‹ MélangesChapitre 21 sur 46 · DO CULTE DE JÉSUS-CIIRIST DANS LES ÉCKITURE · texte numérisé non relu

DO CULTE DE JÉSUS-CIIRIST DANS LES ÉCKITURE

École de Sorcze , 23 avrîl 18^3.

Le premier lieu où l'on rencontre ceux que l'on aime, c'esl leur histoire. L'histoire est le possède la vie se survivant à lui-même dans un souvenir écrit. Il n'y aurait pas d'amitié si la mémoire ne ressuscitait dans l'àme et n'y tenait présents ceux à qui nous avons donné noire cœur. C'est là qu'ils vivent de notre propre vie, là que nous les voyons avec nous, là que leurs traits et leurs actions demeurent empreints et se conservent dans un relief qui fait partie de notre être. Mais la mémoire, même la plus fidèle , est courte par quelques endroits, et , si elle veut se transmettre à d'autres en leur léguant l'image aimée, il faut qu'elle se transforme en histoire et se grave sur un airain qui méprise le temps. L'histcne est la mémoire d'un siècle immortalisée. Par elle les générations se rapprochent, et, si pressées qu elles so'ent dans leur cours et leur dispari-

elles

— 2G8 -^ u foyer du

puisent au foyer du souvenir l'unité qui fait leur âme et leur parente. Un homme qui n'a pas d'histoire est tout entier dans sa tombe; un peuple qui n'a pas dicté la sienne n'est pas encore né. D'ot. il suit que la religion, étant la première entre toutes les choses humaines, doit avoir une histoire qui soit aussi la première, et que Jésus - Christ, étant le centre et le fondement de la religion , doit tenir aux annales du monde une place qu'aucun autre, conquérant, philosophe ou législateur, ne saurait atteindre. Ainsi en est-ii, mon cher Emmanuel. On a beau creuser l'antiquité ou redescendre aux âges nouveaux , rien n'apparaît avec le caractère de nos Écritures , ni rien avec la majesté de Jésus- Christ. Je ne m'arrête pas à vous le montrer; je l'ai fait ailleurs, et il est entendu qu'entre vous et moi ce n'est pas la question d'apologie qui nous préoccupe, mais la question de la vie, c'est-à-dire de connaître et d'aimer Dieu par la connaissance et l'amour de Jésus-Christ.

Or, soit pour connaître, soit pour aimer, il faut s'approcher de l'objet qui a conquis les pressentiments de notre cœur, le regarder, l'étudier, y revenir sans qu'aucune lassitude interrompe jamais cette ardeur de découverte et de possession ; et si la mort ou l'absence l'ont enlevé de nos yeux , si les siècles ont jeté entre lui et nous de longs intervalles, c'est à son histoire qu'il faut le redemander. N'avez -vous pas remarqué, dans le cours de vos études classiques , l'incompréhensible et divine magie de l'histoire ? D'où vient que la Grèce est pour nous comme

une pairie qui ne meurt pas? D'où vient que Rome, avec sa tribune et ses guerres, nous poursuit encore de son invincible image, et domine de ses grandeurs éteintes une postérité qui n'est pas la sienne? Pourquoi ces noms de Miltiade et de Thémislocle, pourquoi ces champs de Marathon et de Salamine, au lieu d'être des tombeaux oubliés, sont-ils des choses de notre âge , des couronnes tressées hier, des acclamations qui retentissent et s'attachent à nos entrailles pour les ébranler? Je ne puis, quoi que je fasse, me dérober à leur puissance; je suis Athénien, Romain, j'habite au pied du Parthénon, et j'écoute en silence, au bas de la roche Tarpéienne, Cicéron qui me parle et qui m'émeut. C'est l'histoire qui fait cela. Une page écrite il y a deux mille ans a vaincu ces deux mille ans, elle en vaincra deux mille encore, et ainsi toujours jusqu'à ce que l'éternité remplace le temps, et que Dieu, qui est tout l'avenir, soit aussi pour nous tout le passé. Mais vous entendez bien que cet empire sur la mémoire des hommes n'appartient pas à la première page venue écrite par le premier scribe venu sur n'importe quels gestes de ses contemporains. Non, l'histoire est un privilège, un don fait au génie en faveur des grands peuples et des grandes choses. Il n'y a pas d'histoire du Bas -Empire, il n'y en aura jamais; c'est Rome qui a fait Tite-Live avant de mourir, et c*est elle encore qui inspirait Tacite en lui ramenant sous Néron l'âme de ses consuls.

Mais qu'est-ce que Rome ou la Grèce devant le christianisme? Qu'est-ce qu'Alexandre ou César

J^vant Jésus- Christ? La religion n'est pas l'intérêt ^ d'un peuple , elle est celui de l'humanité ; son histoire n'est pas l'histoire d'un homme, elle est celle de Dieu. Et si Dieu a donné des historiens à quelques nations parce qu'elles avaient des vertus , et à quelques hommes parce qu'ils avaient du génie , que n'aura -t-il pas fait pour son Fils unique , prédestiné dès l'origine à venir parmi nous et à remplir de sa présence tous les temps et tous les lieux? L'histoire de Jésus-Christ est l'histoire du ciel et de la terre. Là sont et doivent être les plans de Dieu sur le monde, les lois primordiales et universelles, les commencements des races , la succession des événements qui ont agi sur le cours général des choses humaines, les directions de la Providence, les prophéties de l'avenir, l'élection des peuples et des siècles, la gloire des hommes prédestinés aux desseins éternels, la lutte du bien contre le mal dans ses manifestations les plus profondes, la promulgation authentique de la vérité, et enfin, pardessus tout, du sommet à la base, la figure du Christ éclairant tout de sa lumière et de sa beauté. Vous reconnaissez à ces traits nos saintes Écritures ; vous savez qu'elles ont été tracées sous l'inspiration du souffle de Dieu, qui a mû la volonté des écrivains, suscité et dirigé leurs pensées, et qu'ainsi elles ne sont pas seulement un édifice admirable d'antiquité, d'unité et de sainteté, mais un édifice divin, l'ouvrage substantiel de la vérité infinie, où les prophètes n'ont mis que le vêtement de leur style et l'accent de leur âme, afin qu'il y eût de l'homme en

cela comme en tout, et que Timmuable clivini!é"j]e fond apparût d'autant plus à travers les accidents variables de l'élément humain. Œuvre de quatre mille ans, la mam de plusieurs y apparaît; mais une seule intelligence y préside, et c'est la rencontre de Tun et du multiple dans une si longue durée qui est le premier miracle dans cette sublime rédaction. Quand on l'ouvre sans en connaître le véritable auteur, comme un simple livre, on ne peut résister à l'ascendant de son caractère, et on y reconnaît , à tout le moins, le monument d'hisloire, de législation, de morale et d'éloquence le plus étonnant qui soit sous le ciel. Mais pour nous, qui savons quel a été l'historien, quel est le législateur et le poêle, un bien autre sentiment s'empare de nous : ce n'est pas l'admiration seulement ni la stupeur, c'est l'adoration de la foi et le tressaillement d'une gratitude surnaturelle. Là, dès la première ligne, viennent tomber à nos pieds l'erreur de l'homme enfant et l'erreur de l'homme dégénéré, les fictions de l'idolâtrie, qui voit Dieu partout, et les négations du panthéisme, qui ne le voit nulle part : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre (1). De ce premier mot au dernier : Que la grâce de Notre-Seigneur soit avec vous tous (2) , la lumière marche en croissant toujours , semblable à un soleil qui n'aurait pas de déclin, et dont Tascension continue augmenterait à tout instant l'éclat et la chaleur. Ce n'est plus une écriture, c'est

(1) Genèse, chap. i, vers. 1.

(2) Apocalypse, chap. xxii, vers. 21.

une parole; ce n'est plus une lettre morte cachant sous ses plis des vérités découvertes par le raisonnement et l'observation , c'est une parole vivante , la parole éternelle de Dieu.

Quel mot, Emmanuel, la parole de Dieu! Il n'y a rien de plus doux que la parole de l'homme quand elle sort d'une intelligence droite et d'un cœur qui nous aime; elle nous pénètre, elle nous touche, elle nous charme, elle endort nos douleurs et exalte nos joies, elle est le baume et l'encens de notre vie. Que doit- ce être de la parole de Dieu pour qui sait la reconnaître et l'entendre? Que doit-ce être de pouvoir se dire : Dieu a inspiré celte pensée; c'est lui qui me parle en elle, c'est à moi qu'elle est dite, c'est moi qui l'écoute? Et lorsqu'on en est venu, de page en page, à la parole même de Jésus- Christ, à cette parole qui n'a plus été une simple inspiration intérieure et prophétique, mais le souffle sensible de la Divinité, l'expression palpable du Verbe de Dieu , entendue des foules aussi bien que des disciples, que reste- t-il qu'à se taire aux pieds du maître et à laisser retentir dans notre âme l'écho de sa bouche?

L'Écriture est tout ensemble l'histoire de Jésus- Christ et la parole de Dieu. Elle a d'un bout à l'autre ce double caractère. Dès la première page , sous les ombrages émus du paradis terrestre, elle nous annonce la venue du Sauveur des hommes. Cette promesse, transmise aux patriarches, prend de livre en livre une clarté qui remplit tous les événements, et les pousse vers l'avenir comme une préparation et

une préfiguration de ce qui est attendu. Le peuple de Dieu se forme dans l'exil et le combat; Jérusalem se fonde, Sion s'élève; la race du Messie, se détachant du fond primitif des tribus patriarcales, s'épanouit en David, qui passe des troupeaux de Bethléhem au trône de Juda, et de là contemple et chante le fils qui lui naîtra de sa postérité pour être le roi d'un royaume sans fin (1). Les prophètes reprennent sur le tombeau de David la harpe des jours qui ne sont pas encore; ils suivent Juda dans ses malheurs, ils l'accompagnent dans sa captivité; Babylone entend, au bord de ses fleuves, la voix des saints qu'elle ignore, et Cyrus, son vainqueur, lui parle de Dieu qui a fait le ciel et la terre, et qui lui a ordonné de rebâtir le temple de Jérusalem. Ce temple renaît. Il écoute les gémissements et les ardeurs des derniers prophètes, et après un intervalle, après avoir été souillé par les nations et purifié par les Machabées, il voir venir le Fils de Dieu dans les bras d'une Vierge, et, de ses portiques au sanctuaire, du sanctuaire au saint des saints, il se redit la parole suprême du vieillard Suïiéon : Maintenant, Seigneur y vous laisserez aller voire serviteur en paix selon votre promesse, parce que mes yeux ont vu voire salut, le salut que vous avez préparé à la face de tous les peuples pour être la lumière de leur réiélaiion et la gloire de votre peuple d'Israël (2). Jésus Christ est venu. L Évangile succède

(1) Saml Luc, chap. i, vers. 33.

(2) Ibid.^ vers. 29 clsuivanU.

à la loi et aux prophètes , et la vérité , accomplissant la figure , resplendit sur le passé, qu'elle explique après en avoir reçu le témoignage. Tous les temps se rencontrent dans le Christ, et l'histoire prend sous ses pas son éternelle unité. C'est lui qui est tout désormais, c'est à lui que tout se rapporte, de lui que tout procède ; il a tout créé, et il jugera tout. Le Jourdain le reçoit dans ses eaux sous la main du précurseur qui le baptise; les montagnes le voient gravir leurs pentes suivi de tout un peuple, et elles entendent de sa bouche cette parole qu'aucun autre n'avait encore proférée: Bienheureux les pauvres , bienheureux ceux qui jileurent. Les lacs prêtent leurs bords à ses discours, et leurs flots à ses miracles. D'humbles pêcheurs plient leurs filets en le voyant , et le suivent pour devenir sous lui des pêcheurs d'hommes. Les sages le consultent dans l'ombre de la nuit; les femmes l'accompagnent et le servent à la clarté du jour. Tout malheur vient le trouver, toute blessure espère en lui, et la mort lui cède, pour les rendre à leurs mères, des enfants déjà pleures. Il aime saint Jean, le jeune homme, et Lazare, l'homme mûr. Il parle à la Samaritaine, et bénit Tétrangère. Une pécheresse embaume sa tête et baise ses pieds, une adultère trouve grâce devant lui. Il confond la vaine sagesse des docteurs , et chasse du Temple ceux qui faisaient un lieu de trafic du lieu de la prière. Il se dérobe à la multitude qui veut le proclamer roi, et, lorsqu'il entre à Jérusalem précédé des hosannah qui saluent en lui le fils de David et le rédempteur du monde, il y rentre sur

une ânesse recouverte des habits de ses disciples. La Synagogue le juge, la royauté le méprise, Rome le condamne : il meurt sur une croix en bénissant le monde, et le centurion qui le voit mourir entre les insultes de la foule et les blasphèmes des grands reconnaît, en frappant sa poitrine, qu'il est le Fils de Dieu. Un tombeau le reçoit des mains delà mort; mais, le troisième jour, ce tombeau, gardé par la haine, s'ouvre de lui-même et laisse passer triomphant le maître de la vie. Ses disciples le revoient ; leurs mains le touchent et l'adorent ; leur bouche le confesse ; ils reçoivent de lui ses dernières instructions, et, tout ce qui doit être visible étant consommé pour l'homme, le Fils de Dieu et le fils de l'homme prend sur une nuée le chemin du ciel, laissant à ses apôtres le monde à vaincre. Bientôt Pierre, le pêcheur, tout illuminé des commotions de l'Esprit- Saint, descend aux portes du cénacle, et harangue la multitude, étonnée de l'entendre malgré la diversité de ses origines et de ses langues. Paul, le persécuteur, ne tarde pas à paraître à côté de lui ; il porte le nom de Jésus aux nations dont il est l'apôtre; Antioche le possède, Athènes l'écoute, Gorinthe le reçoit, Éphèse le chasse et le bénit; Rome enfin touche ses chaînes et abreuve de son sang sa glorieuse poussière. Jean, le plus familier des disciples du Christ, l'hôte sacré de sa poitrine, se tient debout sur les rivages de Patmos, et, le dernier des prophètes , il annonce à l'Église ses transfigurations dans le malheur et la gloire jusqu'à la fin des siècles.

L'histoire de Jésus-Christ se partage ainsi en trois périodes distribuées en quatre mille ans : les temps prophétiques, les temps évangéliques et les temps apostoliques. Dans la première, Jésus -Christ est attendu et préparé; dans la seconde, il se manifeste, vit et meurt au milieu de nous; dans la troisième, il fonde son Église par les apôtres qui ont vécu avec lui, qui ont reçu ses enseignements et hérité de ses pouvoirs. Ce tissu ne s'interrompt jamais et porte en lui par lui-même la démonstration de sa vérité. Mais autre chose est de sentir la vérité d'une preuve, autre chose de se nourrir de la vérité sentie. De même qu'il y a deux moments dans l'amitié, celui où l'on s'assure que l'on nous aime, et celui où l'on jouit du bonheur d'être aimé, il y a aussi dans la vie surnaturelle du christianisme deux moment distincts, celui où l'on reconnaît Jésus- Christ dans la divinité de son histoire, et celui où l'on s'abandonne à l'ineffable douceur de cette histoire vérifiée. A ce second moment , les doutes se sont enfuis, la certitude est maîtresse; on ne cherche plus, on n'examine plus, on ne s'offense plus : l'histoire devient parole , la parole même de Dieu , et celte parole coule dans l'âme comme un fleuve de lumière et d'onction. Elle pénètre jusqu'aux dernières fibres de nos plus lointaines puissances , comme le sang qui anime nos veines se fait jour jusqu'aux extrémités de nos plus mystérieux organes; elle nous dégoûte de tout autre aliment spirituel, ou plutôt tout ce que nous lisons et tout ce que nous pensons se transfigure au contact de ce flot de grâce

et de vérité qui nous vient de l'Écriture, et, par l'Écriture, de l'Espril de Dieu.

Car , il faut que vous le remarquiez , c'est le Saint-^ Esprit qui est l'inspirateur de nos livres sacrés. Le symbole chrétien nous le dit expressément : Je crois au Saint-Esprit , qui a parlé par les prophètes. Et saint Pierre l'énonçait en ces termes: Ce n'est pas une volonté humaine qui nous a, fait don des prophéties; mais, inspirées par l'Esprit-Saint , ce S07it de saints hommes de Dieu qui les ont parlées (1). Jcsus-Christ lui-même n'a ouvert sa bouche pour nous instruire qu'après que l'Esprit-Saint fut descendu sur lui au jour de son baptême; et, prêt à quitter ses disciples, il leur laissait comme son testament cette dernière promesse : Je prierai mon Père , et il vous donnera un autre Paroxlel qui c/emeurera en vous éternellement , l'Esprit de vérité, que le monde ne peut concevoir , parce qu'il ne le voit pas et ne le sait pas , mais que vous connaîtrez , parce quil demeurera et sera en vous (2). Et ce fut le miracle de la Pentecôte qui , réalisant cette promesse, donna aux apôtres la lumière de leur foi et le courage de leur amour. Jusque-là ils n'avaient été que des hommes investis de la confiance de leur maître et de prérogatives qu'ils ne comprenaient qu'à demi; TelTusion de l'Esprit-Saint en eux les fit martyrs , évangélistes, prophètes, les colonnes inébranlables de l'Église et les pères de toute la poslé-

(1) 1I« Ep. de S. Pierre, i,21.

(2; S. Jean, xiv, 16 el 17.

rite des saints. Le même mystère s'accomplit en nous. Bien que le Verbe de Dieu soit le flambeau où s'allume notre raison, et que sa parole manifestée dans la chair soit le principe d'où découle notre foi, cependant, ni comme Verbe ni comme Christ, il ne suffît seul à la transfiguration surnaturelle de notre être; il y faut encore l'action de l'Esprit- Saint, qui, étant le lien du Père et du Fils par une charité coéternelle à tous trois, est aussi en nous tous le souffle de l'amour, et par Tamour le nœud qui nous attache à la lumière et à la croix de Jésus- Christ. De même qu'il inspira les prophètes , il nous inspire à notre tour dans une moindre mesure; c'est lui qui nous prépare à entendre les livres qu'il a dictés, et c'est lui que nous retrouvons à chaque page de ces livres , pour y être notre onction intime, mais une onction qui nous ramène à Jésus- Christ, notre médiateur, notre exemplaire et notre

vie.

Cela étant, mon cher Emmanuel, quelle est la place que les Écritures doivent obtenir dans votre existence de chrétien? Vous resteront-elles fermées? les regarderez -vous comme un livre scellé que le prêtre seul a le droit d'ouvrir, don mystérieux fait au sanctuaire, charte d'alliance du nouveau Testament cachée derrière les voiles du temple, et que les fidèles ne peuvent ni voir de leurs yeux ni toucher de leurs mains? Avez-vous même senti le besoin de les connaître? Vous qui avez étudié les livres de l'antiquité païenne, qui avez jeté des regards avkles sur tous les grands monuments de la littéra-

lure et de l'histoire, avez-vous une seule fois tourné es pages où la sagesse divine a déposé, dans un travail de quarante siècles, les annales de sa providence sur le genre humain? Avez-vous lu l'Évangile, sauf dans le texte grec où l'on exerçait votre esprit aux tours harmonieux de l'hellénisme? J'en doute, et je ne serais pas surpris que vous me demandiez à votre tour s'il est permis à un simple chrétien de se hasarder dans les profondeurs de la parole de Dieu, s'il n'y a pas des abîmes cachés dans cet océan qui porte le vaisseau de l'Église , et si ce n'est pas toucher au protestantisme que de lire la Bible avec l'intention d'y fortifier sa foi et d'y enflammer sa charité.

Il est vrai, mon cher ami, qu'au xiii" siècle, pour la première fois, le pape Innocent III défendit à nos ancêtres, les fidèles de France, la lecture des saints livres traduits en langue vulgaire. Jusque-là l'Église n'avait point improuvé ces traductions ni leur usage, et rien n'est plus célèbre dans l'antiquité que les travaux d'Origène pour populariser les versions primitives de l'Ancien Testament , et que ceux de saint Jérôme pour donner à l'Église d'Occident un texte latin plus pur que celui dont elle se servait. Au témoignage de ce Père, confirmé par saint Augustin , il y avait de son temps d'innombrables traductions romaines de la Bible, entre lesquelles on en distinguait une qui s'appelait V Italique y et qui, conservée en partie , en plus grande partie remplacée par la sienne , est devenue cette Vulgate que le concile de Trente a déclarée authentique. L'empres-

sèment à multiplier les versions était unanime; il répondait aux besoins des peuples et aux exhortations que les Pères des deux Églises d'Orient et d'Occident ne cessaient d'adresser à leurs fidèles pour leur inspirer le'goût des textes sacrés. On touchait encore à Jésus -Christ, aux apôtres, à ces ^.emps où la vérité n'était qu'hébraïque, et l'on se hâtait de la tirer d'une langue trop étroite pour lui ouvrir, par les deux idiomes grec et romain , toutes les portes du monde civilisé. Mais, au xiii^ siècle, la situation n'avait plus le même caractère, et l'œil d'Innocent III avait entrevu dans les hérésies naissantes de l'âge moderne la pente qui devait les conduire au protestantisme, c'est-à-dire à la négation de l'autorité dans les choses de l'ordre surnaturel, et, par suite, au renversement du sens de l'Église par le sens privé. L'Écriture devenait ainsi l'arme , non pas d'une erreur dogmatique , comme l'avait été l'arianisme ou le nestorianisme , et, en général, toutes les hérésies d'origine grecque, mais l'arme d'une conjuration directe et réfléchie contre la société chrétienne. Au lieu de docteurs égarés par l'orgueil de la science et disputant à l'Église des lambeaux delà vérité, on allait voir le peuple luimême appelé à se faire juge des termes de la révélation , et ne reconnaissant plus pour se guider dans les mystères de la parole divine que les illusions de son propre esprit. Dès lors il y avait péril à laisser les saintes Lettres aux mains d'une multitude sans préparation, et que la docilité d*une foi sincère ne préservait plus des pièges de l'igno-

rance. Ce fut la pensée d'Innocent III. Loin d'interdire le champ des Écritures à la chrétienté , il n'en ferma que l'issue par où le peuple sans culture pouvait s'y précipiter, et encore ne la ferma-t-il qu'à un seul peuple, celui qui, en France, se trouvait sous l'empire immédiat du mouvement vaudois et albigeois.

Trois siècles plus tard , lorsque enfin le protestantisme, longtemps' couvé dans les entrailles de l'esprit européen, éclata sur l'Église, le souverain pontife Pie IV, s'inspirant des précautions d'Innocent III , les étendit à toutes les parties de la chrétienté, mais en réservant aux évoques la faculté de permettre la lecture de la Bible en langue vulgaire à tous ceux qu'ils jugeraient capables de n'en pas abuser. Vingt ans après, Clément VIII retira cette faculté aux évêques, et la transporta à la seule congrégation de y Index. Cette rigueur, toute modérée qu'elle était, ne tarda pas à s'adoucir par la force même des choses et à mesure que le protestantisme, jugé par ses œuvres, perdit de l'ascendant que le premier feu de son éruption lui avait donné. On vit paraître dans toutes les langues de l'Europe des versions de la Bible émanées d'auteurs sincèrement dévoués à l'Église ; on les vit s'imprimer et se pro- '^«ager avec l'approbation même des pontifes roniains, telles, par exemple, que la version polonaise, puWiée à Cracovie sous la protection authentique des papes Grégoire XIII et Clément VIII; telles encore que la version italienne de l'archevêque de Florence Mart'ni, plus récemment recommandée

par le pcipe Pie VI. Il n'est pas de nation catholique qui n'ait aujourd'hui à sa portée les Écritures traduites dans son idiome national par des écrivains d'une foi irréprochable, et de l'assentiment exprès ou tacite, soit de l'épiscopat, soit de la papauté» L'esprit de l'Église ne change pas. Dépositaire de la parole de Dieu , elle n'a jamais craint d'en exposer le texte véritable aux regards du genre humain; elle ne l'a pas tenu caché sous le linceul d'une langue hiératique, comme le secret du sanctuaire, et, tout en attribuant à l'antique version latine le caractère de l'authenticité, elle a permis à tous les peuples chrétiens de se la rendre propre dans une interprétation populaire. Elle a respecté les sources primitives, créé une traduction privilégiée, pourvu à l'exactitude des versions du second ordre , accepté toute propagation empreinte de sincérité , et ainsi , tout à la fois économe et libérale , elle a donné à la parole de Dieu une diffusion qui embrasse l'univers.

Mais encore, moucher Emmanuel, qu'il fût strictement interdit à un catholique de pénétrer dans les livres saints à l'aide d'une langue contemporaine , ce serait là une barrière sans importance pour vous. Grâce à Dieu, vous êtes lettré; vous appartenez à cette portion des hommes qui a eu le bonheur de se naturaliser par l'étude dans la cité de l'intelligence. La langue de l'Église, qui est celle de votre foi, est aussi celle de votre pensée. Chrétien par le cœur, vous êtes Grec et Romain par l'éducation, c'est-àdire que vous êtes initié aux lettres, aux actes, aux

idiomes et aux événemeiils dont la Providence s'est servie pour préparer la venue de son Fils et en être le berceau. Si votre science est bornée, votre culture ne l'est pas; vingt ans d'assiduité aux choses de l'esprit ont aiguisé en vous l'arme souveraine des grands combats. On ne peut vous imposer par une érudition fausse ni par une philosophie apparente; vous pouvez faire descendre de leur trépied ceux mêmes qui en savent plus que vous, parce que vous avez acquis le plus précieux des dons, qui est la perspicacité de l'entendement. Tandis que d'autres n'ont que le sens des quantités mathématiques, de perspective que ies lois et les phénomènes de la matière, vous avez habitué votre âme aux spéculations de l'ordre moral; elle s'est rendue familières les choses qui ne se pèsent ni ne se mesurent à l'aide àe la balance ou du compas , et , là même où vous Ignorez, vous pouvez sentir encore l'absence du vrai. Vous êtes donc digne de lire la parole de Dieu, non parce que vous êtes capable de la lire dans le texte d'une langue morte, mais parce que vous êtes capable de mépriser les inévitables ombres qui couvrent çà et là des pages où se pressent à la fois les mystères du temps et ceux de l'éternité. Un mot obscur ne vous troublera pas ; un usage mal connu ne vous laissera que l'impression de votre impuissance; un acte incompatible avec nos mœurs ne vous sera que le témoignage de l'antiquité où se perd le récit. La lumière surabondante et progressive de l'ensemble vous conduira sûrement , et, au lieu de juger par des points et des virgules

d'un livre qui a changé le monde , vous le jugerez par sa substance, son cours et sa toute- puissante unité.

Mais ce qui me rassure encore plus, c'est la droiture de votre cœur et la justesse de votre sens chrétien. Né dans un pays catholique, c'est-à-dire dans un pays qui a conservé Jésus-Christ tout entier, vous avez reçu la tradition vivante du christianisme. Vous vous sentez disciple et non pas maître. Comme Marie, la sœur de Lazare, se tenait aux pieds du Seigneur en l'écoutant; comme Jean, l'apôtre bienaimé , s'appuyait sur sa poitrine en le regardant ; ainsi vous tenez -vous aux pieds et sur la poitrine de l'Église , cette immortelle héritière du Christ, qui a reçu de lui sa parole dans les Écritures, sa grâce dans les sacrements , sa personne même dans l'Eucharistie, et enfin son autorité pour conduire les âmes et se conduire elle-même dans les voies de la rédemption. Vous n'avez aucune peine à lui reconnaître ces traits, et, les reconnaissant, vous n'avez aucune peine à lui soumettre l'onction que vous avez reçue par elle de l'esprit de Dieu. Vous l'appelez votre mère , parce que vous la croyez l'épouse de Jésus-Christ, et la certitude de sa maîernité vous inspire la tendresse et l'abandon de l'amour filial. Vous ne la séparerez do"nc pas des Écritures , pas plus que vous ne la séparerez de Jésus- Christ; vous ne ferez pas un divorce entre ces trois et indivisibles objets de votre affection. Si les Écritures vous ont conduit à Jésus -Christ, et Jésus -Christ à l'Église, l'ÉgUse à son tour vous

donnera la force de suivre Jésus-Christ, et la grâce de ne pas errer dans les Écritures au gré d'une interprétation sans règle. C'est là le triple nœud de la vérité parmi nous; qui brise l'un brise les autres, et il ne lui reste bientôt dans les mains que la poussière de ce monde. Quand les prolestants rejetèrent l'Église, je veux dire l'Église véritable, celle qui remontait à son auteur par la tradition de l'épiscopat et de la primauté romaine, ils crurent qu'ils se tiendraient fermement à la personne du Christ sur le fondement de la parole de Dieu. Mais la négation de la divinité de l'Église les amena bientôt à la négation de la divinité de Jésus-Christ, et celle-ci à la négation de la divinité des Écritures. Qui rompt le faisceau par un point le détruit tôt ou tard. Sans doute il est encore des protestants, et beaucoup peut-être, qui croient sincèrement à la Bible et au Christ; mais la pente historique du protestantisme est où je l'ai dit, et les efforts des simples ou des ardents pour retenir la vérité scripturaire ne peuvent cacher au monde la dispersion de Babel.

Je ne crains pas pour vous cet écueil , mon cher Emmanuel; le cours de votre siècle n"est plus où il était il y a trois cents ans. Alors , dans l'inexpérience d'une séparation qui n'avait jamais été tentée, on croyait possible le règne de Dieu sans le règne de i'homme; aujourd'hui l'épreuve est faite, et il est constant que l'homme a sa part nécessaire et voulue dans le règne de Dieu. Qui détrône l'P'.glise détrône Jésus-Christ. C'est pourquoi ce n'est pas l'hérésie,

iiais rincroyance; ce n'est pas l'abus des Écritures^ mais leur mépris, qui est la blessure de noire âge. Échappé que vous êtes au grand naufrage des convictions, l'erreur inconséquente est sans péril pour vous. Vous êtes sauvé tout entier par cela seul que vous êtes sauvé. Aussi est-ce une autre crainte qui me préoccupe à votre sujet, la crainte que vous ne lisiez pas ou que vous lisiez sans profit nos codes sacrés.

Car , ne vous y trompez pas , c'est une lecture difficile, et difficile par une raison à laquelle peutêtre vous n'avez pas songé. Je ne fais pas allusion à votre ignorance des langues originales de l'Écriture ; vous ne savez pas l'hébreu , et vous n'avez du grec qu'une teinture trop légère pour vous servir. Mais là n'est pas l'obstacle. Si un protestant, qui est seul au monde en présence de la Bible, a un besoin logique d'en connaître les sources , et par conséquent les idiomes où repose son antiquité, il n'en est pas ainsi d'un catholique, qui sait ce qu'il est. Vivant dans l'Église perpétuellement assistée de Dieu pour la conduire et l'éclairer, il lui suffit qu'elle sache ce qu'il ignore. Sa science est la sienne , sa lumière lui appartient, et, dans l'immense communion des siècles et des docteurs chrétiens, il puise l'honneur invincible de parler toutes les langues, d'entendre et de résoudre toutes les difficultés. L'Église est née dans les régions sémitiques; ses premiers apôtres étaient de la race d'Abraham, et, par eux, elle a connu tous les secrets de la postérité de Sem. Elle en a recueilli les traditions, partagé

les mœurs, épelé les dialectes. Tout ce vieux monde hébraïque a été son berceau , et elle s'est jouée du Nil au Sinaï, du Sinai à Jérusalem et à Babylone. Le monde grec en même temps lui ouvrait ses portes démantelées par où s'échappait tout le fleuve de la première Europe, et Rome, maîtresse de tout, l'introduisait de la terre latine aux entrailles de l'Occident. Car il y avait à cette heure -là trois choses présentes partout : les synagogues juives , les colonies grecques et les légions romaines. Saint Paul était à la fois Juif par son origine, Grec par la wiWi de Tarse , lieu de sa naissance , Romain par le droi de cité, et, quelque part qu'il se portât, il n'était étranger que par Jésus -Christ, jusqu'à ce que le lendemain ce titre lui créât une quatrième fraternité. Toutes les langues et tout le savoir humain s'étaient ainsi donné rendez -vous au berceau de l'Église; et depuis, à mesure qu'elle s'est avancée entre les ruines du monde ancien et les rudiments du nouveau , elle s'est initiée toujours, avec une fidélité digne de sa mission , aux progrès de la science humaine. C'est pourquoi ses enfants , certains de son infaillibilité surnaturelle , certains aussi de son universelle culture , se reposent sur elle des dons qu'ils n'ont pas reçus, et tranquilles dans sa double lumière, pauvres ou riches, ils apportent à la table commune de la vérité une faim dont ils ne rougissent pas.

Ne vous inquiétez donc pas d'ignorer l'hébreu ou de mal savoir le grec; l'Église les sait pour vous, et elle ne vous demande que la bonne volonté de les

apprendre pour elle, si tel était l'honneur de votre prédestination. Mais, Emmanuel, il y a dans l'Écriture une plus grande difficulté que celle des langues, une difficulté plus intime encore et plus profonde, c'est celle de sa beauté. L'Écriture est belle d'une beauté qui n'a rien d'humain , qui ne procède d'aucune passion et qui n'en provoque aucune. En tout autre livre, les choses nous touchent par leur nature, qui est la nôtre, et, si le génie de l'écrivain les a couvertes d'éloquence et de poésie, elles nous ravissent aisément jusqu'à l'enthousiasme ou au moins jusqu'à l'émotion. Il n'en est pas de même de l'Écriture. Elle est, d'un bout à l'autre, surhumaine par son fonds, quoiqu'il n'y soit question que d-e l'homme et de ses destinées; et il y règne un soufQe si simple, si chaste, si peu terrestre , que jamais le côté faible et ardent de notre être n'y trouve son aliment. C'est à peine si çà et là , dans quelque fragment d'une histoire plus proche de nous , nous sentons légèrement s'émouvoir la brise de l'humanilé. Joseph retrouvant ses frères qui l'ont autrefois vendu , Tobie embrassant son vieux père après une longue absence et de plus longues alarmes, les Machabées délivrant leur patrie du joug de l'étranger : ces scènes et quelques autres nous ramènent au foyer de notre nature, mais rarement et avec une sorlo de divine parcimonie. Quand je lus ce fameux Cantique des cantiques, que Voltaire appelait avec tant de goût une chanson de corps de garde, je fus élonné de demeurer si froid devant une si grande et si orientale nudiLc d'expression ; je me demandai pourquoi;

ne comprenant pas encore que, s'il y a un art dt cacher le vice sous des formes de style savamment calculées, il y a aussi un art de cacher la vertu sous des couleurs qui sembleraient celles de la passion. Il en est du Cantique des cantiques comme du crucifix: tous les deux sont nus impunément parce qu'ils sont divins.

Mais si cette perfection est un témoignagne de divinité, elle est aussi une épreuve pour le lecteur, 11 se lasse aisément d'être emporté si haut , loin des parfums et des illusions de la terre. Comme les Israélites errant dans les solitudes de l'Arabie regrettaient , sans le vouloir, la captivité de l'Egypte, il regrette les champs bien-aimés des littératures qui l'ont ému. Le souffle lui manque pour suivre l'mspiration des prophètes et le langage des martyrs ; il y croît, il les goûte même par l'onction intérieure de l'Esprit de Dieu qui habite en lui; mais le poids de cette gloire, pour me servir d'une expression de saint Paul, est trop pesant à une âme qui n'a pas encore atteint la virilité de l'âge surnaturel. Aussi l'Église, qui le sait, n'impose- t-elle pas à ses enfants cette grande lecture comme un devoir ; semblable à une mère prudente, elle leur distribue la parole de Dieu dans une mesure qui convient à leur faiblesse. Un mot, une phrase lui suffisent pour les instruire et les toucher. Soit qu'elle leur parle du haut de la chaire par ses ministres , soit qu'elle dicte pour eux des livres à ses docteurs, c'est toujours l'Écriture qui est sur ses lèvres ou sous sa plume , comme un or précieux qui, sans rien perdre de sa

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