‹ MélangesChapitre 43 sur 46 · IX · texte numérisé non relu

IX

sccralion solennelle à la cerLilude de sa venue on Provence et de sa sépulture à Saint-Maximin. Restait à renouer dans Saint-Maximin même la chaîn de cette gloire et à rendre enfin à la piété de Tonivers et à sa vue les reliques incontestées de l'illustre pénitente. Il y fallait des mains pures, un cœur connu de Dieu et des hommes, une autorité souveraine, des témoignages éclatants de vérité, et nous allons voir, en effet, que la Providence y avait pensé dô loin.

Saint Louis avait un neveu , né de son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile et comte de Provence. Ce neveu , qui s'appelait aussi Charles, et qui, après la mort de son père, fut roi de Sicile et comte de Provence sous le nom de Charles II , avait pour fiainte Madeleine une tendresse qu'il tenait de sa race, et qui , quoique commune à toute la chevalerie française, était en lui au plus haut degré d'ardeur et de sincérité. N'étant encore que prince de Salerne. Dieu lui inspira la pensée de pénétrer enfin Je mystère qui couvrait depuis six siècles la sépulture de celle qu'il aimcil p-ir amour de Jésus-Christ. Il se rendit à Saint-Maximin, sans faste, avec quelques gentilshommes de sa suite, et, après avoir interrogé les religieux et les vieillards, il fit ouvrir la tranchée dans la vieille basilique de Cassien. Le 9 décembre ! v'79 , après des efforts infructueux jusque-là, lui-même , dépouillé de sa chlamyde, prit un hoyau , et creusa la terre avec les ouvriers. Bientôt on heurta la pierre d'un tombeau. C'était celui de saint Sidoine , à droite de la crypte. Le prince ordonne

qu'on soulève rcutablemenl, cL le parfum qui s'eu exhale aussitôt l'avertit que la grâce de Dieu est proche. 11 se penche un instant, fait refermer le sépulcre, le scelle de son sceau, et convoque les évoques de Provence pour assister à la reconnaissance des reliques.

Neuf jours après , le 18 décembre , en présence des archevêques d'Arles et d'Aix, de plusieurs autres prélats et de gentilshommes, le prince Qt rompre les sceaux qu'il avait apposés au sarcophage. Le sarcophage fut ouvert^ et la main du prince, en écartant la poussière qui couvrait les ossements , rencontra un objet qui se rompit de vétusté entre ses doigts. C'était un morceau de liège d'où s'échappa une feuille de parchemin d'une écriture encore lisible. Elle contenait ce qui suit : Uan de la nativité du Seigneur 710, le sixième jour du mois de décembre, sous le règne d'Eudes, très -pieux roi des Français, au temps des ravages de la perfide nation des Sarrasins , le corps de la trèschère et vénérable Marie Madeleine a été trèssecrètement et pendant la nuit transféré de son sépulcre d'albâtre dans celui-ci y qui est de marbre, çt d'oii l'on a retiré le corps de Sidoine, afin qu'il y soit plus caché et à l'abri de ladite perfide nation.

Le roi Eudes nommé dans l'inscription était Eudes d'Aquiiauie, qui se déclara indépendant lorsque Pépin le Bref se fut emparé du royaume d'Austrasie, et qui gouverna souverainement la France au midi do la Loire.

Acte de l'inscription et de la manière dont elle avait été découverte fut dressé par le prince, les archevêques et les évoques présents, el Charles, au comble de la joie, après avoir scellé de nouveau la tombe, convoqua pour le 5 mai de l'année suivante une assemblée de prélats, de comtes, barons, chevaliers, magistrats, tant de Provence que des pays voisins, pour assister à la translation solennelle des reliques qu'il venait en quelque sorte de ressusciter, ou du moins de soustraire aux obscurités d'une longue suite de siècles. La renommée en publiait des circonstances miraculeuses, et, le 12 mai 1280, une multitude considérable de grands et de peuple se trouva debout au tombeau de sainte Marie Madeleine. C'était la première fois que la gloire prenait autour de son corps de royales proportions. Enseveli dans l'albâtre, sous une crypte modeste, il avait traversé l'âge des persécutions et celui de la barbarie, toujours vénère et toujours aimé, mais sans qu'aucune pompe répondît à cette vénération et à cet amour ; et les précautions mêmes prises pour le sauver avaient fini par lui creuser dans la mémoire des hommes un tombeau plus profond que celui où il reposait. Maintenant l'or et les pierres précieuses vont succéder à l'albâtre , une basilique de premier ordre à l'humble oratoire de Saint- Maximin, un monastère célèbre au cloître étroit des Cassianites; les rois et les pontifes viendront à celte sépulture en si grand nombre, que les pas des évêqucs et des grands seigneurs ne s'y compteront plus, et, après le tombeau de Notre- Seigneur et

de son apôlre saint Pierre, il n'y aura pas dans le monde un tombeau comparable à celui de Marie Madeleine.

Une troisième fois donc, en présence d'une illustre et nombreuse assemblée, le pnnce de Sa- Icrne fit ouvrir le monument qui avait été scellé, et dont les sceaux furent reconnus intacts. Le chef delà sainte était entier, sauf l'os maxillaire inférieur, qui manquait; la langue subsistait, desséchée, mais inhérente au palais; les membres ne présentaient à l'œil que des ossements dépouillés de leur chair; mais un parfum suave enveloppait ces restes rendus à la lumière du jour et à la piété des âmes. On les souleva de leur couche de poussière pour les vénérer de plus près, et tous les regards s'attachaient à ce front qui s'était posé sur les pieds de Notre-Seigneur, à ces cavités vides qui avaient été remplies des plus belles larmes qui fussent jamais tombées devant Dieu, à cette langue qui avait parlé de Jésus-Christ à Jésus-Christ; à ces os qui s'étaient ployés devant lui et l'avaient adoré , à tout cet être mort que la foi ressuscitait et dont elle ressuscitait en môme temps les actions. Une gloire éternelle avait été promise à Marie Madeleine par une bouche infaillible, et cette gloire, tout le monde la voyait, la sentait, la respirait en soi et dans les autres. Treize siècles avaient passé sur ce corps, et il était là; il était là, sans voix, sans vie, sans âme, et pourtant immortel. On regardait après avoir regardé, et l'onction du christianisme remplissait toute cette scène en pénétrant les ac-

tours et les témoins d'une ineffable ascension vers Dieu.

On savait déjà qu'un signe particulier et tout à fait divin avait été reconnu au front de ISIadeleine. C'était une particule de chair mobile et transparente qui brillait à la tempe gauche, sur la droite, par conséquent, du spectateur, et avait inspiré à tous au môme instant, par un acte de foi unanime, que c'était là, là même, à cet endroit béni, que le Sauveur avait touché- Madeleine lorsqu'il lui avait dit après sa résurrection : Noli me iangere, — Ne me touche pas. Il n'y en avait aucune preuve. Mais que pouvait-on croire en voyant à cette place une trace de vie aussi palpable, et qui avait opiniâtrement résisté à treize siècles de sépulture? Le hasard n'a pas de sens pour le chrétien, et là où la nature est évidemment blessée dans ses lois, il remonte aussitôt à la cause suprême, à cette cause qui n'agit jamais sans motifs, et dont les motifs se révèlent aux cœurs qui n'en repoussent pas la lumière. Le langage a conservé l'impression de ceux qui virent les premiers ce point de vie demeura au corps de Marie JNIadeleine, et on l'appelle encore aujourd'hui le Noli me tangere : nom sublime, parce qu'il a été créé par la foi pour une pensée digne d'elle. Cinq siècles après celte première translation , le Noli me tangere subsistait encore à la môme place, avec les mômes caractères, ef une députalion de la cour des comptes d'Aix, composée du premier président , d'un avocat général et' de deux conseillers, en faisait la reconnaissance

authcnliqne. Il ne se dcLaclia qu'en 1780, à la veille d'un temps qui ne devait épargner aucun souvenir et aucune relique, et encore, à ce moment-là même, les médecins appelés en témoignage par la plus haute magistrature du pays constataient que le Noli me tangere avait été adhérent au front par la force môme d'une vie qui s'y était conservée.

Charles fit trois parts du corps de sainte Madeleine : le chef, qui représentait par excellence le cœur de la sainte; un os du bras droit avec lequel elle avait répandu le parfum sur les pieds de Notre-Seigneur; enfin les autres membres qui ne répondaient à aucune pensée particulière. Par ses soins, la première de ces reliques fut enfermée dans un buste d'or, la face couverte d'un masque de cristal, et celui- ci d'un masque d'or mobile. Le père du prince, Charles P"" d'Anjou, envoya de Naplcs sa propre couronne, qui était aussi d'or enchâssée de pierreries, pour qu'elle reposât à jamais sur le chef de la sainte. La seconde relique, l'os du bras droit, fut déposée dans un reliquaire d'argent doré, qui était lui-même en forme de bras porté sur un piédestal que soutenaient quatre figures de lions. Les autres membres furent transférés et scellés dans une châsse d'argent. Une piété ingénieuse avait ainsi gradué l'honneur sans diviser la gloire.

Il ne faut pas oublier que, dans le cours de la translation, pendant que l'on prenait les ossements un à un, on avait découvert une seconde inscription

Tavée sur une tablette de bois qu'enveloppait un globe de cire. Elle portait ces simples mots : Ici est le corps de sainte Marie Madeleine.

Le premier pas était fait dans la royale glorification de ce très-saint corps. Il était sorti de terre victorieux des siècles, avec une certitude qui défiait toute incrédulité, et une pompe qui annonçait les progrès de la foi et de l'amour dans le cœur des hommes. Un prince du sang de saint Louis avait creusé le sol de ses propres mains pour le découvrir, des évêques l'avaient touché avec crainte, un roi lui avait envoyé sa couronne; l'or, l'argent, les pierres précieuses travaillées avec art lui servaient déso"rmais de couche et d'ornement; un peuple innombrable avait salué sa réapparition , et d'un bout à l'autre de la chrétienté le bruit en avait ému tous les amis de celui qu'elle avait aimé. Mais il fallait que Rome, qui est la source de la gloire comme de la vérité , consacrât par ses suffrages ce solennel triomphe. Charles y pensait , lorsque les malheurs de sa famille et les siens propres vinrent mettre obstacle à ses pieux désirs. Prisonnier de l'Espagne pendant six années, appelé au trône par la mort de son père lorsqu'il était encore captif, longtemps il ne put qu'attendre de meilleurs jours. Libre enfin, il se rendit à Rome. C'était Boniface VIII, un ami de sa famille, qui occupait le Siège apostolique. Il lui présenta les deux inscriptions autographes trouvées dans le tombeau de sainte Madeleine et attachées à un acte qui en attestait l'authenticité sous la signature d'un grand

nombre de prélats. 11 ouvrit aussi devant lui le buste d'or qui renfermait le chef de la sainte, et le Souverain Pontife put voir de ses yeux le signe extraordinaire de vie que la mort y avait laissé. Comme nous l'avons dit, l'os maxillaire inférieur manquait à la relique. Boniface le remarqua , et se souvenant que l'on conservait à l'église Saint- Jean-de-Latran , sous le nom de sainte Madeleine, un ossement de ce genre, il ordonna qu'il fût apporté. Les deux reliques mises en présence et rapprochées s'adaptèrent l'une à l'autre avec une exactitude si parfaite, qu'il ne put rester aucun doute qu'elles n'appartinssent à la même personne et à la même tête.

Touché de ce qu'il avait vu, Boniface VIII émit, sous la date du 6 avril 1295 , une bulle dans laquelle il reconnaissait comme véritable l'invention du corps de sainte Madeleine , et autorisait Charles II , roi de Sicile et comte de Provence, qui en avait eu le mérite, à transférer le monastère de Saint-Maximin de l'ordre des Cassianites à celui des Frères Prêcheurs. Cet ordre nouveau dans l'Église jetait un grand éclat, et Charles le jugea capable de répondre au dessein qu'il avait conçu d'édifier à Saint- Maximin, sur l'emplacement môme de l'ancien oratoire, une basilique digne de recevoir et de garder le trésor dont il venait d'enrichir la chrétienté. Celait le dernier honneur qui manquât dans le monde à sainte Madeleine, et le plus grand de tous , puisqu'il est le plus magnifique et le plus populaire. L'éloquence cl la poésie sont moins sujets à périr

qu'un monument; mais l'une et l'autre ne parlent qu'aux esprits cultivés, dans les livres toujours rares, et qui n'arrivent qu'en des mains pri\il6giées. L,e monument s'adresse ciux yeux comme au cœur de tous. Le pauvre y a sa place aussi bien que le riche; l'homme simple peut l'admirer autant que l'artiste. Aussi toute grande pensée chercha toujours à s'exprimer par un grand monument, et de la lourde Babel au temple de Salomon, du temple de Salomon à la basilique de Saint-Pierre, on a vu les peuples se créer dans le marbre ou le granit une représentation la plus mémorable possible de leur amour et de leur foi. Il convenait clone que l'amie de Jésus- Christ eût quelque part sur la terre un temple digne d'elle, et il ne pouvait mieux s'élever que là où avait été sa sépulture pendant treize siècles, là où la piété venait de retrouver son corps, et proche de la montagne où elle avait consomme sa vie dans les plus hauts mystères de la contemplation.

Dès l'année 1295, Charles en fit tracer le plan et commencer les travaux. Il avait la forme d'une basilique, c'est-à-dire d'un édifice à trois longues nefs sans croix, parce que c'était la forme de l'oratoire primitif qu'il devait remplacer; mais en môme temps on lui imprima, dans tous les détails de sa structure, le caractère d'un vaisseau gothicpue, afin qu'il fût 'une image fidèle de deux temps , les temps antiques et les temps nouveaux. Charles II n'acheva point, malgré ses ardentes libéralités, le monument où il avait mis son cœur, ce fut l'œuvre do

louLe sa race pciielant deux siècles ; cl lorsque l'ovant- dernier de ses successeurs au comté de Provence et au royaume de Naples, le bon roi René, mourut, en 1480, il eut le bonheur de voir l'église et le monastère à peu près terminés, tels qu'ils sont aujourd'hui. C'était aussi le terme marqué par la Providence à la maison souveraine d'Anjou , comme si elle n'eût été appelée au trône que pour donner à sainte Marie Madeleine tout le lustre qu'une piété et une munificence transmises de règne en règne , pendant de longues générations , pouvaient lui communiquer. Il n'y eut aucun prince de cette maison qui ne visitât, dans des fortunes diverses, la Sainte-Baume et Saint- Maximin, ne confirmât les privilèges et ne mît la main à rachcvcment de la basilique. Elle s'éleva enfin, après deux cents ans d'efforts souvent traversés , telle que la postérité la voit encore, monument d'un art sévère et simple, où la grâce s'unit à la grandeur, et qui, dans, cette plaine solitaire, au pied de ces monts ardus, entre ces habitations pauvres et peu nombreuses, paraît un vaisseau échoué par hasard et attendant la main puissante qui le lancera sur les flots. Les flots sont venus, en effet, ils sont venus des peuples agités jusque dans leurs profondeurs; les révolutions, après les rois et les papes, ont visité la basilique de Sainte- Madeleine , et ces coups de tonnerre qui avaient abattu les trônes, n'ont grondé sur l'humble amie des pieds du Sauveur que pour respecter son toit. Béthanic n'est plus; mais Jésus-Christ a rendu à Madeleine la

maison qu'elle avait perdue, et l'un et l'autre, le Maître et le disciple, le Dieu aimé et la femme qui aimait, habitent ensemble à Saint-Maximin, comme autrefois sur les coteaux de la montagne des Oliviers. Marseille est la Jérusalem de ce nouveau Béthanie, et la France en est la Judée plus grande et plus fidèle.

Je dis la France; car ce fut elle qui hérita de la Provence et avec elle de sainte Madeleine. On eût pu craindre que cette dernière partie de l'héritage ne fût négligée, et que nos rois ne comprissent pas le don que la Providence leur avait fait. Il n'en fut rien. Louis XI, le premier qui unit la couronne des Capétiens à celle des comtes de Provence, donna l'exemple d'une vénération sans bornes pour sainte Madeleine. Il la traita comme une fille de France, et légua à ses descendants son pèlerinage comme le pèlerinage propre de la monarchie française. Charles VIII et Louis XII se firent gloire de l'imiter. Anne de Bretagne, femme de l'un et de l'autre, visita Saint-Maximin et là Sainte- Baume, et se fît représenter sous la forme d'une statuette d'or , au pied du reliquaire qui contenaitlechef de sainte Madeleine. François P"*, après la bataille de Marignan , s'y rendit en action de grâces, avec sa mère, sa femme et sa sœur. Il fît réparer à Sainte-Baume l'hospice des étrangers, et voulut que l'on y construisît trois chambres pour les trois premières personnes de la cour; ces appartements prirent le nom de chambre du roi, chambre de la reine et chambre du dauphin. Celle du roi était dans l'intérieur môme

du couvent habité par les religieux. Le même prince orna d'un portique l'entrée de la grotte. Ses successeurs Charles IX et Louis XIII l'y suivirent et y retrouvèrent ces traces de sa munificence royale; Louis XIII y vint en 1622, à la suite du siège de Montpellier et de la soumission des hérétiques du Languedoc.

Le dernier roi de France qui fît le pèlerinage des Saints-Lieux de Provence fut Louis XIV. Il arriva à Saint- Maximin le 4 février 1660, avec sa mère, Anne d'Autriche, et monta le lendemain jusqu'à la Sainte- Baume et au Saint- Pilon. Au retour, il présida à la translation du corps de sainte Madeleine dans une urne de porphyre qui avait été envoyée de Rome par le général des Frères Prêcheurs, et qui fut placée sur le maître-autel, après que la châsse qu'elle devait contenir eut été ouverte, refermée et scellée en présence du roi. Ainsi au moment où la monarchie atteignait son plus haut point de splendeur et inscrivait un des siècles de France parmi les grands siècles du monde , elle vint, en la personne du roi qui eut le bonheur de donner son nom à cette ère mémorable, s'incliner devant les restes de l'humble pénitente de Béthanie et y laisser un rayon de cette majesté qui s'appelle encore et s'appellera toujours le siècle de Louis XIV.

Que restait-il à faire pour accomplir la promesse de Jésus-Christ? Il y avait seize siècles qu'une barque avait amené Marie Madeleine sur le sol de France, et depuis ce temps une succession prodi-

gieuso de choses avait, l'une après l'autre , confirme et accru la magnificence de son culte. La Sainte- Baume, où Jésus -Christ avait repris avec elle les entretiens interrompus au Saint- Sépulcre, était devenue l'une des montagnes célèbres par la visite de Dieu. Elle avait reçu près de là, des mains d'un évêque apostolique, une sépulture qui ne fut jamais oubliée, et le vase d'albâtre où avait été déposé son corps plus djrable que celui dont elle avait répandu le parfum sur les pieds du Sauveur, ne rencontra dans le temps et dans les hommes que l'immortalité du respect. Il subsiste encore dans la même terre et sous le même ciel. Une garde sainte lui fut donnée dès que les persécutions finies permirent à la piété de se tenir debout et visible à la porte des grands tombeaux. Quand l'Europe se leva pour reconquérir le premier de ces tombeaux , celui près duquel avait veillé Marie Madeleine elle-même, la chevalerie chrétienne la prit pour dame de sa confiance, et son nom, porté dans le cœur des croisés, vint mourir sur leurs lèvres aux champs de bataille d'un surnaturel honneur. Toute une race de princes fut enfin consacrée à son service. Le premier d'entre eux découvrit son corps caché longtemps par crainte des barbares , et le rendit à la lumière plus splendide qu'il n'avait jamais été. Les cicatrices de l'amitié d'un Dieu apparurent vivantes sur son front, et d'indicibles larmes tombèrent à son aspect des yeux les plus dignes d'en verser. Une basihque illustre par sa grandeur et sa beauté s'éleva sur ces reliques bien-aimées, rendues plus chères

par l'absence, el l'on vit les rois et les papes s'y succéder à Tenvi. Un seul jour y connpta cinq rois (1); un siècle y amena huit papes (2). Quand elle fut achevée , le sang de saint Louis , qui avait donné au tombeau de Madeleine des comtes de Provence et des rois de Sicile , lui donna enfin des rois de France. La première monarchie du monde devint la protectrice et la cliente de l'amie de Jésus- Christ , et lorsque, parvenue au faîte des grandeurs humaines , elle était à la veille de subir une catastrophe aussi étonnante que sa fortune passée, il vint un roi plus grand que les autres pour les représenter tous, et celui-là, fils de la gloire et de la piété de ses pères, apporta au tombeau qu'ils avaient honoré le dernier hommage de la France.

Était-ce bien le dernier? on pouvait le croire. Un scepticisme moqueur s'était emparé des esprits , et une révolution inouïe allait renverser sous ses pieds, avec le trône de France, le trône môme de Dieu. Mais tandis que les plus vénérés sanctuaires n'échappaient pas à la tempête, une protection spéciale couvrit le monastère et la basilique de Saint- Maximin. Un homme inconnu, dont le nom devait bientôt grandir au delà de toute mesure, le frère d'un jeune capitaine destiné à rouvrir un jour les

(1) En 1332 : Philippe de Valois, roi de France; Alphonse TV, roi d'Aragon; Hugues IV, roi de Chypre; Jean de Luxembourg, roi de Bohème; Robert, roi de Sicile.

(2) Jean XXII, BeiioîL XII, Clément VI, Innocent VI, Urbain V, Grégoire XI, Clément VII, Benoît Xlh.

temples et à remplir le monde des surprises de sa gloire, Lucien Bonaparte, fut le sauveur des deux monuments élevés par la foi des princes et des peuples à l'amour de Marie Madeleine. Pas une pierre ne tomba de leur masse respectée , pas un autel n'y fut détruit, pas un tableau ne disparut de leurs murs ; et lorsque la colère divine , apaisée par tant de malheurs , se retira de nous , la France étonnée retrouva debout l'œuvre des neveux et des fils de saint Louis, ayant à son frontispice le nom d'une nouvelle race et le commencement d'une autre histoire. Les reliques mêmes de sainte Madeleine n'avaient pas péri; le chef et l'os de son bras droit, pieusement recueillis par une main fidèle, furent authenliquement reconnus, et si l'or et les pierres précieuses manquaient à ce trésor, la grâce de Dieu , manifestée par tant de merveilles, subsistait plus vive que jamais. Moins heureuse, la Sainte-Baumo avait subi les outrages d'une implacable dévastation; il n'y restait que le rocher même et une partie de sa forêt. Réparée une première fois, ravagée de nouveau en 1815, elle fut enfin bénite solennellement au mois de mai 1822 , le lundi de la Pentecôte, en présence de plus de quarante mille hommes , accourus à ce spectacle qui témoignait si hautement de l'impuissance des ruines contre Dieu. Du haut de la terrasse qui est en avant de la Sainte- Baume, l'archevêque d'Aix leva ses mains avec la sainte hostie sur la multitude qui couvrait la plaine et la forêt, et le signe de la croix tomba au milieu d'un silence absolu sur ces lieux et ces hommes qui

retrouvaient ensemble et encore une fois Jésus-Christ vainqueur du monde. Une acclamation immense, sortie de quarante mille bouches , succéda tout à coup au silence religieux de la bénédiction, et les siècles, ranimés par ce cri de foi, purent entendre , dans l'éternité où ils retournent tous, l'écho profond de cette fête donnée par tant d'âmes à l'âme de Marie Madeleine (1).

Quand l'étranger descend le fleuve qui divise Paris, il rencontre une place dont l'étendue et les monuments appellent ses méditations. D'un côté , c'est le palais des rois de France, et en face de lui, à l'extrémité d'une longue avenue, un arc de triomphe militaire. Dans une seconde perspective qui coupe la première en forme de croix , deux temples se correspondent l'un à l'autre: l'un, qui est celui des lois; l'autre, qui est celui de Dieu. Au centre, se dresse un obélisque égyptien, mais qui disparaît sous un monument invisible présent à tous les esprits, l'échafaud de Louis XVI. Toute la France est sur cette place : royauté, gloire des armes, liberté, religion, révolution. Or, si l'on s'approche du temple qui est comme la part de Dieu dans celte représentation de la patrie, on y lira cette inscription : Au Dieu très-bon et très-grand, sous Vinvocalion de sainte Marie Madeleine. Marie Madeleine est là, sous les yeux de la France et du

(1) La restauration de la Sainte-Baume fut due principalement à M. de Villeneuve-Bargemont, préfet des Bouchesdu-Rhône, et à M. Chevalier, préfet du Var.

monde, au xix® siècle du Christ, et ce lieu triomphai qu'elle occupe , un conquérant , un homme élevé par la fortune au sommet des choses humaines , l'avait destiné à recevoir, en marbre, en bronze, en or, le nom de ses batailles et l'image de ses soldats. Il devait présider lui-même, dans une sorte d'apothéose, à ce panthéon de sa personne, et il l'avait appelé d'avance, par une témérité de l'orgueil, le Temple de la Gloire. A sa place , lui tombé tout à coup, est venue l'humble pénitente qui lavait de ses larmes les pieds de Jésus- Christ ; on la voit au fronton du monument, agenouillée comme autrefois devant son Maître, et à l'intérieur, sous une voùt^ splcndide, elle apparaît portée par les anges dans l'enivrement de l'extase qui fut, dès ici-bas, le prix de son amour.

Par une délicatesse infinie de la Providence, ce temple ne contient pas seulement la gloire de Madeleine; il possède aussi une part de sa dépouille mortelle, singulièrement échappée à ce qui devait en périr. En 1783, l'infant d'Espagne, Ferdinand, duc de Parme, voulut avoir pour sa chapelle une portion des saintes reliques. Louis XVI, auquel il avait communiqué son désir, ordonna aux religieux de Saint-Maximin de le satisfaire , et l'urne de porphyre où Louis XIV avait transféré l'ancienne châsse ayant été ouverte avec les précautions et les solennités requises, le prieur en enleva un ossement considérable qu'il porta lui-même au duc Je Parme. Or, en 1810, ce trésor fut, avec beaucoup d'autres, apporté à Paris à la suite de nos conque-

les, et, après avoir passé des mains d'un cardinn exilé à celles de la vénérable M"'° de Soyecourl supérieure des Carmélites de la rue de Vaugirard il fut enfin cédé à M&i' de Quélen, archevêque de Paris, qui en fit don à l'église Sainte- Madeleine.

Ainsi , des trois parts que Charles II d'Anjou avait faites de ces grandes reliques, savoir : le chef, un os du bras droit , puis le reste des ossements, les deux premières furent sauvées de la révolution , et n'ont pas quitté Saint -Maximin. La troisième , placée par Louis XIV dans l'urne de porphyre du maître-autel, a disparu; mais un débris en a été sauvé comme nous venons de le dire, et à l'urne de porphyre de Louis XIV qui l'avait contenu, a succédé le temple le plus magnifique qui ait jamais été élevé sur terre en l'honneur de la pénitente de Béthanie.

Cette gloire n'a donc pas seulement traversé les siècles, elle a grandi avec eux, au mépris de tous les événements , et je ne sais s'il y a dans l'histoire des saints l'exemple d'une aussi persévérante et divine progression. Pourtant la garde qui avait été placée au tombeau de la sainte, et qui n'avait pas manqué sa veille un seul jour en quinze cents ans, celte garde n'était plus. La basilique était debout avec son monastère, avec sa crypte et ses sépultures, avec ses reliques sauvées, avec les immenses souvenirs d'une vie qui remonte au berceau du christianisme et se rattache à celle même de Jésus- Christ; elle était debout, et cependant le pèlerin n'y entrait pas sans un regret et sans un soupir. 11

regardait étonné cette masse immobile, victorieuse des hommes encore plus que des âges, et il lui semblait pénétrer dans le silence du désert plutôt que dans le silence de Dieu. Il priait, à deux genoux cette grande et sainte amie de la rédemption des âmes qu'il était venu visiter; il en voyait partout l'image, le nom, la gloire, la vertu, et néanmoins l'onction de sa prière n'était pas sans tristesse , semblable à ces larmes qu'on apporte en des lieux chéris , mais où il manque quelque chose que le cœur y a vu et qu'il voudrait retrouver. 0 bonté de Dieu sur nos désirs! nous avons vu de nos yeux le cloître vide se repeupler, les pompes anciennes reprendre leur harmonie interrompue, le passé sortir de sa tombe avec une jeunesse dont on ne le croyait pas capable, et nous avons cru entendre Jésus -Christ dire à l'amie fidèle qui ne pouvait croire à sa résurrection ce mot de reproche et do lumière * Marie/

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