‹ MélangesChapitre 6 sur 46 · IX · texte numérisé non relu

IX

qui , à cet effet , maintienne la population en harmonie avec la fécondité du globe , qui donne enfm le pouvoir aux plus dignes par l'élection , et l'obéissance aux moins dignes par la conviction? Ces désirs et ces rêves, le possible et l'improbable, sont accomplis par la communauté religieuse.

Au moyen du vœu de pauvreté , tous les frères qui s'y sont assujettis deviennent égaux, quels qu'aient été dans le monde leur naissance et leur mérite. La cellule du prince est la même que celle du gardeur de pourceaux. Et cette égalité n'a pas pour bornes les murs étroits du monastère, elle s'élend à toute l'humanité. De môme que Dieu en prenant la forme humaine s'est fait l'égal de tous les hommes, le religieux en prenant la forme de la pauvreté s'est fait l'égal de tous les petits.

Par le sacriOce de la chasteté , il rend dans le monde un mariage possible à la place du sien ; il encourage ceux à qui leur fortune ne permet pas ce lien séduisant et onéreux. Car le célibat comme la pauvreté ne sont pas de la Création du morne : ils existaient tous deux avant lui, et il n'a fait que les élever à la dignité d'une vertu. Le soldat,^ le domestique, l'ouvrier nécessiteux, la fille sans dot, sont condamnés au célibat. Mais quoi 1 nous renvoyons nos serviteurs lorsqu'ils se marient, et nous chassons les moines parce qu'ils ne se marient pas!

Que dirai-je en faveur de l'obéissance religieuse? Tout l'univers ne sait-il pas que c'est une obéissance passive? J'oserai pourtant affirmer le contraire, el

soutenir qifau monde il n'y a qu'une seule obéissance parfaitement libérale, qui est l'obéissance religieuse. Personne jusqu'ici n'a méconnu la nécessilé où est l'homme d'obéir; mais on a cherché avec raison à préserver l'obéissance de la bassesse et de rinjuslice. Deux moyens ont été imaginés : l'un est l'élection, l'autre est la loi. L'élection est destinée à donner le pouvoir au plus digne, la loi à donner des bornes au commandement. Mais par une inlirmité des choses humaines , l'élection est toujours enlrc les mains d'un petit nombre; de sorte que la minorité peut opprimer la majorité, et, au contraire, la loi étant le résultat du consentement du plus grand nombre , la majorité peut opprimer la minorité. C'est là le cercle fatal où tournent tous les politiques qui ne connaissent d'autre loi que la volonté humaine, d'autre élection que le choix de l'homme. La majorité privée du droit d'élection demandant sans cesse la réforme électorale, et la minorité qui n'a pas consenti la loi réclamant la réforme législative, toutes deux se disant opprimées, et toutes deux se soumettant à la force, voilà où est l'obéissance passive, c'est-à-dire la soumi.'ssioji involontaire à un ordre que la raison n approuve pas. L'obéissance n'est active, libérale, glorieuse, que lorsqu'elle est un acquiescement de l'intelligence et de la volonté, et elle ne saurait avoir pour tous ce caractère que dans un gouvernement où l'élection et la loi n'impliquent ni majorité ni minorité. C'est ce qui arrive dans les communautés religieuses, telles qu'elles sont généralement constituées. Tous les religieux élisent di-

reclementleur supérieur immédiat, et indirectement leur supérieur médiat : et, de plus, ils ne regardent pas l'élection comme le résultat de leur volonté propre, mais de l'influence invisible de l'Esprit-Saint, qui a dirigé leurs cœurs. L'universalité du vote et la conviction profonde de l'intervention divine élèvent leur obéissance au plus haut degré d'honneur qui soit possible ici-bas. L'élu commande aux électeurs , parce que Dieu et eux l'ont voulu en même temps. Mais ce qui suffît pour assurer l'honneur de l'obéissance, ne suffit pas encore pour en assurer la justice. Au-dessus de celui qui gouverne et de ceux qui sont gouvernes est une loi éternelle, immuable, universelle, reconnue de tous pour être dans son principe l'essence divine elle-même, loi manifestée depuis l'origine du monde , renouvelée et dévoilée de plus en plus parle Dieu fait homme, loi d'amour qui se résume ainsi : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur , de tout ton esprit , de toute ton âme, et le prochain comme toi-m,ême. Et encore : Celui qui veut être le premier parmi vous quil soit le dernier , et celui qui veut être le plus grand qu'il soit le serviteur de tous. Et, outre cette loi suprême qui règle tous les rapports des frères avec les frères, il en est encore une autre également au-dessus de tous, la règle particuhère de l'ordre établie par son fondateur et ses patriarches . où tous les offices avec tous les devoirs sont prévus dans un tel détail, que rien ne reste à l'arbitraire de ce qu'il a été possible de lui ôter.

Quand on parle de Tobéissance passive des reli-

gieux, il est évident qu'on ne s'entend pas. Si Ton veut dire que les religieux promettent d'obéir à tout ce qui tombera dans la têle de leur supérieur, c'est une erreur de fait ridicule : ils promettent d'obéir à un supérieur de leur choix en tout ce qui est conforme à la loi divine et aux statuts de leur ordre. Si l'on veut dire qu'ils obéissent avec un parfait acquiescement de leur intelligence et de leur volonté, c'est précisément ce qui affranchit leur soumission de tout caractère passif. Dans aucune société il n'existe d'aussi fortes barrières contre les abus du pouvoir, et d'aussi grandes garanties en faveur des citoyens.

Quant à l'élément d'action, qui est le troisième élément constitutif des ordres religieux, par ce côtélà, comme par tous les autres, ils rentrent dans le droit commun, et même encore davantage , s'il est possible. Dès que l'homme du monastère en a franchi le seuil pour agir sur le monde, il rencontre à la porte la loi qui règle les actes , les droits et les devoirs de tous. Veut- il prêcher, il a besoin du consentement de l'évêque. Veut-il enseigner la jeunesse dans les écoles, il doit établir sa capacité devant l'autorité chargée de la surveillance de l'enseignement. Veut-il labourer la terre de ses mains, il doit observer les règlements de l'agriculture. La seule différence entre lui et les travailleurs ordinaires , c'est de faire plus et d'exiger moins.

Celui qui méditera sans passion ces caractères des ordres religieux comprendra pourquoi ils renaissent de leurs cendres avec tant de facilité, malgré

tant d'obstacles extérieurs. Dans l'automne de 1838, j'étais sur le lac de Genève; un Genevois poussa du coude son voisin, et dit tout haut len me regardant : « Cette race renaît de ses cendres ! » Il ne savait pas que la résurrection est le signe le plus éclatant de la divinité, et que Jésus^Christ donna cette marque à SCS disciples comme la marque souveraine de la vérité de sa révélation. Rien n'a vécu qui n'ait été vrai, naturel, utile à quelque degré; mais rien ne renaît qui ne soit nécessaire, et qui n'ait en soimême les conditions de l'immortalité. La mort est un assaut trop rude pour en revenir quand on n'est pas immortel. Et nous voilà revenus, nous, moines, religieuses, frères et sœurs de tout nom; nous couvrons ce sol d'où nous fûmes chassés il y a quarante ans par un siècle admirablement puissant en ruines, qui, après avoir enfanté pour les faire les plus beaux génies du monde , enfanta pour les défendre tant d'illustres capitaines. C'a été vainement : rien n'a pu prévaloir contre la force de la nécessité. Nous voilà revenus, comme la moisson couvre un champ que la- charrue a bouleversé, et où le vent du ciel a jeté la semence. Nous ne le disons pas avec orgueil : l'orgueil n'est pas le sentiment du voyageur qui est de retour dans sa patrie, et qui frappe à la porte pour demander du secours. Nous voilà revenus parce que nous n'avons pu faire autrement, parce que nous sommes les premiers vaincus par la vie qui est en nous; nous sommes innocents de notre immortalité, comme le gland qui croît au pied d'un vieux chêne mort est innocent de la sève qui le

pousse vers le ciel. Ce n'est ni l'or ni l'argent qui nous ont ressuscites, mais une germination spirituelle déposée dans le monde par la main du Créateur, et qui est aussi indestructible que la germination naturelle. Ce n'est ni la faveur du gouvcrnemeni ni celle de l'opinion qui ont protégé noire existence, mais une force secrète qui soutient luut ce qui est vrai.

Et nous demandons à ceux-là mêmes que notre présence étonne ou irrite : est-il juste, dans un pays où la liberté individuelle est un principe, de poursuivre un genre de vie qui ne fait de mal à personne, et qui est tellement propre à l'humanité, que les chances les plus dures ne l'empêchent pas de se reproduire? Est- il juste, dans un pays où la propriété et le domicile sont sacrés, d'arracher de chez eux, par la violence, des gens qui y vivent en paix, sans ollenser qui que ce soit? Est-il juste, dans un pays où la liberté de conscience a été achetée parle sang, de proscrire toute une race d'hommes parce qu'ils font un acte de foi qu'on appelle vœu? Est-il juste, dans un pays où l'idée de la fraternité universelle domine tous les esprits généreux, de réprouver de saintes républiques où l'on se consacre à la pauvreté et à la chasteté par un amour immense d'égalité avec les petits? Est-il juste, dans un pays où l'élection et la loi sont la base de l'obéissance civile, de flétrir des corps constitues par une élection plus large et une loi plus prolectrice? Est- il juste, dans un pays où tout le monde est admissible aux fondions sociales, de les interdire à des citoyens qui

n'ont d'autre tort que d'apporter dans la concurrence générale un plus grand esprit de sacrifice? Nous le demandons au ciel et à la terre : tout cela est- il juste, et n'est-ce pas créer parmi nous une classe de parias?

Je ne sais à ces demandes qu'une réponse , et la voici :

« Il est vrai, tout ce que vous nous reprochez est le comble de l'injustice et une contradiction sociale manifeste. Mais nous sommes les ennemis de votre doctrine religieuse ; elle est trop puissante pour que nous la combattions à armes égales. Vous puisez dans votre foi une si grande abnégation de vousmêmes, que nous autres, gens du monde, mariés, ambitieux, incapables d'avenir parce que le présent nous étouffe, nous ne pouvons vous disputer l'ascendant. Il faut pourtant vous vaincre, puisque nous vous haïssons. Nous n'emploierons pas contre vous le fer et le feu ; mais nous vous mettrons par la loi hors de la loi ; nous ferons considérer votre dévouement comme un privilège dangereux dont il faut purger l'État par un ostracisme : vous serez hors de la liberté, parce qu'avec vos vertus vous êtes hors de l'égalité. »

Ces pensées peuvent être celles de quelques hommes; nous ne croyons pas que ce soient les pensées de la France. Ceux-là mêmes qui s'en entretiennent n'en comprennent pas toute la portée; car ils aiment sans doute leur pays, et le plus grand malheur de notre pays serait que de tels sentiments y exerçassent une véritable action. Certes, il n'est pas difficile

d'enlendre qu'un peuple où deux principes fondamentaux de l'existence sociale seraient en guerre ouverte, tous les deux appuyés par une partie des citoyens, tous les deux radicalement indestructibles par leur histoire comme par leur essence, serait un peuple infiniment à plaindre. La religion catholique est la religion du peuple français. Né d'un acte de foi sur un champ de bataille, il s'est toujours souvenu de son origine , et n'a cessé de combattre pour l'Église depuis quatorze cents ans. C'est lui qui , dans les plaines de la Bourgogne et de l'Aquitaine, vainquit l'arianisme, presque maître du monde entier; c'est lui qui, par l'épée de Charles Martel, arrêta l'invasion de l'islamisme en Europe, et donna sa dernière et solide assiette à la papauté par le génie de Charlemagne; c'est lui qui ouvrit les croisades, vastes guerres de la civilisation chrétienne contre l'abrutissement oriental, et y parut toujours au premier rang; c'est lui qui, au xvi® siècle, quand l'Église craquait de toutes parts, se jeta entre l'Angleterre et l'Allemagne , devenues infidèles , et arrêta par sa masse toute- puissante le débordement du scepticisme et de la servitude; c'est lui enfin qui, durant ces quarante années, malgré tant de violences exercées en son nom sur l'Église, a sauvé sa foi contre l'attente universelle. La France est catholique par la triple force de son histoire, de son esprit de dévouement, et de la clarté de son génie : elle ne cessera de l'être qu'au tombeau. Mais en même temps la France est un pays de liberté, c'est-à-dire un pays où, selon l'expression de Bossuet, il a toujours

existé certaines lois fondamentales contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de soi. On sent dans la poitrine de ce peuple, à quelque époque qu'on la touche , le battement du cœur du Germain né et grandi dans les forêts. Espérer qu'il perdra ce caractère primitif, c'est espérer sa mort. Tant qu'un peu de sang français subsistera, la justice aura sur la terre un soldat armé. Que conclure de ces deux principes fondamentaux de la nationalité française, sinon qu'ils doivent s'unir et se perfectionner l'un par l'autre? Que conclure encore, sinon que leur lutte obstinée attaque dans sa souru:e même l'existence du pays ?

Le passé devrait nous instruire. Depuis cinquante ans, la foi et la lil)erté de la France ont subi de grands revers : l'une ou l'autre a-t-elle été vaincue? Elles sont là comme au premier jour. La France est à la tête des pays catholiques comme elle est à la tête des pays de liberté. Déclarer que l'un de ces principes est ennemi de l'autre à jamais, c'est signer l'arrêt d'une discorde éternelle, c'est se donner rendez-vous pour creuser un tombeau où les cendres des générations se repousseront encore. Gomment accepter une liberté qui n'est pas pour soi, mais seulement pour ses ennemis ? Le despotisme lui-même ne peut pas se passer de justice : comment la liberté s'en passerait- elle, elle qui n'est que la justice?

Pour nous, catholiques, nous ne sommes pas coupables d'une inimitié si aveugle et si funeste. Aux trois grandes époques de formation de la société

moderne, nous lui avons tendu la main. En 1780, ce fui la majorité de la chambre du clergé qui se réunit la première au tiers état et qui entraîna la substitution du vote par tête au vote par ordre, ce qui était briser les restes de Tinslitulion féodale. Malgré l'ingratitude dont la république paya l'Église, à peine un homme se fut- il présenté pour semer l'ordre avec la gloire, que le souverain pontife se prêta à ses vues par des actes inouïs. On vit un concordat qui détruisait une Église ancienne, le renversement de tout un épiscopat, représentant de la société passée, et le successeur de saint Pierre traversant l'Europe pour venir poser la couronne sur le front de cet homme nouveau. En 1830, le prêtre le plus remarquable qu'eût produit l'EIglise de France depuis Bossuet , courut dans la tempêta' au -devant de la nation, et s'il a péri, c'est bien moins pour avoir outre -passé le but, que pour n'avoir pas compris toute la justice qui lui était rendue.

Qu'avons-nous reçu en échange de tous nos bons vouloirs? La république nous répondit par la spilialion, l'exil et la mort; ÎSapoléon emprisonna l'Eglise dans les articles organiques du concordat, et le souverain pontife dans Savone et Fontainebleau : 1830 seul a eu un commencement de justice. Nous en bénissons le Ciel, et nous supplions nos concitoyens de ne pas dédaigner les fruits de ce premier pas dans une voie de réconcilialion. Le monde es profondément ébranlé , il a besoin de toutes ses ressources. El puisqu'au travers do l'égoïsme qui

menace l'honneur et la sécurité de la société moderne il se trouve des âmes pour donner l'exemple de l'abnégation volontaire , respectons du moins leurs œuvres. Accordons à la vertu le droit d'asile que le crime avait autrefois. Il y a toujours sur la terre des voyageurs fatigués du chemin , et nul de nous ne peut se flatter de n'être pas du nombre un jour.

Les Frères Prêcheurs ont un droit particulier à la tolérance du pays; car ils ont donné à la France une de ses belles provinces, le Dauphiné. Humbert , qui en fut le dernier prince, la céda à Philippe de Valois, la veille du jour où il prit l'habit de Saint-Dominique. Nous demandons aujourd'hui, en échange, quelques pieds de terre française pour y vivre en paix.

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