IX
SG3 enseignements, n'est pas le patrimoine privilégié de saint Pierre et des apôtres, du Pape et des évêques, mais le domaine inaliénable, inamissible, absolu, de l'Église tout entière. Nous croyons à l'Église parce que l'Église croit, et nous croyons au Pape et aux évoques parce qu'ils croient avec l'Église et comme l'Église. L'Église est ici-bas la colonne et le fondement de la vérité (1), pour me servir d'une expression de saint Paul. Quelques-uns de ses membres peuvent trahir leur baptême en manquant à leur foi ; mais la foi commune subsiste malgré ces égarements de quelques-uns, et la chrétienté y demeure assise dans une inébranlable soUdité. Si elle perdait la foi, elle perdrait la vie. La , foi est au corps de l'Éghse ce que le sang est au corps de l'homme. Le corps de l'homme a bien une tête comme l'Eglise a un chef ; mais la tête vit du sang que le cœur lui envoie, et le chef de l'Église vit de la foi qu'il a puisée dans son baptême , lorsqu'il n'était encore qu'un étranger dans le royaume de Dieu.
Il n'y a donc point parmi nous de séparation en castes et de domination les uns sur les autres. La foi est notre héritage commun , le sang de nos pères qui nous a été transmis, notre droit et notre devoir à tous , le bien universel des âmes, du trône de saint Pierre à l'escabeau de l'enfant qui sert le prêtre au pied de l'autel. Avant de recevoir à son front le caractère qui le fait juge de la foi, l'évêque était simple
[\] I" Ép. àTim.,iii, 15.
fidèle ; il croyait tout ce qu'il croit, il défendait tout ce qu'il défendra , et si un jour, dans un concile de la chrétienté, il prononce souverainement sur des questions qu'aura soulevées le schisme ou l'hérésie , il ne dira pas plus en promulguant le dogme oecuménique qu'en chantant le Symbole apostolique : Je crois au Pape et aux évêques; mais il dira : Je crois à la sainte Eglise catholique , et je proclame, en son nom, la foi qu'elle a toujours professée.
Sans doute, le Pape et les évêques sont particulièrement assistés de l'Esprit de Dieu pour juger de la doctrine ; mais cette assistance ne tend qu'à les rendre d'exacts interprètes de la foi de l'Église, soit qu'elle ressorte d'une tradition orale éclatante, soit qu'elle résulte de cette tradition par une conséquence logique. L'Église est toujours au fond de tout, et la foi de l'Église est toujours ce qui décide tout. Le Pape et les évoques ne créent rien de ce que nous devons croire; ils écoutent notre foi dans ia respiration de notre âm.e , et , condamnant ceux qui se séparent de nous par une interprétation privée, ils nous rendent dans la solennité de leurs décrets la perpétuité et l'universalité de l'enseignement qui nous unit. Ils sont les infaillibles hérauts de ce que nous sommes, les gardiens du trésor dont le dépôt est nous tous, un écho de l'Esprit-Saint qui remplit nos poitrines; et qui s'éloigne d'eux s'était déjà éloigné de nous par un exil préconçu. Ce n'est pas le concile de Nicée qui a fait la divinité de Jésus-Christ; c'est la divinité de Jésus -Christ crue
par l'Église qui a fait le concile de Nicée. Et de même, dans un autre sens, ce n'est pas le concile de Trente qui a fait le protestantisme; c'est le protestantisme qui a fait le concile de Trente, en niant d'avance, contre la foi de l'Église, tout ce que Trente a condamné.
Il vous est donc aisé de prononcer dans votre cœur cet article du Symbole : Je crois à la sainte Église catholique. Mais la foi que je vous demande pour elle est une foi vive, ardente, qui pénètre jusqu'aux racines de votre intelligence et y creuse un abîme de voluptueuse certitude. Je veux que vous vous sentiez là comme si Jésus- Christ vous portait lui-même , vos pieds dans ses deux mains , et la mer sous vous et lui. Car voilà le vaisseau de l'Église. C'est ainsi qu'elle passe à travers les siècles, vous entraînant avec elle dans l'espace infini de sa sécurité.
Or, Emmanuel, la foi véritable, la foi vivante et profonde, ne va jamais seule. Elle a une sœur qui ne l'abandonne jamais, et qui s'appelle l'espérance. On dit qu'à Rome il y avait deux temples qui se touchaient par l'extrémité de leur abside, l'un consacré à la vertu, l'autre à l'honneur, et qu'on ne pouvait pénétrer dans le second qu'en traversant le premier. 11 en est ainsi de la foi et de l'espérance. A qui ne croit pas, l'espérance est impossible; et la première récompense de celui qui croit est d'espérer. Si vous croyez à l'Église, vous espérerez en elle, non pas seulement comme à la source assurée de votre immortalité future, mais comme à la source présente
de tout bien terrestre parmi les hommes et les nations. Cherchez le royaume de Dieu et sa justice, a dit Jésus -Christ, et le reste vous sera donné par surcroît (1). La justice du royaume de Dieu est le principe de l'ordre au ciel et sur la terre; et l'ordre n'est pas un alignement mathématique des choses, une symétrie vide, qui ne contient que des rapports de nombre , de poids et d'étendue : l'ordre est la pensée de Dieu transportée en ce qui n'est pas lui; il est son harmonie, sa paix, sa fécondité, sa flamme sympathique, une ombre étincelante de la vie qu'il possède et qui le fait heureux. Vous savez, mon cher ami, ce qui s'est passé en vous lorsque, sortant de la servitude et de la confusion de vos années d'effervescence, vous avez senti pour la première fois la présence active et sincère de Dieu. Votre âme, qui était esclave de vos sens et qui ne concevait pas même qu'elle pût les soumettre, a connu tout à coup qu'elle avait l'empire, semblable à un jeune roi qui vient d'être placé sur le trône de ses pères, et qui , au sortir de la basilique où l'onction royale l'a touché, trouve toutes les têtes inclinées devant lui et tous les cœurs enivrés d'obéir au moindre de ses regards. Ainsi, vainqueur du péché, teniez-vous dans votre âme le sceptre de la justice et l'épée du combat. Si les illusions passées remontaient encore à votre imagination surprise , elles y rencontraient une double garde , celle de la raison tout illuminée des éclairs de la foi, et celle
(1) S. Matth., VI, 33.
de la volonté fortifiée des commandements divins. Derrière ce boulevard, vous entendiez bien les menaces de la séduction et les colères du scepticisme; mais la majesté de votre empire vous soutenait au dedans, et il s'élevait de votre conscience à tout votre être une onction de paix qui vous tenait ravi dans la possession de vous-même. C'était là l'ordre. Et ce que l'ordre faisait en vous , ce qu'il y fait encore chaque jour, il l'accom.plit partout où Dieu l'envoie, comme la lumière et la chaleur du jour, unies aux ombres du soir, répandent au sein de la nature la sérénité féconde qui l'orne et la nourrit.
Si au lieu d'une âme il s'agit d'une famille, si au lieu d'une famille il s'agit d'un peuple, si au lieu d'un peuple il s'agit du genre humain, l'ordre ne change pas d'essence, mais il agrandit son efficacité, et, sur un théâtre devenu plus vaste, il produit ces miracles qui étonnent l'histoire, et consolent le monde par un pressentiment de ce qu'il pourrait être.
Oui, le monde espère. Il n'a pas encore vu le règne de l'ordre dans la totalité de sa splendeur, mais il y travaille et il l'attend. Tout homme qui n'a pas renoncé à l'homme pour descendre au tombeau vide et fermé de lui-même, tout homme en qui survit l'homme a les yeux sur l'aube blanchissante de l'avenir, et il croit à des jours dont nous n'avons entrevu que la préparation. Ce n'est pas en vain que, depuis Jacob, les nations ont attendu (1); ce n'est
(1] Gen., xxxix , 10.
pas en vain que depuis Isaïe elles ont espéré [[); ce n'est pas eu vain surtout que depuis le Christ elles ont vu (2) ; leur attente , leur espoir et leur vision sont les arrhes de ce siècle futur dont Jésus-Christ, avant de paraître, était déjà le père (3), et dont il a commencé par sa venue la progressive manifestation. Qui comparera jamais le monde présent au monde antique? Qui ne reconnaîtra de siècle en siècle un mouvement qui emporte le monde vers les bienfaits de l'ordre?
Mais quand même nous nous tromperions sur rimaî:^e conçue d'une perfection qui ne devrait point se réaliser, toujours est-il que le monde est susceptible d'un ordre plus ou moins grand , plus ou moins universel et accompli. C'est là , si nous ne voulons nier la liberté humaine et la soumettre aux colonnes d'Hercule d'une fatale immobilité, c'est là, dis -je, une vérité sensible et qui n'a besoin d'aucune démonstration. Quelles que soient les limites imposées à l'espérance humaine , cette espérance a néanmoins un cercle où elle peut vivre et triompher. Or pour nous, chrétiens, le fondement de cette espérance est dans la diffusion du royaume de Dieu et de sa justice, c'est-à-dire dans le progrès de la société des âmes, créée par Dieu aux premiers jours de l'homme, continuée par les patriarches, ravivée en Moïse, et qui a reçu de Jésus-Christ sa forme
(1) Is., XIV, 32.
(2) s. Matlh., XXIII, 16.
(3) Is , XVI, G.
învioLable et dernière. D'autres compteront sur les découvertes de la science ; ils tomberont en extase devant des machines qui diminuent le travail humain ou qui transportent le voyageur aux extrémités du monde avec une fabuleuse rapidité; ils donneront au développement du commerce et de l'industrie ou aux perfectionnements de l'administration civile des noms tout empreints d'une admiration plus populaire que raisonnée; pour nous rien de tout cela n'est l'ordre, parce que tout cela peut être corrompu, si remarquable que ce soit , par l'orgueil, l'avarice, la haine, toutes les passions , et ne servir qu'à leur préparer un épanchement plus vaste par des voies plus promptes. L'ordre naît de Dieu par le cœur de l'homme, et, encore qu'il n'y eût au monde ni Christ, ni Église, ni vie surnaturelle, le cœur de l'homme serait le seul lieu d'où il faudrait attendre la semence et la culture de l'avenir. Une pensée vraie conquise par l'humanité , une vertu nouvelle admise au panthéon de sa foi , voilà qui ferait plus pour le progrès de ses destinées que toutes les inventions de la mécanique et toutes les célérités de nos corps.
Mais il y a sur la terre plus que le cœur de l'homme, il s'y trouve en même temps le cœur de Dieu. Vous le croyez, Emmanuel; vous croyez que, sous l'enveloppe de votre chair, au sein profond de cette infirmité qui vous fait homme, a vécu et vit encore le cœur d'un Dieu. Vous croyez que sa parol-^ est dans l'Évangile et sa vie dans l'Église. Vous l' croyez; et comment alors ne mettriez-vous pas ea
lui et en ce qui fait la perpétuité de lui-même au milieu de nous toute la force de votre espérance pour le genre humain? Est-ce que l'espérance n'est pas 'a fille aînée de la foi, et, puisque c'est Jésus-Christ en qui vous croyez , comment cspèreriez'vous en un autre que lui?
Je me reporte souvent aux catacombes. C'est là, quand mon espérance chancelle , que je retrouve l'énergie de mon àme et ce qu'il faut d'empire pour porter le fardeau de l'inconnu ; je me représente ces pauvres, ces ouvriers, ces esclaves, tout ce peuple obscur caché sous la Rome triomphale d'Auguste et de Trajan. L'univers pesait sur leur conscience du poids de quarante siècles, et Rome ajoutait à cette pression des âges le plomb sanglant de sa terrible ^domination. Il n'y avait rien de fait, qu'un homme mort en Judée sur une croix. C'était là, avec leur propre sang, le seul contre -poids qu'ils pussent opposer à la machine de ce monde telle qu'elle était et qu'elle avait toujours été. Après de longs jours courbés sous le jeûne et le silence, on leur apportait le soir, entre l'ombre de la nuit et la clarté des flambeaux, le corps supplicié de quelques-uns d'entre eux. Ils comptaient les blessures; ils voyaient de leurs yeux et touchaient de leurs mains les sillons que la torture avait creusés dans ces faibles membres que rien n'avait protégés contre la puissance de l'empire, et ceux qui les avaient recueillis par pitié redisaient à voix basse les cris de la multitude contre les martyrs et la patience inébranlable de ceux-ci. Aucune larme ne tombait sur ces tristes
restes; l'Eglise primitive ne pleurait pas, elle espérait. Chaque corps placé sous la tuile sépulcrale était pour elle une assise de la cité de Dieu , le fondement de la victoire future , un appel à la justice qui ne se voit pas en attendant celle qui se voit. C'est ainsi que se passèrent trois siècles, les plus beaux siècles du monde, parce qu'ils furent ceux d'une espérance que rien ne justifiait, si ce n'est une invincible foi dans la mort de l'homme précédée de la mort de Dieu.
Et nous , mon cher ami, qui avons passé des catacombes à la clarté du soleil, qui avons vu les jours de Constantin, ceux de Charlemagne, ceux de saint Louis , et nos propres jours ressuscites sous nos yeux; nous les enfants d'un spectacle où le Christ n'a pas cessé d'être le maître et l'instituteur des nations, nous reculerions effrayés devant les sophismes d'une incroyance qui compte sur la quantité des âges pour obscurcir la quantité de la lumière, et qui, mal sûre de ce côté, appelle de loin, pour l'aider dans son œuvre, le sceptre mutilé de la persécution! Ou bien, tombant dans le piège d'une science qui se croit tout possible, renégats de Fespérance chrétienne pour l'espérance matérialiste, nous figurerions-nous, parce que nous dominons la nature inanimée, que nous sommes les maîtres de cette autre et rebelle nature qui fait nos corps et y crée nos passions î Pour moi, je ne méprise point la matière, j'accepte ses services, j'admire sa puissance; mais je n'attends que de Jésus -Christ et de son Église le bien véritable des nations, c'est-à-dire l'esprit de la
fraternité sincère et généreuse, l'élévation des pauvres dans leur dignité morale, l'honneur du travail , la sainteté des liens domestiques, la modestie des ambitions, la paix des peuples et la paix des âmes , l'accroissement enfin de ce fonds social qui ne s'inscrit pas à la Banque ou à la Bourse, mais qui se pèse dans la conscience de l'histoire et dans le jugement de Dieu.
Cependant vous arrêterez -vous, en ce qui concerne vos devoirs envers l'Église, à la foi et à l'espérance? Ce sont deux beaux degrés du temple, mais ce n'est pas le dernier. De même que la foi conduit à l'espérance , l'espérance et la foi conduisent à l'amour. Saint Paul nous dit dans son cher langage : Le Christ a aimé V Eglise y et il s'est livré pour elle (1). Comment n'aimerions- nous pas ce que le Christ a aimé , et pour quoi il a donné sa vie et sa mort? C'est ici surtout, dans ce point suprême de l'amour, que nous devions le rencontrer. Quand il s'agit de croire à l'Église, c'est la présence et l'action de l'Esprit -Saint en elle qui détermine notre foi. Quand il s'agit d'espérer en sa destinée, c'est la main souveraine de Dieu qui nous apparaît, et c'est son nom que Jésus-Christ invoque lui-même en disant à ses apôtres : Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Mais lorsque nous en venons à l'amour, alors Jésus -Christ nous revient tout entier; car il a ai^né l'Eglise , et il s'est livré lui-même pour elle. Que dis-je? après Yavoir acquise de son
(1) Ép. aux Éphés., V, 25
sang (1), pour me servir d'une autre expression de saint Paul, il a voulu en demeurer le chef ou plutôt la tête, ainsi que le dit énergiquement le même apôtre : Le Christ est la tête de V Église (2). Ce qui suppose que l'Église est son corps. Et saint Paul , en effet, ne recule pas devant cette conséquence. Personne, dit-il, ne hait sa chair ^ tnais chacun la nourrit et la cultive y comme le Christ fait de V Église; car nous sommes membres de son corps, une portion de sa chair et de ses os (3) ; et, partant de là , il transporte à l'union de Jésus -Christ avec l'Église les images et les expressions par où se peint ou se définit ici -bas la plus douce, la plus forte, la plus étroite, la plus sacrée des étreintes humaines, l'union de l'homme et de la femme dans l'indissolubilité du nœud nuptial : L'homme y dit-il, est le chef de la femme, comme Jésus- Christ est le chef de l'Église (^).
Ce n'est là sans doute qu'un langage métaphorique; mais il n'en est pas moins d'une haute éloquence pour exprimer les sentiments que porte aux âmes rachetées par lui le Sauveur du monde, et ceux que nous devons lui rendre dans la société spirituelle dont il est le fondateur et le chef. Les affections, quel que soit leur objet, bas ou élevé, terrestre ou surnaturel, ne changent pas d'essence; elles ont dans le cœur de l'homme, image de celui de Dieu,
(1) Act. des Apôtres, v, 23
(2) Ép. aux Éphés., v, 23.
(3) Ibid., V, 9 et 30.
(4] Jbid., V, 23.
une lorme êlernelle qui s'applique à ce qui est infini comme à ce qui ne l'est pas. On n'aime pas Dieu autrement qu'on aime l'homme, et la tendresse des saints, toute divine qu'elle est, n'est pas autre en sa nature que la tendresse humaine. Il fallait donc savoir, entre les nuances qui caractérisent nos diverses affections, quelle est celle qui traduit le mieux l'amour de Jésus- Christ pour son Église et l'amour de l'Église pour Jésus- Christ, ce qui implique en même temps l'amour que chacun de nous doit rendre à l'un et à l'autre.
On eût pu croire, à consulter l'infinie différence qui est entre Dieu et nous, que le rapport le plus exact de ses sentiments et des nôtres eût été, de sa part, la tendresse paternelle, et, de la nôtre, la piété filiale. Ou bien , si l'on voulait accorder davantage à l'égalité, à cause de l'abaissement volontaire du Christ dans la chair d'Adam , on eût pu croire que l'amitié était le vrai nom de notre élan réciproque. Mais l'affection de père eût mis entre nous trop de distance, celle d'ami trop de familiarité; il fallait un lien qui maintînt en Jésus- Christ l'autorité souveraine, en nous la pensée de notre faiblesse, et qui cependant surpassât en onction, en épanchement, en extase, aussi bien l'amitié que l'amour paternel. Vous avez nommé le lien conjugal , métaphore ineffable qui respire dès l'Ancien Testament, dans le Cantique des cantiques, et qui répond seul aux ardeurs des saints comme aux flammes du Christ. Ainsi qu'une jeune fille toute belle de sa virginité, tout émue du bonheur que
contient sa vertu , apporte au fiancé de sa vie une promesse immortelle; ainsi l'âme touchée de Dieu apporte au Christ qui l'a purifiée la soumission d'une épouse , soumission tempérée par la tendresse de tous deux, nœud fécond qui donnera des fils à l'un iomme à l'autre , et consommera leur joie dans leur postérité.
Que ceux qui n'ont jamais senti passer sur leur cœur le souffle d'en haut se rient de nos fiançailles avec Jésus-Christ et de notre anneau nuptial tout empreint de son sang, nous le leur pardonnons sans peine : ils ignorent la réalité, comment en entendraient-ils le langage? Pour vous qui avez goûté dans une jeunesse sincère les prémices de l'amour divin , je vous parle une langue qui ne vous est pas étrangère, et vous vous étonneriez si je ne voulais vous faire aimer l'Église qu'en vous entretenant de ses bienfaits tels que tous les yeux peuvent les voir. Non, je dois vous conduire plus loin et plus à fond. Il vous faut aimer l'Église parce que Jésus -Christ l'aime, parce qu'il en est le chef, parce qu'il est l'époux des âmes qui la composent, et que par elle il se passe entre lui et nous un inexprimable mystère de tendresse et de fécondité.
Du reste, nos ennemis ne s'y trompent pas. Si nous aimons l'Église , ils la haïssent avec une cordialité qui ne justifie que trop notre attachement pour elle. Tout à l'heure je vous parlais des catacombes, et vous avez pu croire que l'Église ne les habite plus. En êtes- vous bien sur? Savez -vous
bien où vous êtes en ce moment , où vous étiez hier , où vous serez demain? 0 Emmanuel, si vous pouviez voir le sang que l'Église a versé pour son maître depuis trois siècles, nombrer ses martyrs et ses persécuteurs, peut-être douteriez -vous qu'il s'agit de votre temps, et, muet devant ce spectacle évoqué de l'histoire , le croiriez-vous ressuscité des amphithéâtres de Néron? Songez à l'Angleterre de Henri VllI et d'Elisabeth; représentez -vous l'Irlande jusqu'aux jours d'O'Connell; entrez par quelle porte que ce soit dans les douleurs religieuses de la Pologne, et, à l'heure même où je vous parle, écoutez en Suède, malgré les progrès apparents de la liberté de conscience , le bruit des proscriptions tombant sur de simples femmes. Il n'est pas besoin d'aborder aux rivages lointains de la Chine pour y entendre le marteau et la hache de la persécution; leurs coups retentissent au cœur même de l'Europe, et le gémissement des martyrs s élève vers Dieu du pôle de la civilisation au pôle de la barbarie. Quel pays plus que le nôtre a imprimé au front de l'Église ce stigmate de la divinité? Nous ne pouvons faire un pas dans nos vallées, descendre nos coUines ou traverser nos forêts, sans y rencontrer des ruines qui attestent au voyageur l'implacable puissance de nos ennemis. L'Église de France est un tombeau qu'on a rouvert; la vie s'y est retrouvée, mais elle y lutte encore avec l'esprit de destruction.
Ne vous en étonnez pas. L'Église est dépositaire de trois choses nécessaires à l'homme, mais qu'il
craint plus encore qu'il ne les estime : la vérité , la sainteté, l'autorité. C'est là ce que recouvre, non plus derrière un voile, mais à la face de tous, l'arche d'alliance du nouveau Testament. Retranchez-la du monde : qu'y restera-t-il? Une vérité mal affermie, spéculation incomplète de l'esprit, qui n'atteint pas le peuple et qui égare aisément les sages; une sainteté entrevue peut-être par la conscience, mais incapable de conduire et de soumettre nos passions; une autorité purement humaine en toutes choses, tantôt maîtresse jusqu'à l'abus, tantôt faible jusqu'au mépris , pouvant protéger les intérêts d'un peuple par des lois, son honneur par la guerre , mais sans empire sur les âmes , et n'embrassant l'humanité, si elle y pense, que dans les stériles vœux d'une philanthropie académique. Le paganisme et le mahométisme sont les seules grandes réalités que la raison humaine ait produites en dehors de l'Église. Nous n'avons pas d'autre exemple ni d'autre image de ce qu'elle peut par ellemême; et si aujourd'hui elle couvre ses desseins ou ses rêves de frontispices nouveaux , il est aisé d'y reconnaître qu'elle n'ira pas plus loin dans la grandeur morale, et beaucoup moins loin dans la grandeur religieuse. Ce qui restait de Dieu dans le paga- > nisme , ce qui en reste encore dans le mahométisme , est au-dessus de la portée de nos contemporains; ils sont plus bas du côté du ciel, quoique au môme niveau du côté de la terre. Si rÊglise devait périr, vous ne reverriez plus Scipion et pas même Saladin.
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Cela étant, mon cher ami, et vous n'en avez aucun doute pourvu que vous ayez lu dix pages des prophètes de notre siècle, cela étant, je vous demande au nom de votre âme, à laquelle vous croyez, au nom de voire tombeau , qui vous survivra parmi les hommes, de quel amour profond , entraînant, indicible, ne devez -vous pas aimer l'Église de Jésus -Christ. Pour moi, quand j'y songe, je tombe aux pieds des martyrs avec une passion qui tient de l'idolâtrie, et j'ai la certitude qu'ils ne manqueront jamais à la liberté de notre foi de chrétiens pas plus qu'à la providence de Dieu. Le sang qui nous a sauvés nous sauvera toujours; et de la persécution même, quelle que soit sa forme, naîtra la vengeance de la vérité, qui est de survivre à tout. Vous verrez , n'en doutez pas aussi , vous verrez jusque dans l'Église de Dieu des abus se produire, des scandales paraître. Jésus -Christ nous l'a prophétisé : // est nécessaire qu'il arrive des scandales (l). La faiblesse humaine se fait jour partout, et , je vous l'ai dit, les pécheurs eux-mêmes ont dans l'É^rlise un droit de cité. La miséricorde divine ne les en a point bannis ; elle a versé pour eux comme pour les justes des prières , des larmes et du sang. Ils sont les fils prodigues de l'amour, les héritiers du repentir , l'ombre qui accompagne la lumière et qui s'y transfigure à un mouvement de l'astre d'où elle sort. Pourquoi ne soutïririons-nous pas de leurs fautes, puisque nous devons nous réjouir de leur conversion ?
(1) 3. Mallh., xxviii, 7.
Mais ce n'est pas, croyez-le bien, ce triste spectacle de nos misères révélées qui est la cause des haines qui poursuivent l'Église. Qui jamais jugea de l'Océan par l'écume qu'il rejette sur ses bords, ou par les tempêtes qui agitent ses flots? L'Océan n'est pas dans les impurs débris de ses rives ni dans l'inclémence de ses orages ; il est dans la profondeur et l'étendue de ses eaux, dans les chemins qu'il ouvre au commerce de toutes les races , dans la solennité de son repos, dans la magnificence de ses émotions, dans l'abîme de ses bruits comme dans l'abîme de son silence ; et lorsque le matelot , porté sur ses voûtes tranquilles, les voit tout à coup trembler et gronder, il n'accuse pas le Dieu qui a fait cette immensité sublime, il n'accuse que sa faiblesse, et le front par terre, sur la planche de son navire, il implore l'étoile qui conduit tout et qui pacifie tout. Ce ne sont point nos pécheurs qui tournent le monde contre nous , ce sont nos saints ; ce ne sont point nos vices , mais nos vertus et nos bienfaits. Jésus -Christ était pur quand il fut crucifié; et si, moins heureuse que lui, l'Église n'a pas toujours eu dans tous les siens cette transparence divine , son honneur est de ne jamais souffrir que pour la même cause qui fit mourir son maître.
Je veux, en finissant, vous mettre en garde contre une pensée capable de vous émouvoir ou de vous attrister. On vous dira que l'amour de l'Église est incompatible avec l'amour de la patrie, que tôt ou tard vous aurez à choisir entre l'une ou l'autre, et
que vous ne demeurerez un membre fidèle de la première qu'en devenant un fils dénaturé de la seconde. J'attache un grand prix à ne pas vous laisser cet écueil en perspective, parce que l'amour de Ja patrie est avec l'amour de l't^glise le sentiment le plus sacré du cœur de l'homme, et que, s'il était possible que l'un fût ennemi de l'autre, ce serait, à mes yeux , le plus profond déchirement que la Providence eût ménagé à notre épreuve d'ici-bas ; mais il n'en est rien. La patrie est notre église du temps , comme l'église est notre patrie de l'éternité, et, si l'orbite de celle-ci est plus vaste que l'orbite de celle-là, elles ont toutes deux le même centre, qui est Dieu; le môme intérêt, qui est la justice; le même asile , qui est la conscience ; les mêmes citoyens , qui sont le corps et l'âme de leurs enfants. L'Eglise, il est vrai, peut être en contradiction avec le gouvernement d'un pays: mais le gouvernement d'un pays n'est pas la nation, bien moins encore la patrie. Quel est celui d'entre nous qui ait jamais pensé que sa patrie est dans la tête ou le cœur des hommes qui la gouvernent? Notre patrie est le sol qui nous a vus naître, le sang et la maison de no^ pères, l'amour de nos parents, les souvenirs de noire enfance, nos traditions, nos lois, nos mœurs, nos libertés, notre histoire et notre religion. Elle est tout ce que nous croyons et tout ce que nous aimons sous la garde de ceux qui naquirent avec nous au même point du temps et de l'espace, de ta terre et du ciel. Le gouvernement n'est pour nous qu'un moyen de conserver tous ces biens dans
leur ordre et leur sécurité; et si, loin d'accomplir cette mission, il la trahit ou la déshonore, nous nous réfugions dans le sentiment de la patrie pour y chercher secours, espérance et consolation. Quand Néron gouvernait le monde, Rome continuait d'exister dans ceux qui l'aimaient, et son forum désert était la patrie de ceux qui en avaient encore une.
Lors donc que le gouvernement d'une nation persécute l'Église, ou bien celte nation est catholique, ou bien elle ne l'est pas. Si elle est catholique , ce n'est pas l'Église qui attaque la patrie, c'est la patrie qui est opprimée dans un de ses éléments les plus saints et les plus chers , dans sa foi religieuse , et l'Église, en se défendant par la parole ou le martyre des siens, défend avec elle-même la patrie outragée et méconnue. Si, au contraire, la nation n'est pas catholique, il est bien vrai que l'Église n'entre pas dans les éléments qui la constituent telle qu'elle est; mais elle y est comprise encore par le droit naturel des hommes à la vérité, à la grâce, au salut éternel, et l'Église, en bravant la persécution , travaille encore à deux biens de la patrie, l'un futur, et qui est sa conversion, l'autre présent, et qui est la liberté de sa conscience. De Néron à Dioctétien , l'Église combattit de la sorte , et, si Tacite l'appelait à cause de cela Venne772ie du genre humain, le genre humain plus tard lui a décerné les noms de libératrice et de mère. Tout libérateur a deux instants dans sa vie : l'un où il est coupable de haute trahison , l'autre où la po-
stérile lui dresse des statues; l'Église a vu ces deux moments, et tous les deux existent ensemble pour elle, parce que toujours et jusqu'à la fln elle sera persécutée comme conquérante là où elle ne règne pas, et saluée comme la lumière des âmes et la paix des peuples là où elle a conquis l'empire.
Arrêtons- nous, Emmanuel, je sens que mon cœur n'est plus maître de lui. Cette double image de l'Église et de la patrie me rappelle trop tous mes souvenirs, mon berceau et mon baptême, les genoux de ma mère, les instincts de mon enfance, mon retour à Dieu, les amitiés de ma jeunesse, tant d'âmes où la mienne ne fut pas étrangère , tant d'aspirations satisfaites, et tant d'autres blessées : les tombes que j'ai bénies, et qui m'attendent pour partager avec moi, et ce bonheur enfin d'avoir trouvé dans mon pays la plus durable alliance d'un grand peuple et d'une grande foi. Vous jouirez , à votre tour , de ces biens qui me furent faits, et, quoi que vous entendiez dire de l'Église, la France sera derrière vous pour la justifier.