‹ MélangesChapitre 20 sur 46 · GI · texte numérisé non relu

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notre fin dernière, avec une plénitude qui nous manquait. Il en est le fondement, parce que c'est lui qui. nous donnant dans sa vie et sa mort, qui étaient la vie et la mort d'un Dieu, le spectacle d'une inénarrable bonté, nous a fait aimer Dieu d'un amour quC ne nous était pas connu. Il en est le fondement, parce que c'est lui qui, en tant qu'homme, nous a révélé l'homme, et inspiré pour nos semblables une charité smcèrc, active, universelle. Il en est le fondement enfin, parce que c'est lui qui, au nom de son Père, a institué ces actes sacrés par excellence, où sont contenus avec la grâce les germes de la vie éternelle. Ainsi , quoique n'étant ni le principe ni la fin de la vie chrétienne, qui n'est qu'en Dieu, Jésus- Christ en est la base, puisqu'il en est le moyen et le ciment. Nul en dehors de lui ne connaîtra Dieu pleinement, et surtout ne l'aimera comme il doit être aimé. Nul non plus, en dehors de lui, ne connaîtra l'homme d'une connaissance parfaite , et ne l'aimera d'un amour vrai. C'est le troisième caractère de la vie chrétienne Le premier est d'avoir Jésus- Christ pour instituteur et pour maître ; le second , d'avoir Dieu pour principe et pour fin ; le troisième, d'être la seule source de l'amour de Dieu et des hommes.

Maître, disait un docteur à Jésus Christ pour le tenter, quel est le plus grand commandement de la loi? Jésus lui répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit; voilà le grand et le premier commandement: et le second lui est semblable: Tu aimeras tonpro-

ckain comme toi -même. Dans ces deux commandements sont ioufe la loi et les prophètes (l). El dans ces deux commandements aussi est toute la force ds la vie chrétienne. S'élever vers Dieu, se rapprocher des hommes, voilà ce que Jésus -Christ a fait, ce qu'il a enseigné et ce qu'il a obtenu. Tout est là dans le temps , et l'éternité même ne sera que la continuation de ces deux actes , où s'essaie notre vie dans le cours de sa mortalité. Nous aimerons Dieu en le voyant après l'avoir aimé sans le voir, et nous aimerons les âmes sauvées après avoir aimé leur salut. Aucun autre que Jésus-Christ n'a donné à la vie humaine cette direction, aucun autre surtout n'y a réussi, et c'est le miracle universel où il demeure présent pour la consolation de ceux qui le servent , et le désespoir de ceux qui ne le servent pas.

J'ai vu passer devant mes yeux bien des maîtres ; j'ai étudié les effets de leurs doctrines sur moi comme sur mes contemporains. Or aucun d'eux jamais ne m'a élevé vers Dieu , aucun ne m'a rapproché des hommes, si ce n'est par les pensées où le christianisme était leur secrète inspiration , à cause d'une domination qui lui reste encore sur ceux-là mêmes qui le haïssent et conjurent sa ruine. Dès qu'un homme dit anathème à Jésus-Christ , en se donnant la mission d'enseigner, on le voit tomber de Dieu dans les abîmes obscurs d'un athéisme plus ou moins subtil, ou du moins dans l'indifTérence pour

(4) Saint xMallhieu , chap. xxii, vers. 35 et suivants.

tout ce qui est de Dieu. Il peut prononcer son nom, mais ce nom n'a point d'ailes; il peut dire : Dieu est; mais c'est un Dieu glacé qui ne sait pas les chemins du cœur, être abstrait et solitaire, qui habite l'inaccessible région de l'infini, et devant lequel l'homme passe sans avoir l'idée d'une prière ni la puissance d'une larme, lui qui prie et qui pleure si naturellement. Il en est de même de la philanthropie séparée du Christ. Elle peut encore, par un ressouvenir de son origine , s'occuper des misères de l'homme ; mais sa main est froide comme un linceul, ou bien, s'échauffant sous l'impulsion de systèmes chimériques, elle tente de soulever le monde au nom de l'amour, et ajoute aux calamités humaines, déjà si terribles, la calamité des espérances trompeuses et de ces vastes désirs où l'univers ne peut rien, parce qu'il est contenu par des lois. C'est l'honneur de la vie chrétienne de restreindre les besoins en dilatant les âmes , comme c'est la faiblesse des doctrines étrangères d'agrandir les nécessités en diminuant les cœurs. L'Évangile se refuse à toute contrefaçon ; dès qu'on ne le prend pas tel qu'il est, avec Jésus- Christ vraiment Dieu et vraiment homme, il n'inspire que des imitations sans portée, et tout au plus des passions revêtues d'un nom divin. L'Évangile a dit le dernier mot de la perfection en plaçant l'amour de Dieu et des hommes au faîte de la vie, et il a dit le dernier mot de la puissance en obtenant de ses disciples d'obéir à celte loi comme à la loi qui renferme toutes les autres. Là toujours se briserr. le génie de la nouveauté, parce que là est le terme du

vrai, du beau, du saint, du praticable, et qu'au delà commence le néant de la chimère ou le néant de Tégoïsme.

II est temps de conclure, mon cher Emmanuel, et de répondre à cette question : Qu'est-ce que la vie chrétienne? La vie chrétienne est le culte de Jésus- Christ , pour arriver par ce culte à l'amour de Dieu et des hommes, et par l'amour de Dieu et des hommes à la vision de l'Essence divine. Jésus- Christ, voilà votre maître; l'amour, voilà votre loi ; la vision de Dieu, voilà votre fin.

Dès votre enfance on vous l'avait dit, ou plutôt l'on vous avait façonné, sans vous le dire, à ce grave enseignement. Votre mère vous apprenait à joindre vos mains et à lever vos yeux en prononçant le nom de Jésus-Christ; elle ployait vos genoux devant son image, et portait à vos lèvres, ignorantes de ce qu'elles faisaient, le signe aimable, et pourtant si sévère de notre salut. Quand la raison parut dans vos actes et inspira , quoique imparfaitement , vos premières pensées , votre mère encore vous conduisit aux pieds d'un vieillard, dans l'ombre et le silence d'un lieu solennel, et vous pressa de lui découvrir les troubles naissants de votre cœur, vos élans et vos peines , tous ces mouvements obscurs qui étaient en vous les avant -coureurs du bien et du mal. Ainsi donnâtes -vous à Jésus-Christ , dans la personne consacrée d'un de ses disciples, les pré' mices de votre conscience. Elle se forma lentement à ce souffle incorruptible d'une âme où se versait la vôtre ; vous apprîtes de ces épanchements les

joies de la réconciliation el les joies plus pénétrantes encore d'une pureté qui se contient devant Dieu e\ n'a point à rougir de son regard. Si les passions vous furent révélées par l'instinct de la nature , ou par l'imprudence d'une parole qui ne sut pas vous respecter, vous eûtes dans la prière, dans la révélation de vos fautes, dans les splendeurs de nos solennités , un appui plus fort que les séductions du dedans et les trahisons du dehors. Un jour votre front porta douze ans. On vous avait préparé pour ce jour; il. devait vous initier au plus profond des mystères de Jésus -Christ, et ressusciter pour vous , après dix -huit siècles d'absence, la réalité de sa communion dernière avec ses premiers amis. Vous vîntes en face du ciel et des hommes vous agenouiller devant le pain qui avait été la vie de vos pères et qui devenait la vôtre; vous le reçûtes dans une foi sans tache, dans un amour ému, et vous pûtes croire que rien ne vous séparerait jamais des déhces de la vérité. Le pontife le crut comme vous; il marqua votre front du signe de la force avec une huile qui était le signe de la douceur, et il vous commit à la grâce de Dieu pour être désormais en ce monde , tout enfant que vous étiez encore , le champion de la vraie justice et de l'éternel honneur. Vous vous en souvenez , telles furent les leçons semées dans votre âme, telles les impressions de vos commencements, et ainsi rien ne vous est nouveau dans les noms et les choses du christianisme. Mais ce qui vous est nouveau , c'est d'en reprendre la trace à vingt ans, aux premiers jours de votre li-

berté et au bruit d'un monde qui n'est pas unanime à vous redire ce que vous disait votre mère et ce que vous affirme votre foi. II vous faut combattre et convaincre : combattre pour demeurer fidèle , convaincre pour transmettre à d'autres la vie qui vous fut donnée. Gomme il n'y a pas de chrétien sans amour, il n'y a pas de chrétien sans prosélytisme , et ce que je vous demande avant tout , dès aujourd'hui, c'est d'embrasser le monde dans votre ambition. Vous ne sortirez jamais assez de vousmême pour y être puissant; jamais vous ne croirez assez pour vous , si vous ne croyez pas pour les autres. Ne dites pas : Je veux me sauver; dites- vous: Je veux sauver le monde. C'est là le seul horizon digne d'un chrétien, parce que c'est l'horizon de la charité.

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