IX. - Il
sa ressemblance aveo Dieu. Créature faible et faillible, son amitié a d'autant plus de prix qu'il la conçoit et la porte dans un vase plus fragile. Il aime sincèrement dans un esprit sujet à l'égoïsme; il aime purement dans une chair corrompue ; il aime éternellement dans un jour qui finit : je Le crois et je le sais. Sauf la première enfance, aucun âge n'est impropre à l'amitié. La jeunesse y apporte plus de promptitude dans la sympathie, la maturité plus de constance, la vieillesse plus de détachement et de profondeur. Ni le rang, du reste, ni la fortune , ni rien de ce qui sépare les hommes n'a ici d'action. On a vu des rois aimer un de leurs sujets , des esclaves s'attacher à leur maître. L'amitié naît de l'àme dans l'âme, et l'âme ne compte que par ellemême. Une fois qu'on se rencontre là, tx^ut disparaît: comme un jour et bien mieux, lorsque nous nous rencontrerons en Dieu , l'univers ne sera plus pour nous qu'un spectacle oublié. Mais il est difficile de se rencontrer en un lieu aussi lointain que l'âme, aussi caché derrière l'océan qui l'entoure et sous la nuée qui le couvre. L'Écriture dit de Dieu qu'il tiabite une lumière inaccessible ; or peut dire de l'âme qu'elle habite une ombre impénétrable. On croit y toucàer, et c'est à peine si la main qui la cherche a saisi la frange de son vêtement. Elle se contracte et se retire au moment où l'on se croit sûr de la posséder , tantôt serpent , tantôt colombe craintive , flamme ou glace , torrent ou lac paisible , et toujours, quelle que soit sa forme ou son image, recueil où l'on se brise le plus et le port où Ton entre
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le moins. C'est doue une rare et divine chose que l'amitié , le signe assuré d'une grande âme et la plus haute des récompenses visibles altachccs à Ja vertu.
Aussi ne pouvait- elle être étrangère au christianisme, qui a élevé les âmes et créé taiil de vertus. Lorsque deux époux chrétiens , par exemple , ont trouvé dans leur lui le principe de leur fRlélité , Jésus-Christ, qui a béni leur amour, ne lui a pas promis une immortelle durée. Car rien de ce qui est sensible n'est immortel. Mais si les ardeurs du sang s'alTaiblisseut en même temps que la beauté se ternit, cela même, au lieu d'être le signe d'une décadence, est l'avant- coureur d'un progrès. L'âtne ne se déprend pas parce que le corps perd de ses liens; la confiance, l'estime, le respect, l'habitude -d'une intime et réciproque pénétration, maintiennent dans les (Cœurs le foyer d'une affection qui s'aiïermit en se puriûant. La tendresse survit sous une nouvelle form<e. Ce n'est plus Témotion terrestre d'autrefois, mais le tressaillement divin des esprits aidé par le souvenir d'une jeunesse qui fut pure en même temps que charmée. La couronne des vierges descend des hauteurs sacrées du mariage chrétien sur le Iront des époux, et ilsehantent ensemble un cantique que la mort même ne fait pasiaire, parce que l'éternité, qui le leur pjûlc ici -bus, le leur rond dans le sein de Dieu. Au lieu de ces délaissements horribles auxquels la chair flétrie condamne le cœur vivant, l'amitié se levé de la couche nuptiale refroidie comme un lis parfumé de l'amour qui n'est plus ,
et la vieillesse même, embaumée de ce parfum qui la transfigure , se pe.xche vers la tombe comme ces arbres séculaires qui ont réservé pour leurs dernières années leurs plus belles fleurs et leurs meilleurs fruits. L'amitié est, dans le christianisme, le terme et la récompense suprême de l'amour conjugal.
Elle l'est aussi des vertus de la jeunesse. Lorsqu'un jeune homme, aidé de cette grâce toute-puissante qui vient du Christ, retient ses passions sous le joug de la chasteté , il éprouve dans son cœur une dilatation proportionnée à la réserve de ses sens , et le besoin d'aimer, qui est le fond de notre nature, se fait jour en lui par une ardeur naïve qui le porte à s'épancher dans une âme comme la sienne , fervente et contenue. Il n'en recherche pas en vain longtemps l'apparition. Elle s'offre à lui naturellement, comme toute plante germe de la terre qui lui est propre. La sympathie ne se refuse qu'à celui qui ne l'inspire pas , et celui-là l'inspire qui en porte en lui-même le généreux ferment. Tout cœur pur la possède, et par conséquent tout cœur pur attire à lui, n'importe à quel âge. Mais combien plus dans la jeunesse ! Combien plus lorsque le front est paré de toutes les grâces qui attendrissent, et que la vertu l'illumine de cette autre beauté qui plaît à Dieu lui-même! Ainsi parut David à Jonalhas le jour où David entra dans la tente de Saùl tenant la tête du géant dans sa main droite, et qu'interrogé par le roi sur son origine , il lui répondit : « Je suis le fils de votre serviteur Isaï, de Bethléhem. » Aus^
sitôt, dit rÉcrilure, rame de Jonathas s attacha à l'âme de David , et Jonathas l'aima comme son âme {'{). Singulier effet d'un seul regard ! Tout à l'heure encore David gardait les troupeaux de son père, Jonathas était sur le seuil d'un trône, et en un instant la distance s'efface; le pâtre et le prince ne font plus, selon l'expression nnême de l'Écriture , qu'une seule âme. C'est que dans ce jeune homme tout pâle encore des faiblesses de l'enfance, et tenant néanmoins d'une main virile la tôle sanglante d'un ennemi vaincu , Jonathas a deviné le héros, et que David, en voyant le fils de son roi se pencher vers lui, sans jalousie de sa victoire et sans orgueil du rang, a reconnu dans ce mouvement généreux un cœur capable d'aimer, et digne par conséquent de l'être. Chez les anciens , ni l'amour conjugal ni le charme de la jeunesse ne pouvaient produire cette amitié chrétierme dont nous venons d'esquisser les traits. La femme y était trop abaissée pour se soutenir dans l'attachement de l'homme par le seul effet de la confiance acquise et de l'estime inspirée; sa puissance tombait avec sa beauté, et il était rare qu'elle pût se survivre à elle-même dans un sentiment plus parfait. La vieillesse, si magnifique et si touchante dans le christianisme, ne lui apportait avec les fiétrissures du temps que les outrages de l'abandon : heureuse quand une place lui restait au foyer domestique, sous la protection d'une loi moins dure que lo cœur de son époux.
(1) 1" livre des Rois, chap. xviii, v. 1.
Quant au jeune homme de Tanliquité, trop pen ebaste pour être aimé, il ne pressentait guère dans le transport de ses passions, quelles qu'elle? fassent , les purs épanchements d'une ardeur irréprochable. Il aimait avec ses sens bien plus qu'avec son âme, et si le nom de l'amitié lui était connu, parce que l'homme n'a jamais ignoré ni corrompu tout à fait sa nature, il lui manquait pourtant, sauf peut-être en de rares exceptions, ce coup d'archet qui a fait jaillir en nous la source des affections sans tache. Jésus- Christ n'est pas le premier père de l'amitié parrai les hommes; elle existait au paradis terrestre, lorsque Adam et Eve, couverts encore de leur innocence comme d'un voile, se promenaient ensemble sous le regard de Dieu , épris l'un pour l'autre d'un sentiment dont la tendresse égalait la pureté. Mais ce ne fut là qu'un jour, qu'une heure peut-être; bientôt la chair, effrayée d'ellemême , s'enveloppa d'ombres tristes , et l'homme n'aima plus comme il avait aimé. Seulement il emporta de ce premier amour dans les fanges de son exil un souvenir qui le suivait partout; et quand le Fils de Dieu vint pour le sauver, nul d'eux ne s'étonna que l'Évangile fût un livre d'amour, et l'amour le livre du salut. Jésus -Christ n'a créé ni la tendresse ni la pureté, ces deux choses divines dont notre cœur fut pétri; mais il nous les a rendues. Il a aimé comme on n'aimait plus, et, entre tant d'amitiés dont il nous a restitué le secret, j'en veux indiquer une dont aucune trace ne se retrouve avant lui.
Jésus-Christ a mmé les èmes, v.^ ï\ nous a trans- -ïiis cet amour, qui ost fe fond même du christianisme. Aucun chrétien véritable , aucun chrétien vivant ne peut être sans une parcelle de cet amour qui circule dans nos veines comme le sang môme du Christ. Dès que nous aimons, que ce soit dans la jeunesse ou dans Vàçre mûr, comme père ou comme époux, comme' fils ou comme ami, nous voulons sauver l'âme que nous aimons, c'est-à-dire lui donner, au prix de notre vie, la vérité dans la foi, la vertu dans la grâce, la paix dans la rédemption, Dieu enfin. Dieu connu, Dieu aimé. Dieu servi. C'est là cet amour des âmes qui se surajoute à tous les autres, et qui , loin de les détruire, les exalte et les transforme jusqu'à en faire quelque chose de divin, tout naturels qu'ils soient par eux-mêmes. Or il arrive que l'amour des âmes conduit à l'amitié. Quand on a été près d'une pauvre créature déchue l'instrument de la lumière qui lui révèle sa chute et qui lui rend son élévation, cette cure sublime d'une mort qui devait être éternelle inspire quelquefois aux deux âmes un indéfinissable attrait né du bonheur donné et du bonheur reçu. Et si la sympathie naturelle s'ajoute encore à ce mouvement qui vient de plus haut, il se forme de tous ces hasards divins tombés dans de mômes cœurs un attachement qui L'aurait pas de noms sur la terre, si Jésus-Christ luirnême n'avait pas dit à ses disciples : Je vous ai appelés mes amis. C'est donc l'amitié. C'est l'amitié telle que Dieu fait homme et mort pour ses amis pouvait la concevoir. Mais encore parmi ces âmes
avec lesquelles Jésus -Christ vécut et mourut, il y en eut qui furent Tobjet d'une prédilection. Il les aimait toutes ; mais il en aima quelques-unes plus que toutes. Ce fut là, en ce monde, le sommet des affections humaines et divines ; rien n'y avait préparé le monde , et le monde n'en reverra jamais qu'une image obscure dans les plus saintes et les plus célestes amitiés.