IX. - i
de la bouche d'un ralionalisle mourant qui faisait à ses amis et à ses ennemis sa confession dernière : Point d'église/ point de prêtre I et quiconque connaît Tétat de la société moderne sait que cette parole est , à des degrés divers , l'expression d'une innombrable multitude d'intelligences pour qui tout est bon si l'Église est opprmiée et dépouillée, pour qui tout est exécrable si elle trouve par hasard dans un événement quelconque un peu d'ombre pour s'y reposer. 11 suffit d'ailleurs qu'un homme, à l'heure de la mort, ait dit une telle parole, pour comprendre qu'elle n'est que l'écho d'une vie, et cette vie l'écho d'un siècle.
Ce n'est pas que tous 1rs rationalistes le soient de la inoir.e façon, et aient une conscience claire de leurs vœux ni du but où tend de soi-même la puissance dont ils font partie. La plupart des hommes ignorent leur route; ils croient que l'univers s'arrcte à l'endroit où ils sont fatigués , et que les principes sont inconséquents comme les personnes, ou n'ont pas plus de portée qu'elles n'en ont. Mais loin que cette portion aveugle et paresseuse diminue la force du pouvoir qui lui donne l'impulsion , elle le sert merveilleusement, parce qu'elle forme des échelons où s'arrêtent les âmes et les instruments qui ne pourraient pas aller plus loin. S'il n'existait aucune nuance entre Terreur et la vérité, peu d'hommes seraient assez forts pour tomber dans l'erreur; ils ont besoin d'y descendre lentement et de se familiariser avec les ténèbres. C'est pourquoi pour juger une puissance il faut en poser le principe, déduire des
conséquences accomplies celles qui en Sûrliront iné* vilablemenl , el, laissant de côlé la foule, qui ne sail jamais ce qu'elle fait, voir Taclion d'où elle pari Or le principe du rationalisme est la concentratioa du genre humain en lui-même et son association exclusive avec la matière; les conséquences qu'il a déjà produites sont un atîaiblissement de rautorité spirituelle en Europe, et en même temps la des^ truction des bases de rautorité cisile, qui ne se soutient presque plus nulle part que par un état militaire écrasant: enfin son action est un mouvement qui pousse les générations dans la voie de l'orgueil et des sens, où , trouvant la nature trop peu féconde et la société trop étroite, elles appellent à kur secours les révolutions contre cette double limite. Toute doctrine qui ne veut pas périr doit donner rinûni à Thomme. Le rationalisme, qui repousse Dieu , seul infini , réel, et qui ne peut ni multiplier la matière au gré de la volupté, ni faire de l'ordre social r^ulièrement établi un océan assez vaste pour toutes les ambitions , est obligé d'ouvrir à ses créatures l'abîme sans fond de l'avenir. Le présent n'est plus l'ordre, c'est une barrière à la destinée humaine; tout ce qui arrive à Texistence est condaomé par cela seul qu'il est, religion, royauté, fortune, quoi que ce soit : être, c'est arrêter le genre humain. Â la différence de Dieu , qui tira le monde du chaos en marquant sa place à chaque chose , le rationalisme y repousse le monde en attaquant ridée même de place; et comme Dieu fut loué par tous les astres du matin quand ils virent
leurs sphères innombrables rouler harmonieusement dans le ciel , le rationalisme a ses poêles , ses orateurs, ses prophètes, hommes pour qui la lyre des choses n'a que deux cordes , le passé et l'avenir , et à qui la vue d'une voiture poussée par la vapeur sur des ligne'5 de fer persuade que tout est changé, comme si, le cœur de l'homme subsistant, rien pouvait êlre jamais changé dans le monde.
Combien de nobles esprits ont succombé sous le rationalisme dans ces derniers temps ! Les événements politiques de 1830 ont accablé leur intelligence, et ils sont descendus du trône avec les anciens de la maison de Bourbon. Pleurons ces illustres victimes, ces chantres du vrai, qui ont quitté les échos divins pour ceux du temps, e*t qui croient prophétiser encore parce que, mieux que personne , ils redisent au lendemain le bruit de la veille l
Les obscurcissements de la vérité dans de grands esprits ne sont pas toujours un symptôme triste; ils sont quelquefois le présage que d'admirables miséricordes sont proches et que Dieu veut en avoir la gloire. Mais on éprouve une épouvante du cœur amère lorsque, en examinant les ressources de la puissance rationaliste, on découvre pêle-mêle dans son armée des hommes de toutes les conditions, et ceux-là même qui sont le plus intéressés à ce qu'elle ne triomphe pas. Gela prouve que l'aveuglement est profond, et il me semble qu'après cinquante années des plus mémorables enseignements
l'heure eût été venue que l'intérêt personnel au moins fût éclairé. Mais Dieu ne veut pas sauver le monde, par l'égoïsme , et il ne le peut même pas. La puissance catholique et la puissance rationaliste se partagent donc les hommes dans toutes les classes de la société, selon la parole de l'Évangile : Deux hommes seront dans un même champ , Vun sera pris. Vautre laissé. Deux femmes moudront à la même meule y l'une sera prise, Vautre laissée (1). Il y a des rois catholiques et des rois rationalistes, des ministres catholiques et des ministres rationalistes, de grands seigneurs catholiques et de grands seigneurs rationalistes, des bourgeois catholiques et des bourgeois rationalistes , sans qu'aucune règle fixe rende raison du parti embrassé par chacun. On remarque même des anomalies singulières. Ainsi un assez grand nombre de saint-simoniens sont devenus des enfants très-soumis à l'Église, tandis que la foi s'est retirée d'hommes qui penchaient vers la vérité par eux-mêmes ou parleur position. La démocratie anglaise soutient l'Église catholique d'Irlande contre la chambre des lords , tandis que les cantons suisses, même catholiques, persécutent le Saint-Siège et tout l'établissement ecclésiastique de leur pays. Léopold de Belgique, qui est protestant, respecte la liberté de conscience de ses sujets catholiques plus qu'aucun prince du monde; Louis Philippe de France, dont le pouvoir est sorti d'une révolution, montre pour l'Église des dispositions
(1) Saint MaUhieu , chap. xxiv, vers. 40 et 41.
bienveillantes , tandis que la Prusse marche à la tête du rationalisme européen, dont elle déteste* si cordialement les effets politiques. Mais quoi ! elle emploie quatorze millions d'hommes à produire le rationalisme , et trois cent mille hommes à en empêcher certains résultats : il n'y a pas de proportion.
Ce simple regard nous découvre tout d'un coup l'effroyable confusion des choses. Il nous apprend que l'unité n'existe même plus entre la fin et les moyens, mais que tout va poussé par l'instinct et le moment. Il ne s'agissait donc pas pour le Saint- Siège d'embrasser la cause des rois ou celle des peuples. Plût à Dieu que la question fût réduite à des termes si faciles, et que l'Europe fût divisée en deux partis clairement déterminés, le parti du bien et celui du mal! Mais il en est autrement, et il s'agissait de soutenir la puissance catholique contre la puissance rationaliste , question infiniment compliquée par la diversité des éléments qui concourent en faveur de l'une et de l'autre puissance. Quand même, dans cet horrible chaos de doctrines et d'intérêts, le Souverain Pontife, qui découvre ensemble tout l'horizon de l'erreur et de la vérité, semblerait quelquefois se troubler en lui-même, il n'appartiendrait qu'à Jésus- Christ de lui dire intérieurement: Homme de peu de foi, pourquoi as -tu douté? Et nous, sûrs de sa mission, touchés des restes de mortalité que jamais Dieu n'ôte à ses saints sur la terre, nous devrions, prosternés à ses pieds, lui crier du fond de notre cœur : 0 évêque ! ô père I ô
vicaire de Dieu ! pierre sur laquelle TÉglise est Italie, qui dois écraser ceux qui tomberont dessus et ceux sur qui elle tombera! ô l'oint et l'élu 1 prenez courage par notre obéissance : l'Europe désolée n'enfantera rien de plus contre la chaire apostolique que la république française et l'empereur Napoléon, et vous avez vaincu ces deux formidables colosses par vos prédécesseurs Pie VI et Pie VII, de glorieuse mémoire !
Mais si les difficultés étaient grandes dans ces derniers temps, les actes du Saint-Siège ont été leur égal par la sagesse. Sans s'attacher à aucun parti, ni s'occuper de la force variable des gouvernements , partout où la tyrannie rationaliste a été comprimée, comme en Belgique et en France, le Saint-Siège a entretenu des relations amicales; partout où elle a prévalu, comme en Espagne et en Portugal , il a protesté contre la violation des droits de l'Église et de la conscience. A l'égard de ces pouvoirs qui édifient d'une main pour détruire de l'autre, qui posent le principe du rationalisme et repoussent ses conséquences, également absolus dans les deux cas, le Saint-Siège, tout envoyant avec une amère douleur une si funeste contradiction, a suivi le précepte chrétien, de respecter les puissances établies, même lorsqu'elles sont infidèles à Dieu. C'est ainsi qu'après les malheureux événements de la dernière guerre de Pologne, le Souverain Pontife écrivit aux évoques de cette illuslre chrétienté pour les exhortera la paix et à la soumission aux décrets de la Providence.
La perte d'une nationalité est sans doute un des malheurs de la race humaine qui appelle le plus la sympathie. Il y a dans la patrie quelque chose de si sacré, que quand nous arrivons en lisant l'histoire à l'un de ces moments où Dieu, par un jugement impénétrable, retire la vie à une nation, nous sommes saisis pour cette patrie défaillante , déjà disparue dans le lointain des âges , d'un amour qui voudrait la ressusciter comme si c'était la nôtre. Nous désirons combattre avec ses défenseurs malheureux, nous envions le sort qui les coucha par terre, et cette gloire mélancolique que les peuples finis laissent sur leur tombe à leurs héros derniers. Les siècles ont passé ; l'herbe a crû sur l'humble tertre de Philopœmen et d'Arminius; jamais la ligue Achéenne et les tribus de la Germanie ne s'éveilleront autour pour y pleurer encore une fois : mais Dieu, qui est grand dans sa justice, l'est aussi dans sa miséricorde; et il a fait du cœur de l'homme une immortelle patrie à tous ceux qui ont perdu la leur en demeurant par leur courage dignes d'en avoir une. C'est donc un spectacle à arroser de larmes que la fm d'un grand peuple ; les vainqueurs mêmes n'y sont pas insensibles : Scipion pleura en voyant tomber Garthage enflammée , et comme on s'en étonnait, il répondit: Je songe au jour de Rome! La religion, tout habituée qu'elle est à voir mourir les nations comme les hommes , a aussi de secrets et tendres pleurs pour ces immenses infortunes qui attestent la caducité de tout; mais elle y voit de plus le mystère réparateur de la croix appliqué tout san-
glant aux peuples pour leur salut, et soit que Dieu les ait condamnés pour jamais, soit qu'il les appelb un jour à revivre, elle doit leur adresser les paroles delà résignation chrétienne, seule consolalion de la créature quand elle ne peut plus rien. Tel a été l'esprit du bref adressé par le Souverain Pontife aux évêques polonais, et à supposer même, ce que je ne crois pas, que, dans l'espérance d'apaiser un prince irrité contre une portion de son troupeau, le pasteur eût excédé par les expressions, je ne me persuaderai jamais que Priam fit une action indigne de la majesté d'un roi et des entrailles d'un père quand il prit la main d'Achille en lui adressant ces sublimes paroles : « Juge de la grandeur de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mon
fils. ))
La Russie est une puissante nation. Elle touche au centre de l'Europe et de l'Asie, à la Chine et à l'Amérique, par un territoire dont la grandeur effraie bien moins l'imagination que sa disposition providentielle ne ravit l'entendement. La Russie appartient à la religion grecque par accident, et pas le moins du monde par ses nécessités politiques, ni par son esprit, qui n'a rien de commun avec la subtilité schismatique des anciens Grecs. Il est même impossible qu'elle accomplisse ses destinées, si elle ne retourne un ; eu plus tôt ou un peu plus tard à l'unité. En effet , considérée en ellemême , la Russie est un amas de nations qui ont besoin de se fondre entre elles, et qui demandent un lien d'autant plus fort, qu'elles sont dispersées
sur un territoire presque sans bornes. Qui sera ce lien, sinon des idées communes enracinées dans l'intelligence? et qui peut donner des idées communes aux hommes, sinon la religion? Mais la religion ne le peut elle-même que par l'unité de la doctrine et du sacerdoce : rendez -la protestante, elle devient pire que le rationalisme en quelque sorte, parce qu'elle donne à la division des esprits une sanction divine. Le schisme grec est sans doute moins dangereux que le protestantisme. Toutefois ceux qui ont lu le comte de Maistre ou qui ont consulté d'autres renseignements , savent à quel point la puissance doctrinale est nulle en Russie, et combien facilement ce vaste empire sera dévoré par les sectes et par l'indifférence religieuse, à mesure que la civilisation européenne y pénétrera. En un mot, deux choses sont nécessaires à la vie de tous les êtres , un corps organisé , et un esprit qui coule au dedans. Le corps de la Russie est d'un géant : son esprit est d'un tout jeune homme qui a appris dans les cours étrangères les meilleurs usages, qui parle plusieurs langues avec facilité, qui est poli, qui sait se battre, qui estime les lettres et les arts, sans pouvoir les produire, à qui rien ne manque que la profondeur et la création, parce que si on l'a trempé en naissant dans les eaux de la Neva, on lui a refusé le baptême d'où sont sorties toutes les nations fécondes de la chrétienté.
Cette disproportion entre le corps et l'esprit de la Russie devient plus frappante encore si l'on songe à ses desseins. Que portera -t- elle à l'Orient pour lo
constituer, pour le tirer de ses ruines, ce qui est plus difficile encore? Elle lui portera un clergé appauvri jusqu'aux os par sa séparation de l'unité. A ces malheureux pays que la nnalédiclion divine n'a pas cessé de poursuivre un seul jour depuis qu'ils ont déchiré Jésus - Christ dans de misérables disputes , la Russie présentera le fruit même de leur crime pour les sauver. Elle apportera le schisme au schisme, la mort à la mort ; elle leur dira : Voici la coupe où vous avez péri, asseyons-nous à la même table , buvons et vivons. Je comprends bien l'avantage apparent d'une erreur commune, quand cette erreur jeune encore n'a pas produit tous ses résultats, et que le premier feu qu'elle tire de sa nouveauté subsiste : mais quand le cadavre est tout fait, que peut-on lui donner, et que peut-on en recevoir? Le besoin de la Russie, au point où elle est parvenue, est d'être catholique, et elle le sera dès que ses souverains la laisseront faire. Or il est difficile que ce qui est dans la nature des choses ne s'accomplisse pas, et que la Providence refuse à un empire dont elle a si merveilleusement posé les bornes , le grand homme que Pierre I" ne pouvait pas être au temps où il naquit, rhon:me de l'esprit comme Pierre le fut du corps.
Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, mon cher ami, pour vous faire sentir combien est ccmplexe et difficile la situation du Saint-Siège. Aux obstacles qui le pressent de toutes parts, à tous les efforts qui sont tentés pour l'entraîner malgré lui dans le chaos européen, il opposera, comme tou-
jours, le temps, la patience et la force indestructible de l'unité. C'est par l'ascendant de l'unité que tôt ou tard l'Église catholique ramènera les nations au bercail. Après des déchirements dont nul ne saurait dire la violence et la durée, quand les poètes auront succédé aux poètes , les prophètes aux prophètes , l'orgueil à l'orgueil, et quand l'impuissance de la matière pour gouverner l'homme sera constatée aussi bien que l'impuissance de l'homme lui-même; alors peut-être les pasteurs des peuples, levant vers le ciel leur pensée haletante, commenceront à croire que la société est une œuvre divine. Ils regarderont dans l'antiquité oubliée pour voir si jamais il fut un peuple créé par la seule nature et régi par la seule raison, ou bien si toujours le peuple naquit de l'autel, la raison de la foi, la nature de Dieu. Une fois la question comprise, une fois qu'il sera reconnu que la société n'est pas possible avec le rationalisme, et qu'elle ne l'est qu'avec le catholicisme, seule religion véritable parce que seule elle a l'unité de temps par son histoire, l'unité de lieu par son ministère, l'unité de doctrine par ses symboles immuables , l'unité en soi par la papauté; une fois ce pas fait, il s'agira de savoir pourquoi le catholicisme aura subi pendant plusieurs siècles une diminution de son influence naturelle et légitime, afln d'en conclure la manière de la reconquérir. Si les souverains, éclairés par le malheur, daignent y réfléchir, ils s'avoueront peut-être que c'a été leur faute en grande partie, et que ce sont eux qui ont fait l'Europe ce qu'elle est. A quoi servirait- il de se dissimuler les
causes, quand l'heure sera venue d'y porter remède? Je parle de l'avenir, et non du présent; plus de liberté m'est permise. Je crois donc que les souverains auront à respecter plus consciencieusement l'autorité spirituelle, à accepter plus efficacement le principe qu'elle ne leur appartient pas, et qu'elle ne saurait leur appartenir. Dieu leur a donné la guerre, la paix, la justice, l'administration des intérêts temporels; il a couvert leurs fronts de la majesté de la puissance armée; il les a faits son glaive pour frapper le crime et pour protéger le faible; il veut que nous les honorions même quand ils ne servent pas le maître qui leur a communiqué la vie et l'empire : mais, tout grands qu'ils sont, la vérité ne plie pas sous leurs ordres , et leurs lèvres n'en sont pas plus l'organe que celles de l'enfant et du pauvre. La vérité et la grâce divine ont été répandues sur les hommes par un autre canal qu'il a plu à Dieu de choisir, et qui remonte de race en race, de sacerdoce en sacerdoce, jusqu'au premier autel où l'homme époux, père , patriarche , pontife , offrit à son Créateur l'hommage incompréhensible alors d'une victime. Là, par la force de la tradition, et non par la force de l'épée, réside le premier pouvoir du monde, le pouvoir spirituel. Qui veut l'obtenir le peut, pâtre ou roi. Qu'il quitte son père et sa mère, qu'il s'associe par la chasteté à la souche virginale , d'où coule, avec l'ordination des anciens, la sève qui transforme la créature; qu'il aille, dans la sévérité de la retraite, adoucir son cœur toujours trop fier, sa parole trop âpre pour la vérité , ses mains trop
rudes pour (oucher le malheur; qu'il couvre son corps de la pénitence contre les illusions du monde; qu'il sache prier, pleurer, se haïr à force d'amour, être pauvre, inconnu, moqué, plus fort que le diamant contre la puissance orgueilleuse ou corruptrice, et plus faible qu'une mère contre quiconque souffre et demande : c'est à ce prix que s'obtient le pouvoir spirituel , à ce prix qu'on règne sur les âmes , et ce magnifique empire n'a de limites que la vertu.
Que serait l'homme si son intelligence pouvait concevoir que la vérité naquit de la force? Aussi les princes qui convoitent l'autorité spirituelle n'ont -ils jamais osé la prendre sur l'autel de leurs mains; ils savent bien qu'il y a là une absurdité plus grande encore que le sacrilège. Incapables qu'ils sont d'être directement reconnus comme la source et les régulateurs de la religion, ils cherchent à s'en rendre maîtres par l'intermédiaire de quelque corps sacerdotal asservi à leurs volontés; et là , pontifes sans mission, usurpateurs de la vérité même, ils en mesurent aux peuples la quantité qu'ils estiment suffisante pour être un frein à la révolte; ils font du sang de Jésus -Christ un instrument de servitude morale et de conceptions politiques, jusqu'au jour où ils sont avertis par de terribles catastrophes que le plus grand crime de la souveraineté contre ellemême et contre la société est l'attouchement profanateur de la religion. Tous les gouvernements , il est vrai, ne poussent pas aussi loin, il s'en faut, l'envahissement de l'aulorilé spirituelle; ils ne sent pas
tous protestants ou grecs; mais quelle est la cour de l'Europe, môme la plus catholique, qui depuis quatre cents ans n'ait pas affaibli par ses entreprises l'établissement divin du christianisme, tel que Dieu l'a fait, et n'ait cherché plus ou moins à se l'assujettir? L'histoire en serait longue, et tout le monde la connaît. Qu'y a-t-on gagné? Il n'existait autrefois que deux puissances régulièrement coordonnées, le sacerdoce et l'empire : aujourd'hui trois puissances gouvernent les affaires humaines : la puissance spirituelle catholique, la puissance spirituelle rationaliste, et le pouvoir temporel. Les souverains doivent avoir appris, par une expérience de cinquante années, si cette nouvelle distribution de la force morale a mieux cimenté leurs trônes, et mieux servi que l'Église à la félicité des nations. Quel est l'écolier qui ne s'attaque, s'il lui plaît, à la majesté des rois, et qui ne leur crie fièrement du bout de sa plume: Qui êtes-vous, et d'où venez-vous? X'êtesvous pas une poussière sortie du peuple pour retourner au peuple? Et enfin, sans en dire davantage, l'état du monde parle assez.
Lorsque le temps aura donc fait justice des malheureuses théories qui , en asservissant l'Église catholique, lui ont enlevé une grande partie de son action sociale, il sera facile de savoir quel remède y porter; on connaîtra que l'art de gouverner les hommes ne consiste pas à lâcher sur eux la liberté du mal, en mettant le bien sous fidèle et sûre garde. On délivrera le bien ; on dira aux hommes fatigués d'ennuis séculaires : Vous voulez vous dévouer à
Dieu? dévouez-vous. Vous voulez vous retirer de ce monde trop plein où les intelligences surabondent? retirez- vous. Vous voulez consacrer votre fortune au soulagement de vos frères souffrants? consacrez-la. Vous voulez donner votre vie à enseigner le pauvre et le petit? enseignez - les. Vous portez un nom chargé de trois siècles de haines, parce que vos vertus apparurent tard dans un monde qui n'en était plus digne, et vous n'êtes pas rebutés de le porter encore? portez-le. Vous tous qui voulez le bien sous quelque forme que ce soit, qui livrez la guerre à l'orgueil et aux sens révoltés, venez, et faites. Nous nous sommes usés à combiner des formes sociales , et la vie n'est jamais descendue dans nos creusets brisés. Qui a la vie la donne, qui a l'amour le répande, qui a le secret le dise à tous ! Alors commenceront des temps nouveaux avec une nouvelle effusion de richesses ; et la richesse ce n'est ni l'or, ni l'argent, ni les vaisseaux qui rapportent des extrémités de la terre des choses précieuses, ni la vapeur et les chemins de fer, ou tout ce que le génie de l'homme peut arracher des entrailles de la nature : la richesse, il n'y en a qu'une, et c'est l'amour. De Dieu à l'homme, de la terre au ciel, l'amour seul unit et remplit tout; il est le commencement, le milieu et la fin des choses. Qui aime sait, qui aime vit, qui aime se dévoue, qui aime est content, et une goutte d'amour, mise dans la balance avec toui l'univers, l'emporterait comme la tempête ferait un brin de paille. Notre folie a été de substituer les lois aux mœurs, l'organe au sang, le mécanisme à la
spontanéité des mouvements : il le fallait bien, puisqu'on voulait se séparer de l'Église catholique, qui est ici -bas la seule source de l'amour pur et désintéressé. Tous nos autres amours sont plus ou moins personnels, et par conséquent plus ou moins viciés. Seule, fille du sacrifice accompli sur le Calvaire par une charité ineffable, l'Église catholique a la tradition d'un amour qui n^estpas né du sang, ni de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu lui-même. C'est avec cet élément qu'elle a changé le monde en changeant notre cœur. C'est cet élément qui diminue dans le monde appauvri, et toute la science humaine ne parviendra pas à en recréer le peu qui serait nécessaire pour en élancher la soif d'une seule âme dans un seul moment d'ennui.
Que l'Église catholique soit donc tranquille sur ses destinées comme le soleil l'est sur sa lumière a profond du ciel; elle possède un bien nécessaire aux hommes, et nul d'entre eux ne peut l'obtenir qu'en le lui demandant. Ils ne se sont éloignés d'elle qu'en éprouvant aussitôt la défaillance d'un astre qui s'écarterait du centre d'attraction par où il est soutenu dans son orbite. Plus la charité se refroidira dans le monde, plus l'Église y tiendra de place par son absence même, jusqu'au jour où la misère morale étant à son comble , Isaïe criera de nouveau à Jérusalem désolée : Lève autour tes yeux, et vois : tous ceux-ci se sont assemblés , ils sont venus à toi. C'est moi qui vis, dit le Seigneur, et je te donnerai encore ceux-là comme un ornement , et je t'en environ^
nerai comme une épouse, parce que ton désert et tes solitudes et la terre de tes ruines seront maintenant trop étroites pour tes habitants , et que je mettrai en fuite ceux qui l'envaJiissaîent. Les pis mêmes de ta stérilité te diront aux oreilles : Ce lieu m'est étroit, fais-moi de l'espace que f y habite. El loi, tu diras dans ton cœur : Qui m'a engendré ceux-ci? J'étais stérile et n'enfantais pas , émigrée et captive, et qui donc 'in'a amené ceux- cil J' étais abandonnée et seule, et ceux-ci oii étaient-ils doncV Voici ce que dit le Seigneur : J'étendrai ma main sur les nations, et j'élèverai mon signe au milieu des peuples, et ils V apporteront tes fils dans ton sein et tes filles sur leurs épaules; et les rois seront tes nour^-'issons , et les reines tes nourrices ; ils t'adoreront, le visage penché à terre, et ils baiseront la poussière de tes pieds; et tu sauras que je suis le Seigneur, à l'occasion duquel nul de ceux qui Vattende ne sera confondu (l).
Ni vous ni moi, mon cher ami, nous ne verrons ces merveilles réservées, s'il plaît à Dieu, à l'amour humilié et méconnu. Nous verrons, au contraire, de tristes spectacles : le bien quelquefois victorieux du mal par la nécessité, et le mal reprenant son empire parce que le bien ne se sera pas connu lui-même dans sa victoire. Trop d'éléments disparates sont mêlés et broyés ensemble : un siècle ne sera pas de trop peur la rude besogne de les séparer, et nous mourrons avant le repos; mais ce n'est pas de quoi nous devons nous plaindre.
(1) Isaïe , chap. xlix.
Je me promenais, il y a peu de jours, dans a campagne de Rome, proche des catacombes de Saint- Laurent; je me dirigeai vers un cimetière nouveau qu'on a creusé dans ce vieux cimetière, et je fus (rappé, à la porte, par cette inscription : Pleure sur le mort, parce qu'il s'est reposé/ J'entrai en la méditant; car que voulait- elle dire? Il ne me fut pas difficile de le comprendre : Pleure sur le mort, parce qu'il s'est reposé de bien faire, parce que ses mains ne peuvent plus donner ni ses pieds aller au devant du malheur, parce que ses entrailles ne sont plus émues par la plainte, et que son esprit, envolé loin des disputes des hommes, ne leur oppose plus l'acte d'une toi humble et patiente. Pleure sur le mort , parce qu'il s'est reposé , tandis que celui qui le nourrissait sur la terre de la doctrine et du pain de la vie, son Seigneur et son Maître, est encore sujet aux contradictions. Pleure sur le mort , parce que le temps de la vertu est fini pour lui, parce qu'il n'ajoutera plus à sa couronne. Pleure sur le mort, parce qu'il ne peut plus mourir pour Dieu. Je roulai longtemps dans mon âme ces pensées, qui étaient encore entretenues parle vok sinage des martyrs et par cette douce basilique élevée dans la campagne au diacre saint Laurent. Je regardai les vieux murs de Rome qui étaient devant moi , se tenant debout autour du Siège apostolique comme ils se tenaient autour des Césars , et je regagnai lentement ma demeure solitaire , heureux de me sentir un moment loin de mon siècle, mais sans désirer d'être né dans un
siècle plus tranquille, ayant entendu près de la tombe des saints et des martyrs cet avertissement sublime : Pleure sur la mort , parce quHl s'est reposé !