‹ MélangesChapitre 44 sur 46 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Le tombeau de Marie Madeleine à Saint-Maximiu est le troisième tombeau du monde. Il vient immédiatement après le tombeau de Notre -Seigneur a Jérusalem et celui de saint Pierre à Rome ; car la très- sainte Vierge, Mère de Dieu , n'a point eu de sépulcre parmi les hommes, et, à peine touchée de la mort, elle a été ravie à sa puissance dans le triomphe de son assomption. Saint Jean non plus, le disciple bien -aimé, n'a point laissé à la vénéralion des chrétiens ses os ni sa tombe; il a été, par une permission de Dieu, dérobé à cette gloire, afm de demeurer comme enseveli dans son Évangile. Restent donc sur la terre trois grands tombeaux : celui du Sauveur, enlevé par la barbarie à la liberté de nos hommages, mais qui a gardé dans sa servitude l'empire du monde; celui de lapôtro sainl

Pierre, qui préside à Rome aux dv^slinées du christianisme, el qui de la poudre où il est caché sous d'inénarrables splendeurs , voit et enlcnd passer la prière continue des générations; enfin, celui de Marie Madeleine , moins élevée que saint Pierre Kans la hiérarchie , mais plus proche de Jésus- Christ par son co'îMr, et à qui nul ne peut disputer la troisième place dans ces grands noms de l'âge évangélique.

Ici peut-être, au terme de notre ouvrage, on se demandera pourquoi le divin Maître des âmes a voulu choisir pour Taimerde préférence une pauvre pécheresse , et nous la léguer à nous comme le plus louchant exemplaire de la sainteté. La raison n'en est pas difticile à entendre : rinnocence est une goutte d'eau dans le monde, le ref>entir est l'océan qui l'enveloppe et qui le sauve. 11 était donc digne de la bonté de Dieu délever le repentir aussi haut que possible, et c'est pouix}uoi, dans l'ancien comme dans le nouveau Testament, il a mis sous nos yeux un modèle accompli de réhabilitation causée par la pénitence, David et Marie Madeleine. David, on l'aurait cru, ne pouvait être surpassé, tant sa figum avait été tracée avec tendresse et profondeur. Simple bei'^er, gainiant scwi troui-H^au sur les collines de Bethléhem , il était devenu soidat a prosèrice d'une injure faite au Dieu de sa patrie, à Johovah. Sa fronde avait abattu le blasphémateur, et , tout

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éclatant de sa victoire, il avait gagné dans un jour le cœur du peuple. Mais la jalousie, compagne des héros , ne tarda pas à se lever entre la gloire et lui. Le roi lui-même envia sa jeunesse, et, tourmenté du pressentiment de sa grandeur, il médita sa perte dans les accès d'une mélancolie menaçante. Ce fut alors que David , afin de l'apaiser, émut pour la première fois cette harpe qui devait chanter tous les mystères de Dieu et retentir au cœur des générations. La poésie vint s"unir au courage dans sa destinée, et l'amitié, le malheur et la religion s'y ajoutant aussi , ce jeune homme monta enfin au trône qui devait être appelé à jamais* le trùne de David. Là, au faîte de la prospérité, béni de Dieu plus qu'Abraham, Isaac et Jacob, aïeul prédestiné du Christ, il tomba tout à coup dans l'adultère, la trahison et l'homicide. Chute heureuse , puisqu'elle a fait du coupable le roi immortel de la pénitence, et i:ous adonné à tous, pécheurs venus après lui, des larmes pour nos fautes et des accents pour porter nos larmes jusqu'à Dieu. Qui des chrétiens n'a pleuré avec David? Qui n'a trouvé dans sa poésie lonctioii dont avait besoin son cœur? L'Évangile lui-même n'a pu effacer les psaumes, et ce roi déshonoré par le crime est à tout moment le père de nos vertus.

Tel fut dans l'ancien Testament lo ro.'.dèle donné au repentir, et nul assurément n'aurait su prévoir

ce que Dieu ferait dans le nouveau pour meUre à côté de Jésus-Christ une autre et plus divine figure de la pénitence. Il y a réussi pourtant. Marie Madeleine est une simple femme sans autre histoire que son péché; elle n'a ni l'épée, ni le sceptre, ni la harpe, ni l'œil des prophètes; c'est une pécheresse comme les autres. Elhî ne parle qu'une fois dans l'Évangile, au tombeau de son Maître, et sa parole est sans éclat. Mais d'abord c'est une femme, c'est-à-dire l'être en qui la souillure est le plus irrémédiable, et cette différence entre l'ancien et le nouveau Testament est à elle seule un progrès sublime dans la miséricorde. Ço n'est plus l'homme qui est racheté par le repentir, c'est la femme. Aucune femme flétrie par le vice n'avait été rendue grande avant Jésus- Christ; Jésus -Christ seul l'a fait. Et , tenant à son ouvrage , il a patiemment suivi la pécheresse à travers les âges, pour lui sauver sa gloire, la ressusciter et la rajeunir toujours. David a chanté sa pénitence avec une poésie sans égale, et cette poésie lui fait son immortalité. Pov"" Marie Madeleine, elle n'a eu que ses larmes, mai elles coulaient sur les pieds du Sauveur; elle n'a ei qu'un vase de parfum , mais ce parfum embaumail le corps du Fils de Dieu. La simplicité est ici plus grande, la tendresse plus profonde; ce n'est plus un homme qui pleure et qui aime, c'est une femme, une femme qui a vu Dieu, qui l'a reconnu, et qui,

comparant son infinie pureté à la dégradation ou elle est descendue, n'a pas douté qu'il ne lui fût possible d'elrc pardonnée à force d'aimer. Humble et cachée après avoir trouvé grâce , elle ne s'éloigne pas des pieds qui Tout pu ri liée. Elle n'use de la familiarité qui lui est acquise que pour suivre et servir Jésus -Christ KUe le sp.it j.^.squ'à la croix et jusqu'au tombeau. Séparée de ce xMaître , l'unique objet de sa vie, elle s'éloigne des lieux où elle a vécu avec lui , et, cherchant un asile contre les derniers vestiges du monde, elle ensevelit en un antre inconnu ses souvenirs et son àme. Les anges seuls j3euvent l'y découvrir, et lui apportent d'en haut \h manne invisible qui cause l'extase et le ravissement. Elle meurt enfin d'amour, en recevant d'un évêque envoyé de Dieu la chair sacrée du Fils de Dieu.

Maintenant que dirai -je? Ces lieux si fameux et si vénérés que j'ai décrits, cette grotte, ce tombeau . cette crypte, cette basilique, ce monastère, tout cet ensemble de monuments qua la nature et la grâce, le temps et les prjnces avaient élevés à la gloire de Marie Madeleine , tout cela est debout encore, mais pauvre, nu,. désolé, tout couvert des cicatrices du siècle qui s'est plu aux ruines, comme les autres s'étaient plu dans rédification. On ne monte à la Sainte-Baume que par des degrés de pierre mutilés, entre des murs croulaïUs; la chambre des rois de

France a disparu, et le pèlerin le plus humbl trouve à peine un abri pour se reposer du chemin L'hospice n'a conservé que les trous où s'appuyaienl dans le roc les solives de la charpente; le couvent, restauré à la hâte, n'offre aux religieux que des cellules séparées par des planches et qu'ils partagent avec l'étranger. Entre ces deux débris s'ouvre la grolte de la pénitence, vide elle-même des ornements qu'elle devait à la piété séculaire des peuples et des princes. Les lampes splendides qui l'éclairaient n'y brillent plus que par cette éclatante absence dont parle Tacite. Des marbres sans gloire y forment la chapelle de la sainte , et derrière son autel, sur cette roche myslcrieuse où se passaient ses veilles et ses extases , repose à demi couchée une statue profane , indigne au premier chef de la majesté du lieu dont elle centriste tous les souvenirs.

Si des hauteurs et des misères de la Sainte-Baume nous redescendons à Saint- Maximin, par la route môme que suivait la sainte pour chercher son tombeau, nous retrouverons le même contraste d'indigence et de grandeur. La basilique est solennellement assise sur sa vieille terre; elle y commande encore l'admiration de l'artiste et les hommages du . chrétien ; mais , inachevée dès son portique , elle nous mène avec regret vers cette crypte où saint Maximin avait déposé dans l'albâtre le corps de

sainte Madeleine. L'albàlrc exislc encore; à côlé de lui sont encore rangées les sépultures qu'une piété fervente avait ambitionnées et construites près de ce g'rand tombeau; mais quel abandon, quelle nuit, quelle tristesse du cœur et des murs ! Heureuses les catacombes qui n'ont point eu de gloire, et qui dorment silencieuses dans un mystère qui ne lut jamais troublé! Ici, tout est plein des genoux qui se ployèrent sur les dalles; tout respire l'antiquité d'une vénération qui ne s'est jamais interrompue; et cependant c'est la pensée seule qui fait tous les frais de cette magnificence , et Dieu n'y apparaît que dans la lumière de l'âme. Un pauvre reliquaire de bois, donné par des paysans, couvre ce chef où le frère de saint Louis, Charles l'^'" d'Anjou , avait placé sa royale couronne de Sicile, et au pied duquel Anne de Bretagne, deux fois reine de France, s'était fait représenter à genoux et en or. Une main épiscopale, il est vrai (1), va couvrir ces traces

(1) Mer Henri Jordany, évêque de Fréjus. — Personne nMgnore la bienveillance de ce prélat pour l'ordre de Saint- Dominique. Dès sa promotion à Tépiscopal, en visitant la basilique de Saint-Maximin, il fut saisi par la pensée de rendre aux Frères Prêcheurs ce sanctuaire qu'ils avaient bâti, embelli, gardé pendant des siècles, et où plusieurs d'entre eux étaient morts en odeur de sainteté. Ce ne fut pourtant qu'en 1859 qu'ils purent répondre à ces désirs et reprendre possession du couvent. En juin 18G0, Mk^ Jordany organisa cette belle fête de la Translation des reliques de sainte Marie Madeleine, présidée par sept évoques , rehaussée par la présence d'un

d'un temps malheureux , et rendre au front de Marie Madeleine une partie de la splendeur qu'y avaient attachée les hommes et les siècles. Mais que de vestiges douloureux à réparer après celui-là! Que de misères à rfevêtir ! Que d'ombres à transfigurer !

Oh ! qui que vous soyez, qui lisez ces pages, si jamais vous avez connu les larmes du repentir ou celles de l'amour, ne refusez pas à Marie ^ladeleine, qui a tant pleuré et tant aimé, une goutte de ce parfum dont elle embauma les pieds de votre Sauveur. Ne délaissez pas la grotte où les anges l'ont visitée; n'oubliez pas la tombe où Jésus- Christ la déroba aux injures des barbares pour la rendre aux hommages des âges chrétiens ; ne dédaignez pas cette tête qui a survécu à tout le reste, parce que Dieu lui-même l'a touchée de son doigt. Apportez votre tribut, si faible soit-il, à la rénovation d'un des plus grands et plus chers monuments de la chrétienté; apportez -y votre foi, vos vœux, vos besoins, et qu'il ne soit pas dit que la France , à qui Jésus -Christ voulut confier dans Marie Madeleine la garde du repentir et de l'amour, ait été infidèle à

clergé d'ôlilc, de nombreuses corporations et d'un peuple immense. Rien n'eût manqué à celte fêle si le P. Lacordatfc, arrêté en chemin par la maladie, ne l'eût privée de sa parole, et n'en eût attristé les dernières heures par les pressen'.imenii qu'on éprouva dès lors de sa fin prochaine.

cette sainte mission (l). Pour moi , ciui ai ramené près de la montagne et de la basilique, tout indigne que j'en étais, l'ancienne milice chargée par la Providence d'y veiller jour et nuit, puisse -je écrire ici ma dernière ligne, et comme Marie Madeleine, l'avant -veille de la Passion , briser aux pieds de Jésus -Christ le frê'e niaij fidèle vase de mes pensées 1

(1) Cet appel du P. Lacordairc a clé enlcndu par la France catholique. En organisant le Comilé des Lieux saints de Provence, il lui proposait quatre œuvres diflérentes, quoique liées Vc^e à l'autre : 1° construction d'une hôtellerie au pied de la mor'.?gne; 2° restauration de la grotte; 3° construction d'un c x"ïenl près de la grotte pour les Pères , heureux gardiens de sainte Marie Madeleine; -4° établissement, à quelques pas delà grotte, d'un picd-à-terre destiné aux pèlerins qui viennent de faire l'ascension de la sainte montagne. Aujourd'hui riiôtcUcrie est construite; la restauration de la grotte, à laquelle Ms' Dupanloup a puissamment contribué, s'achève: on espère que le modeste couvent des Pères pourra être commencé bientôt. Quant au pied-à-terre des pèlerins, il attend que Dieu ir.gpire à quelques bienfaiteurs d'y apporter leur pierre, en y ccnsacranl leurs aumônes.

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