CHAPITRE I
DE [/amitié dans JiiSi:s-cnni5T
L'amitié est le plus parfait des sentiments de riiomme, parce qu'il en est le plus libre, le plus pur et le plus profond. Dans les relations delà piété filiale et de l'amour maternel, l'enfant n'a pas choisi son père et sa mère; il est né d'eux sans lui, et, à mesure que son cœur s'ouvre avec sa jeunesse, il connaît davantage le besoin d'aimer pai- un acte qui le donne à qui il veut. Si ses parents, trop avertis de ce qui manque à l'affection du meilleur fils, s'efforcent de la conquérir par une faiblesse qui les rapproche de l'enfance, ils ne font ordinairement que se préparer plus d'ingratitude; et si, jaloux de cette sainte autorité que leur conlient fàge et la raison, ils
Texercent avec la virilité d'une tendresse qui n*oublie pas le devoir, l'enfant, plus docile, il est vrai, mieux dompté, mieux instruit de sa place, ne laisse pas cependant de concevoir cette crainte qui, toute filiale qu'elle est , arrête l'essor d'une trompeuse égalité.
A peine homme, avant même qu'il le soit, l'enfant de la plus aimable mère aspire à se séparer d'elle et à vérifier cette parole de l'Écriture, si douce et si terrible à la fois : L'homme quittera son père et sa mère, et il s'attachera à son épouse. Là, du moins, trouvera -t-il cette liberté du choix qui est une des conditions de l'amour? Il s'en faut bien. Mille circonstances impérieuses désignent à l'homme la compagne de sa vie. La naissance, la fortune, le hasard, lui dictent des lois au moment où son cœur seul devrait commander, et, victime couronnée de roses amères, il s'avance à l'autel pour tout promettre et pour donner bien peu. Que de noces où l'amour est absent ! Que de foyers domestiques qui n'ont pour dieux lares que l'indifférence mal déguisée ! Et si vraiment les deux âmes se sont parlé, si la rare étincelle d'une commune affection a illuminé les deux serments , que de pièges dans ce bonheur et que de causes de sa caducité précoce!
L'amour conjugal, le plus fort de tous pendant qu'il subsiste, a cependant une infirmité qui naît de son ardeur même. Les sens n'y sont point étrangers. C'est la beauté du corps qui en est le principal aliment, et cette beauté, courte et fragile, n'est pas même assurée de garder, tant qu'elle dure, roui-
pire sur le cœur qu'elle a subjugué. Trop souvent , lorsque le monde l'admire encore , elle a perdu l«i lélicité de son règne, et la foule lui offre des vœux qui tombent sur une ruine secrète et douloureuse. Cette belle tête ne dit plus rien à qui l'avait adorée , et un horrible abandon , un abandon inconnu qu'on ne peut pas même plaindre , succède à l'enivrement d'un culte qui s'était promis l'immortalité. Que si le charme se prolonge autant que sa cause , celte cause elle-même ne tarde pas à se flétrir. La jeunesse, qui est un élément nécessaire de la beauté sensible, se hâte vers sa fin, et c'est vainement que l'art lutte contre une décadence qui est inexorable. L'époux veut se faire illusion; il se la fait quelque temps. Mais il vient une heure où elle n'est plus possible, et l'amour, qui tenait à ce m délicat des traits et des couleurs, s'évanouit peu à peu en recherchant encore ce qu'il aimait hier.
L'amitié, quand elle est vraie, n'est pas susceptible de ces revers de fortune. Fondée sur la beauté de l'âme, elle naît dans des régions plus libres, plus pures et plus profondes que toute autre aflection. Ce n'est pas le sein d'une femme penchée sut un berceau qui lui donne le jour; elle n'a pas pour portique un contrat qui lie des intérêts, et que sanctionne un autel dont le feu contient des cendres; elle sort de l'homme par un acte de suprême liberté, et cette liberté subsiste jusqu'à la fin, sans que jamais la loi de l'homme ou la loi de Dieu en consacre les résolutions. L'amitié vit par elle-même et par elle
seule; libre dans sa naissance, elle le demeure dans son cours. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchement d'une confiance qui s'accroît par elle-même manifeste plus sûrement encore, jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombres et sans limites , et que l'amitié devienne la possession' réciproque de deux pensées, de deux vouloirs, de deux vertus, de deux existences libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais. L'âge ne saurait affaiblir un tel commerce ; car l'âme n'a point d'âge. Supérieure au temps, elle habite le lieu éternel des esprits, et,, tout attachée qu'elle est au corps qu'elle anime, elle n'en connaît pas, si elle le veut, les défaillances et les souillures. Et même, par un privilège admirable, le temps confirme famitié. A mesure que les événements passent sur la vie de deux amis, leur fidélité s^affermit par l'épreuve. Ils voient mieux l'unité de leurs sentiments au choc qui aurait pu la détruire ou l'ébranler. Gomme deux rochers suspendus au bord des mêmes vagues et leur opposant une résistance qui ne fléchit jamais, ainsi regardent-ils le flot des années attaquer en vain l'immuable correspondance de leurs cœurs. 11 faut vivre pour être sûr d'être aimé.
Mais n'est-ce point un songe? l'amitié est -elle autre chose qu'un nom sublime et consolant? Il y a des mères qui aiment leurs fils; il y a des épouses
qui aiment leurs époux. Ce sont des liens imparfaits, mais ils existent : l'amitié existe-t-elle? n'est-ce pas une fleur de la jeunesse qui se flétrit avant le printemps? N'est-ce pas un de ces nuages d'or qui apparaissent au lever du matin , et qui ne voient jamais le soir?
J'ai cru longtemps que la jeunesse était l'âge de l'amitié, et que l'amitié elle-même était comme le gracieux préambule de toutes nos afl'ections. Je me trompais. La jeunesse est trop légère pour l'amitié; elle n'est encore assise ni dans ses pensées ni dans ses volontés, et elle ne peut, en se donnant, que donner l'espérance. D'une autre part, la maturité est trop froide pour ce grand sentiment; elle a trop d'intérêts qui la préoccupent et l'enchaînent. Il lui manque la généreuse liberté de l'être qui n'appartient pas encore au monde, et aussi cette naïveté qui croit, cet élan qui se livre, cette indépendance qui ne craint rien de la vie. Dois-je donc rétracter le litre même de ce chapitre et inscrire l'amitié parmi les rêves de la postérité d'Adam? Mais l'Évangile m'arrête, ma propre histoire m'arrête aussi. Sans doute j'ai laissé sur le chemin, comme des dépouilles profanées, bien des affections qui m'avaient séduit; j'ai vu périr dans mon cœur l'immatérielle beauté de plus d'une âme aimée. Cependant il me serait aussi difficile d'être incrédule en amitié que de l'être en religion, et je crois à l'attachement des hommes comme je crois à la bonté de Dieu. L'homme trompe, et Dieu ne trompe jamais; c'est là leur différence : l'homme ne trompe pas toujours, c'est lu