, catholiques , qui le croyons , avec quel amour ne devonsnous pas regarder la chaire où s'est visiblement accomplie cette parole d'une familiarité créatrice : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église!

Vous savez , mon cher ami , combien , depuis le commencement du siècle où nous vivons, la papauté , obscurcie dans un grand nombre d'intelligences , a repris subitement d'éclat. La France n'avait pas vu ses pontifes depuis ceux d'Avignon ; elle a été tout émue quand Pie VI est venu mourir dans son sein, et quand Pie VII lui a apporté, couverte des malheurs de l'Église, sa vénérable figure. Les événements qui agitent l'Europe ont répandu sur l'ancienne histoire un jour nouveau, et l'on a mieux compris le rôle qu'ont joué les souverains pontifes dans les affaires des nations. Les prolestants euxmêmes , et parmi eux les plus illustres, ont rendu au Saint-Siège une justice tardive , qui n'en est que plus remarquable. Enfin les écrits du comte de Maistre sur ce sujet ont frappé beaucoup d'esprits que sa verve un peu despotique n'a pas repoussés, et qui ont pardonné la hauteur des formes à la hauteur des vues. La pente même de notre siècle, tout en s'éloignant de ce qui fut , est de chercher à le comprendre ; il se croit assez sûr de lui pour essayer d'être juste, à la différence du siècle dernier, qui, pour subjuguer l'avenir, s'était fait le bourreau du passé. Le temps a donc encore une fois apporté au Saint- Siège le tribut auquel la Providence l'a condamné envers lui; il l'a vengé des détractions de plusieurs siècles. Toutefois on croirait qu'il en a du repentir, et j'ai vu se former dans plusieurs esprits l'opinion que le pontificat comprend mal sa position à l'égard de la société moderne.

Ils disent qu'une guerre a éclaté entre les rois et

les peuples, et que le Saint-Siège, qui paraît se déclarer pour la cause des rois, commet en cela une faute probablement irréparable : une faute, parce que les peuples seront inévitablement victorieux; une faute encore , parce que Rome n'a pas de plus grands ennemis que les souverainetés européennes ; au lieu que si elle mettait son poids dans la balance du côté des peuples, ceux-ci, reconnaissants, et en vertu même des principes qu'ils défendent, lui feraient naturellement sa part dans leur liberté. Pour preuve de l'inimitié des couronnes envers le Saint- Siège, ils allèguent toutes les iniquités et les oppressions dont elles l'ont accablé avant l'explosion delà révolution française, et la manière dont elles se conduisent maintenant encore envers lui , malgré les leçons sanglantes de l'expérience. L'élévation de la monarchie absolue a été partout, disent-ils, le signal de la décadence du pontificat. Sans parler des princes qui se sont faits protestants pour s'emparer des biens et de l'autorité de l'Église, qui a plus compromis les droits et affaibli l'honneur du Saint-Siège que Louis XIV? Qui en a été l'adversaire plus implacable que les parlements de Louis XV? Qu'étaient -ce que Catherine II, Frédéric II, Joseph II, sinon des ennemis déclarés de l'Église? Où en étaient, à l'égard du vicaire de Jésus-Christ, les gouvernements de France, d'Espagne, de Portugal, de Naples, lorsque conjointement avec d'autres puissances ils menaçaient Clément XIV des derniers excès s'il ne supprimait dans l'Église un institut vénérable, dont le seul crime

était d'avoir versé son sang et ses sueurs par tout l'univers pour la gloire de Dieu , et de s'être constamment montré le serviteur intrépide des clefs apostoliques? N'est-il pas évident que le protestantisme, le jansénisme , le rationalisme étaient montés sur les Irônesde l'Europe, et que de leurs marches mêmes une conspiration parricide s'était ourdie contre la papauté? La révolution française tomba comme un tonnerre au milieu de ces projets, et, confondant le juste avec l'impie dans une épouvantable catastrophe, elle apprit aux prmces de la terre que s'il est facile de mettre la main sur l'oint du Seigneur , il n'est pas aussi facile d'éviter les conséquences que traînent après soi le mépris et la violation de la première légitimité qui soit au monde, encore même qu'elle ne serait pas le pouvoir constituant de toute la chrétienté.

Cependant , l'orage passé , ou du moins suspendu , qui a songé au souverain pontife? A grand'peine lui a-t-on rendu ses États au congrès de Vienne. Mais la France a-t-elle abandonné ses prétentions particulières à l'égard de Rome ? Mais l'Autriche a-t-elle retiré les lois de Joseph II, créées tout exprès pour l'asservissement de l'Église? Mais la Prusse en metelle moins d'ardeur à miner sourdement la foi de ^es populations catholiques? Mais la Russie n'arrache-t-elle pas l'Église de Pologne jusque dans ses fondements? et si la situation n'est pas absolument aussi douloureuse pour le Samt- Siège qu'il y a cinquante ans, à quoi faut-il l'attribuer, sinon à cette foudre des peuples qui gronde encore sur la tête des

souverains , et qui met à leurs desseins une bar rière que leur foi n'y met pas? Gela étant donc ainsi , comment concevoir que le Saint-Siège s'allie à ses ennemis, et repousse la liberté que le Ciel lui envoie?

Avant d'examiner si le Saint-Siège a pris réellement, dans les affaires présentes de l'Europe, la situation qu'on lui reproche, il est nécessaire de connaître l'état même des affaires européennes.

La guerre est en Europe. Depuis cinquante ans cette partie du monde ressemble à un volcan qui fume dans l'intervalle des éruptions, et alors même que tout paraît tranquille , chacun sent qu'il dort sur une terre dont le repos n'est aussi qu'un sommeil. Nul ne s'assied et ne se lève que comme le soldat qui a de la paille sous sa tente; et chaque fois que l'Européen penche un moment sa tête par le poids de la réflexion , il y passe tout d'un coup des suspicions formidables , des questions aussi vastes par les choses qu'elles embrassent que par l'incertitude de leur solution. Le présent même lui est aussi inconnu que l'avenir, parce que l'avenir jette sur le présent son ombre gigantesque. En vain, dans cette obscurité, les plus hardis se font des théories; en vain ils affirment la lumière et la paix , comme le cavalier qui passe la nuit dans une forêt siffle sur son cheval : de temps en temps le bruit sourd des tempêtes vient effrayer leur doctrine, et ils sentent que la guerre existe , quoique les armes soient pendues aux murs et que Tarai o^née semble v avoir tendu dans la pous-

sière un fil paisible. Qu'est-ce donc que cette guerre , et où est-elle?

La guerre n'est pas entre les peuples. Jamais les idées chrétiennes de l'origine commune des hommes et de la fraternité des races n'ont obtenu plus d'empire. Les peuples s'appellent d'un bout du monde à yautre; ils couvrent la mer de leurs vaisseaux pacifiques pour se chercher ; ils sillonnent de fer le sol qui résiste trop à leur empressement de se joindre , et ils empruntent au feu des ailes pour aller plus vite. La séparation des langues diminue en même temps que celle de l'espace; les journaux circulent par tout l'univers comme des lettres de peuple à peuple; les préjugés nationaux s'atïaiblissent ; le Turc s'habille à l'européenne, et leur monarque , bravant les lois de l'Asie, montre à l'étranger ces femmes dont la vie et la mort n'avaient jamais levé le voile. Il "semble que le genre humain, dont les familles s'étaient dit adieu aux champs de Sennaar, il y a plus de quarante siècles, se retrouve enfin, et veuille élever la Babel de la réunion comme il avait autrefois élevé la Babel de la dispersion.

La guerre n'est pas non plus entre les rois. Quelque chose les avertit que le moment n'est pas opportun pour s'enrichir de provinces prises à leurs voisins. Ce n'est pas que l'ambition soit éteinte en eux plus qu'elle ne l'est chez les autres hommes, ni même que leurs plans ne soient tout faits pour des temps moins difficiles. La Prusse, par exemple, aspire à rassembler l'Allemagne sous sa domination , parce qu'il est nécessaire que tôt ou tard l'unité

germanique se conslitue, et qu'aulant. vaut la Prusse. que l'Autriche pour hériter du tout. La Russie est persuadée que quiconque parle une langue slave ou ne croit pas à la procession du Saint- Esprit lui appartient de droit, et qu'elle est deslinée à ressusciter dans Constantinople l'empire d'Orient, dont elle sera tout à la fois le patriarche et le césar. Ce sont là des desseins qu'on accomplira si Dieu le permet, et quand la légitimité respective des souverains n'en souffrira pas trop. Mais en attendant, les rois sont unis, et ils ont raison de l'être. •

La guerre n'est pas davantage entre les rois et les peuples, ou, en termes plus clairs, entre la monarchie et la république. En effet, la France est incontestablement le foyer de cette guerre qui remue l'Europe de fond en comble, et néanmoins la France est le pays le plus monarchique qui soit au monde, celui qui dans les trente dernières années a donné à ses souverains le plus de marques d'amour, et d'un amour qui a été plus d'une fois jusqu'au déhre, La France a adoré l'empereur Napoléon, dont le souvenir l'occupe encore, et, après qu'il eut été vaincu, elle lui dressa de ses mains le plus beau triomphe dont un mortel ait jamais reçu l'hommage , le triomphe d'un roi banni qui débarque avec cent hommes sur une terre où ses ennemis commandent, où sa tête est proscrite, et qui traverse pour entrer îlans sa capitale deux cents lieues de pays sans avoir besoin que d'ôter son chapeau sur la route aux acclamations. La France a vu avec délices ses vieux

Bourbons rentrer dans le royaume de leurs ancêtres; elle a salué de tout son cœur l'avènement du roi Charles X, et voilà six années qu'elle fait des efforts incroyables pour maintenir son ancienne forme de gouvernement, jusque-là qu'elle possède à la fois une monarchie régnante et une monarchie prétendante, seuls partis qui aient véritablement de la force dans son sein. On pourrait même dire qu'il n'en existe pas d'autres, si l'on ne découvrait à fond de cale de la société je ne sais quelle faction qui se croit républicaine, et dont on n'a le courage de dire du mal que parce qu'elle a des chances de nous couper la tête dans l'intervalle de deux monarchies. La France est le seul pays de l'Europe qui par la puissance de ses instincts monarchiques soit réellement parvenu à l'unité. L'Angleterre est encore triple; l'Espagne sent palpiter tous ses royaumes; l'Italie est divisée en morceaux; l'Allemagne, selon l'expression d'un grand seigneur russe, est encore un archipel de princes, et la Russie un assemblage de nations dont, plusieurs ne portent le joug qu'en frémissant. Seule entre tous les États modernes , la France est arrivée à l'unité, qui est la raison de sa force politique et intellectuelle. Et la cause n'en est pas dans la nature de son territoire et dans les accidents de sa vie historique; elle est dans l'esprit français lui-même, qui, parfaitement clair et logique, va toujours droit au fait. Or, quand on va droit au fait, c'est l'unité qu'on trouve au bout de tout. Ainsi, en religion, la France ne peut être que catholique ou incroyante , parce qu'il

n'existe pas de milieu réel entre l'unité de l'Église et rindépendance absolue de la raison : ainsi , en politique, elle ne peut être qu'une monarchie ou un chaos, parce qu'il n'existe pas de milieu réel entre la soumission commune à un seul chef et l'indépendance radicale de tous les citoyens. Les républiques sont des États bâtards comme les Églises protestantes sont des Églises bâtardes, et les peuples sont toujours allés de la république à l'anarchie, comme les protestants passent de leur foi mutilée à l'incroyance totale; mais, quelle que soit l'explication du fait, il est certain que la France est monarchique par le fond de ses entrailles, et que néanmoins elle est le foyer de la guerre qui agite l'Europe : d'où il suit que cette guerre n'est pas entre la république et la monarchie.

Serait -elle entre la tyrannie et la liberté? Il est vrai qu'en plusieurs pays, par suite de l'affaiblissement du pouvoir spirituel , et par d'autres causes qui ont réuni dans la main d'un seul toute la direction sociale, les grands intérêts de l'homme, qui sont la religion , la propriété, la justice, n'y ont pas de suffisantes garanties; et l'on peut concevoir que le malaise qui en résulte porte naturellement l'esprit des citoyens à désirer des changements. Toutefois ce n'est pas là qu'est la cause du trouble universel, et je vous en donnerai une preuve qui me paraît décisive , c'est que dans les pays mêmes où la liberté civile et religieuse est, pour ainsi dire, sans bornes, la lutte continue entre les intelligences aussi bien qu'entre les volontés. La Belgique est la con-

trée de 2'Europe qui possède les institutions ^es plus libres , exécutées avec le plus de loyauté. La presse y est sans frein, les élections s'appliquent à la plupart des branches de l'administration publique , la religion y jouit d'une aussi grande indépendance qu'à Rome même; l'enseignement appartient à qui veut le prendre , et chacun l'y prend en effet , soit le gouvernement , soit les évêques , soit les simples citoyens. Cependant regardez la Belgique : vous n'y remarquerez pas seulement des désordres nés d'une grande facilité d'abuser de soi , vous y reconnaîtrez la même agitation qui ébranle sourdement les royaumes les plus despotiquement gouvernés, deux partis aux prises dans des profondeurs où la liberté et la tyrannie ne sont plus la question.

Mais où donc est la guerre? peut-être entre les idées? J'entends ici par idées des points particuliers de doctrine, et vous savez bien, mon cher ami, qu'il n'existe en France aucune polémique sur les idées. Nos écrivains font des romans et des drames; nos journalistes écrivent des articles contre ou pour tous les ministères possibles : mais personne ne s'occupe d'idées.

La guerre est plus haut que les idées, plus haut que les rois, plus haut que les peuples, entre les forces mêmes de l'intelligence humaine, la foi devenue par lÉglise une puissance, et la raison devenue également une puissance qui a ses chefs, ses assemblées, ses chaires, ses sacrements. La guerre existe entre la puissance catholique et la puissance

ralionalisLc , toutes deux aussi anciennes que le monde, mais qui se le disputent aujourd'hui sur une échelle plus vaste, parce que toutes deux sont parvenues à un point de force interne et extérieure qui ne permet plus les combats de détail et d'avantgarde, et qui veut une solution. On sait l'histoire et le dogme de la puissance catholique : elle vient de Dieu par les patriarches, le peuple juif et Jésus- Christ : son dogme est que la nature humaine ne se suffît à elle-même dans aucun ordre de choses, par la raison qu'étant finie et déchue, elle n'a en elle ni son principe, ni son remède, ni sa fin. La puissance rationaliste descend aussi de haut; elle vient du démon par tous ceux qui en ont imité l'orgueil, et son dogme est que la nature humaine se suffit à ellemême dans tous les ordres de choses , pour vivre et pour mourir. Arriver à être, dans l'ordre intellectuel, le souverain absolu de ses idées; dans Tordre moral, le dernier juge de ses actions; dans l'ordre social, à ne reconnaître d'autre autorité que celle qu'on aura directement élue; dans l'ordre matériel, à vaincre les éléments et à tirer d'eux pour tous, si on le peut, la seule félicité réelle : tel est le programme de la puissance rationaliste et la charte qu'elle destine au genre humain. Le succès n'est évidemment possible que par la destruction de la puissance catholique , qui professe des maximes absolument opposées, soutenues de la foi de cent cinquante millions d'hommes et des croyances de cent millions d'autres chrétiens séparés par le schisme du centre de l'unité. Nous l'avons cnlendu

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